‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 31 sur 46 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

OTTOX LE GBIViJ. — ï.K ROTAV^lf! ET VC9IPIBS CUBlt.UAftlftUES. (»3«-©33.)

Hôle véritable d'Otton le Grand. — Ses historiens.

Le second )rince de la dynastie saxonne, Otton Ier, a eu, après Charlevnagne, la gloire rare d'être appelé le Grand. Malgré ce titre que son pays lui a donné et qui a été accepté, il n'occupe ordinairement qu'une assez petite place dans les histoires générales. C'est un peu la faute du siècle obscur, malheureux et presque rebutant entre tous, au milieu duquel il a vécu, le dixième! Mais, en revanche, les histoires allemandes lui accordent, avec raison, une très-grande importance et elles le représentent, le plus souvent, avec moins de justesse cependant, comme le continuateur, le successeur et même, surtout aujourd'hui, presque comme l'égal de notre Charlernagne. Il serait bien oiseux de comparer la grandeur de l'un et de l'autre de ces puissants personnages historiques. On ne saurait, sans injustice, ne pas tenir le plus grand compte de ce souverain germanique qui a fait du royaume allemand un empire, et rêvé pour l'Allemagne la domination de l'Europe. Mais, bien que nous voyions parfaitement l'intérêt que peuvent avoir les histo-

riens allemands à faire remonter le plus haut et à étendre le plus loin possible les origines de l'empire germanique, il nous semble cependant aussi contraire à la vérité historique de faire de ce premier empereur allemand le succes- S3ur du premier empereur franc, qu'il le serait de faire du premier roi véritable de l'Allemagne, Henri l'Oiseleur, père d'Olton le Grand, le successeur, l'héritier du fondateur de la royauté carolingienne, notre Pépin le Bref. Le titre de César, emprunté aux souverains de l'empire romain, ne saurait nous causer assez d'éblouissement pour nous faire tomber dans une semblable méprise.

L'époque des Oltons est justement celle de la séparation de ce que nous appelons aujourd'hui l'Allemagne et la France. C'est alors que, pour la première fois, les différents peuples de l'ancienne Germanie prennent le nom général qu'ils ont conservé, à travers plusieurs altérations (1), jusqu'aujourd'hui (Deutsch), et que le nom de France commence également à s'attacher à une partie de l'ancienne Gaule, pour s'étendre bientôt à tout le pays, tandis que le nom de Franconie ne restera qu'à une partie de l'Allemagne. Ces rois allemands, d'origine saxonne, remettent en honneur chez eux toutes les vieilles coutumes de la race germaine, aux dépens des lois faites ou amendées par les Francs déjà civilisés. Leur royauté elle-même, toute personnelle, est ramenée à n'être plus que le pouvoir de l'ancien chef germain élevé, il est vrai, au-dessus de la nation tout entière. On le reconnaît en Allemagne, on le proclame

(1) Nous avons plusieurs fois déjà parlé de ces différentes appellations que représentent les mots de Teutonique, Théotisqup ei Teulscli ou Deutsch. Voir au premier volume, et dans ce volume aux chapitres précédents.

même aujourd'hui avec joie. Eu vrais Saxons, ces souverains sont les ennemis des descendants des anciens Francs de l'Est, des Français qui se rnllnchenl aux anciens Carolingiens ou aux futurs Capétiens, et ils voudraient soumettre ceux-ci à leur tour à leur domination. Ils font chez eux jusqu'à six invasions sans y réussir. L'Allemagne s'est faite en échappant à l'empire franc, comme la France se fait alors en repoussant à son tour l'empire de l'Allemagne. Comment donc l'empire de l'Allemagne serait-il la continuation de l'empire franc etOtton le successeur de Charlemagnc? Otton le Grand a été couronné empereur par le pape à Rome et salué aussi Auguste et César. Voilà la cause de la méprise! Mais n'est-ce pas pour avoir défendu la chrétienté contre les infidèles, converti et fait entrer une contrée tout entière, l'Allemagne même, dans la société chrétienne, et pour avoir délivré Rome de la servitude des Lombards et des Byzantins, que Charlemagne a mérité, dans l'opinion du temps, que le pape Léon II[ lui mît la couronne su i la tête? L'empire n'était-il pas alors la garantie politique de l'unité morale, chrétienne, fondée par les papes, depuis suint Grégoire le Grand? Otton le Grand, au contraire, repousse, il est vrai, les Hongrois, mais il ne les dompte pas; il défend à peine contre les Slaves et les Danois les frontières que Charlemagne avait données à la Germanie et il n'esl l'auteur d'aucune grande conquête chrétienne. Le désir de régner dans des pays déjà chrétiens et civilisés comme la France, l'Italie, la convoitise de nouvelles et brillantes couronnes, voilà ce qui préoccupe surtout ce roi barbare! Au' lieu de consacrer surtout sa puissance et ses armes à la continuation de l'œuvre de Charlemagne contre les païens et les barbares, ne se retourne-t-il pas contre elle, quand il porte la guerre dans la France et dans l'Italie où il propage

les troubles? En prenant, par mariage, la couronne d'Italie, par violence, celle de l'empire à Rome, n'arrôle-t-il pas, aa delà des Alpes, la création d'une royauté et de l'unité nationale, sans profit pour le Saint-Siège à Rome ni pour l'Eglise universelle qu'il subordonne l'un et l'autre à sa puissance; et l'empire qu'il restaure, loin d'être le gage de la paix dans l'Eglise et la garantie de l'unité morale dans l'Europe, ne devient- il pas la racine de schismes multipliés que Rome avait à peine connus jusque-là et le germe de guerres, presque sans fin, contre des contrées chrétiennes, la France et surtout l'Italie?

