‹ Histoire d'Allemagne (volume 3)Chapitre 130 sur 135 · UN SEMBLANT DE CROISADE · texte numérisé non relu

UN SEMBLANT DE CROISADE

Pour que la mer soit libre de tout embarras, il rétablit la paix troublée entre Venise et Gènes. Pour avoir en Palestine des serviteurs dévoués, il fait de nombreuses donations à l'ordre teutonique, récemment fondé à la suite de la troisième croisade et de l'arrivée de nombreux allemands en Terre-Sainte. Il en paraît le vrai créateur. Il se réjouissait d'apprendre l'embarquement aux côtes de l'Adriatique des croisés dont quelques-uns cependant étaient empêchés par le caprice, par la crainte ou par la mort, comme le duc de Bohême. Le chancelier Conrad de Querfurt les comblait de présents, les bénissait au départ (juin) dans l'église de Saint-Nicolas, à Bari. L'empereur lui-même à Messine, en août, recevait quarante-quatre vaisseaux; montés par le comte palatin et par l'archevêque de Brème qui s'étaient embarqués sur la mer du Nord, ils avaient passé entre l'Angleterre et la France et touché aux côtes de Portugal. Le chancelier Conrad en prenait le commandement lui-même et partait en septembre, tandis que d'autres escadres appareillaient également encore pour l'Orient à Brindes, à Siponto et à Tarente. Tout encourageait l'empereur à l'espérance du succès. A son instigagalion, Richard Cœur de Lion, allié du comte de Hainaut et de Flandre, reprenait la guerre contre Philippe II, roi de France. Son jeune frère Philippe épousait alors en Allemagne la princesse grecque, veuve de Roger III, qui lui apportait des droits en Orient, au château de Giïnzenlich près d'Augsbourg. Au milieu de nombreux chevaliers, dans ce site destiné aux fêtes, le poète Walther de Vogelweide célébrait cette belle et aimable étrangère, « une colombe sans fiel, une rose sans épine »; et les deux époux passaient les Alpes pour aller prendre en Italie le fils de l'empereur âgé de deux ans, l'emmener en Allemagne et

l'y faire couronner, quand ils apprirent à Monlefiascone la plus foudroyante nouvelle.

Henri VI avait toujours été d'une santé faible. La passion dévorait sa frêle enveloppe, pâlissait et amaigrissait son visage sous ses cheveux blonds et sa barbe rare. Depuis 1195. il languissait souvent; et, quand il se relevait fiévreusement pour agir ou pour se venger, il retombait plus malade. Au mois d'août, à deux lieues de Messine, il se livrait à la chasse avec ardeur dans la vallée marécageuse et boisée de Nisi, pendant la chaleur du jour et jusqu'à la fraîcheur de la nuit. Il revint à Messine, atteint de la fièvre, le 6 août. A la Saint-Michel, il était mieux et voulait repartir pour Palerme; car il se traitait aussi durement qu'il traitait les autres et il prétendait braver le mal comme il bravait ses adversaires ; mais la fièvre revint et l'abattit le 28 septembre. Ses compagnons le portèrent coiffé d'un chapeau damassé, brodé d'or et de perles, et enveloppé d'un manteau chamarré de soie jaune et rouge, dans le beau dôme de Palerme où son fils, le célèbre empereur Frédéric II, alors âgé de trois ans, devait reposer plus tard avec lui.

La mort avait laissé parvenir à un âge avancé le glorieux Frédéric Barberousse. Mais elle semblait^ déjà se dédommager par des coups prématurés sur ses enfants. Des quatre frères d'Henri VI, Frédéric jeune et bon chevalier, avait accompagné son père à la croisade; il était déjà mort à Saint-Jean-d'Acre en 1191. Le second, Conrad, avait été duc de Souabe après lui. Rude batailleur et rude débauché, il était mort assez honteusement (1196), victime d'une fille qu'il voulait violenter; tous deux sans enfants. Le troisième Otto, fait comte palatin de Bourgogne, dans lo pays de sa mère Béatrice, luttait encore, au besoin par la

