Tome II
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de Lorraine, pour achever de le brouiller avec Gerberge, maintenant femme du roi carolingien, et, l'ayant ainsi désintéressé, il entra avec une armée en France.
Si rude et si exigeant chez lui pour ses vassaux, Otton appuyait volontiers les rebelles dans tous les autres royaumes. On en a une preuve encore dans le même temps sur le sol de France. Là, un roi de la basse Bourgogne, Hugues, pour s'assurer sans compétition la couronne d'Italie, avait consenti à céder son royaume à Rodolphe II, roi de haute Bourgogne. Mais, à la mort de celui-ci, un jeune enfant, Conrad, pouvant difficilement recueillir ce double héritage, Otton excite contre le mineur les évêques et les seigneurs et il se fait céder le jeune prince comme un otage, par ruse (dolo), dit un contemporain. C'est déjà fort de ce succès que le roi Otton s'avançait dans le nord de la France et arrivait jusqu'à la Marne, tandis que Louis d'Outre-mer, n'étant point en force, se retirait auprès de Hugues le Noir, duc de Bourgogne, mécontent aussi et effrayé de la puissance d'Otton. Ce Saxon, si délié politique, s'aboucha à Attigny avec les vassaux rebelles du roi carolingien, les ducs de France, de Vermandois, de Flandre et quelques autres (1). Dans l'entraînement de la victoire et de l'ambition, il songeait déjà, comme les anciens rois carolingiens de Germanie, à se faire proclamer roi de France, pour tout arranger, sans doute, dans les deux pays. Y avait-il si longtemps que les deux Francies, l'occidentale et l'orientale, étaient séparées? Le meilleur moyen d'avoir la rive gauche du Rhin, pour Otton, n'était-il pas de conquérir la France? L'appétit lui venait déjà. Mais il avait affaire ici
(1) Frodoard, ann. 938, 939. — Richer, livre II, ch. xxv à xxx.
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à des vassaux aussi récalcitrants à la domination étrangère que rebelles à l'autorité royale. Le duc de Normandie Guillaume, nous dit Richer, enfonça les portes de l'assemblée, où l'on ne voulait pas le laisser pénétrer, et força, par ses véhémentes paroles, le roi germain à céder la place d'honneur à Louis d'Outre-mer. « Lè\e-toi, lui dit-il, c'est à ce roi à s'asseoir sur ce siège élevé. » Otlon dut renoncer à cette ambition et revint à ses affaires d'Allemagne. En retournant du moins d'Attigny, sous prétexte de continuer sa démonstration contre le roi de France réfugié chez Hugues le Noir, Otton se consola, aux dépens d'une partie de la France, sur le royaume des deux Bourgognes et sur la Lorraine.
Arrivé, bientôt, sur la frontière du royaume des deux Bourgognes, il prit sous sa protection le royaume dont il détenait déjà le jeune roi, Conrad, comme pour préparer cette royauté future à sa famille. C'est, en effet, là l'origine des prétentions que la famille saxonne revendiqua bientôt sur ce qu'on appela aussi plus tard le royaume d'Arles et de la suzeraineté que l'Allemagne se souvient encore aujourd'hui avec fierté d'avoir vu exercer, par ses empereurs, sur cette partie méridionale de la France (1). Arrivé sur les bords du Rhin, Otlon trouva la Lorraine en proie, môme
(1) Voir, pour cette affaire obscure, mais si peu honorable pour la loyauté germanique, Frodoard, ann. 939, 940. Le Contin. de Regino et surtout les deux passages suivants dans Frodoard : Otto in Burgondiam proftciscitur habens secum Conradum filium Rudolfi régis Jurensis, quem jamdudum dolo captum sibique adductum retinebat ; et Witikind, II, 649. Rex autem de die in diem proficiscens, paterno regno nequaquam est contentas sed abiit Burgondiam, regem cum regno accivit in suam potestatem.
sous son frère Henri, aux troubles qui étaient passés chez elle en habitude, et il en profila pour s'en assurer davantage la possession, en faisant maintenant, au détriment de son frère Henri, la paix avec Louis d'Oulre-mer ou au moins avec sa sœur Gerberge. Il se fit livrer, en effet, le fils de celle-ci et de Giselbert, en garde ou en otage, en promettant de lui assurer la succession de ce duché et, congédiant son frère Henri, il le donna à gouverner à un Lorrain, comte de Verdun, qui lui en assura quelque temps la fidélité sans qu'il eût rien à en craindre.
Le frère d'Otlon, Henri, bien trompé cetle fois, essaya encore de résister à la fortune qui favorisait décidément son aine, en cherchant à ourdir de sourdes intrigues, mais il avait affaire à plus forte partie. Aux fêles de Pâques de l'année 941 , à Quedlimbourg, au pied du Hartz, Otton Ier, plein de soupçon au milieu des cérémonies qui rassemblaient beaucoup de monde autour de sa personne, se faisait garder nuit et jour par des fidèles dévoués. Les fêtes passées, il dénonça tout à coup, aux princes présents, un horrible complot tramé, contre sa couronne et contre sa vie, par quelques Saxons et Franconiens, et il ordonna l'arrestation d'un certain nombre de coupables. L'un d'eux, le comte Erich, connu jusque-là pour l'illustration de sa naissance et son honorable fidélité, en voyant venir ceux qui devaient l'arrêter, s'élança sur son cheval de guerre et se fit tuer plutôt que de se rendre. Les autres furent saisis et décapités. L'un, Liuthard, un Franconien, obtint grâce; c'est le grand-père de l'historien si louangeur des Ottons, Dithmar de Mersebourg. L'archevêque de Mayence, Frédéric, frère de Giselbert, fut obligé de se purger solennellement par serment de l'accusation de complicité dans cetle affaire. Henri e^ayu de s'échapuer etîutjelé en prison à
Ingelheim. A la fin de l'année, profitant du dévouemen d'un al'fidé, il en sortit et vint le jour de Noël, pieds nus et couvert d'un cilice, se jeter aux genoux de son frère et lui demander pardon. « Tu ne mérites aucune pitié, lui dit le roi durement, mais, puisque tu t'humilies, je veux bien tout oublier. » Les historiens d'Otton aiment, pour éclairer les périls du roi et exalter sa clémence, à mettre ces scènes dans les églises qui étaient souvent d'ailleurs, à cette époque, comme la place publique, le forum ou l'agora de ces drames politiques (1).
« Ainsi, dit le continuateur de Reginon, comme des entrailles même de la foi, tout le royaume, avec la protection de Dieu, revenait en paix au roi. » Le roi Olton recueillait les fruits d'une habileté réfléchie et persévérante. Doué d'une ambition insatiable, mais qui savait attendre et varier ses moyens, hardi ou souple selon le besoin, il allait au jour le jour, dénouant ou tranchant les difficultés au fur et à mesure et il s'accroissait par le menu. Luitprand surtout voudrait en faire un héros confiant et généreux qui marche dans son droit et dans sa force et qui commande aux événements par sa grandeur. Il nous le montre toujours surpris par la trahison, prêt à pardonner et s'en remettant de tout à la Providence qui ne lui fait jamais défaut. Le roi saxon n'était ni si débonnaire ni si généreux, et il n'abandonnait pas au ciel tout seul le soin de ses affaires. Il prévoit la trahison ourdie contre lui, il la surveille et il la prépare aussi contre ses ennemis, sans scrupule. On ne
(1) Witikind, II, 649. — Chronique de Quedlimbourg , Leibn., II, 279. — Continuateur de Regino, 941. — Dithraar de Mersebourg, II, 30.
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le voit presque jamais en personne aux combats livrés pour son royaume ou pour sa cause, c'est de loin qu'il prépare la victoire. Il prie au pied de la sainte lance pour avoir le succès, mais il dispose les moyens pour Tobienir et c'es* ce qui fait crier son historien au miracle. Le moine saxon et Luitprand, en prenant trop souvent les devants poiu dénoncer les ruses de ses ennemis, nous laissent bien deviner les siennes. La trahison est aussi un de ses moyens et la dévotion que ses historiens lui prêtent, et qui pouvait être chez lui sincère, achève de nous le faire saisir. Sans vouloir croire que la complaisance des écrivains a conspiré avec la dissimulation de l'homme pour tromper la postérité après les contemporains, il était bon cependant ici de se mettre en garde. Il ne faut se laisser duper ni par les personnages politiques, ni par la complaisante admiration des historiens, dont l'entente ajouterait un trait de plus au caractère national.
Jusqu'ici cette royauté du Saxon Otlon rappelle plutôt l'ancienne Germanie barbare que les vraies institutions franques et carolingiennes. Sorti lui-même de l'élection, une ancienne coutume, Otton ne fonde point son autorité sur un droit mais par sa puissance (1). Il y avait eu encore plutôt instinct de séparation et de révolte, de la part de la race germanique dans le démembrement de l'ancien empire, que mouvement national d'unité autour d'un
(1) M. de Giesebrecht qualifie, en effet, le gouvernement, p. 2S2, en ces termes : Eine Ruckkehr zu dem altgermanischen Wesen. Et plus loin, 284 : War es Kein Rechtsstreit, sondem lediglich eine Frage der Macht. — Ibid., p. 278. — (2) Voir le même auteur, p. 294, il s'en applaudit fort : Sie entsprachen iendemfalls me/ir dem Geisle des deutschen Volkes,
roi germai. La royauté est donc encore un simple t'ait qui ne prétend à s'appuyer sur aucune convention nationale explicite. Grâce à l'horreur, un peu barbare peut-être, que l'Allemagne a eue longtemps pour le droit écrit, il n'y avait là qu'un fait, point de droit reconnu et établi. La coutume, la tradition s'établissaient au fur et à mesure; elles émanaient comme du sol; elles faisaient ainsi la constitution plus profondément nationale, plus essentiellement germanique; c'était une institution qui n'empruntait rien à -personne? Les historiens modernes de l'Allemagne l'affirment au moins, et, dans leur admiration pour tout ce qui est teutonique, ils s'en applaudissent.
La royauté, c'était donc simplement le roi. Pour gouverner avec lui il n'y avait point, en effet, comme sous les Carolingiens, d'assemblées régulières des grands de l'Etat et de l'Eglise. Le roi en convoque quand il veut et les compose comme il l'entend; nous en trouvons une à Bonn, en 942, deux en 944 à Duisbourg et à Aix-la-Chapelle, deux à Aix-la-Chapelle et à lngelheim, en 948. Ce ne sont pas des assemblées nombreuses; le fait de deux réunions dans la même année, les affaires toutes particulières qui s'y décident, en sont une première preuve. Nous avons rénumération des évêques et des grands qui assistaient à l'assemblée de Nimègue de 948, une des plus importantes, et nous n'y trouvons que quatre archevêques, deux ducs, trois évêques et quatre comtes désignés par leur nom. Le nouveau roi n'a pas même auprès de lui cette sorte de conseil d'Etat, composé des hommes les plus considérables de l'empire, qui ne quittait jamais l'ancien et glorieux roi franc. C'est plutôt une cour, un cortège de serviteurs auxquels il accorde sa faveur ou sa confiance, et à qui il distribuera les fonctions et les honneurs, les comtés, les évêchés, les im-
munîtes, les bénéfices, en récompense des services rendus à sa personne. C'est encore, toutes proportions gardées, l'ancien chef de la Germanie, au milieu de sa suite, de ses hommes; il n'a aucune résidence fixe; l'administration du royaume n'a, elle-même, point de centre, point de capitale! Le centre, c'est le roi, et il est mobile. Si Otton réside de préférence dans ses châteaux, de la vieille forêt du Hartz, qui lui est si chère, il ne néglige pas ceux qui sont dispersés dans la vaste étendue de sa souveraineté. Là et dans les évêchés ou abbayes, il juge, en dernier ressort, grands et petits; il reçoit l'hommage, il accueille les présents et distribue les comtés et les bénéfices. Car il est partout chez lui; on est tenu partout de l'héberger, lui et sa suite, de lui fournir les relais et les transports, partout de lui apporter les présents, le revenu des amendes, de l'argent de paix (friedensgeld), des confiscations, la rente de ses biens et de ses serfs royaux, même les droits de passage, de douane, de monnaie et de marché, quand il ne les trouve pas aliénés par les immunités accordées avant lui ou par lui aux grands et aux évêques. C'est là ce qui compose son revenu ; il n'y a pas plus d'impôt général et égal que de constitution (1).
Point de loi civile commune non plus pour servir de règle à la justice de tous les degrés. Si on invoque parfois encore les capitulaires de Charlemagne, par exemple, pour punir les crimes de haute trahison, ce n'est plus là le code du nouvel Etat. Non-seulement les capitulaires carolingiens, mais les vieilles lois particulières des peuples, ras-
0) Giesebrecht, loc. cit., p. 292, 3. Il s'applaudit encore de retrouver, dans la royauté allemande, ce caractère, jusqu'au moment où elle en prendra un tout différent, celui de l'empire.
semblées déjà sous les Mérovingiens, tombent en désuétude. Dans les tribunaux grands et petits des comtes ou des seigneurs, des laïques ou des ecclésiastiques, c'est la volonté du maître, du puissant ou celle de ses assesseurs ou échevins de naissance libre, c'est-à-dire des puissants encore appelés au tribunal, qui fait la loi. Il est des écrivains allemands qui s'en consolent aisément. En effet, grâce à la coutume cependant si variée et si bizarre, le vrai et pur droit allemand sortira ainsi, comme la constitution, du sentiment et du cœur du peuple allemand. Si le jugement est contesté, ne peut-on, toujours, en appeler de juridiction en juridiction jusqu'au tribunal du roi et parcourir tous les degrés du pur sentiment allemand qui saura bien exprimer la vérité? Le dernier recours, le critérium suprême, c'est donc la conscience germanique dans son expression la plus haute, c'est-à-dire non pas seulement la royauté allemande , mais le roi allemand ! On ne saurait pousser plus loin l'adoration du moi germanique mis ainsi, parles historiens modernes de l'empire allemand, à la place de la justice et du droit !
Nous avons, sous Otton Pr, des arrêts de la conscience nationale ainsi interrogée et qui nous permettent de juger encore du degré de la culture allemande à cette époque. En l'année 938, au tribunal d'Otlon, il s'agissait de décider si un petit-fils, son père étant mort, avait droit à l'héritage du grand-père. La vieille coutume germaine excluait les membres les plus éloignés de la famille, tant que les plus proches étaient vivants. Le droit franc, plus adouci et plus romanisé, était plus favorable aux petitsenfants. Otton ne voulut point laisser celte question de droit h la décision des sages ou des docteurs. Il chargea deux champions de la trancher les armes à la main. Dans un autre
cas, ce furent quatorze échevins qu'il mit aux prises, sep contre sept. « A une époque où le ciel et la terre, en Germanie, n'étaient point si éloignés l'un do l'autre, nous diton, c'était là une façon de procéder tout à fait germaniquo (darch and durch deutsch) et conforme au sentiment de celui des peuples allemands qui avait le plus fidèlement gardé la vieille coutume du jugement de Dieu. » Et voilà pourquoi Otton rétablit sur les bords du Rhin et, plus lard, en Italie, dans des cas nombreux, celte coutume qui y était tombée en désuétude. « Il agissait ainsi en vrai Saxon , en vrai Germain, c'est-à-dire conformément aux senlimenls et aux idées de son peuple (1). »
Ce n'est pas non plus dans une constitution d'Etal, mais dans une constitution, toute saxonne, de famille qu'Otton l8' cherche l'unité de l'Allemagne. Il ne voit pas au delà. Il ne saurait y avoir alors, même en ce pays , de conception claire de ce qu'on a appelé depuis la nationalilé. Nous savons par Tacite que, déjà de son temps, les chefs cherchaient la considération et la puissance dans des mariages et des alliances de famille. L'absence de conventions destinées à régler les rapports du roi avec les ducs était, encore au dixième siècle, de nature à éterniser les conflits entre eux. Ce qui était arrivé à l'empire de Charlemagne pouvait menacer d'autant plus le royaume d'Otton que les circonstances avaient fait des puissances ducales comme autant de petites nations dans la grande. Pour contrôler le pouvoir des ducs, il est vrai , Otton commença à instituer, dans chaque duché, excepté en Franconie, un comte du
(t) Voir M. Giesebrecht, I, p. 280, 281. Otto handelte alsoin dem Sinne und nach den Vorstellungen seines Volkes, — et Justus Moser ; Patriotische phantasien, IV, p. 153.
palais, comte palatin, chargé de la haute justice, de l'administration des biens et revenus royaux elde la surveillance des ducs et des comtes. Mais ce n'était point encore assez pour soumettre à la royauté ces puissants personnages forts du libre choix ou de l'assentiment môme des grands laïques et ecclésiastiques de leur province (1). C'est pourquoi Otton chercha à rattacher à sa personne, par des liens de famille, tous ces princes auxquels il donnait la bannière ducale pour metlre entre leurs mains la paix publique, la conduite des armées et la présidence des jugements et des assemblées provinciales. Tl croyait trouver là plus de garanties que dans les serments de fidélité qu'ils étaient tenus de lui prêter dans celte cérémonie. Telle est l'origine de la politique de famille d'Otlon.
On se rappelle que le duc de Souabe, Hermann, lui avait prêté l'appui le plus efficace dans sa guerre contre les Franconiens et les Lorrains. Pour le récompenser de ses services, le roi lui demande dès lors, 939, sa fille unique, Ida, pour son propre fils, Ludolph, âgé de huit ans. Les fiançailles des deux enfants assurent l'obéissance de la Souabe; leur mariage, célébré solennellement en l'année 947. fait retomber, à la mort d'Hermann, deux années après, la dignité ducale et tous les riches biens du défunt au fils du roi. En 944, à la mort du jeune fils de Giselbert et de Ger-
vl) Les preuves semblent à peu près concluantes pour la plupart des duchés, pour la Lorraine : Ghron. Verd. Giselbertoque plerique Lotharienses principem ordinaverunt, ann. 920. Pour la Souabe : De Casibus mon. S. Galli: Suevix principum assensu statuitur Aiemannis dux Burckhardus gentis illius nobilissimus, ann. 918. Pour la Bavière, Oithmar de Mersebourg, V, 117 : Nonne scitis, Bavarios ab inilio ducem eligendi liberam poiestaiem.
berge, le duché de Lorraine était vacant. Otton le confère au plus puissant propriétaire des rives du Rhin, à ce Conrad de Worms, dit aussi le Rouge, qui lui avait été d'un grand secours au commencement de son règne et il lui donne en môme temps sa fille Luitgarde, sœur de Ludolph, pour attacher sa fidélité à sa personne et celle de la rive gauche du Rhin à son royaume. Enfin, lorsque le duc de Bavière, Berthold, meurt, laissant vacant le duché de Bavière en 945, Otton, sur les instances de sa vieille mère, Mathilde, pardonne tout à fait à son frère, Henri, qui avait épousé Judith, fille du défunt duc, et il l'investit de ce beau et grand duché, le plus ancien de tons les Etats de l'Allemagne. Otton établit ses enfants et pardonne à ses parents à bon escient.
Ainsi tous les duchés se trouvent entre les mains d'Otton. Il exerce lui-même la puissance ducale dans la Franconie et dans la Saxe, dont l'alliance avait fait la force primitive de sa maison, et les trois autresduchés appartiennent, la Lorraine à son gendre, la Souabe à son fils, la Bavière à son frère. Il a de sa main institué ces ducs; ils sont de race franque ou saxonne, ils ne tiennent que par les femmes aux pays de leur obéissance, ils sont membres directs de sa famille. Ainsi croit-il retenir dans un attachement sincère ou une dépendance complète ces puissants princes qui ont cour, tribunal, armée sur pied et qui réunissent parfois entre leurs mains plusieurs comtés ; ils lui répondent de la fidélité des comtes et des évoques ou abbés qui tiennent de lui leurs offices ou leurs fiefs. Le pouvoir du roi sera maintenant réel. Quand il arrivera dans un duché, toute autorité, toute justice particulière cessera en sa présence; les hommes lui obéiront, toutes les causes lui seront soumises. Il pourra prononcer sur la vie, la liberté, les
biens ae tous. Partout il sera vraiment roi. Otton l'espère du moins. Voilà le triomphe de la politique du roi; sa puissance est dans l'établissement de sa famille; les membres de celle-ci rendent sa royauté partout présente. Par ses deux sœurs mariées en France, il peut môme presque disposer de la royauté de ce pays ! N'est-ce pas là cependant une constitution bien fragile? Attachée aux personnes, ne peut-elle pas être, à chaque instant, mise en question par la mort? fondée sur la famille, en Germanie, dans ce pays et chez cette race où les dissensions et les guerres des fils contre les pères et des frères contre les frères sont traditionnelles, trouvera-t-elle toujours, dans cette voix du sang si fréquemment méconnue et outragée, une garantie bien assurée?
Le roi saxon Otton affirme du moins une fois de plus jusqu'ici que la royauté est toujours toute personnelle et que la couronne , sinon le royaume , est une propriété, un bien de famille, non un pouvoir public ni un bien national. La nouvelle royauté, en Germanie , n'est pas une institution comme celle des Carolingiens, c'est une dynastie. Elle a encore un caractère exclusivement germain. Elle n'emprunte rien à l'Eglise, si ce n'est sa consécration, moins encore à la loi. L'unité germanique est scellée avec le sang de la famille d'Otton. Voilà la première parti0» de l'œuvre du plus grand prince de la dynastie saxonne.
cr.
Situation de l'Allemagne en Europe. — Guerres d'Olton contre les Slaves et les Danois. — Ses interventions en France et en Italie. — Son mariage avec la reine Adelhaïde. — Seconde guerro de famille, contre ses fils.
La politique de famille poursuivie avec énergie et avec persistance par Otton avait fait de lui, vers 945, le roi le plus puissant de l'époque. 11 avait toutes les forces de l'Allemagne dans la main autant que le permettait la constitution féodale de son royaume ; et, par là, il faisait de son pays la première puissance de l'Europe et l'amenait à y jouer un rôle considérable. C'est la seconde période de son
règne.