Le règne d'Otton le Grand ne saurait donc être une suite de l'œuvre de Charlemagne, puisqu'il la contredit. Sortie violemment de l'empire franc, l'Allemagne, loin de la continuer, poursuit sa destruction dans les pays où il est né, quitte à en ramasser les débris. Autrement, les Alaric et les Genséric ne seraient-ils pas les successeurs des Trajan et des Théodose? Otton le Grand léunit et discipline, sous forme féodale, la vieille Germanie, moins pour porter plus loin à l'est et au nord la civilisation et le Christianisme, que pour reprendre, et, si l'on peut dire, régulariser l'invasion que Charlemagne avait arrêtée et repoussée loin des contrées de l'ouest et du sud. Il est, en effet, couronné empereur comme Charlemagne à Rome! Mais peut-on comparer ses succès incomplets contre la barbarie aux résultats obtenus parle souverain franc? L'ambition de restaurer le pouvoir impérial à leur profit semble donc, de la part des souverains Saxons, une imitation politique que n'autorisent point des succès antérieurs et que les résultats ne légitiment point; et, par là, ne peut-on être autorisé à avancer que, loin d'être une continuation naturelle ou une reprise heureuse de l'œuvre de Charlemagne en Europe, la restauration de l'em-

pire par Otton le Grand, malgré sa durée, qui a dépassé de beaucoup celle de l'empire franc, mais à travers combien de changements et de vicissitudes! n'a été qu'une sorte de plagiat de ce grand homme, inspiré par une ambition sans légitimité, poursuivi par des moyens sans grandeur et démasqué par l'inanité ou par la tristesse des résultats?

Qu'on réfléchisse maintenant à la complaisance des historiens contemporains, tous des partisans ou des familiers des Ottons, et ayant écrit à la fin du règne du premier ou sous les règnes de ses fils, c'est-à-dire quand l'intérêt de la politique allemande poussait à l'imitation carolingienne, et l'on ne s'étonnera pas que la bonne volonîé des modernes ait rapproché les règnes de ces deux grands hommes si différents cependant l'un de l'autre. Le premier historien d'Otton, celui môme qui lui donne le nom de Grand et qui nous raconte surtout les faits qui l'amènent à l'empire, est Luitprand, un transfuge italien, récompensé de sa trahison par l'évôché de Crémone. Son premier ouvrage, intitulé Antapodosis, n'est bien, en effet, que l'exercice de représailles passionnées et injustes contre les anciens maîtres italiens qu'il a abandonnés; son livre De rébus gestis Oùtoni magni imperatoris, écrit pendant que l'empire se refaisait et comme sous les yeux du maître, ressemble trop, malgré ses mérites, à l'acquittement d'une dette de reconnaissance; et son ambassade à Constantinople, où il allait demander inutilement une princesse grecque pour le fils d'Otton, est bien le monument du dépit, et des rancunes de sa vanité blessée. L'ouvrage de Witikiud, Res gestes Saxonicœ qui est la source la plus authentique et la plus précieuse pour le règne d'Otton, œuvre d'un moine saxon, d'une abbaye très-bien traitée par ce souverain, et dédiée à Malhilde, fille d'Otton le Grand, laisse trop de place dans

les deux premiers livres à la légende; et, dans le troisième, l'admiration des faits accomplis au loin, en Italie, et qu'on lui rapporte de vive voix, ne tient pas lieu de leur connaissance exacte et précise. Que dire du poëme de la célèbre nonne Roswitha, le Carmen de gestis Oddonis I. imper atorts, composé sur la demande d'Otton II et sur les renseignements fournis par l'archevêque de Cologne, Wilhelm, fils d'Otton le Grand, et de Gerberge sa nièce, si ce n'est qu'il est plus curieux que digne d'une foi sans réserve ! Enfin l'ouvrage de Dithmar, apparenté à la famille saxonne et impériale, fils d'un rebelle gracié et pourvu de l'évêclié de Mersebourg, par l'empereur Henri le Saint, rassemble tous les traits des auteurs qui l'ont précédé, achève le portrait quand la légende s'est faite, plus de quarante années après la mort d'Otton, en 1012; et c'est lui, dont l'exposition chaleureuse, souvent emphatique et parfois dédaigneuse de l'ordre et de la vérité des choses, a fait le plus pour la gloire d'Otton et fourni la plus ample matière au patriotisme allemand dans la postérité ! Ce n'est pas trop du contrôle de toutes les chroniques accessoires ou des annales du temps pour ramener toute cette œuvre complaisante à l'exacte vérité et, si non pour faire descendre la statue du piédestal qui lui convient, au moins pour chercher à lui restituer son vrai caractère et sa ressemblance (4).

(1) h'Antapodosis, dans Pertz. — M. G., III, 273-339, avec une dissertation de Fr. Liverani (Macerata, 1859.)— Le Liber de reb. gest. Otton. M. Imp. et la Relatio de legatione Constantinopolitana-, 340-363. — Witikind ou Widukind Res gestse Saxonicœ. Ibid. 416, 467. — Roswith. Carmen de gestis Oddonis. Ibid., 306-335. — Dithmar ouThietmarde Mersebg., ibid., 733,871. — Les annales et chroniques seront citées plus loin au cours du récit.

Avènement d'Otton I". — Première guerre de famille, contre se9 îrères- — Son caractère. — Politique de famille. — La royauté germanique.

