‹ Histoire d'Allemagne (volume 2)Chapitre 34 sur 46 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

EiES OTTOAIDES,

Une prompte décadence.

On a souvent remarqué le rapide épuisement des races el des dynasties barbares inopinément arrivées au grand jour de la puissance et de l'histoire. La décadence de la famille d'Otton le Grand a été plus prompte, en Allemagne, que celle des Mérovingiens et des Carolingiens en France. L'alliance des Saxonsavecl'IlalienneAdelhaïde et la Grecque Thèoplianieet la présence de celle-ci à la cour d'Allemagne ne sauraient expliquer suffisamment ce phénomène, comme on a essayé souvent de le faire. Sans doute, ces deux femmes n'étaient point faites pour la direction du gouvernement allemand lorsqu'il tomba, après la mort d'Otton le Grand, d'abord entre les mains d'un jeune homme, ensuite entre celles d'un enfant, quoiqu'elles y aient parfois déployé l'intelligence qu'elles tenaient de leur éducation. Femmes et dévotes, elles portèrent Otton II et Otton III à augmenter tous les jours davantage , par des dons et des faveurs, la puissance et la richesse de l'Eglise, et à favoriser .sa corruption. Nourries toutes deux dans les souvenirs de la grandeur romaine ou du faste byzantin , elles entretinrent à la cour barbare ces chimériques projets qui portèrent l'action de l'Allemagne vers le midi et détournèrent les fils d'Otton I-r, qui moururent tous deux jeunes, de leurs devoirs et de leurs

intérêts les plus proches. Mais, en cela, elles ne firent que suivre la pente qu'Otton le Grand avait donnée à la politique intérieure et extérieure de l'Allemagne. Les germes de la décadence ottonienne, il faut les chercher dans le règne même d'Ottoa le Grand; les fantastiques desseins d'Otton III, l'enfant du miracle, sont contenus dans l'œuvre du premier Otlon. Le petit-neveu même du fondateur de l'empire, Henri II, souslrait à l'influence étrangère, n'échappe point à la force du courant qui l'entraîne; et, après s'être épuisé des deux côtés des Alpes à soutenir une œuvre mal conçue, mal faite, contradictoire aux destinées de l'Allemagne et sans proportion avec ses forces, le dernier des Ottons n'eut que la gloire de clore la première grande dynastie des empereurs allemands en attachant à sa personne le nom de Saint.

Otton II (973-983).

Gouvernement des impératrices et des évoques. — Compétition d'Henri le Querelleur. — Invasion inutile en France contre Lothaire et Hugues Capet — Ebranlement de la frontière (U l'Elbe. — Expédition d'Italie. — Défaite de Basientello.

L'éclat et la fragilité de l'œuvre d'Otton le Grand se montra dès le lendemain de sa mort. Son successeur, Otton II, un jeune homme de dix-huit ans, empereur et doublement roi, couronné roi à Aix-la-Chapelle, à Pavie, et empereur à

Rome, dès sa plus tendre jeunesse, époux d'une princesse grecque, nourri de grandeurs, avait reçu une éducation tout ecclésiastique et brillante pour ce temps. Sa grand'mère Mathilde, sa mère Adlielaïde l'avaient commencée. L'Eglise, dans ses plus savants représentants, les deux frères d'Otton Ier, le célèbre français Gerbert, rencontré en Italie par celui-ci, plus tard pape, et l'archi-chancclier impérial, Willigis, bientôt archevêque de Mayence, l'avaient continuée. Olton IL avait eu pour condisciple sa sœur, nommée M.tthilde, la célèbre abbesse de Quedlimbourg. Sa femme, la Grecque Théophanie acheva de l'instruire Tout cela était de nature à tourner l'imagination du nouveau prince à l'éclat, à la magnificence, son esprit à la docilité envers l'Eglise , son caractère à la fierté et au despotisme; et, pour porter le lourd fardeau de l'héritage d'Otton le Grand, Otton II n'avait que ses dix-huit ans, peu d'expérience, de la bravoure, les conseils des femmes et des prêtres qui l'entouraient. Car, malheureusements les vieux compagnons des guerres d'Otton Ier et ses sage, conseillers étaient morts avant lui.