La situation de l'Allemagne au centre de l'Europe l'a naturellement, selon les époques, tantôt exposée aux attaques des peuples qui l'entourent, tantôt sollicitée d'envahir et de dominer les contrées qui l'avoisinent. Par là, il lui est arrivé, quand elle n'était pas d'acord avec elle-même, de subir, à son désavantage, sinon la domination, au moins la prépondérance étrangère, et, au contraire, quand une volonté l'emportait chez elle sur toutes les autres, de menacer l'Europe, par sa masse compacte, non-seulement de la prépondérance, mais d'une domination qui a réuni tout le monde contre elle pour la réduire de nouveau à la faiblesse et à la dépendance! C'est ce qui a parfois amené l'Allemagne
à préférer sa puissance extérieure à ses autonomies intérieures et à chercher à s'emparer hardiment de la domination de l'Europe plutôt que de la subir. Esclave au dedans pour rester maîtresse au dehors, ou intérieurement libre pour être extérieurement dominée, voilà le dilemme auquel elle s'est crue réduite, comme s'il n'était pas plus juste et plus sûr de chercher la solution de la difficulté dans l'union de tous avec la liberté de chacun, et, par là, d'assurer son indépendance sans menacer celle des autres, pour le plus grand bien de tous !
Otton est le premier prince qui ait fait, pour l'Allemagne, l'expérience dangereuse aussi de la puissance. Unie et pacifiée par son énergie, contenue par sa politique, elle avait alors, sur sa frontière de l'ouest, la France, il n'y avait pas encore bien longtemps, dominante, mais maintenant faible, en proie à des factions féodales qui menaçaient sa civilisation plus avancée, et, sur sa frontière de l'est, une multitude de populations sauvages et demi-païennes, Hongrois, Bohèmes, Slaves, qui avaient longtemps voulu l'attaquer, mais qui commençaient à la respecter. Au nord, les Danois ou les Suédois, païens aussi ou fort récalcitrants au christianisme, étaient à peu près dans les mêmes dispositions que les Slaves ; et l'Italie, au midi, présentait le même spectacle que la France, par sa culture avancée et ses factions turbulentes que le sort du Saint-Siège rendait encore plus fameuses et plus lamentables. On comprend que le nouveau maître de l'Allemagne fût plus tenté d'inscrire son nom dans l'histoire de la Gaule ou de l'Italie que dans celle des obscures peuplades slaves ou danoises. Détrôner un des rois de ces beaux pays pour se mettre à sa place était plus flatteur pour lui que soumettre ou convertir une peuplade des marais de l'Oder ou des
bords de la Baltique. On y gagnait certes plus de renommée. On s'attachait ainsi plutôt à la tradition glorieuse qu'à la tradition utile de Charlemagne. Le roi Otton, en effet, laissa à peu près à ses margraves des frontières le rude et obscur labeur de la soumission des peuples de la frontière de l'est et du nord, pour se préparer à jouer un rôle semblable à celui de Charlemagne et porter tous les efforts de son ambition dans la France et dans l'Italie dont la richesse, d'ailleurs, attirait bien davantage la féodalité remuante et pauvre qu'il avait su discipliner.
L'Allemagne avait vu tomber, pendant la décadence do l'empire carolingien, au delà de l'Enns, dans la vallée du Danube, et le long de l'Elbe, toute cette suite de Marches que Charlemagne avait, pour sa défense contre les barbares, élevées sur ses limites de l'est et du nord, et dont il lui avait fait de solides frontières. C'est tout au plus si le règne d'Otton parvient à les relever complètement et avec quelle lenteur!
Le frère du roi, Henri, récemment investi du duché de Bavière, ne fait rien autre chose que de rendre ravages pour ravages aux Hongrois et, à la suite de ces incendies réciproques, de ces enlèvements de troupeaux, de femmes et d'enfants, il n'y a pas restauration de la vieille Marche du sud-est que Charlemagne avait établie après sa victoire sur les Avares. Aucun scrupule n'arrêtait cependant les Germains dans leurs luttes contre les barbares, contre les Slaves surtout! Ceux-ci leur paraissaient comme en dehors du monde, de l'humanité. La guerre qu'ils leur faisaient à outrance ne répugnait à l'emploi d'aucun moyen. La force et la ruse, la spoliation et l'extermination, tout leur était
bon. Ils cherchaient plus à remplacer qu'à soumettre et à convertir, comme faisaient les Francs qui ne furent pas Len-
dres cependant pour les Saxons. L'évêque de Mersebourg, l'historien Dithmar, disait qu'il « fallait mener le Slave en lui donnant de l'herbe comme à un bœuf et des coups comme à un âne. » Les deux rudes margraves de la Saxe orientale et de la Saxe septentrionale, Gero et Hermann Billung, vrais agents de la politique saxonne au dehors, poussaient encore plus loin ce mépris et cette haine des Slaves.
Gero, pendant une trêve, invite un jour, nous dit Witikind de Corvey, trente princes slaves à un repas, les y enivre et les égorge. Ces peuples, exaspérés et pauvres, qui « prenaient pour une orgie ce que les Teutons regardaient comme une privation, » opposent à leurs implacables ennemis une résistance plus acharnée encore. On désespérait d'en venir à bout. La politique d'Otton y pourvoit. Il avait, parmi ses prisonniers, un prince slave du nom de Tugumir, qui avait commandé surtout les barbares retranchés dans les marais du Havel. Il le gagne par des trésors et des promesses; celui-ci, de retour, comme un fugitif, chez ses compatriotes, est reçu dans la forleresse de Branibor (Brandebourg); il joue le libérateur, attire par ruse le seul prince de son peuple qui restât encore, l'assassine et ouvre les portes de la forteresse aux Saxons. Ainsi les Allemands arrivent dans les marais du Havel.
De ce poste avancé, Otton pouvait séparer les Slaves et tomber, à son choix, sur ceux du midi ou sur ceux du nord. Couvert par l'Elbe, le margrave Gero fait de l'ancien pays des Sorbes et Daleminzes,au delà de la Mulde, comme une Saxe nouvelle, en y établissant des colons allemands qui oppriment ouremplacent la population slave. Bientôt même, de la ville de Meissen qui, sur l'Elbe, au-dessous de sa sortie de la Bohême, était le centre de son margraviat, il
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commence à inquiéter d'autres Slaves, les Lutizes, dans la Lusace, et il reconnaît les rives de l'Oder, mais sans pouvoir encore procéder à l'occupation solide et complète du pays (1). Le margrave du nord, Hermann Billung, de la ville de Mersebourg, centre de ses opérations, commence, de son côté, du Havel à la mer, par des luttes incessantes et des progrès continus, le même système d'évincement et de remplacement des anciennes populations, Wendes, Wiltzes, Rédanens, Obotrites et autres.
Les Allemands ont-ils, en effet, vaincu et tué le chef d'une peuplade, le roi Otton prend ses biens et les distribue à ses serviteurs. Ceux-ci arrivent à leur tour avec les leurs, bâtissent de gros châteaux (burgwarten), surveillent, colonisent, germanisent le pays, forcent les habitants à payer le tribut, en argent ou en nature, à acquitter les corvées nécessaires, et font des hommes libres autant d'esclaves. Après le burgrave ou le comte du château, vient l'évêque. La mission ne précède pas la guerre, comme autrefois, des Francs aux Saxons. Seulement, près du fort, pour mieux contenir ces peuples, on élève bientôt quelqu'église de bois et on envoie quelque rude prêtre à qui il faut encore payer la dîme, pour prix des vérités qu'il apporte. Ainsi, peu à peu, s'élèvent à Havelberg, au confluent du Havel dans l'Elbe, à Brandebourg, au milieu des marais du Havel, et plus près
(1) L'histoire allemande, devançant le temps, voudrait dès lors faire remonter l'Elbe à Otton, dans une expédition victorieuse jusqu'à Prague, en Bohême, et lui faire prêter hommage et payer tribut par le duc Boleslas. Mais les termes qu'elle invoque sont bien obscurs et peu décisifs. Voir Witikind, II, 650, 653; Frodoard, ann. 950, tous deux loin des événements. Otton aurait tout au plus assiégé Prague.
de lamer Baltique, chez les Wagrienss, à Oldenbourg, trois églises qui devinrent des évêchés en 946, 949 et 951 . La Germanie et le christianisme s'avancent sourdement, lentement, mais sûrement au nord- est, et reprennent le pays aux Slaves et aux païens, presque sans bruit, comme sans gloire. Point encore là de héros allemand dans la guerre ou dans la prédication, comme un Charles-Martel ou un Boniface ! Dans ces plaines monotones et dans ces marécages, comme une plante rampante qui étend ses rameaux en tous sens et étouffe les autres tiges, sans dresser jamais sa tête vers le ciel, le teutonisme reprend peu à peu racine et recouvre les autres germes, et il ne laisse le souvenir ni d'un grand exploit ni d'un nom célèbre. Reste seulement le ré sultat brutal du fait accompli.
La légende n'a pu orner que la guerre et la conversion des Danois, moins maltraités que les Slaves, d'un reste de grandeur qui rappelle encore l'époque carolingienne. On se rappelle que, pendant la décadence de l'empire franc, l'apôtre du Nord, saint Anscaire, obligé d'interrompre son œuvre, avait vu même Hambourg détruit, et cette métropole, à laquelle on avait prédit de grandes destinées, réunie à l'évôché de Brème soumis lui-même à l'archevêché de Cologne. C'est de là qu'il fallut reprendre.
Le roi Henri Ier avait recommencé le premier à faire sentir sa puissance au delà des bouches de l'Elbe, dans le territoire du Holstein et du Sleswig, à l'entrée de la presqu'île danoise, dont la fertilité exceptionnelle, due à des causes particulières, était un objet de conflit entre les Saxons et les Danois, voisins et congénères. Il y avait là lutte continuelle entre deux races et deux religions. En travers de la presqu'île, et pour en défendre l'entrée, les Danois avaient élevé une muraille de terre, de la mer du Nord, vers Ho-
lingstade, au golfe de la Schley ; on en voit encore les vestiges (Danewirck). Ils se retranchaient derrière pour préparer leurs attaques et assurer leur retraite. Sous le règne du roi danois, Harald à la dent bleue, dont les expéditions sur terre et sur mer ont prêté aussi à de poétiques récits, Otton aurait pénétré, selon la légende, jusqu'à l'extrémité septentrionale du Jutland, et jeté sa lance dans le golfe de Limflord. C'est l'ornement habituel du récit, en pareilles circonstances. Il est certain qu'un prêtre saxon, Adaldag, relève alors la métropole de Hambourg, qui fut bientôt comme instituée à nouveau par le Saint-Siège. Les colons allemands se multiplient de rechef dans le pays, et y favorisent encore la propagande chrétienne. Harald à la dent bleue cesse les hostilités et laisse son pays ouvert aux missionnaires. Il fait baptiser son fils, et, sous la direction d'Adaldag de Hambourg commenceront, en Danemark même, trois évêchés, Sleswig sur le golfe de ce nom, Rupen sur la côte occidentale, et Aarhus, à l'orient, en face des îles. C'est tout ce qu'on peut établir de certain sur les rapports d'Otton avec le Danemark, quoique l'on ait voulu faire remonter déjà jusqu'à cette époque la domination allemande sur le Sleswig même, et la suzeraineté impériale sur le roi de Danemark (1).
Le pays à l'ouest de l'Allemagne, qu'on allait bientôt appeler la France, au moins au nord, avait le grand désavantage d'être divisé au moment où la Teutonie (Deutsch-
(1) Les écrivains danois ont bien raison de trouver insuffisantes les preuves que les historiens allemands prétendent tirer d'Adam de Brome, écrivain très-postérieur, II, 2, et même de l'Annaliste saxon, ann. 952.
land); l'Allemagne, commençait à s'unir. Le Carolingien Louis d'Outre-Mer y portait toujours le titre de roi; mais le duc de France, Hugues le Grand, père de Capet, y avait la puissance. Le roi Otton avait évidemment songé de longtemps à profiter de ces divisions, quoiqu'il eût ses deux sœurs à côté de ces deux rivaux. C'était l'application au dehors de sa politique intérieure ; et il pratiquait à l'égard de ses deux beaux-frères une impartialité dont le but évident était, en les opposant l'un à l'autre, de les empêcher au moins de rien faire d'important, s'il ne pouvait revenir aux idées qu'il avait eues d'abord sur la couronne de France. Il avait déjà , même depuis la paix faite avec Louis d'Outre-Mer, à la suite de sa première invasion en France, favorisé plutôt l'époux d'Hedwige, le duc Hugues, par crainte que Louis d'Outre-Mer, l'époux de Gerberge, veuve du duc de Lorraine, ne s'avisât de revendiquer la rive gauche du Rhin. Mais, lorsqu'il apprit, en 945, que le duc de France, Hugues, à la suite d'une guerre contre le Carolingien, avait fait celui-ci prisonnier et l'avait obligé, pour racheter sa liberté, à abandonner après Reims, sa dernière ville, la citadelle de Laon, il revint à son beau-frère humilié, faible, dépouillé et incapable d'inspirer aucune crainte, contre son trop puissant beau-frère, le duc de France.
En l'année 946, en effet, le roi Otton, après avoir refusé d'entendre Hugues, rassemble une armée composée surtout de Saxons, pour qui une guerre en pays franc était toujours agréable; il passe la Meuse et se dirige sur la Marne, avec le Carolingien dépouillé, Louis d'Outre-Mer, et le petit roi de Bourgogne, Conrad, qui, on le sait, le suivait toujours. Une armée de trente-deux mille hommes l'accompagnait. 11 y avait déjà une animosité assez vive entre ces deux peuples, autrefois unis par Charlemagne, et qui portaient
déjà des noms différents, si l'on ajoute foi aux paroles qu'on prête à Hugues de France et à Otton de Germanie. Le duc de France menaçait de mettre en bataille « plus de casques qu'Olton n'en avait jamais vu pendant sa vie. » 01 ton répliqua qu'il lui montrerait plus de chapeaux de paille que son père et lui n'en avaient jamais vu. Il entendait par là la coiffure barbare faite d'épis de blé, en forme de casques, que portaient l'été les Saxons.
Néanmoins, Otton désespéra d'escalader la citadelle de Laon et se dirigea sur Reims. Il était important d'avoir cette ville. De sa possession dépendait l'avenir de la royauté, puisque c'était là que l'on sacrait les rois. Le duc de France, en effet, à la place d'un évoque du roi, Artaud, avait installé Hugo, fils du duc de Vermandois. Le roi germain, avec tous ses chapeaux de paille, ne prit cependant la ville qu'en menaçant l'archevêque Hugo de lui faire crever les yeux, s'il ne rendait la place. H entra alors dans Reims, y réinstalla l'évêque carolingien, Artaud, et entraîna son armée vers Paris, sur les bords de la Seine. Dix des siens, se déguisant, surprennent des bateaux. Maître des deux rives, Otton arrive ainsi en Normandie, près de Rouen, mais sans emporter une seule place. Trois mois durant, au moins, il incendie, massacre et ravage, ne laissant que la terre (solo tenus) et, comme un barbare, il s'en retourne après avoir seulement rendu au roi de France, Louis, la royale ville de Reims. Ce n'est point là l'expédition d'un politique, ni même celle d'un conquérant (1).
Il y avait évidemment, malgré des différences d'origine et de langage, dans la population de la Gaule, une nation
(1) Voir l'histoire de Richer, L. C, à la suite.
résistante. Les Français ne voulaient se laisser ni dompter ni marier par le Saxon. La vieille Eglise de Gaule pliait encore moins. Le duc Hugues le Grand surtout exploitait maintenant habilement, contre le roi carolingien de France, son alliance avec le Germain Otton; il montrait le danger qu'il y avait pour l'indépendance de tous à voir un souverain étranger tout-puissant disposer de l'archevêché de Reims, pour tenir ensuite à sa discrétion une couronne vassale. La guerre n'avait point réussi; Otton chercha à arriver par la politique à son but.
En France, c'était alors surlout par l'Eglise et dans l'Eglise que se débattait le sort de la royauté, tant le clergé y avait encore conservé comparativement, depuis Charlemagne, de richesse, de puissance, d'instruction et de lumières! Chacun des prétendants cherchait, en effet, à l'avoir pour lui et poussait ses créatures aux principaux évôchés et aux grandes abbayes. Par suite-, beaucoup de sièges étaient l'objet d'ardentes compétitions. L'archevêché de Reims était du nombre et, dans l'espèce, c'était d'une importance considérable. Otton prend donc la résolution de porter le débat de Reims devant l'Eglise. Après avoir fait faire une trêve aux deux prétendants sur les rives du Chiers, en 947, il favorise successivement la réunion par Louis d'Outre- Mer de deux synodes d'évêques, l'un à Verdun et l'autre à Mouzon, pour prononcer sur la possession de l'archevêché de Reims. Le premier est en faveur d'Hugo, l'élu du duc de France, le second en faveur d'Artaud, l'élu du Carolingien d'Oulre-Mer et le protégé d'Otton. Toute l'Eglise était émue. On invoque l'intervention du pape, alors Agapet II. Celui-ci envoie un légat apostolique, Marin de Bomarzo, rvêque d'Ostie, avec pleins pouvoirs de convoquer et d'as-
"nbler un grand synode. L'affaire intéressait doublement
la France; il s'agissait de l'archevêché de Reims et, par là, de la couronne de France; Otlon, en véritable arbitre, ouvre fièrement le synode sur terre allemande, au palais d'Ingelheim, près du Rhin, dans la basilique du bienheureux Rémi, apôtre des Francs. Mais cet orgueil fit justement tout manquer.
Les archevêques et évêques les plus considérables et même les plus éloignés de l'Allemagne, ceux de Cologne, de Trêves, de Mayence, de Hambourg, de Paderborn, d'Augsbourg, d'Halberstadt, de Salzbourg, etc., arrivèrent. Mais les Français ne bougèrent point, sauf cinq, dont trois, ceux de Metz, de Toul et de Verdun, relevaient alors du roi Olton, et les évêques de Cambrai et de Laon. Un des compétiteurs à l'archevêché de Reims, Hugo, fils du duc de Vermandois, eut garde de s'y trouver, encore plus son protecteur, le duc de France. On ne vit que le Carolingien Louis d'Outre-Mer et son protégé Artaud au synode. Le reste de la France ne reconnaissait pas celte assemblée toute germaine, présidée par un roi germain. On y déploya, du reste, plus d'apparat qu'on n'y fit de besogne utile. Sur la proposition de l'archevêque de Trêves, et, « bien que les choses divines dussent, selon lui, passer avant les choses humaines, » le synode se décida à s'occuper d'abord des débats politiques survenus entre le roi Louis d'Oulre-Mer et Hugues le Grand, son puissant vassal, avant de traiter de la possession de l'archevêché de Reims. C'était bien se découvrir et dépasser d'ailleurs la compétence d'un synode ! Le Carolingien Louis rappela alors tout ce qu'il avait souffert de la part du duc de France, ses défaites, sa prison, sa ville de Laon enlevée, et il implora le secours de l'assemblée. Celle-ci déclara que le duc de France, Hugues, avait mérité l'anathème. Otlon s'en-
gagea h prêter main-forte aux sentences de l'Eglise et à poursuivre les criminels, une fois le glaive tiré, jusqu'au plus effroyable carnage (ad immanissimam cœdem) . Enfin, Artaud fut déclaré légitime archevêque de Reims et Hugo condamné (1).
Mais tout cela fut considéré comme nul et non avenu par l'indifférence de la France. Dans deux autres synodes sans importance, à Laon et à Metz, on renouvela les anathèmes contre le duc de France, contre Hugo et ses partisans, sans plus de succès. Le pape ne leur donna pas plus de force lui-même. La guerre, accompagnée de ravage, sévit sur les terres de Reims, de Laon et sur les limites de la France et de l'Allemagne. Louis d'Outre-Mer, le protégé d'un synode et d'un souverain allemands, n'y gagna que d'augmenter, à ses dépens, la popularité du duc de France. Malgré ses promesses et ses menaces, Otton envoya seulement son gendre de Lorraine, Conrad le Rouge, avec quelques troupes, pour aider Louis d'Outre-Mer à rendre à son adversaire ravages pour ravages. Bientôt le roi et le duc français se lassèrent eux-mêmes et, se rappelant ce qu'ils étaient, ils firent la paix pour eux et pour les leurs; le duc rendit Laon, le roi garda Reims et son archevêque; et Otton, satisfait du beau cadeau de deux lions que lui fit le duc de France, se contenta de ce résultat de son arbitrage dans un débat où s'agitaient les destinées de la monarchie et de la nation française. De ce côté, Otton avait fait beaucoup de bruit pour rien.
Cette affaire est cependant le symptôme d'un chance-
(1) Collection des conciles de Mansi, t. XVIII, 419. — Frodoard et Richer, L. G., à la suite.
ment assez considérable clans la politique intérieure et extérieure d'Otton, et elle mit peut-être le royaume allemand sur le chemin de l'empire, par la route de l'Italie.
Jusqu'ici, Otton Ier n'était guère qu'un Germain plus puissant qu'on ne l'avait été en Allemagne. Il ne paraissait avoir confiance que dans sa ruse et dans sa force, dans son activité et clans ses armes; guerroyer contre les anciens ennemis des Saxons, les Francs et les Slaves, c'était son affaire. Mais, maintenant, son rôle tend à devenir européen; il sent le besoin de l'appui de l'Eglise, institution latine, européenne et universelle. Les ressources de sa royauté toute tudesque sont imparfaites. Il lui faut un levier plus puissant. Les traditions latines, ecclésiastiques, importées en Allemagne, le circonviennent d'ailleurs et l'entraînent. Pour agir sur l'Europe, l'Eglise allemande ne suffisait pas. La résistance de la France l'avait prouvé. Mais le chef de l'Eglise est en Italie; là est le centre de sa puissance. Quand même la papauté ne fait rien de grand, on ne peut rien faire alors de grand sans elle ! Otton a été une première fois en rapport avec elle, au synode d'Ingelheim, pour les affaires de France. Ses regards se tourneront maintenant vers l'Italie et vers Rome.