On a fait un éloge au roi Henri Ier de n'avoir point partagé son royaume entre ses fils, comme l'exemple en avait été donné souvent avant lui, d'après même les habitudes germaines. A-t-on fait assez attention que la royauté qu'il avait fondée, la couronne dont il avait joui, n'était pas susceptible de partage (1)? D'abord elle était encore élective et ne dépendait pas uniquement de sa volonté. Ensuite elle avait été mise sur sa tête par le consentement et l'union des Saxons et des Franconiens; et les autres peuples allemands, par la voix de leurs ducs, avaient reconnu le fait, sans abdiquer leur indépendance antérieure. La royauté allemande n'avait donc été, à proprement parler, entre les mains d'Henri, qu'une souveraineté de titre, une sorte de présidence sur les ducs allemands , presque une théorie. Il y avait eu à peine soumission, encore moins conquête. Elle ne pouvait donc se transmettre comme un bien, un patrimoine de famille, ainsi que cela avait eu lien chez les Mérovingiens et les Carolingiens. Elle était moins encore un bien de la nation. Ce n'était qu'un titre que les grands

(1) Le dernier historien d'Otton le Grand, M. Vehse, tombe encore dans cette erreur. Kaiser Otto der Grosse, 3* édition, 18G7.

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avaient le droit de décerner ou de reconnaître à un autre prince. Rien n'était moins susceptible de partage. A son lit de mort, à Memleben, Henri ne partagea donc que ses biens particuliers et ses trésors à ses enfants. Mais il croyait avoir assez fait pendant sa vie pour pouvoir transmettre à sa famille l'honneur du titre et l'exercice du pouvoir dont il avait joui; et c'est cela seulement qu'il voulut faire en recommandant, à son lit de mort, aux grands qui étaient autour de lui, Otton, l'aîné de ses fils légitimes, déjà désigné au choix des princes dans une assemblée précédente, à Erfurlh.

Des fils laissés par Henri, l'aîné, Tankmar, né d'une union toute germaine que l'Eglise n'avait pas consacrée, ne pouvait prétendre au titre de roi, quoiqu'un bâtard, Arnulf, eût déjà porté la couronne allemande. Près de cinquante années s'étaient passées depuis cet événement. L'influence de l'Eglise avait grandi en Allemagne, et la reine Mathilde, femme de Henri, avait trop pris d'empire sur son mari et trop conquis d'affections dans l'Eglise pour le permettre. On aperçoit là cependant encore la vieille lutte des mœurs germaines contre la loi chrétienne. Mais il pouvait y avoir une compétition plus dangereuse entre les deux fils aînés de Mathilde, et pour un motif singulier, mais que les circonstances expliquent. Otton était né le premier, mais quand son père n'était encore que duc de Saxe. Henri, le second, croyait donc pouvoir revendiquer des droits supérieurs à ceux de son frère, parce qu'il était né quand son père était roi ; et il paraît avoir eu pour lui les prédilections et l'amour-propre de sa mère, peut-être même les préférences de l'Eglise portée à communiquer à la couronne quelque chose de particulièrement mystique pour l'avoir davantage à sa déyoliou. Mais le vieux roi, d'origiue

Tous II. U

258 FONDATION DE 1,'eMI'IHE GERMANIQUE.

saxonne et appuyé sur le senliment de son peuple qui n'entendait pas ces subtilités, triompha, dans cette occasion, des préférences de la reine Malhilde et de l'Eglise et assura, avant de mourir, l'appui des grands au premier-né de son sang, Otton Ier (1).

L'union des |deux peuples saxon et franconien avait été le fondement de la puissance d'Henri; elle conserva encore la couronne à son fils. Otton revient, en effet, de l'Elbe au Rhin, accompagné d'hommes puissants de ces deux pays, pour prendre la royauté sur le territoire franc comme son père. La solennité inusitée qu'il donne à cette cérémonie prouve les progrès que la royauté avait faits déjà sous Henri Ier, et annonce ceux qu'elle allait faire sous son fils Otton. Ce n'est pas à Francfort, c'est à Aix-la-Chapelle qu'Olton veut être couronné; et l'onction sacerdotale, la consécration de l'Eglise, que son père avait refusée, il veut l'avoir. C'est pour lui évidemment, et un moyen d'écarter les prétentions royales de son frère puîné, Henri, même celles du bâtard Tankmar, et une façon d'appuyer sa jeune royauté à l'Eglise dans toute l'Allemagne. On serait étonné de trouver ces visées dans un jeune homme de vingt-quatre ans, si l'on ne surprenait là, évidemment, les conseils de quelque homme puissant de l'Eglise, et peut-être aussi ceux de la femme que son père avait été lui choisir dans un des premiers pays où cette consécration ait été en usage, l' Anglo-Saxonne Edithe. sœur d'Edouard, roi d'Angleterre, et fille d'Alfred le Grand.