Les deux impératrices avaient contre elles leur origine étrangère et leur vanité. Parmi les ecclésiastiques, le chancelier Willigis, archevêque de Mayence, et Pellegrim, évêque de Passau, n'avaient ni assez d'autorité ni assez d'indépendance d'esprit pour ramener ces imaginations dans des voies raisonnables. Willigis était le fils d'un charron que sa science et son mérite avaient élevé à la première dignité ecclésiastique de l'Allemagne ; sa fortune ne l'aveuglait pas ; il avait fait graver sur ses armes ces mots : Willigis, Willigis, de la roue tu es fils ! Mais cet homme , d'obscure origine, sage, mais modeste, avait plus d'admiration pour *on jeune maître que d'influence sur lui. Pellegrim, l'apôtre

obscur et légendaire des Hongrois, élait presqu'exclusivement dévoué à leur conversion , comme Adalbert, l'archevêque de Magdebourg, à celle des Slaves; leur œuvre faisait comme partie de la défense nationale, mais elle les désintéressait des affaires intérieures.

Otton II commença son règne en acquittant toutes les dettes de son père aux églises ; et il en contracta lui-même de nouvelles. On suit ses premiers voyages à travers l'Allemagne, à la trace des donations et privilèges qu'il accorde aux évêchés et aux abbayes. Il répète que son devoir est d'élever et d'enrichir l'Eglise; s'il a à sévir contre des vassaux rebelles, c'est à l'Eglise qu'il réserve leurs dépouilles, car « il est juste, dit-il, de lui donner les biens des impies qui se révoltent contre le roi et contre Dieu. » Mais on remarque cependant avec quelque peine le faste tout étranger, malhabile, et le luxe gauche déjà étalé par la jeune cour, à travers les châteaux et les églises.

Otton avait directement dans sa main le gouvernement de la Franconie, même de la Lorraine. Il les surveillait par les archevêchés de Mayence, de Cologne et de Trêves. La Saxe, grâce à Bernhard, fils d'Hermann Billung, lui restait fidèle. Mais, en Bavière, Otton II avait son cousin Henri, deuxième duc de ce nom, fils de ce frère d'Otton qui avait donné à celui-ci tant de soucis, et non moins remuant et ambitieux , puisque l'histoire lui a donné le nom de Querelleur. Elevé avec soin par sa mère Judith, fille des anciens ducs, ce jeune homme avait de l'influence même en Souabe, par sa sœur Hedwige, jeune épouse du vieux rfnc souabe Burkhard II, et même jusque dans le royaume de Conrad, roi de Bourgogne, dont il avait épousé la fille. Agé de quatre années de plus que le nouveau roi , ce cousin puissant et dangereux avait presque toute l'Allemagne

du Midi sous sa main, comme Otton II avait toute celle du Nord ; il tenait même l'entrée de l'Italie. 11 pouvait y avoir là un danger à l'intérieur dès qu'apparaîtraient au dehors les hostilités que la mort du puissant Otton ne pouvait manquer de faire éclater.

L'Allemagne n'eut pas longtemps, en effet, à attendre. Sur la frontière païenne du Nord et de l'Est, Harold, roi des Danois, aidé par le Norwégien larl Iakon, venu avec ses navires montés par des guerriers, traverse le fossé palissade creusé par les Saxons, en regard de la muraille danoise. Les populations slaves, de leur côté, soutenues par les ducs de Bohême et de Pologne, commencent à attaquer, sur la frontière de l'Est, les cinq margraves qui avaient succédé à Géro, et qui n'avaient plus pour eux l'unité de la défense. Sur la frontière occidentale et chrétienne, au Rhin, deux petits neveux de l'ancien duc Giselbert et les fils de Renier de Hainaut, réfugiés à la cour du roi de France Lothaire qui les favorisait, réclament, le fer, le feu à la main, les biens de leur père. Enfin, au delà des Alpes, les factio s s'agitent pour rendre l'indépendance au royaume: et, à Rome, pour faire juger aux Allemands des haines qu'ils avaient laissées après eux, on assassine le pape qu'ils avaient nommé, Benoît VI, et on met à sa place un Romain, Boniface VII. Voilà tous les ennemis que le grand Otton avait mis sur les bras de l'Allemagne.