En vrai Saxon, Otton s'était montré jusqu'alors assez défiant de l'Eglise et peu généreux de faveurs et de donations envers elle. Comme son père, il aimait surtout peu à lui donner. Sacré par elle, il l'avait tenue à distance, et celle-ci l'avait imité. De bonne heure, il avait voulu, même en Saxe, limiter les générosités de sa mère, Malhilde, pour les couvents. Retirée à Quedlimbourg, la reine-veuve ne trouvait de consolation à son pouvoir perdu qu'en faisant, des immenses biens que lui avait légués le roi Henri, main- •os générosités, quelquefois peut-être malentendues, mais
bien pardonnables, aux églises et des aumônes aux pauvres et aux nécessiteux. Ses deux fils, Olton et Henri, avaient fini par trouver que c'étaient là des prodigalités qui diminuaient leur héritage et, pour y couper court, ils l'avaient tenue, en chartre privée, dans son couvent, sans liberté et sans pouvoir sur ses biens. La vieille reine blessée voulut un instant aller trouver une terre plus hospitalière où elle pût jouir du respect et de la liberté, et elle se dérobait à cette captivité pour aller mourir dans un autre asile, quand la femme d'Otton, Edithe, intervint auprès de son mari. Otton rougit de sa conduite, envoya des excuses à la reine-veuve, courut se jeter à ses pieds quand elle revint et la laissa plus libre de disposer de ses biens. Il ne fallait rien moins que la douceur féminine et chrétienne pour adoucir ces âpres convoitises; et cependant la légende, en nous rappelant les pieuses fraudes de la reine Edithe, l'Anglo-Saxonne, pour soustraire à la surveillance inquiète de son mari, ses aumônes ou ses dons aux pauvres et aux églises, témoigne encore longtemps chez lui de la même réserve intéressée. Aussi, les premiers prélats de l'Eglise avaient-ils été quelquefois en révolte contre Olton, comme Frédéric, l'archevêque de Mayence, ou en conflit de juridiction, comme l'archevêque de Salzbourg. Mais ce roi, en avançant dans la vie et dans le gouvernement, en étendant la sphère de son action, avait fini par s'apercevoir qu'il avait négligé là un élément considérable de puissance, et le synode d'Ingelheim nous montre qu'il commençait déjà à réparer cet oubli.
Le troisième des frères d'Otton , Bruno, qui avait été destiné à l'état ecclésiastique, comme le dernier né, et qui devint son archichapelain , le surintendant des affaire, ecclésiastiques de son royaume, et bientôt son secrétaire
300 FONDATION DK L'EMPME GERMANIQUE.
à partir de l'année 940, ne fat probablement pas étranger à cette direction nouvelle. Elevé dans les monastères carolingiens de la rive gauche du Rhin, à Maastricht et à Trêves, il y avait d'abord réformé les monastères et relevé les éludes. Instruit dans la tradition carolingienne, il la faisait sentir, même dans le maniement des affaires politiques auxquelles il n'était pas étranger et dans la rédaction des actes qu'il était obligé de faire pour son frère. Ce fut lui qui commença à rendre Otton plus généreux ou au moins plus attentif aux intérêts de l'Eglise. On s'en aperçoit par les bienfaits et les immunités qu'Otton en vient bientôt à lui accorder. Les conseils de Bruno avaient déterminé déjà le roi à chercher, sur les traces de Charlemagne, un secours contre les Slaves et les Danois, dans la propagande chrétienne, et un appui contre les puissants ou difficiles prélats allemands, dans une étroite union avec le Saint- Siège. Telles avaient été les raisons d'une première ambassade de l'abbé de Fulde à Rome, auprès du pape Agapet. Otton avait été fier enfin, récemment, de voir réunis autour de lui le légat du pape Marin de Bomarzo, trentequatre évoques et nombre d'abbés allemands et autres , à Ingelheim. N'y avait-il pas prononcé sur les droits d'un Carolingien en France? ne l'y avait-on pas comparé à cet empereur franc qui avait converti et dompté ses %ncêtres, et fondé cet empire des ruines duquel son père et lui avaient tiré le royaume le plus puissant à cette époque ?
Il n'est pas impossible que la pensée soit déjà venue alors à Otton de relever cet empire franc, de mettre sur son front la couronne de Charlemagne, Ses armes pesaient à l'Orient sur les Slaves, au nord sur les Danois, sa :>oli tique, au couchant, sur la Bourgogne et la France. Or,
il n'y avait qu'en Italie où il pût aller chercher cette nouvelle consécration de sa fortune.
Dans ce pays, en effet, les petits souverains qui se disputaient, comme en France, l'autorité, le droit de fonder un royaume, au milieu d'une anarchie peut-être plus déplorable, avaient déjà pris et pouvaient prendre encore le titre d'empereur, qui planait toujours, malgré tant de déceptions, comme un principe de force et d'unité, au-dessus de la société chrétienne. Là était Rome, le centre de la chrétienté qu'on vénérait toujours. On n'ignorait pas que la papauté y était le jouet des factions, la proie de tous les désordres, et, par là, augmentait encore l'anarchie de toutes les convoitises qu'excitait le prestige de son nom. Mais c'était peutêtre une honorable et glorieuse raison de faire sentir là sa puissance, si elle y était du moins utile et bienfaisante. On ne saurait nier qu'il n'y eût, dans ces idées et dans les circonstances où Otton se trouvait, quelque chose d'assez décevant pour inspirer à un souverain ambitieux une semblable entreprise. Cependant, Henri Ier et Otton avaient commencé, en s'appuyant sur les vieilles coutumes et les anciennes idées germaines, à refaire une royauté et un royaume qui pouvaient être conformes aux besoins et aux intérêts de ce temps, puisqu'ils avaient sauvé l'Allemagne de l'anarchie et des attaques du dehors. Ce n'était encore qu'une ébauche, quoique puissante, toute germaine, sans doute, mais qui demandait seulement à être continuée par les moyens qui l'avaient commencée. Pourquoi interrompre cette œuvre toute nationale et se jeter, au delà des Alpes, dans des affaires italiennes, européennes peut-être, qui risquaient d'aboutir à faire de la royauté allemande une monarchie européenne universelle, conçue dans de tout autres principes? Les périls extérieurs de la chrétienté étaient-ils si grand»
qu'elle eût besoin de sacrifier l'indépendance que les nations commençaient à chercher, à une redoutable unité? Depuis longtemps, les Slaves, les Danois, les Hongrois, les Byzantins, les Sarrasins, les Nordmanns, tous les ennemis du nom chrétien reculaient. L'Eglise était-elle menacée de quelque hérésie? le Saint-Siège, en proie à des désordres sans doute, mais semblables à ceux de tous les autres sièges chrétiens dans ce temps de trouble, était-il exposé à quelque grand péril, qui compromît l'Eglise entière? Y avait-il enfin, entre l'Italie et la Saxe, entre les Ottons et les papes, ce mutuel penchant, ce puissant attrait, cette communauté de pensées, d'actions et d'intérêts qui avaient, au temps des Grégoire et des Etienne II, des Pépin et de Charlemagne, amené l'union politique et morale de la France et de l'Italie, et élevé le grand empire franc en Europe? Otton avait fait l'essai de sa puissance hors de son territoire, en France, et il n'avait pas complètement réussi. N'aliait-il pas compromettre la mission naturelle de la royauté allemande chez elle, en lui mettant le monde sur les bras? et le royaume allemand, réellement uni et prospère, n'eût-il pas mieux valu pour l'Allemagne et pour l'Europe, que le Saint-Empire romain germanique débordant sur l'Europe avec la féodalité organisée et avec une sorte de droit divin de plus?
Longtemps, en Allemagne, on avait été frappé de ces considérations, on admettait ces incertitudes. On se demandait, avec une honnête sincérité, si l'éclat que devait jeter l'empire germanique n'avait pas été bien chèrement payé par son peu de solidité, par la stérilité de son ambition, par les luttes et les misères qu'il avait déchaînées en Europe (1 ),
(i) Luden et Schmidt, par exemple.
enfin par sa première chute avant le grand interrègne du treizième siècle. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui chez les plus récents historiens de l'Allemagne. Argumentant de la subite mais « profonde piété » d'Otton, et d'une sorte de « mission providentielle » qui l'appelait d'en haut « à faire régner partout les idées d'ordre, de respect et les principes de la vertu, » ils expliquent et glorifient cette ambition destinée à donner à l'Allemagne, plus forte et plus méritante que toutes les autres nations, la domination de l'Europe (1). « Otton, dit l'un deux, n'avail-il pas persuadé au monde cette éclatante vérité que le destin et sa grandeur d'âme avaient fait de lui un maître et un dominateur; l'extension du royaume céleste n'était-elle pas le salut et le bonheur de sa terrestre souveraineté? Otton brûlait du désir de glorifier sur terre le Dieu des chrétiens de toute la force de sa volonté et de toute sa puissance. » « Et ce peuple allemand, qui se montre avec tant de puissance dans l'histoire, dès qu'il rassemble toutes ses forces nationales en un unique empire, n'avait-il pas alors à accomplir aussi sa haute mission dans l'humanité? Quoi ! Des guerriers allemands défendaient contre la rage dévastatrice des païens la société de l'Occident ; des prêtres allemands portaient la parole évangélique aux païens du Nord et de l'Est pour la faire rayonner toujours plus loin dans le monde! Combien divisés, misérables et faibles se trouvaient, au contraire, les autres Etats auprès de l'État allemand ! Otton ne pouvait donc s'arrêter là. Il était appelé;
(1) Voir, à différentes reprises, car ils y reviennent à chaque instant, M. de Giesebrecht, 304 à 306, et 317 à 339, surtout page 339 ; et M. Vehse, Histoire d'Otton, pages 125 et 144. On nous reproche de la complaisance pour nous; l'avons-nous jamais poussée jusque-là?
iJ avait sa mission à accomplir. En regardant le monde de la hauteur où il s'était élevé et où il avait élevé son peuple, il apercevait un but nouveau qu'il devait s'efforcer d'atteindre : la couronne impériale. Son père appartenait à l'histoire de l'Allemagne, lui appartenait à celle du monde! »
Si considérable que fût le rôle d'Otton, on ne saurait cependant prétendre ni que son intervention en France fut dictée par des motifs aussi élevés, ni que sa lutte contre les païens fut aussi brillante. On a mauvaise grâce à dire qu'il s'ingérait dans les affaires de ses voisins par pur amour de l'ordre, de la justice et de la subordination, puisqu'il avait suscité les troubles dans la France même, et c'est prêter là un éclat bien mensonger aux ruses et aux cruautés de ces obscures guerre* des Slaves, qui n'ont pas même laissé le nom d'un missionnaire, comme l'Allemagne en avait reçu autrefois des Francs du temps de sa conversion! Enfin, après avoir tant exalté cette royauté toute nationale et germaine qui ne devait rien à personne, comment consent-on si aisément à cette métamorphose qui la détourne de son but, et qui répand l'Allemagne au dehors, pour son propre préjudice à elle-même et sans rien apporter en Europe que des troubles nouveaux et peut-être plus graves encore?
Si les troubles et les misères de l'Italie, au milieu du dixième siècle, n'expliquent pas suffisamment l'intervention d'Otton Ier et de l'Allemagne au delà des Alpes, ils ne semblent pas suffire non plus à justifier entièrement la prise de possession de la couronne et du royaume d'Italie par un roi et par un peuple étranger.
La péninsule aussi avait eu à traverser, comme l'Aile-
magne et la France, de terribles épreuves, au lendemain de la chute de l'empire de Charlemagne. Rivalités des puissants pour la couronne d'Italie ou même de l'empire et, par suite, guerres intestines et révolutions fréquentes; attaques des ennemis du dehors, Sarrasins et Hongrois: revendications des Grecs, avènement hardi et violent d'une féodalité nombreuse et remuante de seigneurs, transmutation des évôchés et abbayes en vraies principautés temporelles, rien ne lui avait manqué. Les provinces ou les villes les plus différentes, le Frioul, Spolète, la Toscane, la Bourgogne même, avaient voulu lui donner des rois, et quelques-uns de ceux-ci avaient pris à Rome le titre d'empereur qu'ils avaient achevé de déconsidérer. Les ducs et les comtes, les seigneurs avaient hérissé l'Italie de murailles et de forteresses d'où ils dominaient et pressuraient la population des villes et des campagnes. Maint évoque et maint abbé, devenu homme de guerre par les circonstances, derrière son église ou son cloître fortifiés, n'en faisait pas moins. Autant de misères que les autres contrées de l'Europe avaient également connues !
L'existence du Saint-Siège dans la ville de Rome avait ajouté, en Italie, une misère de plus à celles-là. Rome, ne pouvant échapper au sort du reste de l'Europe, était devenue aussi toute féodale, et la chaire de saint Pierre, considérée surtout pour le pouvoir qu'elle donnait et pour les riches possessions qui s'y trouvaient attachées, était arrivée à n'être plus guère que le fief de tout-puissants barons et de leurs familles, et un fief d'autant plus enviable qu'il pouvait disposer d'une couronne. Dans cette époque féodale, en effet, les femmes partout, mais en Italie surtout, en disposant de leurs biens, de leurs châteaux, de leur puissance, légitimement ou criminellement, avec leur per-
Tomc II* 20
sonne, étaient appelées à jouer un grand rôle, et c'est ainsi que deux femmes trop célèbres, issues des maisons féodales de Spolète et de Toscane, maîtresses de châteaux et de postes fortifiés dans Rome, femmes ou veuves, filles ou mères, parfois amantes de puissants seigneurs, partageant les titres de leurs pères ou de leurs maris, sénatrices ou patriciennes dans Rome, ambitieuses d'ailleurs, hardies et impudiques, Théodora et Marozie, avaient un instant disposé de la couronne d'Italie et du siège de Rome dont les destinées étaient alors unies, comme l'étaient l'Eglise et la royauté dans les autres contrées européennes.
Rome devenue, d'ecclésiastique et monacale qu'elle avait été au septième et au huitième siècles, toute féodale et seigneuriale au dixième, voyait alors ses anciens monuments se transformer en palais grossiers et en forteresses, et les hommes d'armes remplacer les moines! comment se seraitelle étonnée que ces barbares châtelaines, parées de vieux titres romains, missent leurs créatures sur le trône ou dans la chaire de saint Pierre? Entr'autres exemples fréquents, l'archevêché de Reims se scandalisait-il d'avoir à sa tête, et à ce seul titre, le fils du duc de Vermandois, Hugo; et celui de Cologne bientôt n'allait-il pas avoir pour métropolitain Wilhelm, le fils bâtard du pieux Otton lui-même, que le légitime époux de la sage Edithe avait eu d'une esclave slavonne? Ajoutons que la considération et même la puissance spirituelle de la papauté dans la chrétienté, par une extraordinaire rencontre, ne paraissaient ni ébranlées ni atteintes alors par ces scandales. Théodora et Marozie rognent; 1* curie n'en reçoit pas moins le denier de saint Pierre de l'Angleterre, elle n'en impose pas moins ses -lécisions à l'Espagne et à l'Afrique ; c'est à elle encore que mis les archevêques de l'Europe demandent le pallium;
CHAP. XIII. — OTTON LE GtyAND. 307
elle envoie partout ses légats, respectés même en France, et reçoit, comme en tous temps, d'honorables ambassades des chrétiens d'Egypte et de Jérusalem (1) !
L'Italie et la papauté cherchaient cependant à sortir de ces misères. On pouvait les aider à les faire disparaître au lieu de chercher à les entretenir. Le roi d'Italie était alors un certain Hugues qui avait quitté la couronne d'Arles pour celle de Pavie; en épousant la patricienne romaine Marozie, il avait eu la pensée d'établir en Italie, comme d'autres en France et ailleurs, une royauté et presque une unité nationale (2) et il y travaillait avec habileté et avec passion. C'était un prince ambitieux, ni meilleur ni pire que ceux de cette époque. Malheureusement, en outrageant un fils de Marozie, Albéric, il avait perdu Rome qui était restée à celui-ci. Alors le marquis d'Ivrée, Bérenger, descendant d'un Bérenger Ier qui avait autrefois porté la couronne, lui avait disputé le nord de la péninsule. Menacé, dit-on, d'assassinat par le roi Hugues, et sauvé par les avertissements du fils de celui-ci , nommé Lothaire , ce vassal rebelle ou cette victime (3), qui avait pris femme
(t) C'est M. de Giesebrecht lui-môme qui en fait la remarque ; et M. de Sybel, dans sa brochure intitulée: La nation allemande et l'empire, la confirme. «On ne confondait point, dit-il, la considé ration ecclésiastique du Saint-Siège, qui reposait sur la foi, avec sa situation territoriale qui dépendait du régime féodal, » p. 46. — (2) L'historien allemand, M. de Sybel entr'autres, le soutient (Heure Darstellungen des deutschen Kaiser reichs), p. 17. — (3) L'historien italien Luitprand, passé au service d'Otton , noircit beaucoup Hugues, comme il noircira plus tard Bérenger IL Cette tentative d'assassinat, cette histoire du fils de Hugues qui sauve un étranger que son père veut assassiner, semblent bien suspecte?. Luitprand. Hist., V, 4, 5 ; Antapodosis, I, c. xxxvn.
308 FONDATION DE 1,'eMPIRE GERMANIQUE.
dans la famille de Conrad, roi de Bourgogne, le protégé d'OUon, s'était enfui auprès du roi de Germanie. Celui-ci était volontiers le refuge des compétiteurs au trône des pays voisins et il aimait à favoriser chez les autres ce qu'il ne souffrait guère chez lui. Ce fut l'occasion de sa première intervention.
Otton refusa avec magnanimité les présents que lui offrit le roi Hugues s'il voulait lui livrer le rebelle Bérenger ; mais un peu plus tard il mit à la disposition du vassal exilé, en 945, une petite armée avec laquelle celui-ci repassa les Alpes. Otton ne voulait-il pas là, comme en France, empêcher la fondation d'une royauté nationale? et celle-ci n'eût-elle pas été cependant en Italie plus favorable que l'anarchie féodale, même à l'accomplissement de la mission universelle du Saint-Siège? L'armée allemande de Bérenger suffit à renverser le trône péniblement acquis du roi italien et prépara l'avènement du roi allemand. Le fils du roi Hugues, Lothaire, aimé, pour sa jeunesse, des Italiens, obtint, il est vrai, d'abord des grands, de garder le titre de roi, et Bérenger dut seulement en exercer le pouvoir, tandis que Hugues, réfugié auprès du roi de la haute Bourgogne, mourut, dit-on, dans un cloître. Mais ce singulier compromis entre le marquis Bérenger et le jeune Lothaire, ce partage du titre et de la puissance amena, comme on pouvait le prévoir, la ruine de toute dynastie nationale et la domination étrangère. Ce ne fut point long.
Le jeune Lothaire, pour se relever, accomplit un mariage depuis longtemps projeté par son père ; il épousa, le 27 juin 947, une sœur du roi de Bourgogne, Conrad, protégé d'Otton, la célèbre Adelhaïde. Il espérait, par là, regagner l'appui d'Otton et ce fut ce qui le perdit. Rien ne pouvait
exciter davantage la jalousie de Bérenger et de sa femme Willa qui destinaient à leur lils, Adalbert, l'héritage italien. Les femmes , depuis Théodora et Marozie , ne paraissaient-elles pas tout mener en Italie ? La femme de Bérenger était peut-être la pire de ces Italiennes qui, alors, n'étaient pas des meilleures. Lorsqu'une fille survint à Lothaire et à Adelhaïde, elle poursuivit ttérengtîr de ses récriminations. Lothaire, atteint tout à coup d'une maladie étrange, mourut quelques jours après. L'historien Luitprand accuse hardiment Bérenger de la mort de ce jeune roi de vingt ans (1). Bérenger, du moins, en profita pour se faire élire par les grands de Lombardie et prendre la couronne solennellement à Pavie, le jour de Noël de l'an 950 ; et il crut pouvoir assurer complètement sa fortune et celle de sa maison en offrant la main de son fils Adalbert à la veuve du mort pour confondre les droits des deux maisons. Mais il se heurta ici contre l'antipathie d'une femme et contre l'ambition du souverain du temps qui avait les mains les plus longues pour faire les grands mariages politiques; et son crime n'eut d'autre résultat que d'amener l'asservissement de l'Italie.
On a présenté, sous des jours très-opposés, rentrée d'Ot' ton dans les affaires italiennes. Autrefois, on faisait de lui uia galant chevalier qui allait délivrer, au delà des Alpes, une belle princesse. Il avait alors trente-huit ans, nous dit Witikind de Corvey. Sa tète était déjà grise, ses cheveux rares, ses yeux brillants et toujours en mouvement, s'ouvraient et se fermaient avec rapidité comme s'il guettait une proie,
(1) Luitprand, V, 4, nous dit maintenant autant de mal de Bérenger qu'il en avait dit de Hugues. — Chron. Novalic, 950; Murafori, t. II, p. 11.
et on ne pouvait aisément saisir son regard; son visage était rouge et garni d'une grande barbe flotlante. Sa démarche était tantôt pressée, tantôt lente, mais toujours ferme et sûre; où il s'arrêtait, on croyait qu'il voulait toujours rester. Sa taille était haute et puissante, et sa poitrine velue, dit son biographe avec complaisance, comme celle d'un lion (I). Voilà à peu près le portrait que nous en font les contemporains, et ce n'est pas celui d'un chevalier , au dixième siècle d'ailleurs, qui n'est pas le siècle de la chevalerie. Ce souverain, qui avait tant marié dans sa vie, considérait le mariage comme une affaire. On veut voir parfois aujourd'hui, dans l'expédition d'Italie, la savante et profonde préparation de la restauration de l'empire ; cela n'est guèie plus vrai. Otton n'y pouvait penser que bien vaguement à cette époque; il n'avait eu encore qu'une fois des rapports avec la papauté, au synode d'Ingelheim, en 948 (2), et il n'avait alors été question de rien de semblable. L'intervention d'Otton dans la péninsule est un trait et une suite de sa politique habituelle; c'est une première tentative assez ambiguë entre l'aventure et le calcul politique. Sans être un homme à risquer, ce n'était pas un profond politique. Il allait au jour le jour. Depuis plusieurs années, il avait perdu sa femme Edithe; il vit en Italie une main de femme qui pouvait lui tendre une couronne, et il partit pour prendre l'une et peut-être l'autre. Il avait marié tous les siens; il ne lui restait plus qu'à se remarier lui même; et, dans la corbeille de noces, il pouvait se trouver, avec
(1) Witikind, 1, 638. — Dithmar, II, 19. — Frodoard, 949. — Ekkeh., De cas. Mon. S. Galli , c. xvi. — (2) Il n'y a pas trace , dans les chroniques, qu'il ait été question de l'empire entre les ambassadeurs d'Agapet et d'Otton, en 947 et 948.