Ceux des historiens d'Otton Ier, qui ont écrit sa vie beaucoup plus tard, se sont plu encore à exagérer, dans un intérêt facile à comprendre, la gravité et la solennité de la cérémonie, mais dans des termes souvent plus pompeux

(i) Diliimar, I, p. 19G. — Wilikiud, I, p. OU.

que précis. Tous les grands de l'empire avaient été convoqués à Aix-la-Chapelle, dans la ville carolingienne. Y en eut-il beaucoup à se rendre à la convocation? Dithmar nous dit obscurément que, lorsque Otton arriva, tout le sénat, et il entend par là les grands, se rendit à sa rencontre. Toujours est-il que le lendemain, 8 août, ceux qui étaient dans la salle à colonnes de marbre, attenante à la chapelle de Sainte-Marie , proclamèrent Otton roi des Francs. Il avait, en effet, quitté le vêtement flottant des Saxons pour la tunique franque serrée au corps; et c'était là encore le titre officiel de la royauté. Il y avait eu longue discussion entre les trois évoques francs de Mayence, de Cologne et de Trêves, pour savoir lequel des trois présiderait à la cérémonie religieuse. Celui de Mayence, le successeur de saint Boniface, le primat de la Germanie, l'emporta. Il alla chercher Otton et présenta à toute l'assistance, dans la basilique impériale, « Otton, proposé par son père, choisi de Dieu et fait roi par les princes, » vaste formule qui contenait les droits de la famille à l'hérédité, ceux de l'Eglise à la confirmation et ceux des princes même à l'élection. Puis l'archevêque ceignit Otton de l'épée et du baudrier, en lui rappelant que c'était avec cette arme qu'il devait combattre tous les païens et les mauvais chrétiens; il couvrit ses épaules du manteau royal qui descendait jusqu'aux talons en l'exhortant à persévérer toujours dans le zèle de la foi; il lui mit le sceptre dans la main comme un instrument de miséricorde en faveur des chrétiens, des veuves et des orphelins; il l'oignit de la sainte huile et enfin lui posa la couronne royale enrichie de pierreries, signe de la royauté, sur la tôte (4).

(1) Dithmar, L. C. Omnis senaius obviant pèrrexit. — Witikind

Tel est au moins le cérémonial qui fut, plus tard, rigoureusement suivi, et qu'on a peut-être fait remonter jusqu'à celte époque pour le rendre plus vénérable. Il fut célébré dans la chapelle octogone, bâtie par Charlemagne et ornée de colonnes et d'arcades, telle qu'on peut encore la voir aujourd'hui; et Otton prit possession du trône sur la dalle même qui recouvrait les restes du grand empereur franc. Le duc de Lorraine, dans une contrée où il était fort puissant, beau-frère d'ailleurs d'Otton, présida aux préparatifs de la cérémonie, et Eberhard de Franconie, allié de la famille saxonne, pourvut aux frais et au service du banquet qui réunit les princes laïques et ecclésiastiques présents; Hermann, le nouveau duc de Souabe, nommé par Henri, remplit la coupe du nouveau roi, et peut-être Arnulf de Bavière surveilla-t-il le campement et les équipages? C'est au moins en vertu de ce cérémonial emprunté alors plus ou moins régulièrement à la cour carolingienne que les titres et dignités de chambellan, d'écuyer tranchant, d'échanson et de maréchal restèrent attachés, depuis, aux quatre plus grands princes de l'Allemagne.

La royauté, sous Henri Ier, n'avait été qu'une sorte de présidence sur les autres ducs, accordée au roi saxon. Otton Ier parut, dès les premiers jours, l'envisager autrement. Jeune, il avait l'orgueil du commandement et son peuple même ne l'y encourageait que trop. Car « les Saxons, nous dit Witikind, étaient si fiers de voir la couronne sur la tête d'un prince de leur race qu'ils prétendaient ne plus avoir de devoirs à remplir vis-à vis des hommes d'une autre na-

désigne les assistants à la cérémonie dans les termes suivants : Duces ac prœfectorum principes cum cetera principum militumque manu.

lîon allemande, comme s'ils tenaient tous leurs fiefs de la seule grâce de leur roi saxon. » Voilà, de l'aveu d'historiens saxons, l'origine de l'ambition du roi saxon et des Allemands du Nord. Ils voulaient s'affranchir de l'accomplissement des devoirs qu'ils pouvaient avoir envers les chefs des autres peuples et les dominer. Il n'y avait guère là, comme on le voit, de ces préoccupations d'unité nationale qui datent d'un autre temps. En ne voulant entendre qu'à sa volonté, le roi Olton pouvait cependant entrer en conflit avec les membres de sa famille, comme le peuple saxon risquait d'avoir à combattre les autres peuples allemands en n'écoulant que son orgueil. Le règne d'Otton fut inauguré, en effet, par une querelle de famille, une querelle de frères et par une guerre entre Allemands. Tel sera longtemps, en Allemagne, on le verra, le commencement de chaque règne.

Comme aux temps des Germains Arminn et Segeste, contemporains de l'empereur Auguste, l'étincelle de l'incendie fut couvée au foyer de la famille germaine. Le fils bâtard que le roi Henri avait laissé, Tankmar, brave, d'ailleurs, de sa personne, mais assez dissipé dans ses moeurs, croyait que le roi Otton l'avait frustré de sa plus brillante fortune. Et maintenant, maître de la royauté, cet heureux frère donnait à de simples chevaliers saxons, un Hermann Billung ou un Géro, les Marches de L'Elbe à défendre et il lui refusait à lui les plus simples marques d'honneur et de puissance données à des hommes obscurs! Le frère légitime, mais puîné d'Otton, Henri, préféré par sa mère, Mathilde, à cause de ses qualités brillantes et de sa beauté, se croyait également dépossédé de la couronne et ne cachait pas le mécontentement qu'il éprouvait de n'avoir pas part au moins aux générosités royales de son frère. Leur cause n'était

certainement pas la même; l'un représentait seulement de vieilles traditions germaines, l'autre cherchait à s'autoriser du droit mystique de l'Eglise. La cour était ainsi pleine de jalousies, de passions, d'intrigues que la douceur de l'Anglo-Saxonne, Edithe, femme d'Otlon, médiatrice de toutes ces discordes, avait peine à conjurer. Voilà dans quelles conditions commençait le règne du second prince de la famille saxonne. Les vieilles rivalités des peuples de l'Allemagne apportèrent d'autres aliments à l'incendie.