Otton II le Rouge, comme on l'appelait souvent à cause de son visage sanguin, empourpré, débuta par un coup de politique hardi, peut-être imprudent. Le duc de Souabe, levieuxBurkhardll, épouxd'Hedwige, sœur de Henri, duc de Bavière, mourait justement la première année de son règne. Le jeune empereur saisit cette occasion pour disposer de ce duché que H edwige voulait transporter, avec sa main,

CHAP. XIV. — LKS OTTOMDES. 391

a un second époux. Il s'était fait déjà un ami, jeune comme lui, de même nom que lui, et qui répondait à son amitié, du fils du malheureux Ludolf, fils aîné d'Otton le Grand. Ce fut à lui qu'il donna ce duché, en réparant les malheurs que son père avait infligés à ce jeune homme. 11 était suide trouver en lui un ennemi décidé du duc de Bavière, Henri II, fils de celui qui avait été autrefois si acharné à la ruine de Ludolf. Henri II de Bavière ne cachait pas son mécontenlement. Otton II, fidèle aux leçons de son père, le retint quelque temps prisonnier, par surprise, afin d'empêcher un éclat et de pouvoir désunir le Midi. C'était son principal souci.

Contre Harold le Danois, l'empereur se contenta donc de gagner ce roi, de luer larl Iakon, de reprendre la ligne des fossés allemands et d'y établir de nouvelles forteresses : il laissa aussi aux deux plus puissants margraves de l'Elbe, ThéodoricetThietmar, la surveillance des Slaves. Ce qui se passait sur la frontière du Rhin était pour lui plus grave. Le roi Lothaire soutenait les revendications des fils de Renier au Long-Col, pour rattacher la Lorraine à son royaume, et il paraissait môme d'accord avec Hugues Capet, successeur de Hugues le Grand au duché de France. Otton II négocie cependant encore de ce côté, après une première expédition peu heureuse jusqu'à la Meuse. Il fait droit aux réclamations des fils de Renier au Long-Col et leur rend leurs possessions dans le Hainaut. Mais, pour rompre en visière au Carolingien Lothaire, en France, il sépare de lui son frère, un ambitieux vulgaire du nom de Charles, en lui donnant le duché de Basse-Lorraine, à la condition de l'hommage.

Le nouvel empereur avait à conjurer avant tout les dangers que son cousin, le fils du duc Henri de Bavière,

Henri II, faisait courir à sa royauté même. Appuyé par sa mère Judith, par l'évêque de Freisingen, celui-ci, à peine échappé de prison, reprenait, en effet, son rôle de querelleur et formait une conspiration qui n'allait à rien moins qu'à détrôner Otton II pour prendre sa place. Non- seulement des évêques bavarois, mais les margraves de Carinlhie et de l'Osterland (Autriche), parlagaient ses projets; et les deux ducs slaves de Bohême et de Pologne, Boleslas ÏI et Micislas, lui promettaient leur appui. Déjà l'évêque de Freisingen, Abraham, avait mis sur la tête de Henri la couronne nationale de saint Emmeran. Otton II déploya toute son énergie dans cette querelle de famille, qui était en même temps une querelle de peuple à peuple. On était aux prises déjà sur les frontières de la Souabe et de la Bavière.

L'empereur, avec une armée de Franconiens et de Saxons, toujours unis contre le Sud, se dirige droit sur le foyer de la révolte, contre Ratisbonne, et il n'y est pas moins heureux que n'avait été son père. Ratisbonne ouvre ses portes ; le Querelleur s'enfuit en Bohême, est déclaré déchu de son duché et quelques-uns de ses adhérents, entr'autres le margrave de Carinthie, sont condamnés à mort. Sa mère, Judith, prend le voile et entre dans un couvent. Le fils de Ludolf, Otto, déjà duc de Souabe, reçoit encore de son ami le duché de Bavière, mais amoindri. Le Nordgau, entre le Spesshard, la forêt de Thuringe et celle de Bohême, est conféré, comme une Marche à défendre, à un certain Berthold de Bamberg, descendant des anciens comtes franconiens des guerres de Louis l'Enfant, et la Marche de l'Est ou Osterland, à son frère Luitpold, ces deux pays dans une grande indépendance du duché de Bavière. La Tarinthie elle-même, avec la Marche de Vérone, est remise,

dans les mômes conditions d'indépendance, à un Henri le jeune, neveu d'Arnulf, descendant des anciens ducs nationaux bavarois dépossédés précédemment par les Oltons. Otton II démembrait l'antique Bavière au profit de l'autorité royale et de ses partisans. C'était moins dans ses parents que dans ses amis qu'Otton II cherchait des partisans, et il avait soin de les choisir parmi ceux qui avaient des affinités traditionnelles dans les pays qu'il leur donnait à gouverner. Il y avait là aussi une certaine habileté, mais ce moyen n'était pas non plus sans périls.