«ne couronne royale , celle peut-être d'un empereur.
Le roi Bérenger II, proclamé récemment et couronné à Milan, avait été cependant le protégé, presque la créature d'Otlon. On l'accusait, il est vrai, d'avoir commis un crime et d'opprimer aussi ses peuples. Le plus grand crime de Bérenger 11 n'était-ce pas de vouloir faire épouser à son fils Adalbert la veuve du dernier roi Lothaire, Adelhaïde? Cette Adelhaïde était la sœur du roi de Bourgogne, Conrad, le protégé déjà d'Otton. On la remariait sans sa permission à lui. Il ne fallait pas plus de raisons à Otton pour intervenir. Les chroniques complaisantes ont paré la veuve de Lothaire de toutes les beautés et de toutes les vertus, et elle paraît n'en avoir pas été dépourvue. Pour Otton, la couronne italienne n'était-elle pas sa première beauté et sa principale vertu? La bonne chanoinesse de Gaadersheim, la célèbre Roswitha, qui avait toutes les raisons pour aimer les Ottons, a plus tard embelli encore, dans ses vers, les récits que faisait complaisamment l'impératrice Adelhaïde sur les mauvais traitements que le roi Bérenger et sa femme Willa auraient fait subir à la malheureuse jeune femme (1). Elle est dépouillée de ses trésors, de ses joyaux, réduite, dans la ville de Côme et ensuite dans un château du lac de Garde, où elle est étroitement surveillée, à une seule servante. Une fois, la femme de Bérenger, comme une mégère, la saisit par sa belle chevelure et la traîne par la chambre pour la réduire à force de mauvais traitements.
Heureusement, un chapelain qu'on laissait arriver auprès de la prisonnière, Martin, fait silencieusement une brèche à la muraille du château et creuse une galerie sou-
(1) Roswitha, poëme sur Otton I#r dans Meib., et Vie de l'impératrice sainte Adelhaïde daiib Canioiiii, Ant., t. III.
terraine qui échappe aux regards de tous les surveillants. Un évêque, Adelhard de Reggio, ce qui est plus sérieux, s'intéresse à la captive. Grâce à lui, Adelhaïde s'enfuit, se dérobe, tantôt dans des marais, au milieu des roseaux, tantôt dans les blés, tantôt au fond des bois, avec sou dévoué chapelain, et se nourrit avec lui de racines ou du produit des aumônes, chez un pêcheur compatissant; enfin elle arrive auprès de i'évêque de Reggio qui l'envoie chez un de ses vassaux, Adalbert Azzo, au château fort et inaccessible de Canossa ; et c'est de là qu'on implore le secours du puissant Ottou.
Il n'était besoin d'aventures aussi romanesques pour intéresser le roi Otlon. Il ordonna à son frère Henri, duc de Bavière, à son fils Ludolf, duc de Souabe, tous les deux voisins des Alpes, de passer les montagnes. Henri s'était déjà emparé d'Aquilée, au delà des Alpes. Les Souabcs, que commandait Ludolf, avaient été mêlés fort souvent aux affaires italiennes. Il ne paraît pas cependant que ces deux grands vassaux, chargés d'ouvrir la campagne, fussent également dévoués aux projets d'Olton. Henri s'empara assez aisément de la Marche de Vérone. Ludolf ne fui pas aussi heureux devant Milan; on lui ferma les portes, peutêtre sur les avis donnés par son oncle. Enfin Otlon arriva (sept. 951), ayant avec lui son gendre, Conrad le Rouge, et, derrière, les bannières des Saxons, des Thuringiens, des Lorrains et des Franconiens. Sans s'expliquer, il descendait la vallée de l'Adige. Bérenger et son fils, autrefois les protégés d'OUon, s'enfuirent au centre, dans leurs châteaux. Les évoques, si puissants dans les villes, ouvrirent leurs portes, sauf à Milan qu'on assiégea. Otton arriva ainsi presque sans coup férir jusqu'à Pavie. Quand il revit son fils Ludoll, il ku fit assez mauvaise mine, et en\ova son frère,
CHAl>. XIII. — OTTON LE GRAND. 313
Henri, avec des présents, à Canossa, pour offrir sa main à Adelhaïde et l'amener à Pavie (1). Celle-ci ne pouvait rien refuser à un souverain qui lui rendait la liberté. Elle rentra libre à Pavie où elle avait été si malheureuse, et Otton, l'ayant solennellement épousée en octobre ou en décembre 951 , lui donna, en Franconie, en Thuringe et en Saxe, comme Morgengabe, de grands biens qui en firent l'une des femmes les plus riches de l'empire.
Otton prit-il alors le titre de roi de Lombardie ou d'Italie? Il l'essaya sans doute. Il n'y eut point cependant assemblée des grands d'Italie et proclamation de leur part. Les historiens allemands le reconnaissent, mais ils en concluent qu'Otton ne voulait tenir ses droits que des anciens rois francs (2). N'était-il pas cependant singulier que les princes germains, après avoir détruit l'empire franc pour libérer l'Allemagne, prétendissent faire revivre ses droits sur l'Italie? On cite d'Ottonun unique diplôme daté d'octobre. Il y eut seulement à Pavie hommages de quelques grands et évoques. Otton leur confirma leurs honneurs ou leur en donna de nouveaux. Le saxon essaya évidemment de toutes les manières de prendre. Il était flatté de pouvoir faire dater ses droits des rois francs, et il était parfaitement conforme à toutes ses habitudes antérieures de prendre une couronne comme une dot. Peut-être comprenait il même mieux cette façon de faire que les vieux droits des rois francs dont pouvait lui parler son frère, d'ailleurs plus lettré, Bruno, qui l'accompagnait? Il est certain que rien alors ne fut décidé. Milan avait résisté, et les monnaies
(1) Ann. Sax., 9J2 : Otto cum suis fldelibus Papise natale Domini celebravit et nuptiale. — (2) M. Gioscbieclit, I, p. 383. — Vehse, •>. 1G3.
frappées dans cette ville à l'effigie cTOtton, les Ottelini, ne rappelèrent longtemps à la ville celle première prise de possession de l'Allemagne que pour i a \ iver ses haines et ses colères contre les souverains allemands. 11 y eut à Pavie mariage entre Otton et Adelhaïde. Mais il est beaucoup moins certain qu'il y eut couronnement solennel du nouveau souverain allemand. Le roi Otton envoya-t-il dès lors aussi l'archevêque de Mayence, Frédéric, et l'évêque de Coiic auprès du pape Agapet I[, pour préparer l'achèvement de sa victoire sur Bérenger et peut-être son entrée à Rome? Rien n'est moins probable. Quelques chroniqueurs postérieurs supposent ce voyage pour soutenir, après coup, la longue préméditation d'Otlon ; mais il ne put avoir, celle fois, l'intention sérieuse de pousser jusque-là (1). N'y avait-il pas alors à Rome un personnage plus puissant que le pape, le patrice et sénateur Albéric, fils de Marozie, sans lequel les Romains ne pouvaient songer à se donner un maître étranger? L'Allemagne, d'ailleurs, et la famille même d'Otton suscitèrent au Germain d'autres soucis qui le ramenèrent promptement chez lui après cette première expédition qui n'eut d'autres résultats qu'un mariage, mais dont il sut tirer plus tard grand profit.
Ils n'étaient pas rares, déjà à cette époque, ceux qui regardaient cette nouvelle extension de la puissance d'Otton comme un malheur et la couronne de Pavie, apportée par l'Italienne Adelhaïde, comme un funeste présent. Le fils
(1) Roswitha, 723; Contin. Regin., 952; Frodoard, 952, dont l'autorité n'est point suffisante, parlent de ce voyage; mais Dithmar de Mersebourg, II, 23, et Witikind, III, 652, font revenir Frédéric en Allemagne avant le mariage de Pavie.
môme d'Otton et son successeur désigné, Ludolf, mal accueilli par son père, s'en était retourné avec les siens au delà des Alpes, en Souabe, avant le nouveau mariage de Pavie, et il avait été accompagné par l'archevêque de Mayence, Frédéric, un des anciens adversaires d'Otton (1). Il était mécontent. Ses droits se trouvaient menacés par le nouveau mariage de son père. Son oncle, le duc de Bavière, Henri, personnage ambitieux qui se mit de suite fort avant dans la faveur de l'Italienne, en allant la chercher au château de Canossa, lui avait aussi reproché d'avoir tout fait manquer par son indécision. Pendant qu'Olton se mariait en Italie, Ludolf et l'archevêque Frédéric eurent déjà à Saalfelcl, en Saxe, le jour de Noël, une entrevue où ils cherchèrent à se faire des partisans. Otton, satisfait pour le moment d'avoir épousé Adelhaïde et craignant quelque chose en Allemagne, confia donc à son gendre, Conrad le Rouge, avec une partie de ses fidèles, le soin d'en terminer avec Bérenger II qui gardait toujours le titre de roi, et il s'en revint en toute hâte, avec sa nouvelle reine et son frère Henri de Bavière, en Saxe, où il célébra, en effet, les fêtes de Pâques, 952 (2).
Ce retour si rapide parut étouffer d'abord toute tentative de résistance. Mais les mécontents s'augmentèrent bientôt d'un nouveau personnage, Conrad le Rouge, le gendre même d'Otton. Laissé avec peu de troupes en Italie, avec une mission assez mal définie, et ne pouvant forcer Bérenger dans ses châteaux, Conrad, par un traité, lui avait persuadé de venir prêter, en Allemagne, hommage à 01-
(t) Ce départ de l'archevêque Frédéric rend tout à fait impossible son voyage à Home, surtout si le mariage d'Otton a bien en lieu le jour de Noël. — Witikind : Prosrimum Pascha acturus in
Saxonia.
ton, avec lequel il se faisait fort de le réconcilier. Otton avait-il voulu seulement se marier ou conquérir? On ne le savait, et les opinions étaient différentes sur l'utilité de cette nouvelle conquête. Conrad le-Rouge avait compté sans l'ambition secrète du roi Olton qui aimait à être devinée, sans l'influence déjà grande de l'Italienne Adelhaïde.
Le roi Otton, alors à Magdebourg, refuse pendant trois jours de voir Bérenger qui est réduit à attendre, dans une auberge, son bon vouloir, et il l'assigne à comparaître, pour lui prêter hommage, à la diète d'Augsbourg. Cette affaire divisait la famille royale, la cour. Adelhaïde voulait garder sa couronne et satisfaire sa vengeance. Henri la soutenait; et, devenu, dit Roswilha, l'esclave d'Otton pour avoir part aux dépouilles italiennes, il ne ménageait pas les marques de mépris à son neveu Ludolf. Conrad le Rouge insistait pour qu'on tînt les promesses qu'on avait faites à Bérenger. Au synode et à la diète tenus à Augsbourg, en 952, Otton affecta des airs de souverain qu'on ne lui avait pas vus jusque-là. Il reçut, sur son trône, de l'archevêque de Mayence, les canons rédigés par vingt et un évêques italiens ou allemands, avant de consentir à y apposer son sceau et àleur donner force de loi. Bérenger et son fils Adalbert furent obligés, devant les seigneurs allemands et italiens présents, de se prosterner aux pieds de la reine Adelhaïde et de lui demander pardon ; puis ils prêtèrent, encore à genoux et la main dans la main du roi, hommage de vassalité pour la couronne d'Italie; on en détacha d'ailleurs la Marche d'Aquilée et de Vérone, donnée au duc de Bavière, Henri, qui tint ainsi les portes de l'Italie ouvertes à l'Allemagne (1). Tel se montrait maintenant
(1) Witikind. III, 652. — Contin. de Reginon, an. 952. — Dithmar, 11, 22 : Bérenger, Régime tram supplia venia placavit.
4,rtA3>. XIIT. — OTTON LE GTÏÀND. 317
à tous le roi Otton après avoir touché la terre italienne et mis dans sa couche une jeune reine dont il s'était éperdument épris.
La royauté toute germaine et saxonne d'Henri l'Oiseleur s'était complètement métamorphosée entre les mains de son fils Otton. Ce n'était plus l'autorité d'un père qui se faisait sentir en Allemagne, mais celle d'un maître. Adelhaïde, en donnant un premier-né à Otton, mit le comhle au désappointement de Ludolf, et permit au mécontentement de se faire bientôt jour. Le fils d'Edithe, et l'héritier désigné d'Otton, entraîna bientôt avec lui l'archevêque de Mayence, le premier prélat du royaume, le gendre du roi, Conrad le Rouge, et enfin, contre le duc Henri, le comte palatin de Bavière, Arnulf, qui regrettait la couronne ducale possédée par son père. Tout fut préparé en secret; on s'armait, on rassemblait des hommes derrière les murailles des châteaux. Au commencement de l'année 953, sur les bords du Rhin, les premiers symptômes éclatèrent. Otton errait, sous prétexte de célébrer laPâque à Ingelheim, sur ces rives si souvent visitées par de semblables orages. Inquiet, voulant faire épreuve de sa puissance, il se présente aux portes de Mayence; elles lui sont fermées pendant quelques jours ; on les lui ouvre enfin. Il trouve dans la ville l'archevêque Frédéric, son fils Ludolf, son gendre Conrad, qui lui déclarent être décidés, non pas à braver sa puissance royale, mais à se faire justice du duc de Bavière, Henri, qu'ils voulaient voir éloigné de la faveur du roi. La dissimulation de ses premières années ne fit pas défaut au roi Otton. Il était mal accompagné à Mayence et pouvait être retenu prisonnier. Les engagements ne lui coûtèrent point pour se tirer d'embarras. Il s'échappa ainsi de la ville, descendit le Rhin en canot et gagna la Saxe où il
retrouva, au milieu des siens, la royauté qu'il avait perdue sur les bords du Rhin (1).
Là, en effet, de Dorlmund, près de sa vieille mère Mathilde, avec laquelle il célébra les fêtes de Pâques, Otton rassembla ses vassaux fidèles de la Saxe, et somma son fils et son gendre de venir répondre de leur conduite devant une diète à Fritzlar. Ceux-ci ne s'y rendirent point. L'archevêque Frédéric essaya encore de conjurer cette nouvelle guerre de famille. Mais Otton avait pris son parti. Il fit saisir et jeter en prison deux comtes thuringiens dont il n'était point sûr, ordonna à l'archevêque de Cologne, dont il disposait, de soulever ses vassaux lorrains contre le duc Conrad le Rouge, laissa la Saxe aux soins de son tidèle margrave Hermann Billung, mit au ban de l'empire son fils et son gendre et marcha sur le Rhin, 953, avec son frère Henri et ses fidèles. Conrad avait déjà livré, sur la Meuse, en Lorraine, au comte de Hainaut, Renier, une rude mais indécise bataille, et il s'était jeté avec Ludolf dans la ville deMayence regardée alors comme la première du royaume et fortifiée en toute hâte. Otton les y assiégea avec des Saxons, des Bavarois, des Lorrains. Mais l'armée royale n'était pas non plus très-unanime contre les rebelles. On y détestait Henri qu'on regardait comme l'auteur de la guerre, et, dit Ruotger, on y louait la bravoure des révoltés. Si les Lorrains s'étaient ameutés volontiers contre le duc Conrad, qu'on leur avait aussi imposé, les Franconiens défendaient en lui leur chef; les Bavarois servaient avec quelque répugnance sous Henri, et le comte palatin de Bavière, fils des anciens ducs, pratiquait, pendant le siège,
(1) Frodoard, ann. 953. — Contin. de Regino, ann. 953. — Witikind, III, 653.
les Bavarois restés chez eux. Après deux mois d'inutiles assauts, Otton en revint aux pourparlers qui lui réussissaient mieux.
Ludolf et Conrad, bien accompagnés d'ailleurs, se rendirent, en effet, dans le camp d'Olton. Mais Henri, frère du roi, empêcha tout. Il ne voulait de réconciliation à aucun prix et paraît avoir joué, dans ces querelles, un assez vilain rôle; traitant le fils du roi de rebelle, selon le moine historien saxon, il l'apostropha violemment et le défia comme un héros d'Homère. Le frère du roi, le sage Bruno, comme un Nestor, essaya de tout apaiser par de pathétiques paroles sans y réussir. En sortant de cette inutile entrevue, Ludolf ramasse quelques Saxons, des Bavarois qui commençaient à faire défection et se jette en Bavière où Arnulf, le comte palatin, levait aussi la bannière de la révolte, tandis que Conrad rallie encore en Lorraine, pour tenir la campagne, quelques-uns de ses partisans. La révolte s'étend et Mayence, avec l'archevêque Frédéric, résiste toujours. L'ambition italienne d'Otton et son nouveau mariage l'avaient ramené aux premiers jours de son règne où il avait une partie de sa famille et de l'Allemagne sur les bras. Au lieu de ses frères, c'était maintenant ses fils qu'il avait à combattre. On pouvait juger déjà des effets de cette première maladie d'empire que le premier roi puissant de l'Allemagne communiquait à sa dynastie et à son peuple (1).
Dans cette nouvelle crise de la dynastie, Otton résolut d'appeler à son aide l'Eglise dont il s'était beaucoup rapproché et pour laquelle il avait beaucoup fait. L'archevêque de Cologne, qui lui avait été fidèle, venait de mourir.
(1) Contin. de Regino, ann. 953. — Frodoard, 953. — Dithmar, II, 11, ?.!.— Witikind, 654, 55. — Ruotger, L. C, 17.
320 FONDATION DR L'impuni GF.RM \NîOUE.
Il mit sur ce siège, rival de celai de Mayence, où tenait toujours l'archevêque Frédéric, son frère Bruno, son plus dévoué conseiller. Homme d'Eglise, Bruno, dans ce temps, n'était pas moins propre à la politique et à la guerre qu'aux sermons et aux discours. Otton veut l'investir en même temps du duché, c'est-à-dire du gouvernement et de la défense de la Lorraine. Le moine saxon qui nous a laissé l'histoire d'Otton, et le moine Ruolger qui nous a laissé la biographie du nouvel archevêque de Cologne, devenu saint Bruno, ont quelque peine à justifier ce fait qu'explique d'ailleurs suffisamment l'étrange confusion qui se faisait presque partout alors des dignités ecclésiastiques et des offices féodaux. Le premier essaye de rassurer les consciences délicates en disant qu'Otton, en faisant cela pour son frère Bruno, avait sous les yeux l'exemple de Samuel qui était à la fois juge et grand-prêtre; et le second met dans la bouche d'Otton un discours persuasif où il rappelle à Bruno la conduite de l'archevêque Frédéric, rebelle à son souverain, et le supplie de prendre en sa main le gouvernement de ce pays difficile « ami du nouveau, hostile et avide de guerre » dont il ne pouvait plus confier la garde ni à ses vassaux, nia ses enfants. L'Eglise le lui conserverait peutêtre plus facilement. Après y avoir ainsi pourvu, Otton quitta les bords du Rhin, qu'il laissa à défendre à l'archevêque, pour se porter lui-même sur le Danube, en Bavière (1). L'archevêque et le roi ne firent pas moins l'un que l'autre en effet pour la répression de la révolte, mais ils n'y réussirent point sans peine.
N'y a-t- il pas vraiment dans cette nouvelle guerre de
(1) Ruotger, Invita Brunonis, c. x. — Witikiml, III, G3S, 59.
famille, qui met encore des fils aux prises avec leur père, comme autrefois sous Louis le Pieux, ei. ce ne sera pas la dernière guerre de celte espèce, un trait persistant de la race? Le vieux chant de guerre du neuvième siècle, qui met en face Hildebrand le père et Hadebrand le fils et fait retentir les coups mortels qu'ils se portent l'un à l'autre, résonne souvent dans l'histoire des familles royales allemandes. Le sang paraît moins les unir que les diviser Un historien allemand, qui le reconnaît, attribue ce fait, selon ses expressions, à « la raide subjectivité de la nature allemande, qui n'admet aucun frein extérieur, même le plus saint, quand on l'irrite ou lui porte préjudice. » On ne saurait plus philosophiquement expliquer l'entêtement qui n'admet que ses idées et l'égoïsme qui ne comprend que ses intérêts. Les passions du père et des fils n'étaient cependant pas non plus celle fois les seuls aliments de ces guerres; les vieilles divisions, l'antique opposition à l'uni lé <les différents peuples de la race allemande, soumis par le roi Olton à la royauté, l'indocilité et l'ambition des seigneurs laïques et ecclésiastiques qui trouvaient leur compte dans ces dissensions, ne contribuèrent pas peu à les envenimer et à les entretenir. Affaire de subjectivité et d'autonomie!
Tandis que l'archevêque Bruno, sur le Rhin, essayait de réunir contre le Franconien Conrad et contre ses partisans l'église et la féodalité de Lorraine, les évêques de Trêves et de Metz et le comte Renier de Hainaut, le roi Otton fit Tépreuve de ces difficultés sur les bords du Danube. Son fils Ludolf avait pour lui, par sa femme [da, fille des anciens ducs, presque toute l'Eglise et la féodalilé souabes. Le roi ne trouva là d'appui que dans l'évêque d'Augsbourg, Ulrich, et un de ses parents. Quand il arriva devant Katis- Tous 11. si
bonne, avec son frère Henri, il se heurta encore pins malheureusement à la résistance des Bavarois qui accoururenl dans leur vieille capitale pour y défendre cou Ire lui et contre son U'cvc, ce nouveau duc qu'on leur avait imposé, le fils de leur ancien duc, le comte palatin Arnnlf. Trois mois durant, Ollon attaqua inutilement les portes et inutilement ravagea les environs de Ralisboune. Il dut lever le siège et abandonner son frère, à la lin de l'année 953. en plein hiver, pour retourner en Saxe où son fidèle Hermann Biilung avait lui-môme affaire à deux siens neveux, jaloux de sa puissance. L'unité allemande, cherchée par Olton, ne tombait-elle pas avec l'union de sa famille où il en avait cherché la garantie? Deux grandes villes restaient au pouvoir de ses ennemis, Mayence et Ralisbonne, la capitale de laFranconieet celle de la Bavière, Tandis que la guerre continuait par des ravages autour d'Augsbourg et de Metz, en Souabe et en Lorraine, entre ses partisans et ses adversaires, Otton s'estimait encore heureux de dompter les rebelles de Saxe; mais il commençait à désespérer quand les conséquences de cette désunion éclatèrent d'une manière terrible pour l'Allemagne.