Les premiers actes d'Otton le montrent beaucoup moins préoccupé des intérêts de son royaume que de ceux de son autorité. Son avènement est salué par l'assassinat, en Bohême, d'un prince chrétien; le successeur païen de celui-ci pousse ses vengeances jusqu'en Allemagne, où il rase une ville et encourage ainsi d'autres incursions de la part des Slaves. Ollon laisse cela à ses margraves de l'Elbe, à Hermann Billung aux embouchures de ce fleuve, à Gero sur son cours moyen, et paraît tout entier à d'autres soins. Des querelles éclataient déjà entre les Saxons et les Franconiens, sur leurs frontières communes (1). Le duc de Bavière, Àrnulf le Mauvais, venait de mourir. Que deviendrait la Bavière? Otton cite à comparaître, à son tribunal, le duc de Franconie, Eberhard, qui avait châtié un Saxon pour refus de service féodal, et il le condamne, lui, à apporter, en personne, une amende de 100 livres d'argent, sur son destrier, et quelques autres seigneurs francs à la peine ignominieuse de charger un chien sur leur dos jusqu'à son château royal de Magdebourg. En même temps,

(1) Witikind, I, 34. Saxones imperio régis gloriosi facti dedignabontur servire nationibus.

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il somme les trois fils du Bavarois Arnulf le Mauvais de comparaître devant lui pour qu'il choisisse le duc de Bavière en connaissance de cause, bien que la tradition ancienne autorisât les Bavarois à faire ce choix eux-mêmes (1). C'était là une grande hardiesse. Après tout, Olton n'était vraiment roi qu'en Saxe et en Franconie, et dans ses diplômes il n'osait môme prendre que ce titre. Les souverains étrangers ne lui en reconnaissaient pas encore d'autre (2). Si l'union des Francs et des Saxons sur laquelle reposait la puissance de la nouvelle dynastie venait à se rompre, celle-ci pouvait tomber dans un grand péril. Otton eut le bonheur de voir le duc de Franconie, Eberhard, qui paraît avoir été un loyal caractère, se soumettre et dévorer ce premier affront.

Le duché de Bavière était certainement alors l'un des plus grands comme des plus anciens États de l'Allemagne. Delà crête des Alpes il s'étendait par-dessus le Danube jusqu'au Fichtelberg, aux sources du Mein, et du Lech à l'ouest jusqu'à l'Enns à Test. L'aîné des fils d'Arnulf le Mauvais était soutenu par les siens, dans le refus qu'il avait fait de se rendre à la sommation du roi Olton. Le consentement des siens lui paraissait suffisant; il prit la bannière ducale, cum concilio communi principum et voluntate. Depuis longtemps une vieille haine divisait les Saxons et les Bavarois, hommes du nord et du midi de l'Allemagne. Un frère

(1) Les écrivains bavarois soutiennent, non sans raison, cette prétention. — (2) Le Codex diplom. Quedlimbg. dit : Si quis generationis noslrx in Frauda et Saxonia regalem sedem possideat. Et Constantin Porphyrogenète, De Adm. imp., appelle Otton : Pîj£ Vpxyyixt rv)?- M.xi ÏÏxçixv.

d'Arnulf d'ailleurs, le margrave Berthold, oncle du rebelle, blâmait son entreprise et n'était point avec lui. Otton, sans regarder s'il laisse des ennemis derrière lui, entraîne ses Saxons, fiers, dévoués et avides des richesses de l'Allemagne du midi, 938; il franchit le Mein, le Danube, et bat le fils aîné d'Arnulf qui disparaît complètement. Persuadé cependant qu'il ne saurait détruire cette vieille autonomie ni méconnaître les droits d'une antique famille, il nomme duc de Bavière l'oncle du vaincu, le margrave Berthold, mais en obtenant de lui le droit de confirmation dans ses évêchés; et, pour le surveiller d'ailleurs, il fait un second fils d'Arnulf, qui portait son nom, comte palatin et il lui confie l'administration des droits et biens royaux en Bavière.

C'était commencer fièrement et habilement. Le sort de la Bavière menaçait maintenant tous les duchés allemands. Etait-ce donc un vrai maître de l'Allemagne qu'on allait avoir? Le duc de Franconie , Eberhard , ce frère du roi Conrad 1er, dont la sagesse avait favorisé l'avènement des Saxons aujourd'hui si fiers, et qui avait toujours joui dans son duché d'une véritable indépendance, sous Henri Ier, partageait surtout celle crainte; et la morgue des Saxons, que le roi Otton « poussait dans tous les honneurs et toutes les dignités » (1), changeait cette crainte en envie chez tous ses vassaux. D'elle-même, depuis l'impitoyable sentence rendue par le roi, la guerre renaissait avec ses excès sur les limites des Saxons et des Francs; les violences contre les personnes , le pillage réciproque étaient déchaînés

(1) Dithmar de Merseb., II, p. 13. Saxones in omnibus sunt eJ#vati.

comme aux anciens temps de l'anarchie. Eberhard commença à se lier, sous main, avec le frère bâtard d'Otton, Tankmar, en Saxe, et prépara une levée de boucliers, sur la rive gauche du Rhin, où le duc de Lorraine, Giselberl, bien que mari d'une sœur d'Otton, ne consentait pas non plus à voir s'élever une trop redoutable royauté. Les deux rives franques du fleuve se rapprochaient autant par des intérêts communs d'indépendance que par leur vieille haine contre les Saxons. Un orage sérieux se préparait.