Il ne restait plus à Otton II qu'à poursuivre son cousin clans la Bohême dont le duc, dit la chronique, préférait la dureté du fer à l'éclat de l'or. L'empereur, avec son ami Otto, duc de Souabe et de Bavière, traverse la forêt de Bohême. Mais il est battu par les Bohémiens à Pilsen et obligé de reculer. Il n'en fallait pas davantage pour redonner espoir à la révolte comprimée. Le nouveau duc de Carinthie, Henri, qui n'oubliait pas que ses pères avaient possédé aussi la Bavière, se met en tête cette fois de la reprendre tout entière. Il a pour lui encore la Bavière toujours résistante à l'influence du Nord, et l'évêque d'Augsbourg aussi de l'ancienne famille. Les deux villes d'Augsbourg et de Passau se déclarèrent en sa faveur. L'empereur Otton II et Otto, fils de Ludolf, se jettent aussitôt sur Passau, s'en emparent et la livrent aux flammes. Cet exemple suffit. 01 ton transfère le duché de Carinthie à un sien cousin, fils de Conrad le Rouge, ancien duc de Franconie et complice de la révolte du fils d'Otton le Grand, Ludolf. Les deux fils de rebelles se relevaient en même temps. Henri le Querelleur, privé de partisans, se réfugie d'abord à Gnesne, près du duc de Pologne, mais il est bientôt obligé de se livrer et condamné à être interné à Utrecht, où il resta jus-

394 FONDATION DE l/ EMPIRE GEHMAN1QUE.

qu'à la mort d'OltonlI, sous la garde de l'évoque; et le roi de Bohême, Boleslas, consent à se rendre aux fêtes de Pâques de Quedlimbourg pour faire honneur au \ainqueur. Tout était fini, non sans déchirements, dans la famille. Car l'impératrice-veuve, méconlenle des malheurs de son petit-fils Henri II, et du retour de foi tune du fils de Ludolf, se retire à l'écart, à la cour du roi de Bourgogne, Conrad, son frère. Mais ces quatre années de lutte avaient suffi pour consolider le trône d'Olton IL II crut pouvoir commencer, à l'exemple aussi de son père, ces expéditions au dehors, plus fameuses qu'utiles, dont le règne de tous les empereurs devait reproduire trop souvent la monotone et désolante répétition. Il commandait alors à la bonne nonnesse de Gandersheim, Roswitha, son poëme sur les grandes action? de son père; et il espérait bien, sans doute, fournir avec les siennes une ample matière aux imitateurs de l'enthou siaste poëte cloîtré.

C'était un médiocre expédient auquel Ollon II avait eu recours pour garder, sous sa suzeraineté, la rive gauche du Rhin, convoitée par Lolhaire de France, que d'en donner une partie au frère de celui-ci, Charles. On en était mécontent en France où l'on reprochait à ce Charles d'avoir prêté hommage à un roi germain, et en Allemagne où l'on blâmait Olton II d'avoir donné ce pays à un Carolingien de France. Otton le sentait; et c'est pourquoi il était à Aix-la-Chapelle, en juin 978, avec sa cour. Celleci avait déjà changé à cette époque. L'impératrice Adelhaïde se tenait à l'écart; la Grecque Théophanie était toute-puissante. On y déployait une grande pompe qui avait la prétention de rappeler les cérémonies byzantines, souvent gâtées par des excentricités grossières.