Les deux partis, au midi de l'Allemagne, le frère d'Olton, Henri, et son (ils Ludolf se sont accusés réciproquement d'avoir appelé les Hongrois qui, depuis longtemps, se contentaient d'attaquer les frontières et ne se risquaient plus dans l'intérieur. Etait-il bien nécessaire d'inviter ces barbares qui guettaient toujours les dissensions de l'Allemagne pour en profiler? Une nuée de cavaliers, au printemps de 951, portant partout le fer et l'incendie dans le midi de l'Allemagne, remonte la vallée du Danube. L'archevêque de Salzbourg, le fils du roi, Ludolf, leur prodiguent l'or pour qu'ils aillent sur les terres de leurs ennemis ou plus
loin. Les barbares arrivent en Franconie. Conrad le Ronge les fait passer sur la rive gauche du Rhin, et ils répandent la terreur en France pour s'en retourner par l'Italie. Ce châtiment extérieur mala un instant les passions intérieures. On chercha à s'entendre. Le roi consentit à voir ses fils et les principaux rebelles dans une diète à Langea Zenn, non loin de Nuremberg.
Wilikind nous dépeint assez bien, dans les détails de cette entrevue (14 juin 954), ces caractères durement inflexibles, et ces implacables passions. Olton apostrophe d'abord son fils et son gendre; il y met une sorte de véhémence paternelle et royale qui n'est pas sans habileté. « Ce sont ses enfants, ceux qu'il aimait le plus qui lui débauchent ses vassaux, lui ravissent ses villes; soit, mais ce qu'il ne peut leur pardonner, c'est de livrer son Eglise, son royaume et le sang de ses sujets aux ennemis de Dieu ! » A ussilôt son frère Henri de s'emporter : « Voilà, en effet, une trahison sans exemple; avoir déchaîne cette peste sur l'Allemagne (pestem patriœ) ! » — Ludolf s'en défend; « il a donné de l'argent aux barbares pour les éloigner, » c'est tout ce qu'il avoue. Quant au vieil archevêque de Mayence, qui était là aussi, il proteste. S'il a pris parti contre le roi, c'est qu'on l'avait desservi, calomnié auprès de lui; il offre de s'engager par serment à être désormais fidèle. Le prêtre se couvre de son caractère sacré. Olton ne veut ni accepter ni exiger ce serment ; et l'archevêque parvient à décider Conrad le Rouge à se soumettre avec lui. Mais le jeune Ludolf, en vrai fils d'Ollon, ne veut pas plier. Son père exige qu'il se soumette sans condition. Ce sont justement ses partisans que Ludolf veut sauver en même temps que ses droits. Il refuse et repart dès le soir même, et la suite ne montre que trop bien encore l'àprelô de ces passions de famille en Allemagne.
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Ludolf avait à peine repris, avec ceux qui raccompagnaient, le chemin de Ratisbonne, que le roi, avec une forte escorte, se met à sa poursuite. Le lendemain, à Rosîlial, un rude combat s'engage et dure jusqu'à la nuit entre les deux petites troupes. Au bout de trois jours, Ludolf était de nouveau dans Ratisbonne. Mais l'armée d'Otton arrive bientôt, avec le terrible margrave des Slaves, Géro, pour en faire le siège. Ludolf et Arnulf, les derniers rebelles, s'y défendent encore avec acharnement contre les assaillants et contre la faim et tentent maintes sorties sanglantes. Enfin, Olton fait brèche. On dispute le terrain pied à pied, de rues en rues. Arnulf, percé de part en part dans la mêlée, ne fut reconnu que le lendemain par une pauvre mendiante. Au milieu de l'incendie des maisons, Ludolf s'échappe par une poterne avec quelques amis pour se jeter en Souabe et y rassembler ses derniers défenseurs, îîais son père est toujours sur ses talons. Un dernier tombât allait se livrer en Souabe, sur les bords de l'EIler, quand l'évéque d'Augsbourg, Ulrich, un Souabe, mais qui était toujours resté fidèlement attaché à Ollon, intervint.
Otton ajourna son fils à comparaître, à la fin de l'année, dans une diète où il prononcerait sa sentence définitive. Le moine saxon conduit, avant le temps fixé, Ludolf, pieds nus et en habit de pénitent, dans la forêt de Thuringe, pour l'y faire rencontrer son père au milieu d'une chasse aux bêtes fauves; Ludolf se jette à ses pieds et lui demande pardon. Suit une scène d'attendrissement assez semblable à celle qui avait réconcilié Otton, au commencement de son règne, avec son frère Henri. C'est le vernis de sensibilité extérieure dont l'imagination allemande se plaît déjà a parer îa rude écorce de ces caractères. La véritable scène de pardon eut lieu à la fin de l'année, devant la diète d'Arnsladt,
en Thuriiige, et elle fut conforme au caractère d'Otton (4). Les rebelles furent dépouillés de leurs dignités, dans celte diète, et le gouvernement du royaume reconstitué à nouveau. Henri rentra dans son duché de Bavière, châtia la ville de Ratisbonne et l'évêque de Salzbourg à qui il fit crever les yeux sans jugement. Ludolf perdit son duché de Souabe, qui fut donné à un Burkhard II, fils peut-être du premier Burkhard de Souabe. C'était un vieillard qui ne pouvait être dangereux et auquel Olton donna d'ailleurs, comme pour le surveiller et le maintenir dans la fidélité, sa nièce, une jeune femme, Hedwige, fille du duc de Bavière, Henri, son voisin. Conrad perdit également son duché; il ne conserva, en Franconie et en Lorraine, que ses biens patrimoniaux. Quant à la Lorraine, trop incertaine et redoutable, elle resta entre les mains de Bruno (2), qui se reposa d'une partie des soins du gouvernement sur un comte Gotlfried, homme puissant dans la basse Lorraine, et sur un comte Frédéric, frère de l'archevêque de Metz, dan* la haute. Ce fut plus tard l'origine des deux duchés qui se partagèrent ce grand pays. La nomination de Wilhelm, fils naturel d'Otton, un autre Bruno, mais moins célèbre, à l'archevêché de Mayence et à la chancellerie du royaume après la mort de Frédéric, acheva aussi de rattacher au roi Saxon le pays du Rhin. Avec la féodalité, Otton faisait maintenant entrer, dans sa famille, l'Eglise sur laquelle il semblait désormais compter davantage. Plus tard encore, il devait faire de son unique fille, âgée de onze ans, en 966,
(1) Witikind, III, 655, 57. —Continuât, de Reginon, ann. 954. — Vie de saint Ulrich, dansLeibn.— (2)Ruotger. Vita Brun. : Fralrem suum Brunonem occidenti tutorem et provisorem et, ut ita dicam, archiducem in tam periculoso tempore misit.
abbesse du monastère de Quctll imbourg où Henri Ie* était enterré, cl <|ue sa veuve, Mathilde, la mère d'Ollon, avait rehaussé de tous ses regrets et enrichi de presque tous ses biens.
Mais, dès ce moment, la répression de cette seconde et terrible guerre de famille montra quelle nouvelle considération Otlon avait acquise au dehors. Le Carolingien Louis d'Oulrc-Mer, roi de France, son protégé, était mort, en 954, d'une chute de cheval. Otton ne pouvait espérer encore faire, dans ce royaume, tout ce *û'il aurait voulu. Mais sa sœur Gcrberge, veuve du défunt roi, après s'être entendue avec le puissant duc de France, Hugues, demanda son appui et celui de l'archevêque Bruno, son frère aussi, en faveur de son fils, Lothaire. Une assemblée eut lieu à Reims. L'archevêque de Cologne, Bruno, s'y rencontra avec Hugues de France, au milieu d'évêques et de seigneurs du nord de la France, de la Belgique, comme on disait alors, et de la Germanie, et ce fut là, du consentement de tous, mais avec l appui de son oncle (avunculo favente), que le Carolingien Lothaire fut sacré roi de France par l'archevêque de Reims, Artaud, protégé d'Ollon {\)\
Une dernière bataille d'Olton contre les Hongrois acheva sa victoire à l'intérieur et au dehors. En 955, ces barbares amenés peut-être par un fils d'Arnulf tué à Ralisbonne, pénétrèrent au nombre de cent mille, disent les chroniques, jusqu'au Lcch, où ils voulaient piller la riche ville d'Augsbourg. L'évêque Ulrich barricada les portes, poussa ses fidèles aux murailles, et lui-môme à cheval, couvert de l'étole, sans casque et sans cuirasse, conduisit les sorties. Il donna à Otton le temps d'arriver avec le contiff
nicher, liv. III, ch. i-ii.
gent de tons les peuples allemands, même bohémiens, sous leurs ducs, réunis alors par la concorde et par le danger. Les Hongrois, sous leur khakan, lui firent face. Otton alla melire son camp devant eux, dans une plaine nue et entourée de hauteurs qu'ils occupaient, entre le Lech et la Werlacli, avec son armée divisée en huit corps principaux. Une bataille était imminente. Le roi allemand faisait pratiquer le jeûne pour s'y préparer. Le 10 ljûI, jour de saint Laurent, Olton aperçut des Hongrois, qui avaient fait un délour pendant la nuit, arriver sur ses derrière» ' et, bientôt, les autres l'attaquèrent en se répandant dans la plaine. Le roi dressa alors l'étendard de saint Michel, sous lequel son père avait déjà vaincu àMcrsebourg, et fit vœu d'élever une église et un évêché dans cette ville s'il était vainqueur. À la première nuée de Hoches et à la première charge de la cavalerie hongroise, le corps des Bohémiens, qui élait derrière, fut enfoncé, et les pillards près du camp. On croyait tout perdu.
Mais Conrad le Rouge, à la tête des Franconiens, désireux de rentrer en grâce, rétablit le combat de ce côté et rejeta les barbares dans le Lech. Les autres corps, serrés les uns contre les autres, sous les yeux d'Otlon et sous l'étendard flottant de saint Michel, se firent tuer sur place et lassèrent la furie hongroise. Les envahisseurs s'ébranlèrent alors pour fuir, beaucoup périrent dans les eaux du Lech, d'autres sous les coups des paysans soulevés qui en mirent en croix ou en enterrèrent tout vifs un grand nombre. Conrad le Rouge, le gendre d'Olton, qui avait le plus fait pour le succès, prenait quelque repos, et levait la visière de son heaume, qnand une flèche s'enfonça dans sa gorge. Il laisfait un lil^d'où devait sortir la dynastie franconienne qui remplaça sur le liôneallemand les successe urs d(J lion.
Les historiens postérieurs à l'événemenl, et en particulier Dithmar de Mersebourg, cédant à des souvenirs classiques, nous assurent qu'Olton lut proclamé par l'armée, sur le champ de bataille du Lech, Père de la patrie et Imperator! Il est certain que cette victoire mit fin aux invasions hongroises qui étaient partout redoutées, et répandit au loin la réputation du roi Ollon. C'était la seconde fois qu'un roi de Germanie donnait une si rude leçon à ces barbares, et elle était définitive. Le plus heureux résultat de celle victoire fut de permettre à Olton d'affermir son pouvoir au dedans et d'assurer toutes ses frontières au dehors.
Après avoir mis une seconde fois, par sa ténacité et sa vigueur, la royauté hors d'atteinte, Ollon Ier pouvait moins craindre l'indépendance des duchés. Il dispose de son duché patrimonial de Saxe en faveur de son plus fidèle serviteur Hermann Billung, en partie du moins, car il ne lui laissa que le territoire entre le Weser, la Saale et l'Elbe; et son margrave de Misnie, Gero, ne releva que de lui. Il ne craint pas maintenant de rendre le duché de Franconie à Otto, fils de Conrad le Rouge. A la mort de son frère Henri, il donne la Bavière au fils de celui-ci qui était, il est vrai, fort jeune, mais sous la tutelle de sa mère Judith et de l'archevêque de Freisingen, Abraham. Ainsi le roi, sans précisément reconnaître l'hérédité des duchés, la favorise cependant en la respectant presque toujours, à la condition de la confirmer par sa volonté à chaque transmission. C'est aussi sa conduite dans les comtés. Malgré sa puissance, pouvait-il aller contre le courant qui poussait à l'hérédité des offices féodaux comme à celle de la couronne même? Aussi est-ce pour cela qu'instruit par une dure expérience, Olton, au fur et à mesure qu'il avance dans son règne, cherche dans l'Eglise son point d'appui le plus sûr et
comme un contre-poids à la féodalité qui lui avait donné, même entre les mains de ses parents, tant de soucis.
« Ce qui me console dans mes amertumes, disait Olton à son frère, c'est de voir, par la grâce du Dieu tout-puissant, le sacerdoce s'unir à ia royauté; en toi brille la puissance de la religion et de la royauté (I). » Voilà la nouvelle politique d'Olton opposée à la première qui était toute germanique. Aussi, quand il ne donne pas les sièges les plus puissants à des hommes de sa famille, c'est aux serviteurs les plus zélés qu'il les confie, ainsi les deux archevêchés de Metz et de Salzbourg; et il commence à être aussi prodigue de donations et d'immunités aux églises et aux monastères qu'il en avait été d'abord avare. Ces dignités et ces bénéfices, dont il dispose par l'élection, ne sont-ils pas bien plus dans sa main? Ne trouve-il pas dans leurs dépositaires de meilleurs conseillers, plus dociles et plus éclairés? C'est un retour encore aux idées de Charlemagne. La chrétienté latine reprend ses avantages. Il est vrai, ce souverain d'intelligence remarquable mais peu élevée, préoccupé surtout de son pouvoir, cherche plus encore à tourner l'influence considérable de l'Eglise à son profit qu'à celui de son peuple, et plus à l'asservir qu'à s'unir avec elle. Sans doute Otton tient et même préside alors un certain nombre de synodes, dans lesquels il prête son appui au gouvernement moral des âmes. Mais on le voit bien plus clairement faire de l'Eglise un instrument politique. Ainsi, confondant les offices d'Eglise et les offices léodaux, il fait sans scrupule, d'un archevêque et d'un évoque, un duc et un comte. Dans les villes
(1) Ruoiger, c. xx : Hocinacerbis meis me consolatur cum video per D. omn. g rat. nostro impcrio regale sacerdotium accessisse ; in te namque et sacerdotalis religio et regia pollet fortitudo.
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et dans leur banlieue, il ne donne pas seulement à des évoques et à des abbés et abbcsses le pouvoir judiciaire, niais encore le pouvoir militaire, les droits de ban, de douane, de monnayage, par exemple aux évoques de Worms, de Strasbourg, de Trêves, de Magdebourg. Eux et bien d'autres, sous les Ollons, deviendront de vrais comles, infra civitatem vel in suburbio (\)\ En personne encore ils s'acquittent souvent déjà des devoirs militaires, même sur les champs de bataille, contre toutes les prescriptions canoniques. Aussi Ollon veut-il les choisir et les nommer tous pour en êlre plus sûr. L'Eglise est pour lui matière à fief, il l'enrichit, mais pour la matérialiser; il la fait entrer dans l'Etat, mais pour l'asservir.
Celte union nouvelle de la royauté germaine et de l'Eglise n'en éclairait pas moins déjà Ollon de quelques-uns des rayons de la gloire de Charlcmague. Les frontières de /Allemagne affermies, le christianisme recommençait au delà à faire quelques progrès. Olton avait ordonné aux Bavarois de relever, au sud-est, la Marche de l'Osterrick (Autriche^, jusqu'à l'Enns; elle paraît l'avoir été, en effet, par un comte de Pechlarn, dont les luttes contre les Hongrois devinrent assez légendaires pour passer dans la poésie; et le nouvel évoque de Passau, Pellegrim, aurait partagé déjà avec lui celle gloire en renouant les missions chrétiennes dans les contrées du Danube et de la Theiss. Ollon luimême conduisit quelques entreprises, avec ses rudes mar-
(1) Meibom., I, 729: Bannum regix vel imperatori$ potestatis in urbe (Magdebourg). — L'abbé de Lorcli avait droit de justice. Cud. diploni., Lauresh., I, 121. — L'abbesse de Ganderstieim éga- I mient. Ann. Paderb.: Omnes homines illius abbalissx nullajudi-
iria coerceanlur volettate.
CHAT. XIII. — OTTO* LE G «A If». 33l
graves de l'Elbe, an milieu des bois et des marais situés entre l'Elbe et l'Oder, jusqu'à l'île de Rùgen dans le pays des Wendes. Il se lit livrer en trahison un de leurs chefs, lui trancha la tôle, la mit au bout d'une pique, et donna l'ordre de décapiter là sept cenls prisonniers. Sur huit cantons ou peuplades de ce pays, cinq commencèrent à devenir chrétiennes; et, s'il faut en croire un écrivain, postérieur il est vrai, le chef ou roi des Ljeches ou Polencs, aurait dès lors payé tribut à Ollon et demandé pour sa femme un missionnaire de Bohême (I). Dans le même temps, le frère du roi, l'archevêque Bruno, réduisait à l'impuissance lecomle de Hainaut, Rciaier, grâce aux évêques de Lorraine; et, en 938, il obligeait à la paix et à la concorde les deux compétiteurs au trône de France, encore en querelle.
« Depuis Charlemagne, pouvait dire Dilhmar de Mersebourg, l'Allemagne n'avait pas eu un chef et un défenseur yareil sur le trône. » La louange souvent méritée et la flatterie qui la gâte toujours commençaient même à ne lui pas manquer. On ne l'appelait déjà plus dans l'Eglise que « l'honneur de la royauté, l'amour du monde (2) !.. »
Comment les velléités que le roi Otlon pouvait avoir eues dix années auparavant, au sujet de l'Empire, ne se seraient-elles pas réveillées alors de toutes les forces que lui avaient données ses nouvelles victoires, et que lui prêtait l'enthousiasme des siens0 11 est vrai, la première tentative d'Ollon, au delà des Alpes, avait excité les mécon-
(1 Dithmir de Mersebg., II, 27, 36, dit que Misico piya tribut. Adam de Bréne, II. 17. — .2) Diihm. cta Mors. : Posl Carol magn. regalem cithtdram numquain tanlus palrix recLor et drfensor possedit. ï'einpuribus suis aureum illuxit seculum. II, 22, 45; Regm Decus, 19. — Witik., I, G38 : Otlo amor wundi.
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lentements de l'Allemagne, et lui avait mis une guerre civile sur les bras. Mais il était sorti vainqueur et plus puissant de celle épreuve. Et puis ses conseillers, hommes d'Eglise, appartenant à un grand corps chrétien, européen, lettrés et tout pleins des souvenirs de Charlemagne, ne le poussaient-ils pas en avant, non sans ambition peut-être pour eux-mêmes? L'horizon dOllon s'agrandissait et devenait celui de l'Eglise. Sans doule, c'eût été déjà une assez belle tâche de constituer un pouvoir, la royauté, et une nation, l'Allemagne, de refouler les Hongrois dans leurs marais et d'arrêter leurs invasions, d'attacher au sol et de convertir les Slaves, de pousser davantage les missions jusqu'en Pologne et en Suède, de tenir sous son protectorat le royaume de Bourgogne, et sous son arbitrage les rivaux à la couronne de France? Pourrait-on cependant refuser aux souvenirs des temps passés, à l'analogie de quelquesunes des circonstances présentes avec eux et au sentiment général de solidarité morale des peuples et des pays chrétiens, une puissance d'entraînement sur l'imagination forte et l'ambition du roi Olton? Il s'en fallait de beaucoup, certes, que le rôle d'Otton eût le caractère de grandeur chrétienne et européenne de celui qui, avant lui, dans la Gaule, héritier plus direct et plus voisin de la civilisation latine, avait fait entrer l'Allemagne entière même dans la société chrétienne, et porlé ses armes, avant de prendre l'empire, des Pyrénées à l'Elbe, et du Raab au Garigliano. Otton avait plutôt défendu PAllemagne contre les Hongrois et contre les Slaves que l'Europe, et il n'avait fait faire, en comparaison, au christianisme, que des progrès obscurs et limités. Mais tout poussait Otton dans cette voie, tout maintenant, jusqu'à la jeune femme du midi, qui prenait un grand ascendant sur cet homme de quaranle-huil ans, et
qui, dans sa jeune imagination de reine italienne, avait rêvé et de royauté et d'empire dans ce pays d'Eglise, où toutes ces grandeurs se touchaient de si près.
Beaucoup plus instruite que son mari et ayant la superstition des symboles, douée d'une grande puissance de charme et de persuasion, dont la célèbre nonnesse de Gandersheim, Roswilha, a subi le prestige, Adelhaide jouissait, par sa vivacité, ses idées, ses souvenirs habilement communiqués, d'une influence véritable au milieu d'un gouvernement de prêtres instruits et de guerriers ignorants. Pour le rude et ambitieux Ollon, n'avait-elle pas peut-être aussi ce quelque chose de divin, aliquid sanctum atgue providum, que les Germains, selon Tacite, reconnaissaient à la femme; et le petit-fils des Saxons convertis par l'épée de Charlemagne, ne pouvait-il pas être tenté de retrouver une Velléda du Nord dans celte Egérie du Midi? L'entraînement d'un peuple qui n'avait plus rien maintenant à refuser à son maître, et qui, remuant et pauvre, aimait toujours sur les routes d'autrefois à le suivre dans ces expéditions fructueuses, sous un beau climat et dans de riches cités, enfin les troubles et les factions de l'Italie, qui n'avait point été corrigée par une première leçon, expliquent le reste. L'empire n'était point fait, comme lorsque Charlemagne prit la couronne, en l'année 800. Otton, plus entraîné encore par les souvenirs et par l'ambition que commandé par les circonstances, en précipita la restauration. C'est pourquoi son œuvre a plutôt le caractère d'une imitation, d'une sorte de plagiat politique, qu'elle n'est originale et puissante. L'empire allemand, sorti de celte origine, bien qu'il ait vécu longtemps sans s'achever jamais, ne gardera-t-il pas toujours de là un caractère artificiel et comme de convention qui, à différentes reprises, fera le
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tourment et l'inquiétude des autres peuples, sans jamais assurer à l'Allemagne ni une unité véritable, ni une solide grandeur'?