Le roi, de retour en Saxe, convoque, au mois de mai 938, une assemblée des Francs et des Saxons, à Slela, sur la Ruhr, pour éprouver la fidélité de ses adversaires qui commencent à se découvrir. Eberhard se garde de s'y rendre. Le bouillant Tankmar éclate. Avec des Saxons dévoues el quelques Franconiens, il enlève, dans le château de Bellick, le jeune frère d'Otton, Henri, dont il connaissait le mécontentement, et le livre de force ou avec son secret assentiment, on ne sait, à Eberhard pour mettre entre les mains de celui-ci un gage ou un instrument; puis il prend sur laDiemella vieille forteresse d'Ehresbourg, célèbre par les anciennes guerres entre les Saxons et les Francs, au temps de Charlemagne, el il s'y fortifie avec les siens. La prise de celle forteresse exalta la fureur des Saxons contre les ennemis d'Otton, comme autrefois contre les Francs chrétiens. Olton, à leur tête, arrive en toute hâte et force les portes de la ville à coups de haches. Tankmar, poussé l'épée dans les reins , croyait trouver refuge dans l'église de Saint-Pierre que le pape Léon III avait consacrée à la place où s'était dressée l'idole d'Irmensùl. Singulière aventure de voir se réfugier là un représentant des mœurs anciennes! Ses ennemis, des chrétiens, comme possédés encore des fureurs d'Odin, qui ne respectaient guère

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le droit d'asile, enfoncent les portes de l'église et s'y précipitent.

Tankmar, épuisé, était sur les marches de l'autel, au milita de quelques amis, avec son bouclier et une chaîne d'or au col, marque de sa naissance. On l'injurie; un de ces furieux lui porte un coup qui fait couler le sang; le malheureux veut se défendre, pare encore quelques attaques en reculant jusque vers une fenêtre, par où du dehors un lâche Saxon l'atteint dans le dos et le tue. Il tombe et celui qui avait porté le premier coup lui arrache sa royale chaîne d'or. C'est encore au dixième siècle une scène des Niebelungen dans le cadre d'une église chrétienne. Les chroniqueurs ont cherché à en adoucir la crudité. Dithmar de Mersebourg, qui écrivait longtemps après, nous assure que le roi Otlon fit exécuter le meurtrier de son frère; mais Witikind de Corvey se contente de nous dire qu'il s'indigna contre la témérité de ses soldats et que, plaignant le malheureux sort de son frère, il montra sa clémence par quelques bonnes paroles à sa louange; ce qui ne l'empêcha d'ailleurs pas de faire pendre haut et court quelques Francs qui se trouvaient parmi les prisonniers (1). Mais la révolte était loin d'être étouffée dans le sang versé à Ehresbourg.

Les historiens de la famille des Ottons, qui écrivaient quand le jeune frère légitime d'Otton était rentré en grâce et monté en puissance, se sont efforcés de pallier la révolle de ce jeune homme, que Tankmar avait livré au duc fran-

(1) Witikind, II, 645. Rex super temeritatem militum indignalus est, miseratus fratris fortunam. Suique ingenii ostenclens clementiam pro laude ejus et industriel pauca locutus est.

conien Eberhard, en la présentant comme l'effet d'une sorte de contrainte morale. Selon Luitprand, très-favorable à Henri , et Sigebert de Gemblours très-postérieur, mais suivis par les plus récents historiens de l'Allemagne, le duc de Franconie, que le Saxon Witikiud nous représente lui-même comme un homme d'un esprit gai, d'une grande affabilité pour les petits, d'une grande générosité de cœur (1), mais dans lequel les modernes aiment à surprendre l'astuce franque, croit tout perdu par la mort de ïankmar. Il se précipite donc aux genoux du jeune Henri son prisonnier, proteste qu'il n'a pris les armes contre le roi Otton que pour lui assurer à lui, Henri, la couronne ; il lui dévoile tous les détails de la conspiration formée et l'y entraîne en lui persuadant de feindre la soumission afin de mieux tromper le roi. Il est certain que le jeune Henri consent à feindre. Sorti de captivité, il va en Saxe où sa mère le favorisait, persuade plus ou moins Otton de son innocence et, moitié soumis moitié rebelle, tâche de se faire des partisans, tandis que Eberhard achève ses préparatifs

Ce Franconien, frère de roi, Eberhard, qui avait fait roi le père d'Otton et qui en était assez mal récompensé par son fils, voulait-il réellement mettre la couronne sur la tête d'Henri? Travaillait-il pour lui-même? Les descendants des anciens Francs sur les bords du Rhin et dans la Franconie, exaspérés contre les Saxons, lui élaient dévoués. Le nouvel archevêque de Mayence, un Franconien aussi, Frédéric, lui assurait le concours de l'Eglise. L'habile Eberhard entraîne tous ceux qui étaient mal disposés contre les

(1) Witikînd, L. C. Me quidem jocundus, affabilis mediocribus, hrgm ïn dando.

2G8 FONDATION DE l/EMPIRE GERMANIQUE.