Mais le roi de France Lothaire se rappelait que son père, Louis d'Outre-Mer, avait pendant un temps possédé la Lorraine (1), et il croyait le moment venu de la reprendre sur ce Germain qui venait insolemment tenir cour plénière à Aix-la-Chapelle. Il voulut profiter du moment où il venait de s'entendre avec le duc de France, Hugues Capct, et avec sa famille. Il convoque celui ci, son frère, le duc de Bourgogne et d'autres encore pour tenter celte entreprise, et il leur expose ses droits et ses désirs. On délibéra à peine; on jura d'aider le roi à attaquer Aix-la-Chapelle même. Lothaire le Carolingien part donc pour celte conquête en secret, avec une armée nombreuse, mais dont les rangs étaient si serrés qu'elle ressemblait de loin à une forêt mouvante. Lorsque l'approche de cette armée est signalée, Ollon, qui ne pouvait y croire, va la reconnaître lui-même et revient avec désespoir. Effrayé, il précipite si vivement son départ avec sa femme Théophanie, alors enceinte, qu'il laisse tous les ornements impériaux dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Si Lothaire s'était hâté, il eût peut-être tout pris. Maître d'Aix-la-Chapelle, il fit main-basse au moins sur les joyaux impériaux, occupa le palais et tourna Yictorieusement du côté de l'est l'aigle de bronze que Charlemagne avait placée au sommet de son palais et dont les Allemands avaient déjà, contrairement à la pensée du maître, tourné les ailes déployées vers l'Occident ou la Gaule. Cela criait vengeance, et, quclqu'éloignés et insignifiants

(1) Richer, t. III, c. 67 et 68. — Quand Richer rappelle que la rive gauche avait un temps appartenu à Lothaire, M. Pertz, dans l'édition qu'il en a donnée, se contente de dire : ici Richer plaisante (Rickerus nugatur). Voilà ce qui s'appelle une réfutation. Richer, L C. : Sine deliberandi consultatione sententiam aMo//u/if.— Baldérir chron. dans les Historiens de France, t. VIII, p. 283.

que puissent nous paraître, à distance, ces événements, on voit bien qu'il s'agissait là d'une cause qui commençait à devenir nationale entre les deux pays récemment séparés, la France et l'Allemagne. Olton, de retour chez lui, annonça qu'il ferait invasion en France au 1er octobre de la même année, et il rassembla une armée en pleine Saxe, en Westphalie, à Dorlmund. Là, au milieu des Saxons, ces vieux ennemis des Francs, il représenta comme une honle pour eux (ignominiam) sa fuite devant Lolbaire. Cette injure, il fallait la venger, non-seulement par la guerre, mais parla mort (non sohim bello sed morte); et le 1er octobre, en effet, il était en France à la tête de trente mille Saxons surtout, et commençait par ravager ou dépeupler (partim combussit, partim depopulatus est) la Champagne, avec les diocèses de Reims, de Laon et de Soissons. La ville de Reims avait alors pour archevêque Adalbéron , que l'influence d'Otton le Grand y avait fait élire, et dans son célèbre monastère, l'écolâtre Gerbert, aussi favori de ce prince. Elle servait déjà comme de foyer aux lettres et aux sciences renaissantes. Olton II ménagea celte ville, y rendit du moins à saint Rémi des honneurs qui lui étaient peut-être dictés par l'intérêt. Mais, en entrant dans nie-de- France, il brûla le vieux palais de Compiègne; ses soldats saccagèrent le monastère de Sainte-Bathilde, à Chelles, et dès lors, il ne commit plus partout que des ravages.

Le roi Lolhaire et le duc de France, Hugues, s'étaient réfugiés à Paris, déjà vraie citadelle du petit royaume. Otton II voulut les y relancer. Mais les hommes d'armes et les habitants tinrent bon et donnèrent aux vassaux du duc de France le temps d'arriver. En attendant, il y eut des combals singuliers devant les portes entre Germains et Français, comme entre barbares. Une sorte de géant teu-

ton défia, à plusieurs reprises, corps à corps, les défenseurs de Paris et en transperça ou en pourfendit plusieurs, jusqu'à ce qu'un citadin nommé Yves par Richer, de petite taille, mais agile et nerveux, acceptât le défi et, à son tour, terrassât ce géant et lui coupât la tête, ce qui le fit naturellement comparer à David, vainqueur de Goliath. L'armée féodale de France finit par arriver. Otton fit alors entonner par les siens, sur les hauteurs de Montmartre, un formidable alléluia, à faire tinter longtemps les oreilles des Parisiens, et il leva le camp pour s'en retourner. Mais, au passage de l'Aisne, Lolhaire et Hugues l'attaquèrent et tuèrent ou noyèrent un grand nombre d'ennemis. Otton le Saxon et le Franc Lothaire se défièrent en combat singulier; ils disaient vouloir terminer la querelle. Mais cela n'avait rien de sérieux. « Nous ne faisons pas assez peu de cas de notre roi, disait un seigneur allemand, pour souffrir cela. » L'année suivante, 980, Lothaire se brouillait de nouveau avec Hugues, et Otton II songeait à d'autres soins. Une entrevue eut lieu alors entre les deux souverains, l'empereur et le roi, sur leurs frontières respectives, à Margolius, sur le Chiers, et ils y firent une paix qui laissait la Lorraine à Otton comme fief de la couronne de France, au grand mécontentement encore des Germains et des Français également choqués de ce compromis (1).