OLlon Ier, roi d'Italie et empereur à Rome. — Subordination de la papaulé et de l'Eglise. — L'empire romain germanique. — Le christianisme, les lettres et les arts en Allemagne.
L'Italie, malheureusement pour elle, n'avait pas su profiler du répit que lui avait laissé l'ambition d'Otlon. Son dernier roi national alors, l'ancien marquis dlvrée, seigneurie située au pied des monts, Bérenger H, bien oublié aujourd'hui, était revenu dans son royaume fort mécontent d'avoir plié le genou devant la reine Adelhaïde. Il s'était empressé de tirer profit des embarras allemands, pour punir ceux qui l'avaient abandonné, trahi et pour reprendre vraiment le pouvoir et la royauté; et il y était à peu près parvenu. La Marche même d'Aquilée et de Vérone, donnée autrefois à Henri, frère d'Otton, était retombée en son pouvoir. Il avait cru, pendant dix ans, recouvrer une certaine indépendance. Au centre de l'Italie, dans Rome, gouvernée depuis si longtemps par de puissants barons, le fils de Marozie, le fameux Albéric, qui s'était emparé du pouvoir sur sa mère, avait disposé, comme patrice et sénateur, quatre fois de la papaulé, sans d'ailleurs faire de trop mauvais hoix; et il assurait à celle partie de la péninsule la paix
relative qu'on pouvait goûter à cette époque. Le roi Bércra gcr l[, dans le nord de l'Italie, et le palrice et sénateur de Rome, Albéric, au centre de la péninsule, avaient même entretenu des relations de pacifique voisinage et de bon accord qui, en s'a Hennissant, pouvaient tourner à l'avantage de tous. Mais la mort du lils de Marozie recommença à tout compromettre.
En laissant son pouvoir de patrice de Rome à son fils, Oclavien, pour lequel il rêvait une grande puissance, Albéric avait lait à ses partisans la recommandation d'élever aussi celui-ci, à la mort du pape Agapet If, à la chaire de saint Pierre dont il avait si souvent disposé lui-même. Il voulait qu'aucun pouvoir ne manquât à son héritier pour mettre le comble à sa fortune. C'était laire une étrange confusion du principal et du pontificat, que de mettre ainsi un seigneur féodal sur la chaire de saint Pierre; mais les circonstances ne i'expliquenl-ellcs pas? Puissant seigneur féodal, dans l'ancienne donation de Charlemagne, dans l'Etal de l'Eglise, Albéric, descendant des ducs de Spolèle et de Toscane, avait réduit la chaire de saint Pierre à L'élut de fief. En faisant de l'héritier de sa puissance un pape, il croyait achever de concilier en une personne deux pouvoirs en lutte. Il restituait, pour ainsi dire, à l'Eglise romaine, une partie de ses domaines et de son pouvoir usurpés, puisqu'il donnait son fils à la papauté; et il consacrait le pouvoir de son héritier, puisque la papauté le légitimait. C'est ce que réunit, en effet, l'ancien sénateur Oclavien, en devenant pape sous le nom de Jean XII, au grand scandale des historiens, qui ne s'expliquent point ces choses. Au midi de la péninsule, la ville de Naples n'avait-elle pas alors aussi un maître qui était à la fois duc et évoque, et l'archevêque de Culogne, Bruno, chez Ollon, n'était-il pas duc de Lor-
raine? Rien ne fait mieux connaître le caractère étrange, confus, scandaleux, mais général, de ce temps.
Le pis fut cependant, pour l'Italie, que le palrice et pape de Rome, Jean XII, voulant agir conformément à ses deux pou\ oirs, el croyant qu'il puisait une grande puissance dans leur union, prélendit revendiquer, comme pape, tout l'ancien Etat de l'Eglise dont il possédait une parlie comme patrice et sénateur. Par là, en effet, il excita bientôt les craintes et les jalousies de Bérenger II au sujet de l'exarchat de Ravcnnes. La vieille rivalité entre le Saint-Siège et la royauté d'Italie renaissait sous une autre forme. C'était là l'éternel problème, toujours le même, peut-être résolu aujourd'hui ! Les factions recommencèrent. Bérenger II souleva quelques Romains ou seigneurs italiens qui voulaient bien du gouvernement du prince, mais non de celui du prêtre, ou réciproquement. Le pape offrit son appui aux mécontents lombards que Bérenger II avait comprimés. Rien ne pouvait être plus favorable à l'ambition d'Otton qui n'avait pas perdu l'Italie de vue. C'est ainsi qu'il intervint, pour la seconde fois, au delà des Alpes.
Déjà plusieurs des évêques, des vassaux ou des sujets lombards du roi Bérenger II s'étaient réfugiés en Germanie et excitaient depuis longtemps Olton à intervenir. L'un d'eux surtout, Luilprand, devenu célèbre comme l'historien de ce temps, diacre et secrétaire privé d'abord de Bérenger II, puis son ennemi, on ne sait pour quelle raison de mécontentement ou de caprice, était parmi les plus ardents de ces réfugiés. Il ne cessait d'animer Olton contre celui qu'il appelait le tyran Bérenger et qu'il a poursuivi encore de sa haine dans son histoire. Olton, fort occupé chez lui, avait envoyé d'abord, au delà des Alpes, son fils, Lud If, pour lui donner une occasion de rentrer en grâce. Le malheureux
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jeune homme y était mort (957) sans avoir rien fait. Cet avertissement n'avait pas rendu le roi Eérenger et le sénateur-pape plus raisonnables. Ils se disputaient l'hommage des ducs de Spolcle et de Toscane, la possession des provinces d'Emilie et de Romagne. Le pape menaçait d'anathème le roi d'Italie, celui-ci croyait pouvoir guerroyer le patrice. Il pouvait y avoir lieu, évidemment, à un arbitrage. Rien d'étonnant que le pape Jean XII ait invoqué celui du plus puissant souverain de la chrétienté, Otlon. N'y avait-il pas là cependant une grande imprudence? On ne tarda pas à s'en apercevoir.
On trouve, en 960, à la diète de Ratisbonne, auprès d'Otton, le diacre Jean et le secrétaire inlime Àzzo, envoyés de Jean XII, avec un certain nombre de mécontents lombards, entr'autres un Walbert, auquel Bércnger avait donné, puis repris l'archevêché de Milan, deux évêques évincés, l'un de Côme et l'autre de Novare et un marquis du nom de Othert (1). Que venaient-ils faire là? On a remarqué, avec raison, que si l'appui des Eglises nationales contribua surtout à l'élévation des royautés de France et de Germanie, c'est à l'hostilité de l'Eglise italienne surtout que la royauté dut de ne pouvoir s'établir en Italie. Ni le Saint-Siège ne voyait avec plaisir l'établissement d'un royaume italien qui pouvait le dominer et l'amoindrir, ni l'Eglise italienne môme, qui se servait volontiers de la royauté, comme à Ravenncs et à Milan, pour se rendre indépendante de Rome, ne voulait souffrir la consolidation d'un royaume qui, après avoir établi sa domination sur le Saint-Siège, l'aurait dominée elle-même. C'était l'Eglise italienne qui était surtout
(\) Point d'autres détails dans les contemporains sur celte diète. Tout H. 52
représentée à la diète de Ra.tisbonne. Rien cependant ne motivait une intervention dont la fin dut être le renversement de la royauté nationale et l'établissement delà domination allemande. La foi, l'indépendance du Saint-Siège, la personne du pape étaient-elles menacées? Rome étaitelle assiégée? Y avait-il quelque grand intérêt chrétien engagé? Quelques fiefs et quelques villes étaient un objet de conflit entre le pape et le roi; des mécontents lombards conspiraient la chute de leur roi pour la possession de quelques dignités ou seigneuries. D'obscures intrigues, des intérêts mesquins, voilà tout ce qu'on trouve !
On n'en put pas moins se convaincre bientôt, en Allemagne, qu'il se préparait quelque chose d'important. Au printemps de 961 , Otton tenait à Worms une nouvelle assemblée où il obtenait la promesse des grands vassaux de le suivre en Italie. En mai, il était à Aix-la-Chapelle et, avec le consentement de l'archevêque de Cologne son fils, de celai de Mayence son frère et d'autres évêques et princes de sa famille, il faisait couronner solennellement, le 26, jour de Pentecôte, comme son successeur désigné, le fils que lui avait donné Adelhaïde, Otton II. La couronne était bien un joyau de famille. En août, l'armée se rassemblait à Augsbourg; elle comptait autant d'archevêques, évêques ou abbés en armes avec leurs vassaux et leurs soldats que de princes, ducs, comtes ou seigneurs; ce qui est caractéristique [\). L'Italienne Adelhaïde accompagnait son mari. On donnait, du reste, à l'expédition le prétexte et les semblants d'un pèlerinage armé à Rome. Mais le but était déjà bien fixé : c'était l'empire qu'on allait y restaurer.
(1) Luitprand, VII, 7, compte treize archevêques, évoques ou abbés, dont les arche vécues de Hambourg, do Trêves et de Salzhourg.
Lorsque le roi germain descendit ainsi dans la Lombardie, en octobre 961 , le roi d'Italie, sa femme et son fils, abandonnés par la plupart de leurs vassaux, se dispersèrent, avec leurs fidèles, dans des châteaux-forts : l'un alla ea Ombrie, l'autre au pied des Alpes, le troisième sur les bords du lac de Garde. lis laissaient passer l'avalanche. L'armée d'invasion traversa ainsi le pays sans coup férir, au milieu de châteaux ou de villes fermés, jusqu'à Pavie qui ouvrit ses portes. Sur ses pas, Walbert, l'archevêque de Milan évincé, reprit son siège, rassembla autant d'évôques ou de seigneurs italiens qu'il put, et invita Otton à venir recevoir, de sa main, dans sa ville épiscopale, la couronne de fer des rois lombards qu'on prenait ordinairement à Pavie. La cérémonie eut lieu, en effet, cette fois, dans la vieille église de Saint-Ambroise, avec une pompe barbare. Otton, pour frapper les esprits, déposa sur l'autel la sainte lance, l'épée, la hache, le baudrier et le manteau, insignes de la royauté germaine que connaissaient bien les évoques et seigneurs allemands présents ; et, de là, sans s'inquiéter d'achever la soumission du pays témoin, dans une morne tristesse, de ces scènes étranges, il traita avec le pape Jean XII de son entrée à Rome et de son intention d'y prendre la couronne (1).
Rien dans les historiens sur ces négociations! si ce n'est le serment suivant qu'Otton prêta et qui ne témoigne pas d'une grande confiance entre les contractants : t Si j'entre à Rome avec l'aide de Dieu, je jure d'élever l'Eglise de tout mon pouvoir et toi, Jean XII, son chef. Jamais, par ma
(l) Landolf, Hist. Mediol, II, 16. — Continuât, de Régine, 961 : Rvx Haltunem, fuldensem abbalum, ad construenda sibi habilacula liomam prxmisit.
volonté ou à ma connaissance, il ne sera porté atteinte à ta vie, à tes membres ou à ta dignité; je ne tiendrai aucune assemblée ou ne prendrai aucune décision concernant ta personne ou les Romains sans ton agrément. Ce qui viendra en mon pouvoir du territoire de saint Pierre, je te le restituerai. A quelque personne que je remette le royaume d'Italie, je lui ferai jurer de défendre, de tout son pouvoir, l'Etat de l'Eglise (1), la terre de saint Pierre. » Il ne paraît pas que l'entrée du roi Otton, à Rome, en février 9fy2, ait été accompagnée des manifestations et cérémonies romaines qui avaient salué autrefois la venue de Charlemagne et qui saluèrent plus lard celle d'OUon II. Les monuments du temps n'en font aucune mention. Les barons romains, dont l'appui avait fait la puissance du sénateur et patrice Albéric, maudissaient ce pape Jean XII, qui avait attiré le souverain teuton dans Rome ; et Jean XII était déjà fort embarrassé de son rôle. On devine aisément tout cela dans les maigres détails du temps (8).
La première entrevue entre Otton et Jean XII, dans l'église de Saint-Pierre, ne fut pas très-cordiale, d'après le seul témoignage qui nous en reste. Quand le roi, accompagné de ses évoques et de ses princes, conduit par le pape, descendit dans la sombre crypte où était le tombeau de l'apôtre, il dit au comte de Louvain, Ansfried, son porteglaive : « Pendant que je vais priera genoux, tiens bien cette épée sur ma tête; je sais que mes ancêtres ont sou-
(i)Monum. Germ., IV, pag. 29. — Cod. Vatic, 1437, folio 135, dans la vie de Jean XII. — (2) Les historiens d'OLton. MM. Vehse et Giesebrecht, qui décrivent la solennelle enirée d Otton à Rome» sont obligés d'en emprunter les détails à calle de Bérenger Ier, 915, ou d'OUon II, c^ qui n'eU pas d'une critiqu3 rigoureuse.
vent éprouvé la mauvaise foi des Romains. Le sage cherche son salut dans la prévoyance; quand nous serons retournés au Monte-Mario, lu pourras prier à loisir (I). » Ollon s'en retourna aussitôt, en effet, sur ces célèbres hauteurs d'où ses Teutons campés contemplaient sans doute, avec des sentiments bien divers, la ville et la campagne de Rome; cl le pape regagna, sur l'autre côté du Tibre le palais de Lalran. Le lendemain, jour de la Chandeleur, Otlon, paré, comme autrefois Charlemagne, de la tunique et du manteau romains, suivi d'une pins grande assistance d'évêques et de seigneurs germains, accompagné de sa femme Àdelhaïde, trouva le pape et le clergé de Rome dans l'église de Saint-Pierre. Selon l'ancien cérémonial qu'on renouvela, le pape oignit Ollon du saint Chrême, et, en lui mettant une couronne d'or et de diamant sur la tôle, le proclama Empereur et Auguste au milieu des acclamations des grands et du clergé en grande partie allemands qui étaient présents (2). Quelle différence entre le glorieux couronnement, en l'année 800, de Charlemagne par Léon III, deux hommes d'expérience qui avaient depuis longtemps ensemble déjà gouverné le monde, et le couronnement, plein de défiance réciproque, du souverain saxon par les mains d'un jeune homme, au moins imprudent, dont le nouvel empereur dénoncera tout à l'heure les scandales!
Même incertitude et môme ambiguïté sur le pacte d'alliance, entre les deux pouvoirs, qui aurait suivi le couron-
(* t Dithmar, Chron., IV, 22 : Deindc recleundo ad montem Gaudii quanto vulueris orato. A quelle trahison pouvait déjà faire allusion le roi Otlon? — (2) C'est là ce qu'il faut évidemment entendre par les mots suivants du Con'in. rie Regino : Acclamalione lotius populi et cleri.
nement. Il existe, assure-t-on, dans les archives pontificales, au Vatican, un litre, en lettres d'or, d'Otton Ier, daté du 43 février 962 (1). Il confirmerait l'ancienne donation, faite par Pépin à l'Eglise, y compris les villes de Venise, de Spolète et de Bénévent et la Sicile, dont il promettait la restitution, sauf les droits de l'empire, et il établissait que l'élection et la confirmation du pape auraient lieu devant les envoyés impériaux, dans Rome tenue à prêter serment à F empereur. Ce serait la preuve du renouvellement de l'ancien pacte de Charlemagne et de Léon III. Mais l'authenticité de cet acte est très-contestable; et les événements qui se passent alors à Rome et dans l'Italie témoignent toujours de si peu d'entente entre le nouvel empereur et le pape, qu'on voit difficilement place pour un pacte d'union entr'eux. Comment le défiant et intéressé Otton Iw se seraitil dessaisi si aisément d'une partie de l'Italie qu'il ne possédait même pas encore! et comment Jean XII qui tenait de son père l'exercice des droits du patrieiat dans Rome pouvait il y renoncer si aisément? L'horreur connue des souverains germains pour toute constitution écrite, à cette époque, n'autorise-t-elle pas à supposer qu'on n'échangea que des paroles, des promesses verbales? et ^exercice même fait par Otton de son nouveau pouvoir ne nous monlre-t-il pas qu'il y eut là, dès le premier jour, non an pacte qui lia, en les accordant, les deux parties, mais un
(1) Voir, dans les Annales des Ottons, Dœnniges, Collecl. Ranke. ee quia rapporta cet acte, I, m, p. 207-213. On ne comprend pas pourquoi l'Eglise tient à l'authenticité de cet acte beaucoup plus périlleux pour elle qu'avantageux, sous bien des rapports ; et je luis d'ailleurs d'avis qu'Otton, s'il promit, se garda bien de donner, même seulement par écrit.
partage léonin, imposé de fait par un maître assez adroit pour être arrivé jusqu'à Rome sans prendre de formels engagements?
Un synode est tenu à Saint-Pierre de Rome, par l'ordre d'Otton.On y voyait tous les prélats allemands qui avaient été de l'expédition. Il érigea en archevêché l'Eglise de Magdebourg et lui soumit Mersebourg, malgré de précédentes réclamations; il accorda à l'empereur la disposition des tributs et de la dîme des pays païens à convertir pour payer l'Allemagne de sa peine, et décida, contre tous les désirs et les intérêts du pape, les nominations contestées des archevêchés de Salzbourg, de Trêves et même celle de Reims, si importante pour la possession toujours disputée de la Lorraine et pour l'avenir de la couronne de France ! Olton se sert de la papauté pour achever d'affermir son pouvoir; comment croire qu'il se dépouille si aisément en Italie de possessions revendiquées par la couronne d'Italie et souvent par l'Empire? Olton met sa rude main saxonne sur l'autorité pontificale ; il ne s'allie pas avec elle.
La lutte qui éclata bientôt entre le nouvel empereur et le pape montre encore mieux que , bien loin de faire un pacte solide et réfléchi, on laissa tout imprudemment au hasard des paroles et des circonstances. Là, en effet, où Charlemagne avait, pour sa vie durant et pour une partie du règne de ses successeurs, constitué un accord, une paix, il y eut conflit dès le lendemain, comme si la paix ne devait pas durer un jour dans cet empire qui avait pour prétention d'être fondé sur l'accord des deux puissances !
Otton, guerroyant encore dans le nord contre le roi italien Bérenger II, récompensait ses partisans et s'en faisait de nouveaux. Il donnait les comtés de Modène et de Reggio à l'ancien protecteur d'Adelhaïde, Azzo, et faisait d'autres
générosités à des princes laïques; il réintégrait Walbert dans l'archevêché de Milan, et mettait le diacre Luitprand, son futur historien, dans l'évôché de Crémone. A ces deux évoques, comme à ceux de Parme et de Modône, il donnait droit de tenir marché, d'établir des douanes et d'exercer les pouvoirs de comte dans l'enceinte de leur ville et à une certaine dislance hors des murailles (tam infra civitatem quam extra) (1). Car l'Eglise de Lomhardie se montrait mieux disposée envers lui que sa féodalité, et c'était là aussi un moyen de les maintenir en équilibre. Mais, en môme temps, il gardait certaines villes du patrimoine de l'Eglise de Home prises sur Bérengcr H; et un synode, tenu par lui, à Pavie, disposait du puissant archevêché de Ravennes, toujours rival de Rome, malgré une décision précédemment prise par le pape. Otlon ne faisait-il pas tout pour l'Eglise d'Italie, mais à la condition de l'avoir toute à sa disposition? Ne disposait t-il pas de l'autorité du Saint Siège pour faire passer la primatie romaine pièce à pièce entre ses mains impériales? L'Eglise de Rome était la seule que, une fois empereur, il ne ménageait plus. Olton avait à peine achevé la soumission de Bérenger II, pris dans son château de Saint-Léon (2) et envoyé en Allemagne, que la lutte éclatait.
Dès l'été de 963, le pape Jean XII envoyait deux nonces réclamer, auprès d'OUon, la restitution des territoires d'Eglise qu'il avait promis. Mais il y avait déjà auprès d'Otton un cardinal-diacre et un évoque ennemis du pape, Jean et Léon, pour soulever contre lui des accusations terribles. Il correspondait, à les en croire, avec le fils de Bércnger II,
(l) Ughelli, Ualia sacra, II, 157,347.— (2) Contin. Je Regino, LJG2.
Adalbert, qui était encore libre, avec la cour de Byzance, même avec les Hongrois, ces païens, dont il implorait le secours ; cl on ajoutait, à. ces accusations contre lui, le récit de ces scandales inouïs, inénarrables et innombrables qui n'avaient pas empêché de recevoir de sa main la couronne impériale. Ollon fit au pape, avec un discours que loi prête son historien , une réponse au moins singulière. Il lui envoya un évoque allemand, Landward de Minden, et l'évoque italien Lu ilprand de Crémone, pour jurer en son nom qu'il n'avait point forfait à sa parole et, de plus, deux chevaliers, si le pape le désirait, pour le prouver en combat singulier. Telle était la coutume germaine [\}\
Olton arriva bientôt lui-même en armes sous les murs de Rome. N'était-il | a^ homme à guerroyer les évoques? [I en avait assiégé un dans Mayencc, un autre dans Ralisbonne. Un pape ne l'arrêterait pas. La ville était divisée. Jean XTI et Adalbert, le fils de Bérengcr, qui l'y avait, en effet, rejoint, voulaient résister. Tout comme un évoque allemand, Jean XII, pour donner l'exemple, défendit ses murailles avec les siens, le casque en tête et le haubert sur les épaules; mais quelques impériaux ouvrirent les portes. Il s'enfuit en Campanie pour s'y cacher dans les bois et les montagnes, « comme une bêle qu'on traque, » dit son biographe. Ollon n'entra pas cette fois avec de bonnes paroles, mais l'épée à la main dans la ville de Rome (2 nov. 063). On s'en aperçut bien.