Saxons. Celui qui portait alors le litre de roi de France, un Carolingien, Louis d'Outre-mer, malheureux et médiocre contemporain d'Otton, menacé par ses vassaux, croyait, en faisant quelque chose, pouvoir relever son vain titre de roi. Le duc de Lorraine, le défenseur de la rive gauche du Rhin, Giselbcrt, filsde Renier-Renard, prêt à saisir, comme son père, toutes les occasions de puissance et d'indépendance, ne pouvait voir qu'avec crainte la puissance d'Otton, quoiqu'il eût épousé une de ses sœurs, Gerberge. Eherhard associe toutes ces craintes , ces jalousies , ces haines. C'était une sorte de coalition de tout l'ouest contre la nouvelle royauté allemande, un ressouvenir des anciennes luttes des Francs et des Saxons. Tous ces Francs du Rhin, qui avaient longtemps suivi les destinées de la vieille Gaule, semblaient redouter, pour leur indépendance, la puissance de celte nouvelle famille royale de Saxe ; et la royauté allemande, à ses origines, trouve l'occasion de ses premières victoires et de son premier affermissement dans une guerre dont les bords du Rhin furent le premier théâtre et dont un roi carolingien français et la France même payèrent en partie les frais.

Le caractère national que prit la lutte, en grandissant, fut sans doute à l'avantage d'Otton. Henri, son jeune frère, rassemblant en Saxe un certain nombre de ses vassaux dans un banquet à Saalfeld, sur les confins de la Franconie, croyait les entraîner par des présents. Ceux-ci promirent de garder ses châteaux, et lui conseillèrent, mais sans vouloir le suivre, de se rendre sur le Rhin auprès de ses alliés. Otton 1er comprit que sa fidèle Saxe ne serait pas contre lui, et, entraînant les siens, il arriva sur le Rhin, presque en même temps que son frère. Il avait déjà fait passer l'avanlgarde de son armée sur l'autre rive, au-dessous de Colo

gne, en face de Xanten, lorsque ses ennemis, Eoernard, Giselbert, Henri son frère, arrivèrent; il crut un instant une partie de son armée perdue. Les écrits très-peu précis des chroniqueurs paraissent indiquer que le roi entra en négociations avec ses ennemis, surtout avec son frère à qui il envoya un aiïidé pour traîner en longueur. Ses chevaliers aventurés, malgré leur petit nombre, se fortifiaient de l'autre côté du fleuve, à l'abri d'un marais, pour recevoir vaillamment leurs ennemis; et Otton leur faisait passer par eau des secours en amont et en aval du fleuve. L'envoyé d'Otton à son frère Henri revint. Celui-ci souhaitait à son frère un heureux règne et annonçait son arrivée, mais ne bougeait pas. Etait-ce bonne foi ou dissimulation? Déjà les lances des hommes brillaient aux prises de l'autre côté du fleuve; on commençait le combat. L'historien Luitprand, qui aime à entourer Otton d'une auréole religieuse, nous le représente, pendant le combat, priant pour les siens, agenouillé devant la sainte lance « en souvenir des Amalécites que Moïse avait terrassés par sa prière (1). » Mais, pendant ce temps, de rusés Saxons qui savaient le franc, passent le Rhin, trompent leurs ennemis, arrivent sur leurs derrières par un détour, les surprennent et jettent le trouble dans leurs rangs. Le jeune Henri est blessé en se défendant ; les Francs et les Lorrains s'enfuient en déroute. La dissimulation saxonne , déjà signalée par les contemporains de Charlemagne chez les descendants des anciens Chérusques , l'emporte sur l'imprudence franque (2).

(1) Luitprand, L. C, IV, il. — (2) Witikind, L. C, II, 647. Ces récits, fort légendaires, datent de vingt années après la bataille.

Cette première défaite, qui rend le roi maître du Rhin, fait déjà tomber les forteresses de la Saxe entre les mains d'Otton. Le jeune Henri accourt pour les retenir dans sa fidélité, mais il ne peut même conserver Mersebourg, d'où il s'échappe pour venir rejoindre encore les révoltés. Chemin faisant, il feint encore de se soumettre, et Otton feint de croire à sa soumission. Les deux Saxons, les deux frères, jouaient au plus fin. Mais Otton porte tous ses efforts sur le Rhin, où étaient ses vrais ennemis. Il savait bien que, dans la défaite des Lorrains et des Francs, était la royauté qu'il cherchait. Après avoir porté le fer et le feu sur toute la rive gauche du Rhin, il arrive sur la Meuse et y assiège Giselbert, dans le château haut perché de Chèvremont, près de Liège. Cette pointe hardie ravive aussi les craintes de la population française. Le malheureux Carolingien Louis IV rassemble quelques Français, passe la Meuse et, pour rendre à l'Allemand guerre pour guerre, apparaît en Alsace. Le conflit d'où devaient sortir la royauté et le royaume allemands allai! finir sur les bords de ce fleuve où tous les graves événements européens se décident. Otton quitte le siège de Chèvremont; il remonte la Meuse, force Louis IV à se retirer, arrive sur le Rhin et assiège Brisach , bâtie autrefois par les Romains et encore alors sur le fleuve, pour se rendre ici aussi maître du passage. Mais il apprend que le Franconien Eberhard et le duc de Lorraine, Giselbert, l'archevêque de Mayence, Frédéric, se rassemblent en Franconie pour envahir fa Saxe. Il faut user de ruse. C'était le fort d'Otton. Il quitte le siège de Brisach et redescend au nord.

Auprès tout, ces petites guerres de surprises et de pillage, entremêlées de négociations et de trahisons , rappelaient moins Charlemagne qu'elles n'annonçaient la féodalité.