Le jeune empereur, qui avait pour conseillers des gens d'Eglise, comprenait sans doute l'importance de l'œuvre

(1) Suivant Guillaume de Nangis, Hugues de Fleury et la chronique de Sithiu, Lothaire n'aurait cédé la Lorraine à Olton qu'a litre de fief. Selon Sigebert de Gemblours, il l'aurait cédée en toute propriété. Les expressions de Richer : Belgicx pars quxin lite [itérât in jus Ottonis transiit, sont-elles décisives?

308 FONDATION DE l'EMPIRR GERMANIQUE.

chrétienne qu'il avait à accomplir contre les païens. Rn effet, il mariait la fille chrétienne du margrave de l'Elbe, Dielrich, au roi de Pologne Micislas; il aidait à la fondation en Bohême de l'évêché de Prague, qu'il soumettait à l'archevêché de Mayence, et donnait pour but à l'archevêché de Passau, jusqu'alors métropolitain des chrétientés de ce pays, et à £on célèbre archevêque Pellegrim, le vaste champ de la Hongrie plus facile à convertir, depuis que la Marche de l'Est, de nouveau colonisée et fortifiée, avait été poussée jusqu'à la forêt de Vienne. Mais la couronne impériale entraînait aussi en 1 talie le fils d'Ottonie Grand! On le vit donc au delà des Alpes, en 980, avec son fidèle ami OUo, duc de Souabe, un comte de Franconie Udo, l'un des soutiens aussi de la famille, et nombre de comtes, margraves et archevêques allemands.

Quel était le but d'Otton II en allant en Italie? Il voulait faire honneur évidemment au titre d'empereur que son père lui avait laissé Mais on peut bien voir qu'il attachait une certaine importance à ce voyage; il se fit en grand apparat ecclésiastique et mililaire. Otton avait tenu, en mettant ie pied dans la péninsule, à se réconcilier avec sa mère Adelhaide dont il tenait la royauté italienne. Le roi de Bourgogne, Conrad, amena, en effet, à Pavie l'impératrice-mère que l'abbé de Cluny avait disposée au pardon. Il n'y avait pas seulement d'importants personnages d'Allemagne, mais de France, qui faisaient partie du voyage. L'archevêque de Reims, Adalbéron, et son écolâtre Gerbert, tous les deux amis de la famille ottonienne, se trouvaient à Pavie avec Adelhaïde. Les fêles de Noël, 980, virent Otton à Ha venues. Tout en réglant, dans cette ville impériale, les affaires d'Italie, l'empereur Otton, qui aimait comme

ses compagnons les combats singuliers, mit aux prises avec l'écolàtre de Reims Gerbert, un savant saxon nommé Othric, qui avait enseigné à l'école de l'église métropolitaine de Magdebourg et qui visait à la succession de l'archevêque. Cet Othric avait fait prendre, malheureusement pour lui, par un secrétaire maladroit, la division que Gerbert faisait des sciences, et, sur cet extrait infidèle, l'ayant trouvée mauvaise, il se faisait fort d'humilier Gerbert et la France savante devant la Teutonie et devant lui-même. Otlon II comptait sur le Saxon, il le lança tout à coup à l'improviste, devant sa cour, sur Gerbert. Mais le moine d'Aurillac convainquit bel et bien Othric d'avoir mal saisi ses divisions et de ne rien entendre à Aristote, à Porphyre et à Boëce. Le savant Allemand n'eut pas l'archevêché de Magdebourg; il en mourut de chagrin. Gerbert y gagna l'abbaye italienne de Bobbio, dont les moines dissolus et rebelles devaient d'ailleurs bientôt le dégoûter (1).