Le clergé romain, les nobles et deux députés du peuple présents prêtèrent le serment de ne point élire désormais au Saint-Siège sans le consentement de l'empereur qui
Tcut ce récit vient uniquement de Luilprand, VI, 6, 8.
avail eu jusque-là seulement la confirmation de l'élection. Après l'Eglise, le chef de l'Eglise tombait sous la main de l'empereur. Celle loi nouvelle eut immédiatement un effet rétroactif. En effet, trois jours après, l'empereur Olton rassembla, dans l'église Saint-Pierre, un synode. Il était composé des archevêques et évoques allemands qu'il avait amenés, des archevêques ou évêques récents qu'il avait nommés en Lombardie et d'un certain nombre de cardinaux et évêques des autres contrées, ainsi que de quelques nobles romains et d'un représentant du peuple. Ce fut celte assemblée, composée par l'empereur, présidée par lui et remplie de ses partisans, qui procéda au procès et à la déposition de Jean XII. Luitprand, l'évêque récemment nommé de Crémone, et le futur historien de ces événements, conduisit toute l'affaire. L'empereur Olton, en effet, se contenta de dire quelques mots latins, prononcés avec un fort accent saxon (1). Mais l'évêque italien lui servit à la fois de procureur et d'interprète. La scène fut disposée avec un art d'ailleurs assez grossier. L'empereur eut à peine fait remarquer l'absence au synode du pape Jean XII, le principal intéressé dans celte affaire, que quelques cardinaux ou évêques se récrièrent. « Ils savaient bien, disaient-ils, pourquoi il ne se présentait pas. » Et l'un l'accuse d'avoir lu la messe sans avoir communié, l'autre d'avoir vendu des évêchés, un troisième d'avoir entretenu dans son palais telles et telles femmes, un quatrième d'avoir fait crever les yeux à son confesseur, un dernier d'avoir bu à la santé du diable et d'avoir invoqué au jeu Jupiter, Mars et Vénus, ces démons ! Luitprand intervient alors généreusement. 11 fait
(1) Witikind dit : Romana lingua loqui sciebat, sed rarum est, quo tjus uii dignui'ttur.
observer, de la part de l'empereur, que c'étaient là des accusations bien graves, qu'on ne pouvait avancer sans certitude. Mais tous de se récrier et, sur leur assurance réitérée, on rédige et on envoie à Jean XH une sommation impériale de comparaître pour se disculper des accusations portées contre lui. Dans l'intervalle, Jean XII, certain de ce qui le menaçait, fit parvenir au synode une lettre de sa main ; il y déclarait savoir qu'on s'était réuni pour le déposer et annonçait qu'il se préparait à excommunier ses ennemis illégalement réunis. Aussitôt, et bien qu'il fût de droit de citer trois fois un évoque à comparaître avant de prononcer contre lui, Olton, le lendemain, à la fois juge et partie, déclara Jean XII déposé comme traître, parjure, blasphémateur, invita le concile à désigner un autre pape, et, sur le choix des membres de l'assemblée, déclara qu'il élevait au Saint-Siège le chancelier de l'Eglise romaine, simple laïque, qui fut en un jour fait lecteur, acolyte, sous-diacre, diacre, prêtre et enfin, le 6 décembre, consacré pape à Saint-Pierre, sous le nom de Léon VIII (1). Tels sont les événements racontés, avec peu d'impartialité, presque uniquement par Luitprand qui en fut le principal acteur en même temps que l'historien, comme Otton y était à la fois juge et partie. Quelques jours après, les Romains se soulevaient et barricadaient les rues pour empêcher de sortir l'empereur et son pape. Les Allemands dispersèrent les habitants « comme les éperviers dispersent les colombes (2), » et Otton se fit livrer des otages par les Romains. Mais à peine fut-il sorti de Rome que Jean XII y rentra, fut accueilli de nouveau par le peuple, trouva des
(1) Luitprand, Vr, 9, 10. — (2) Luitprand, VI, 10: Quasi accipitres avium multitudinem.
348 FONDATION DE L*I£UPIBE GERMAKIQCB*
évoques et des préires (féviier964) pour former un concile, déclara nuls les acles du concile d'Ollon et fit punir cruellement deux de ceux qui avaient participé à sa déposition et qui se trouvaient sous sa main.
Jean XII mourait quelque temps après, frappé par le diable, dit Luilprand (964). Mais le clergé et le peuple romain mainlinrent leurs droits; croyant tout lavé par la mort de Jean XII, ils procédèrent, selon l'ancienne coutume, à l'ôlecliond'un nouveau pape, Benoît V, homme sage et instruit qu'on appelait le Grammairien (1); et celui-ci fut acclamé parles Romains qui demandèrent à l'empereur de le confirmer. Celait rentrer dans la coutume carolingienne. Qui aurait raison dans ce conflit élevé au lendemain de la fondation de l'empire? Olton montra bien qu'il se souciait fort peu des précédents ; il jura qu'il laisserait plutôt briser son épée que sa parole. C'était une nouvelle loi qu'il voulait établir à Rome. Il considérait le Saint-Siège comme un fief; il voulait en disposer comme des évèchcs allemands. Il revint donc sur Rome, « pilla, incendia, ruina de fond en comble plusieurs villes et châteaux (2), » bloqua la ville, lui donna plusieurs assauts et la força par le fer et la faim à se rendre. Le malheureux Grammairien, dans un synode, fut obligé de demander pardon au paped'Ollon, Léon VIII, on le dépouilla des habits pontificaux comme un usurpateur et on le jeta en exi!. Comment s'étonner, après cela, que le Saint-Empire romain germanique n'ait jamais pu donner que les conséquences contenues dans son principe?
(!) Voir Benoit Je Soracle : Vir prudentissimus, Grammatics artis imbulus. — (2)Murator. Vita Dened. V : Per diversascivitates, oppida alque caslella cœpit depredari, incendete aique funditus de vas Lui '6
Au milieu de l'année 965, Otlon, sans avoir rien organisé en Italie et y laissant un grand nombre des siens morts pour sa vaine gloire, entr'aulres le duc Godefried de Lorraine et l'archevêque de Trêves, revoyait, après quatre années, l'Allemagne comme empereur. 11 célébra la Pâque à Ingellieim et la Pentecôte, à Cologne, où il tint unegrande diète. Sa vieille mère, Mathilde, vint l'y voir de son couvent de Nordhausen, ses parents surtout y apparurent entourés de leurs vassaux, entr'aulres le jeune duc de Bavière qui venait de succéder à son père, Bruno, son frère et Wilhelm son fils, sa sœur Gerberge, veuve de Louis d'Outre-Mer et mère de Lothaire, roi de France. Il pratiqua encore une fois là sa politique ordinaire en mariant au Carolingien Lothaire la fille d'Adelhaïde, Emma, qui eut un triste renom dans les affaires de France. Toute la famille contemplait ce puissant personnage. Otlon était-il cependant un nouveau Charlemagne et quel était l'empire qu'il venait de fonder?
Le besoin de consolider, un siècle auparavant, dans une grande monarchie chrétienne, l'unité morale que les peuples encore sans constitutions nationales avaient trouvée déjà dans la religion, la nécessité de soustraire Rome et le Saint-Siège au despotisme byzantin et d'opposer à l'invasion menaçante d'une grande puissance mahomélane une puissance chrétienne organisée, expliquaient, pour un temps , la fondation de l'empire de Charlemagne. Mais quand les périls de la société chrétienne étaient depuis lors conjurés, quand des nations nouvelles sorties de ses ruines, comme la France, l'Allemagne, l'Italie, cherchaient à se constituer, était-il possible et était-il utile de relever cette monarchie qui n'avait été un moment qut l'expression politique de l'unité chrétienne de l'Europe? On vou-
drait que l'empereur Otton eût sauvé l'Italie de l'anarchie et relevé le Saint-Siège de l'abaissement. Mais la couronne de fer sera-t-elle plus solide sur le front d'un Germain que sur celui d'un Italien? Il faudra en refaire la conquête à chaque nouveau règne et plusieurs fois souvent dans le même règne. Quant au Saint-Siège, les scènes que le couronnement d'Otton a inaugurées ne passeront-elles pas en habitude sous ses successeurs. L'empire d'Otton est la racine des schismes. Ce n'est pas une alliance que le nouvel empereur a faite avec le pape, et dans laquelle la société politique et la société spirituelle seraient à même de jouir d'une égale indépendance; c'est uue servitude que l'empereur germain impose à l'Eglise. Il ne se réserve pas seulement le droit de confirmer l'élection du pape, il ne permet pas à Rome de faire un pape sans son consentement, et par le Saint-Siège il tient toute l'Eglise. C'est un grand fief pour lui que le gouvernement des âmes. Ainsi prétend-il être le protecteur, le bailli de l'Eglise. Confusion fatale! Les futures luttes de l'empire et de la papauté qui ont troublé, pendant plusieurs siècles, l'Italie et l'Allemagne et entravé souvent les progrès du christianisme au dehors, n'en sont-elles pas sorties?
Cet empire n'en vise pas moins, dès lors, à la domination du monde. C'est I empire de tous les royaumes, dira bientôt Landolf le Vieux, historien de Milan, Imperium omnium regnorum. « C'est, dit Witikind, la tête du monde, dont non-seulement l'Allemagne, l'Italie, la France, mais encore l'Europe presqu'entière ne contiennent pas la majestueuse puissance (4). »
(t) Landolf le Vieux, Hist. Med., II, 16. — Witikind, I, 639 : Totius orbis caput, cujus potentia majeslaiem non solum Germania, Ualia atque Gallia, sed iota fere Europa non sustinet.
Malgré ces magnifiques paroles, l'empire germanique ne sera toujours qu'un établissement artificiel et pour ainsi dire idéal (1). Olton est l'empereur des rois; mais ces rois, qu'on appellera quelquefois provinciaux, sont indépendants chez eux comme les rois de France et de Bourgogne ; si Otton fait des lois, s'il dispose des fiefs et des évêchés en Lombardie, c'est comme roi et non comme empereur. Mais l'Italie, comme un royaume séparé, aura toujours ses diètes, ses lois à part, et elle sera toujours prête à se détacher.
En Allemagne même, où il est roi, l'empereur n'astreint guère les ducs et les comtes à l'accomplissement de devoirs d'offices, qui rappelleraient l'ancien empire. A proprement parler, il n'y a pas même d'institutions impériales. Olton n'a de puissance, en Allemagne, comme en Italie, que celle que lui donnent son litre de roi, surtout sa valeur personnelle, quand il peut l'imposer, et l'obéissance de ses vassaux et de ses évoques, qui ne sont guère que des seigneurs liés par leurs serments. Il n'y a plus vraiment d'offices impériaux, les comtes palatins ne sont que des administrateurs de biens royaux. A plus forte raison l'empereur n'a-t-il qu'une autorité de circonstance là où il n'est pas roi ; veut-il être le maître chez les païens qu'il convertit, il fait de leurs princes ses vassaux ou il leur donne ses vassaux pour princes; il envoie des prêtres et des colons et réduit le peuple à la servitude. Pas plus de constitution ni de lois générales que d'organisation monarchique (2). Otton est le souverain qui commande à la plus
(l) C'est l'expression dont se sert, en en parlant, Gregorovius, L. C, III, p. 362. — (2) M. de Giesebrecht reconnaît cela en propres termes, p. 483, et cependant il veut absolument, dans le? piges précédentes, 476, égaler Otton à Gharlemagne.
352 FONDATION DK L'EMPIRE GEItMANIQUE.
grande partie de la féodalité mililaire et ecclésiastique de ce temps, voilà tout. De constitution d'empire, il n'y eu a pas. Otton n'a mis qu'une couronne sur sa tête et pris qu'un titre nouveau. S'ilest le plus haut juge de la chrétienté, le plus puissant patron de l'Eglise, c'est qu'il est le plus puissant chef de guerre de l'Europe. Il y a un empereur, il n'y a pas d'empire. Otton a pris la couronne de Charlemagne, il ne remplit pas sa place. Ici reparaît la conception toute germaine, la conceplion de fait du pouvoir. « L'empire d'Ollon, dit avec satisfaction un historien allemand, est le gouvernement le plus personnel qu'on ait jamais vu. »
Ce n'est pas que l'empereur Otton, personnellement, ne soit un prince très puissant. Bien s'en faut! Otton fait les papes à son gré; il met l'Eglise dans l'Etat, sous son empire à la fois temporel et spirituel, politique et religieux, la terre et le ciel presque lui obéissent, à l'ombre de la sainte lance. Otton a le respect de sa propre puissance; ses historiens aiment à répéter qu'il ne revêt jamais les insignes de l'empire sans s'y être préalablement préparé par ]e jeûne et la communion. S'il soumet les Slaves, il les convertit. Il prend Rome et il dépose un pape. Il préside les synodes qui légifèrent à son gré et les diètes qui lui donnent des soldats. Il fonde l'archevêché de Magdobourg et les margraviats de la Saxe du nord et de Lusace sur les Slaves, au delà de l'Elbe; il soumettra bientôt à l'archevêque de îMaycnce l'évêque de Prague et les Bohémiens convertis. Il inféode les duchés et il investit les évoques. Les provinces et le clergé résignent souvent entre ses mains le droit de choisir leur chef politique et spirituel. S'il verse à flots le sang des païens et porte chez eux la famine, sa femme, l'impératrice Adelhaïde, lave de ses mains les pieds des fidèles pauvres et leur partage le pain de l'aumône.
Au-dessous se confondent ainsi les deux sociétés, l'Etat et l'Eglise : l'épée laïque courbe la tête du païen que le missionnaire baptise ; au besoin l'oint du Seigneur combat contre l'infidèle; l'évêque d'Elchstœdt et celui de Ratisbonne ne meurent-ils pas au Lech, aussi bravement que Conrad le Rouge? et le terrible dompteur des Slaves, Géro, ne finit- il pas moine à Rome môme? L'archevêque rivalise de puissance avec les ducs, l'évêque avec les comtes; et le seigneur laïque administre souvent comme avoué ou bailli les domaines de l'évêque et commande ses vassaux. 11 y a plus : l'archevêque de Cologne gouverne deux comtés en Lorraine, et fera nommer bientôt, par le roi Lolhaire, à l'archevêché de Reims et au comté de Eainaut, Adalbéron. Grâce aux concessions d'immunités, de privilèges, de pouvoir, faites par Otton et ses successeurs, aux grands évêchés d'Allemagne et d'Italie, ces puissants prélats sont, avec leurs domaines, les maîtres de véritables seigneuries féodales, où ils gouvernent, jugent et commandent dans une pleine indépendance. Autrefois, sous Charlemagne, les offices laïques et ecclésiastiques se contrôlaient chacun dans leur sphère; maintenant confondus, ils s'équilibrent, ils se font contre-poids, quitte à entrer souvent en lutte. La diète et le synode se distinguent peu l'un de l'autre; le duc et l'archevêque souvent se confondent. C'est sur cette opposition même que comptent les Oltons. Le chevalier et le moine vont côte à côte; le sceptre et la crosse sont souvent dans les mêmes mains, et l'empereur tient dans les siennes la boule du monde dont le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel sont comme les deux hémisphères.
Voilà, en effet, ce qu'on appellera bientôt le Saint-Empire romain germanique en confondant ce qui est divin
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et ce qui est humain, et les souvenirs de la souveraineté antique avec les réalités de la féodalité germanique; conception funeste à l'Etat et à l'Eglise qu'elle confond, à l'Allemagne et à l'Italie qu'elle veut unir, en dépit de leur origine et de leur séparation, et à l'Europe qu'elle pré tend dominer! Qui ne voit le vice de cette confusion, les périls de cette ambition excessive, le vide de cette grandeur et le faux éclat de cet empire? Autrefois, les historiens nationaux de l'Allemagne avaient le courage de traiter cela en propres termes de vaine et mensongère grandeur. Aujourd'hui, on les accuse vertement, pour celte irrévérence, de méconnaître la mission glorieuse qui réserve à l'Allemagne le premier rang en Europe (denerstenrang).
Combien il est facile cependant déjà de découvrir le caractère aussi fragile qu'ambitieux de celte puissance indéfinie et non constituée, sans base territoriale immédiate et sans couronnement moral, ni précisément de droit humain, ni précisément de droit divin, qui prétend commander aux hommes et aux âmes, et qui ne touche ni à la terre ni au ciel!
Cet empire ne connaît ni ce qui l'appuie, ni ce qui le constitue, ni ce qui le borne. Il prétend instituer la papauté et il dépend d'elle, puisqu'elle le consacre. Il met aujourd'hui l'Eglise dans l'Etat et peut voir demain l'Etat mis dans l'Eglise. Il naît en Allemagne, il s'achève en Italie, et il n'assure la prospérité et la paix à aucune de ces contrées; car il néglige l'une pour s'assurer l'autre et sa présence n'apaise jamais en Italie les désordres que son absence fait naître en Allemagne. Ces deux contrées pourraient-elles le contenir? il n'appartient en propre ni à l'une ni à l'autre. L'Empereur a son manoir, sa résidence en Allemagne et sa capitale en Italie. Mais sa capitale ne saurait être sa ré-
sidence, et son manoir ne peut être sa capitale. Il a sur le pays slave qu'il conquiert, sur le pays franc qui lui échappe, les mêmes prétentions que sur l'Allemagne et l'Italie; son domaine, c'est l'Europe. Et cependant, il ne peut avoir, même en Allemagne, une contrée à lui qui ne soit donnée en fief. Ce pouvoir supérieur, entre ciel et terre, n'est ni fixe, ni déterminé, ni constitué dans son origine, ni défini dans sa fin. Héréditaire aujourd'hui, il ne le sera pas demain; fixé aujourd'hui dans une famille, attaché à une contrée, et demain fixé dans une autre famille et attaché à une autre contrée, il passe ainsi tour à tour aux différentes parties de l'Allemagne sans y trouver de centre à demeure. Hier supérieur au pape et aujourd'hui son esclave. Ses bras s'étendent très-loin et il n'est pas le maîlre de ce qui est à ses pieds. Il peut déposer un pape, renverser un roi, remercier un duc, et il s'arrête devant un abbé ou un burgrave. A lui le droit, s'il a la force. L'empire s'élève trop au-dessus et il s'étend trop au delà de la Germanie; il ressemble à une épée dont la pointe se verrait partout, dont la poignée ne serait nulle part. Les empereurs allemands voudront faire une monarchie universelle, européenne, ils ne constitueront pas le royaume allemand, bien loin qu'ils aient fondé quelque chose hors de l'Allemagne.
L'œuvre cependant du souverain puissant qui mêla l'Allemagne aux contrées latines plus civilisées, et qui fit chez elle de l'Eglise un instrument de gouvernement, fut loin de lui être inutile. Menacée de retournera la barbaîi©, après la chute de l'empire de Charlemagne, elle commença à renouer une tradition interrompue, grâce à l'ordre qu'Otton chercha à faire régner chez elle et à la sécurité extérieure qu'il lui assura. On peut dire que, sous lui et sous ses fils,
l'Eglise achève de faire l'Allemagne chrétienne. On en voit la trace évidente dans les chroniques du temps et dans le changement des mœurs attesté par maints témoignages de cette époque. L'Eglise s'empare tout à fait de la vie et commence à remplir de ses enseignements l'esprit des fidèles. Les vieilles croyances disparaissent. Le Teuton ne divise plus l'année par lunes; les mois prennent des noms nouveaux avec une distribution nouvelle des jours.
L'Eglise, en Allemagne aussi, préside dès lors aux grands actes de la vie de l'ancien adorateur d'Odin et répartit là aussi ses grandes fêtes religieuses avec chaque saison nouvelle. Elle instruit et conduit le néophyte d'un événement de la vie du Christ à un autre. La naissance de Jésus, Noël, ouvre l'année, quand la nature glacée au premier souffle de l'hiver semble prête à mourir. On célèbre ce grand jour par un chant solennel : « Le Christ est né aujourd'hui ! » tout est en joie, on se fait des présents, on échange des souhaits de bonheur. L'empereur célèbre ce grand jour avec pompe, entouré le plus souvent de ses évêques ou de ses fidèles, dans une de ses grandes villes ou un de ses châteaux favoris. Après quelques jours de recueillement, les passions et les folles joies, au milieu de longs banquets qui rappellent les anciens jours, se donnent carrière pendant qu'un linceul de neige couvre la terre. Mais bientôt les danses cessent, le Miserere retentit dans les églises, les cloches se taisent pendant la silencieuse semaine, les chants d'Eglise ne sont plus que des sanglots sourds et entrecoupés. C'est la Passion; les fidèles viennent se nourrir de la chair et du sang du Christ dont le tombeau est exposé là, couvert des premières fleurs du printemps. Le roi des prêtres et des guerriers, au milieu d'un grand nombre d'assistants, donne l'exemple. Toutes
les pensées sont à l'autre monde, quand le chœur des prêtres, au premier coup de la cloche de minuit qui annonce la Pâque, pousse un cri : « Il est ressuscité, » et entonne un joyeux Alléluia!
C'est la résurrection de la nature entière; les prisonniers les moins coupables sont relâchés, les feux de joie s'allument sur les montagnes et se répondent de sommets en sommets, l'eau vivifiante du baptême est plus efficace encore; le peuple se répand dans les campagnes, saluant le retour des (leurs et la promesse des fruits, et les petits enfants peignent d'éclatantes couleurs et répandent, en jouant sur le gazon, les œufs nouvellement éclos. Cinquante jours après, jour de la Pentecôte, l'esprit descend dans la matière pour tout féconder quand apparaissent l'épi et le bouton ; le naturalisme de la religion primitive s'épure et se spiritualise. Les princes de l'Etat et ceux de l'Eglise implorent les lumières d'en haut, le peuple la récompense de ses labeurs ; c'est ce jour-là qu'on choisit le plus souvent pour ouvrir les diètes et les synodes. Enfin, la mère de Dieu reçoit, le jour de l'Assomption, et porte au ciel les actions de grâce de tous, quand la diète a rendu ses arrêts ou le synode édicté ses lois et quand le fruit mûr pend à l'arbre et que la moisson jaunie tombe sous la faux.