Les partisans d'Otton commençaient à lui marchander leurs services. Mais il débauchait les partisans de ses adversaires, et il était souvent le plus heureux dans cette lutte. Un de ses vassaux ne veut plus continuer la guerre, si on ne lui donne une abbaye : « Il est écrit, lui répond Otton, qu'on ne prodigue pas aux chiens les viandes sacrées. » Mais, pour retenir les Franconiens, il décide le duc de Souabe, Hermann, jusque-là neutre, à entrer en Pranconie; et, pour annihiler le Lorrain Giselbert, il gagne un de ses plus puissants vassaux, Immo, un homme rusé qui savait plus d'un tour. Un jour, assiégé, pour ravitailler son château, celui-ci avait fait exposer, toutes portes ouvertes, une truie au passage d'un troupeau de porcs , qui s'empressa de se précipiter à la suite dans la forteresse ; un autre jour, il versait des ruches d'abeilles sur les assiégeants pour les affoler. « Avec lui, disait Giselbert, j'ai tenu tous les Lorrains; et lui, avec tous les Lorrains, je ne puis le prendre. » Otton finit par gagner également, contre Eberhard, deux de ses neveux, les comtes franconiens Udo et Conrad. Il conjura ainsi l'invasion de la Saxe et fut en mesure de lutter avec avantage.

Celte guerre de trahison et de surprise, sans grandeur, finit comme elle avait commencé. Eberhard et Giselbert, revenant d'expédition ou de pillage, étaient sur la rive droite du Rhin, en face d'Andernach, au-dessus de Coblcntz; leurs hommes étaient sur l'autre rive. Ils jouaient aux échecs sans défiance, avec quelques gardes, quand le duc de Souabe, Udo et Conrad, qui passaient par là, ayant appris par un prêtre mendiant, dit Luitprand, où ils étaient, les assaillent. Eberhard tombe couvert de blessures, après une vie dont le commencement a été trop loué et dont la fin a été trop blâmée par les historiens. Giselbert prend la

fuite; il se jette, avec quelques autres pour rejoindre les siens, dans un canot qui sombre au milieu du fleuve el sa lourde armure l'entraîne au fond de l'eau. Le complaisant Luitprand a soin d'ajouter que le roi Otton sortait pour aller à la messe, quand il apprit cette nouvelle et qu'il se jeta à genoux pour remercier la Providence.

La mort des deux ducs termina la guerre, au moins en Allemagne ; et les évêques rebelles, celui de Mayence et celui de Strasbourg, n'eurent plus qu'à implorer, pour rentrer en grâce, l'intercession des évêques restés fidèles . Us en furent quittes pour une pénitence de quelques mois (1). Deux comtes voulaient encore résister en Lorraine. Le rusé Lorrain Immo, feignant de ne point se croire assez récompensé de ses trahisons précédentes, leur envoie dire « qu'à trois on peut ce qu'on ne peut à deux ; » il obtient ainsi d'eux un rendez-vous, les y fait surprendre et les livre à Otton (2). Henri essaye de se réfugier à Metz, où la veuve de Giselberl, Gerberge, le reçoit assez mal, et il revient à son tour faire sa soumission pour la troisième fois et avec autant de sincérité que les deux autres à son frère.

Cette victoire du roi saxon, remportée principalement sur les hommes de la Franconie et de la Lorraine, sur les descendants des anciens Francs, fut un coup décisif porté à cet élément en Allemagne et dans le nouveau royaume. Otton récompensa le duc de Bavière de sa neutralité, en agrandissant son duché du haut Mein jusqu'au Spesshard (partie du haut Palatinat), et donna une partie des biens féodaux d'Eberhard à Hermann, duc de Souabe. Il n'y eut

(1) Luitprand, IV, 16. — Dithmar , II, 39. — Witikind, II, 64. — Le continuateur de Regino, ann.939. — (2) Frodoard, ann. 93?. 939. — Iticher, livre II, ch. xxv à xxx.

plus de duc en Franconie; Otton en exerça l'autorité. Le comte Conrad, neveu d'Eberhard, fut récompensé de ses services par des fiefs, à Worms, à Spire, sur le Mein et le Necker, et devint le plus puissant personnage de ce pays dont l'importance se trouva néanmoins fort diminuée par cette défaite.

Il était plus difficile de fixer le sort de la Lorraine liée par d'anciennes attaches à la Franconie; et le roi Otton entrait par là en conflit avec la France détachée de l'Allemagne. Ce fut la cause de la première invasion, motivée dans une certaine mesure, que le roi saxon fit en France. Heureusement pour lui, les derniers Carolingiens et les ancêtres des Capétiens se disputaient la couronne dans ce pays plus morcelé encore par la féodalité. Il en profita, comme on profite toujours des divisions politiques de ses voisins. Le Carolingien Louis d'Outre-mer, auquel ses vassaux ne laissaient plus guère que la ville de Laon, essayait de se relever en épousant la veuve du duc de Lorraine, noyé dans le Rhin, Gerberge, sœur d'Otton. Il aurait du moins ainsi peut-être un domaine, le vieux pays carolingien ! Mais le duc de France, Hugues le Grand, père de Hugues Capet, avait aussi épousé une sœur d'Otton, Hedwige, et du gré du roi de Germanie qui établissait partout les siens. Naturellement il ne tenait pas à voir son beau-frère et son roi s'agrandir sur le Rhin. Otton, de son côté, n'avait d'autre intérêt que d'affaiblir ses deux beaux-frères, pour rester maître du territoire de la rive gauche; car, du jour où naissait le royaume allemand, il paraissait déjà ne vouloir croître qu'aux dépens de la France et chercher à grandir par sa faiblesse. C'est ce qui explique encore la duplicité politique d'Otton en cette circonstance. Il donna, en effet, assez hypocritement, à son frère Henri, le duché

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