C'est à Rome qu'Otton II passa les fêtes de Pâques de 981. L'histoire de l'Eglise de Rome, pendant les premières années du règne d'Otton II, avait encore montre les conséquences du rétablissement de l'empire, et de la politique d'Otton envers l'Eglise. Une faction toute romaine, on l'a vu, n'avait pas voulu souffrir le pape nommé par l'influence impériale, Benoît VI, et l'avait jeté au château Saint- Ange, puis massacré pour mettre à sa place Boniface VIL Mais celui-ci avait été obligé, ensuite, de s'enfuir devant la faction impériale ou allemande ; et l'évoque de Sutri, Benoît Vil, sur le refais de saint Mayeul, du monastère de Cluny, avait été élu. Tels étaient les résultats de l'intervention

Hich^r, ITT, 55, 5G.

allemande à Rome. Ce fut ce Uoniface VIL qui introduisit l'empereur Otton IL à Rome, au milieu du morne silence attesté par celui même des historiens. Otton y afïirma son autorité en attirant dans un banquet, pour les y faire massacrer, un certain nombre de barons romains qui avaient pris part aux troubles précédents et il abusa de la docilité du nouveau pape pour faire prononcer la dissolution de l'archevêché de Magdebourg, érigé par son père, et partager ses dépouilles comme un butin slave, dit Dilhmar, aux autres évêques de la contrée. Les fêtes de Pâques n'en furent pas moins brillantes à Rome et rehaussées encore par la présence, à côté du roi de Bourgogne , du célèbre Hugues Capet, bientôt fondateur en France d'une dynastie qui devait durer plus longtemps que celle des Ottons en Allemagne.

Leduc de France était venu là aussi pour se concilier la faveur d'Otton IE et l'indisposer contre le Carolingien Lothaire, avec lequel il était toujours en conflit. Il avait, on le comprend, besoin de surveiller ces personnages de l'Eglise de France, et de Reims particulièrement, qui suivaient Otton; et il avait amené aussi avec lui des hommes d'Ë glise, entr'autres l'évêque d'Orléans, qui lui servait d'interprète. Une entrevue eut lieu à Rome entre ces deux personnages. Avant de recevoir seul le duc de France, Otton avait eu soin de déposer l'épée impériale sur un siège, et de ne garder aucun autre seigneur avec lui. Quand l'entrevue, d'ailleurs toute cordiale, fut terminée, le rusé Otton demanda son épée d'un air distrait en la désignant du regard, et Hugues Capet s'inclinait déjà pour la prendre et la porter imprudemment derrière le roi, lorsque l'évêque d'Orléans la saisit de ses mains et la porta lui-même. Otton aurait voulu qu'on vit ainsi publiquement

(ÏHÀP. XIV. — LES OTTONIDES. 401

le duc suivre l'empereur, l'épée haute, comme un vassal, et l'adroit évêque d'Orléans avait sauvé de ce péril le futur roi de France (1).

La conquête du midi de l'Italie, qui relevait de l'empire grec, était le but véritable du voyage d'Otton H. Le moment lui semblait favorable pour faire valoir les prétentions de son père et de sa femme Théophanie sur cette partie de la péninsule. Jean Tsimmiscès, un empereur grec qui avait su aussi se faire respecter, était mort. Les deux fils de Romanus II, au nom desquels il avait gouverné, Basile II et Constantin IX, étaient incapables. L'impératrice Théophanie voulait achever, au midi de l'Italie, ce que l'impératrice Adelhnïde avait commencé au Nord. Otton, après avoir convoqué des vassaux italiens dans les plaines de Cédici, entr'aulres Pandolf II de Capoue et de Bénévent et Gisulfe de Salerne, les rejoignit avec son ami Otto de Souabc, le Franconien Odo, d'autres encore, et entra en septembre 981 dans la Campanie, malgré les représentations de l'empire d'Orient. Mais il n'eut pas lieu de s'en louer.

Les princes lombards de Capoue, de Bénévent, de Salerne, liés par l'hommage à l'empereur, n'étaient pas trèssûrs de leurs sujets. Il fallut d'abord les contenir. Otton prit ensuite Naples et s'avança dans l'Apulie au commencement de l'an 982. Bari fut pris, puis Tarente. Le fils de cet Otton le Grand qui avait contemplé le golfe de Lirnfiord, en face de la Norwége, voyait celui de Tarente, en face de l'Afrique. Mais il avait réuni contre lui les Grecs de l'Italie et les Sarrasins de Sicile, établis aussi sur quelques points de l'Italie et également menacés. Ces Grecs et ces Sarrasins

(1) Bicher, L. Ct 111,85.

Page 1