Il faut bien que les vieilles croyances cèdent à ce mystique système d'éducation morale. Chaque jour est mis sous l'invocation d'un saint, le plus souvent d'origine étrangère. Les abbayes se multiplient au fond du bois consacré jadis à Odin; les églises, pour lesquelles on fait venir de loin les os des martyrs, et qu'on enrichit de dons d'or et d'argent, s'élèvent de tous côtés; l'ermite bâtit sa hutte au bon* de la source, autrefois hantée par une vieille divinité. Quand la lune, voilant le soleil, rappelle avec effroi les antiques
superstitions, la foule ne se rassemble plus à grands cris et en agitant les mains pour empêcher le loup Fenris de dévorer l'astre des nuits; elle court aux autels, elle s'y agenouille. Si le descendant du vieux Teuton retourne encore clans l'ombre de la nuit à ses anciens rites, comme pour commettre une action mauvaise, il sait qu'il cède à une tentation des démons, des géants, des nains, des sylphes ou des dragons, sous lesquels se cachent ses anciens dieux; l'empire des esprits et la ronde des sorcières sont pour tous l'objet d'un saint effroi; car l'évêque et l'abbé sont armés du glaive pour prêter main-forte aux canons des synodes.
Avec la civilisation qui recommence, naissent, se développent les arts et les lettres importés par les Latins et favorisés par le voisinage des Francs. Pour honorer les reliques de saint Maurice, venues de Ratisbonne, et de saint Innocent, empruntées à la Bourgogne, Otlon fait apporter de loin les colonnes de marbre, l'or et l'argent et décore ainsi, aux bords de l'Elbe, à Mersebourg, au milieu des marais, l'église qu'il avait promise pour la victoire remportée sur les Hongrois (1). Le frère d'Otton, l'archevêque Bruno, élève, à Cologne, l'église de Saint-Pantaléon. L'influence de l'Italienne Adelhaïde et des rapports entretenus bientôt par Otton, devenu empereur, avec la cour de Constantinople, sont sensibles dans ces premiers essais d'un art que la terre allemande ne connaissait point, même à Quedlimbourg, à Meissen et à Memleben, pays, il y a quelque temps encore, tout sauvage.
Il ne faudrait pas prêter trop d'importance à quelques paroles postérieures de Dithmar qui, pour achever la res-
Dithmar, II, 27; IV, 74.
semblance de son héros avec Charlemagne, prête à lui et et à sa cour des préoccupations littéraires, comme à sa personne la majesté même, dans des termes semblables à ceux dont se sert le célèbre Eginhard. Il y eut cependant alors des efforts, sinon un âge d'or comme le prétend l'évêque de Mersebourg (1). La seconde femme d'Otton, l'Italienne Adethaïde, chercha à lui inspirer le goût des lettres; complaisant pour elle, il apprit à lire dans sa trente-cinquième année. Il savait le latin, dit un de ses biographes, mais dédaignait de le parler, et, en tous cas, le parlait très-mal. Il n'en était pas ainsi de son frère Bruno, l'archevêque de Mayence et son chancelier. Familier avec le latin, il apprenait le grec. Même quand il suivait Otton dans ses expéditions, il emportait une petite bibliothèque, comme les Juifs, dit son biographe, emportaient l'Arche d'alliance. Il faisait beaucoup pour l'instruction ecclésiastique, dans son diocèse, à Cologne et à Utrecht. A son exemple, des écoles ecclésiastiques étaient fondées à Magdebourg, à Hildesheim, à Halberstadt. Celles de Saint-Gall, de Reichenau, d'Hersfeld, de Corvey refleurissaient. On y jetait de nouvelles semences, mais les fruits ne devaient mûrir que plus tard, sous Otton II et sous Otton III.
Otton le Grand ne méritait-il pas bien cependant que là s'instruisissent ceux qui pourraient raconter ou chanter son règne, parfois avec complaisance? C'était beaucoup pour lui d'avoir fourni la matière. La grande abbaye de Corvey lui donnera, pour écrire les trois livres remplis de ses actions, le moine Witikind, de Saxe. Du monastère de Saint-Jean, à Magdebourg, pays plein de ses souvenirs, sortira, pour faire son histoire en huit livres, et pour défi) Dithm. II, 26 : Primum est aureum seculum.
venir évoque de Mersebourg, un noble rejeton de la race salienne, Dithmar; et la célèbre nonne de Gandersheim, Roswitha, qui encadre les vies des saints et des saintes dans des comédies imitées de Térence, payera, en vers latins louangeurs, la dette de reconnaissance du monastère de Gandersheim, fondé, enrichi et embelli par la famille saxonne. Otton le Grand pourra au moins donner un précepteur savant à son fils Otton II, dans le moine de Saint-Gall, Ekkehard, qui lisait Virgile avec une nièce d'Otlon, Hedwige, duchesse de Souabe.
Il est facile de surprendre la réaction que celte renaissance des études latines exerce contre la langue vulgaire et contre la vieille poésie tudesque, l'une comme l'autre maintenant suspectes de paganisme. Le clergé de la cour et même des cloîtres oppose la langue de l'Eglise à la langue vulgaire. Aussi la nonne de Gandersheim, Roswitha, ou le moine saxon de Corvey, aiment-ils mieux célébrer les aventures de l'impératrice ou les hauts faits d'Otton dans le rhylhme assoupli ou la prose toute faite des Latins, que dans l'idiome à peine dégrossi des anciens sectateurs d'Odin; et, s'il est impossible à l'Eglise de bannir de l'imagination des peuples ces vieux contes héroïques qui se transmettent, s'enrichissent et se soudent de génération en génération, pour former la grande épopée nationale allemande du moyen âge, elle s'efforcera au moins de l'émonder, de l'adoucir, de prêter à ses anciens héros des sentiments chrétiens, un peu plus tard même chevaleresques, et de placer quelques-unes de ses scènes au seuil des églises qui commencent à se bâtir. L'Eglise baptisera ces héros du paganisme et elle les mènera à l'autel de son Dieu. Elle mettra au poëme tudesque de la barbarie le sceau chrétien, pour qu'on le puisse désormais chanter
sans danger. Ainsi le bon moine de Saint-Gall, Ekkehard, termine en vers le poëme de ce vaillant Gauthier d'Aquitaine,
Waltharius fortis quem nullus terruit hoslis.
qui ne redoute rien et qui oppose presque à ses ennemis le bouclier aux sept peaux d'Homère.
Post varios pugnae strepitus ictusque tremendos Opponens clypei septemplicis orbem.
Il y a bien là des souvenirs tudesques. Après maints combats terribles, on lutte de paroles entre les coupes :
Jnter pocula scurrili certamine ludunt.
Mais, du moins, Walther d'Aquitaine s'agenouille dévotement et prie; il a horreur des enchantements et des monstres. Bientôt le chevalier Ruodlied, charmé par un moine du Tegern-Sée , préférera la sagesse à tous les trésors, comme autrefois Salomon ; et, s'il n'est pas certain qu'il y eut à cette époque aussi une première version latine des chants qui devaient composer le grand poëme national, il n'est pas inconsidéré de penser que, dans ce temps où beaucoup de poëmes postérieurs du onzième ou du douzième siècles ont trouvé une première élaboration latine de sujets anciens, il n'y ait eu aussi quelque version du môme genre pour les Nibelungen.
Ce puissant souverain saxon du Nord, adversaire et vainqueur des Francs, qui trouvait la couronne impériale dans la dot d'une femme du Midi, au pays où avaient ré.
362 FONDATION DE l'eMPIHE GERMANIQUE.
gné les Théodoric et les Àlboin, ce héros de lant de tragiques querelles de famille à l'intérieur, ce glorieux vainqueur des Hongrois, pris pour des descendants des Huns, ce dompteur des Slaves, qui unissait à la Germanie une partie de la France, avec le royaume des anciens Burgondes, et presque toute l'Italie, jusqu'aux confins de l'empire de Byzance, ne prêtait-il pas bien par son règne à l'union de tous ces souvenirs, de toutes ces légendes venus de contrées si lointaines et de temps si reculés, dans un poëme national fait pour arriver à se coordonner sous l'égide d'un grand prince ! Aussi n'est-il pas étonnant de voir l'évêque le plus voisin des Hongrois, Pellegrim de Passau, contemporain d'Otton, figurer dans le poëme avec Attila et Grimhield ; et le margrave Géro, l'adversaire des Slaves, après avoir entendu un poëte barbare chanter les guerres des Huns veut-il en faire mettre aussi le récit en latin par le pieux maître Conrad 1 C'est là la double leçon chrétienne et littéraire que reçurent alors de l'Eglise et de l'antiquité le génie, la littérature et la langue germaniques, avant d'arriver à produire des œuvres originales ; et ce ne devait pas être la dernière!
La puissance d'Otton, l'ordre relatif qu'il fit régner en Allemagne et la sécurité des relations garantie avec les pays voisins, ne furent pas inutiles non plus au commerce, à la production et aux progrès de la prospérité en Allemagne. Remis en vigueur, les Capitulaires de Charlemagne ou de Louis le Débonnaire, favorisèrent l'entrée et le transit des marchandises venant de l'empire byzantin, par Passau, Lorch et Ratisbonne, dans la Saxe du Nord, jusqu'à Brème et Hambourg, ou venant d'Italie par Augsbourg, le Lech ou la Limmath dans les contrées rhénanes, jusqu'à Cologne et en tfrise. C'était là le bénéfice du retour
aux vieilles traditions carolingiennes, interrompues par l'anarchie des troubles précédents (1). Ce ne fut pas non plus sans profit que l'Eglise devint, dans les villes surtout, dépositaire d'une partie des pouvoirs politiques. L'administration y fut souvent mieux ordonnée, plus intelligente, et servit parfois d'exemple à celle des seigneurs féodaux qui avaient leurs sièges dans des châleaux-forts, sur les sommets ou les pentes de montagnes d'accès difficile. Elle tendit à augmenter la population des villes, à améliorer la culture des campagnes, à donner plus de sécurité aux marchés, à améliorer le sort des colons et des serfs, dans les contrées de l'Elbe surtout, fort sauvages jusque-là, au point qu'un peu plus tard et avec quelque complaisance, Dithmar de Mersebourg y devait découvrir, en comparaison, un véritable paradis. Des étoffes de soie, des épices du Levant, qu'on ne recevait plus depuis longtemps, réapparaissaient. L'activité des femmes germaines trouvait là des motifs d'émulation, comme dans les couvents même, un indispensable enseignement. A Ratisbonne, on fabriquait des étoffes de coton et laine rouges, de toutes couleurs (scarlati aut barracani). La reine Mathilde avait appris d'une abbesse à travailler de ses mains, en même temps qu'à lire les livres sacrés, « sacras lectiones et manuum operationés (2). » L'Eglise, servie par la robuste obéissance des hommes, s'honorait de se servir des vêlements de lin, de laine et de soie brochés d'or, qui étaient l'ouvrage des femmes, femineo honoretur artificio. Enfin, près de Gozlar,
(1) Renouvellement des Capit. de Gharlem., de 803, de 805, de 808; de Louis le Débonn., de 833, dans Baluze. — (2) Vie de Mathilde, I, 184. Dithmar, II, 142 : Saxonicam quasi florigeram paradisi aulam.
sous Otlon, la découverte des mines d'or et d'argent du Hartz, s'ajoutant à l'exploitation de celles déjà découvertes dans les Alpes de Salzbourg, dans le Fichlelberg et en Bohême, offrait à l'industrie allemande des occupations pacifiques nouvelles et assurait à l'Allemagne des richesses auxquelles elle n'était pas indifférente (1),
On ne peut s'empêcher de le reconnaître; il y avait bien dans la puissance extérieure de ce règne et dans les progrès intérieurs qu'il suscita, assez de raisons pour frapper l'imagination de ses contemporains et des générations suivantes, et porter ses historiens, par une réminiscence classique, à lui donner le nom de Grand, et à faire du fils de Henri le Fondateur Otton le Grand (2). On trouve rarement un prince aussi actif, aussi habile et aussi heureux. Il ne faut pas cependant juger seulement l'œuvre d'Otton en elle même, mais dans ses résultats.
Gigantesques projets d'Otton le Grand. — Ses ambassades. — Minces résultats. — Jugement sur l'empereur et sur l'empire (966-973).
La première conséquence de la restauration de l'empire fut de tourner l'attention d'Otton et de ses successeurs
(l) Sigebert de Gemblours : Otto in terra Saxonica venas auri et
araenti primus industria sua aperuit. — (2) Meibom-, t. I, p. 747,
i, 752. — Ekkeh., De casibus mon S. Gall., e. x, xvt, p. 43, 58.
vers le Midi, vers l'Italie, vers les souvenirs décevants de l'Empire romain. C'est par là que toute l'histoire de l'Allemagne, au moyen âge, verse de ce côté et qu'elle n'est pas la continuation, comme on voudrait le prétendre, de l'œuvre de Charlemagne. Ce grand homme avait tourné toutes les forces de son empire contre la barbarie qui pesait sur ses frontières du nord et de Test, et, après la conquête et la conversion de la Germanie, il avait montré ce qu'il y avait à faire chez les Danois et les Slaves. Empereur, Otton néglige encore plus celte partie de l'héritage de Charlemagne qu'il ne l'avait fait auparavant, et il se laisse emporter, loin des rives de l'Elbe et du Danube, dans les mesquines querelles des Italiens du Midi et de l'empire de Byzance, ou dans de vagues et gigantesques rêveries de conquête, comme s'il voulait se rattacher ainsi moins encore à Charlemagne qu'aux anciens maîtres de Rome et de l'Occident, et reculer plus dans le temps que dans l'espace les limites de sa puissance. C'est la grande différence entre le franc Charlemagne et le Saxon Otton le Grand.
De retour en Allemagne, après quatre années d'absence, Otton n'avait pas trouvé vivants tous ceux qu'il y avait laissés. Son frère Henri, qui lui avait donné tant de soucis au commencement de son règne, avait légué son duché de Bavière à son fils, nommé également Henri, âgé de quatorze ans et qui dut plus tard, à un trait conservé du caractère paternel, le surnom de Querelleur. Son conseiller le plus intelligent et son plus fidèle appui, l'archevêque de Cologne, Bruno, son autre frère, était mort également; mais Adalberon qu'il fit nommer, par le roi Lothaire de France à l'archevêché de Reims (969) avec surveillance du unissant comté de Hainaut, lui répond 'oiriours d l'atta-
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chôment de la Lorraine et de la pacification des affaires de France. Son fidèle margrave Géro, dont les armes et les ravages pénétrèrent jusqu'à l'Oder et imposèrent respect au roi de Pologne, avait fini par prendre en horreur celte guerre sans pitié ni trêve contre les Slaves, et il mourut aussi alors après avoir fait, sous les habits de moine, un pèlerinage à Rome. Otton partagea le territoire que celui-ci avait gouverné et agrandi entre cinq margraves, qui se divisèrent le pays des deux côtés du moyen Elbe, de la Saale à l'Oder. En ne le remplaçant point, comme en gardant pour lui l'autorité ducale que son frère Bruno avait exercée dans toute la Lorraine et dont il avait conservé aussi l'usage dans la Franconie et dans une partie de la Saxe, l'empereur montrait bien quelle défiance il avait toujours des duchés et combien tout son pouvoir reposait sur lui seul. A mesure que son pouvoir agrandi l'accablait d'un plus lourd fardeau, il voulait moins le partager. Mais une année à peine de séjour en Allemagne lui montra que plus lourde que la royauté allemande était encore la couronne impériale prise en Italie!
Le fils de Bérenger II qui mourut en Allemagne, Adalbert, avait reparu en Lombardie. Il fallut envoyer contre lui et ses partisans le duc de Souabe Burkhard II, qui les dispersa assez aisément. Chose plus grave ! A Rome, après la mort de Léon VUE, deux envoyés du nouvel empereur, selon la loi qu'il voulait faire prévaloir, Otgar, évêque de Spire, et le fameux Lui tprand de Crémone, s'étaient rendus à Rome et y avaient fait élire l'évoque de Narni, Jean XIII. Mais le préfet de la ville, Petrus, et un comte Gottfredo, de la campagne de Rome, saisirent le nouvel élu dans une émeute et le retinrent dans une prison d'où il ne s'échappa
que pour se réfugier à Capoue. Les luttes entre Rome et l'empire recommençaient déjà. Otton crut devoir retourner en Italie. Mais le désir d'assurer la soumission du pays par sa présence ne fut évidemment point la seule cause de ce nouveau départ. D'autres projets ou d'autres rêves d'ambition s'y rattachaient. L'empereur n'avait plus auprès de lui la raison pratique de son frère Bruno. Une femme du Midi, jeune, ardente, insatiable d'honneurs, était toute puissante sur son imagination exaltée, malgré l'âge, par le succès. Successeur des anciens empereurs romains, n'est-il pas maintenant l'égal, le supérieur même de ces fiers souverains de Byzance qui prétendaient continuer l'Empire? C'est au puissant Otton qu'il appartient de leur faire leur part. Le globe terrestre n'a-t-ilpas été remis pour cela dans sa main? S'il avait, à l'orient et au sud de l'Italie, des comptes à régler avec les Byzantins, n'y avait-il pas des Sarrasins, en terre chrétienne, sur quelques points de la péninsule, au mont Gargano, au Garigliano et dans les îles de Sicile, en Corse et en Sardaigne? Autant de matières à négociations plus fructueuses ou à exploits plus brillants que dans les marais du Havel ou sur les rivages de la Baltique!
Otton quitta encore, pour la troisième fois, l'Allemagne, son pays, avec un certain apparat. Il tint une grande assemblée à Worms, en juillet 966, pour tout disposer en vue d'une expédition, et alla faire à sa vieille mère Mathilde, à Nordhausen, des adieux où les chroniqueurs la montrent comme en adoration devant son fils, baisant la trace de ses pas. Revenu à Worms, en août, il y confie le pouvoir à son jeune fils Otton II, à son bâtard l'archevêque de Mayence, chancelier du royaume, Wilhelm, et, avec sa femme Adelhaïde, la conseillère de son âge mûr, il gagne,
par le Rhin, les hautes Alpes et arrive par le Septimer en Italie à la fin de l'année. Sa venue y produit son effet ordinaire; il peut mettre sans difficulté la main sur deux évoques et sur plusieurs comtes lombards qu'il envoie dans des forteresses en Allemagne. Les Romains, effrayés, laissent rentrer Jean XIII dans la ville où Otton arrive lui-même en novembre, en maître irrité, et ses soldats en barbares. Les consuls romains sont exilés en Allemagne, douze tribuns ou magistrats du peuple sont pendus, d'autres décapités, quelques-uns ont les yeux crevés. Le préfet de Rome, Petrus, est d'abord suspendu par les cheveux, la barbe rase, à la statue équestre de Marc-Aurèle qu'on appelait alors le cheval de Constantin, puis mis sur un âne, la tête tournée vers la queue pourvue de grelots, qu'il tenait en manière de guides à la main, entre deux outres rehaussées de plumes, et conduit ainsi par la ville à travers les risées de la populace (1). Le cadavre du comte Goltfredo et d'un autre, morts avant la venue d'Otton, sont déterrés et leurs membres dispersés hors la ville.
C'était, disaient les flatteurs d'Otton, avec Luitprand, l'application faite par le nouvel empereur des lois de Justinien, de Valentinien et de Théodose; et Jean XIII, créature de l'empereur, dans une bulle donnée à Ravennes» vantait Otton d'avoir ainsi rétabli Rome dans ses anciens honneurs (inpristinim honorem) . Le moine du mont Soracle ne répondait-il pas mieux néanmoins au sentiment italien en s'écriant à ce propos : « Malheur à toi, Rome opprimée et foulée aux pieds par tant de nations! Tu as été prise aussi par le roi saxon, ton peuple est tombé sous son
(1) Continuateur de Reginon, 966, 967. — Ann. Hildesh., 966. Vita Jokan, XIII : Decariones duudecini suspendit in patibulis.
glaive; il t'a pillée et incendiée, et ses soldats emportent ton or et ton argent dans leurs bourses (aurum et argentum tuiim in illorum marsupiis déportant). » Si la plainte est moins éloquente que celles qu'élevaient saint Jérôme au quatrième siècle et saint Grégoire le Grand au septième contre les Goths ou les Lombards, elle ne prouve pas du moins qu'Otlon le Grand fût bien supérieur à ses devanciers, Alaricet Alboin (1).
Là n'étaient pas tous les devoirs d'un empereur. Otton, en effet, célébra les fêtes de Noël à Rome et y tint un concile pour régler les affaires ecclésiastiques de l'Italie. Mais il parut bientôt préoccupé d'autres soins. 11 descendit clans le midi de la péninsule avec l'impératrice Adelhaïde, et se fit prêter hommage par Pandolphe Tête-de-Fer, tout puissant par lui-même à Capoue et par son frère à Bénévent, deux villes qui avaient passé de la suzeraineté de l'empire carolingien à celle de l'empire de Byzance ; et il investit, en récompense, ce Pandolphe, de to, Marche de Spolèle et de Camerino. L'ancienne ville impériale de Ravennesvoit ensuite l'empereur siéger avec le pape dans un grand synode de cinquante-six évoques allemands ou italiens. L'empereur y restitue à l'Eglise romaine, selon les termes des anciennes donations, la ville de Ravennes, l'exarchat et la Pentapole que les rois d'Italie avaient souvent détenues, et il obtient, en retour, ce qu'il désirait depuis longtemps l'érection en archevêché de la ville de Magdebourg, que sa bulle compare à Constantinople, pour en faire comme le centre des missions slaves, avec autorité sur Ilavelberg, Brandebourg, et pouvoir d'ériger des évêchés à Mersebourg et à
(1) Ambasa. de Luitprand, dans Muratori, t. II, pari, i, p. 480. — Gregorovius, Ilist. de Rome, III, pag. 391.