MORT DE HENRI Y!. *Si

crime, contre ses ennemis. La veille du jour fie la mort de Henri VI, il tuait de sa main un comte de Piirt, son ennemi, dans un guel-apens ; il était peu estimé. Le jeune et beau Philippe, duc de Toscane et de Souabe, époux de la grecque Irène, semblait avoir laissé tous les défauts à ses frères et avoir accaparé pour lui toutes es qualités. C'était sur celui-ci que reposait la tutelle du jeune enfant d'Henri VI et l'avenir delà dynastie des Hohenstauffen. On comprend par là que celui qui avait été si exigeant dans l'exercice du pouvoir, si orgueilleux dans ses prétentions, si obstiné et si retors dans ses négociations, ait fait, au lit de mort, les concessions considérables au Saint- Siège, que contiennent son testament (1). Elles étaient, en effet, bien plus importantes que celles même qu'il avait Offertes et qu'il croyait précédemment plus grandes que celles d'aucun de ses prédécesseurs. Mais combien ne fallait-il pas de précautions pour assurer tout l'héritage de Henri VI, et transmeltre tant de couronnes à un enfant, et surtout pour maintenir l'union sur la même tête de l'empire et de la royauté de Naples et de Sicile! Cession au Saint-Siège de tous les biens, objet d'un si long litige, de la comtesse Mathilde, sous la suzeraineté de l'empereur; restitution entière de tout le patrimoine immédiat de Saint-Pierre, Monleliascone compris ; soumission du margraviat d'Ancone, du duché de Ravenne et du comté de Berlinoro, possédés par Marckwald d'Anveiler, à la suzeraineté du pape et également du comté de Spolète, possédé par Conrad d'Urslingen; enfin rétablissement de l'hom-

(l) On n'en a qu'un fragment et cité par Innocent III, parce qu'il était dans les intérêts de la curie romaine M. Winkelmann [kist. de Pli. de S-), en soutient l'authenticité contre Tœche et Abel.

mage du royaume de Sicile au Saint-Siège et des anciens rapports de l'Eglise avec Rome; voilà tout ce que Henri VI, au lit de mort, offrait à Célestin III aji'il avait si souvent molesté, pour faire accepter au Saint-Siège l'union de l'empire et de la Sicile et assurer le sort de son enfant. Rien ne montre mieux que le frêle et hâtif édifice de sa grandeur éphémère reposait seulement sur sa personne, et que ce qu'il avait rêvé encore au-delà, n'était qu'une dangereuse chimère.

La mémoire de ce jeune souverain prématurément enlevé à ses ambitions et à ses projets a été l'objet de contestations même entre ses plus récents historiens. Il en est qui regrettent la perle de ce souverain de trente-deux ans, comme celle « d'un autre Alexandre » ; il eût restauré l'ancien empire romain dans son antique splendeur (1). D'autres pensent que la mort lui a épargné la douleur de voir la ruine de ses ambitieuses conceptions et peut- être 1a perte de ce qu'il avait acquis (2) . Les derniers nous paraissent avoir raison. Plus diplomate que guerrier, plus violent que fort et plus inexorable que sévère, toujours impatient, jamais satisfait même dans le succès, impitoyable dans la lutte, plus fertile en ressources qu'en idées, mettant son ambition au-dessus de ses scrupules, ses passions au-dessus de sa conscience et sa cupidité au-dessus de son honneur, ayant autour de lui plutôt des instruments serviles que des serviteurs dévoués, peu sympathique aux allemands, abhorré des Italiens, peut-être détesté de l'impératrice Constance, sa femme, il gâtait ses projets par ses

(t) MM. Abel et Tœche. — (2) M. Winkelmann, Philippe de Souabe en Allem.

JUGEMENT SOtt CS PIUNCG. 489

chimères, ses bienfaits par la corruption, ses négociations par les équivoques, ses victoires par ses vengeances, son gouvernement par son avarice, la croisade môme par l'égoïsme; et il mourait, sans avoir, ni changé au profil do sa famille la constitution allemande, ni affermi sa dominalion impériale en Lombardie et à Rome, ni sa puissance royale en Sicile, ni terminé la croisade dont il avait parlé, pendant quatre ans. Il avait seulement abandonné l'Allemagne au désordre, opprimé l'Italie, terrorisé la Sicile, inquiété et divisé les monarchies de l'Occident; et il laissait tout, non seulement inachevé, mais inachevable à son jeune et frêle héritier.

La puissance et la gloire de Frédéric Barberousse, celle même de l'empire au faîte de sa puissance, n'avait pas inspiré, au milieu des grandes luttes et des vicissitudes plus étonnantes encore de ce temps, une confiance entière à son historien, Olto de Frisingen. Celui-ci avait été plus frappé encore, dans son cloître, de la fragilité des choses humaines que de l'éclat des triomphes passagers qu'il avait vus. On surprend le même sentiment dans le commentaire que le célèbre Joachim de Flore (1), un illuminé de ce temps, faisait aux prophéties de Jérémie et qu'il remettait à Henri VI, au moment même de ses victoires. Dans ce commentaire, Israël au pouvoir de Nabuchodonosor, c'est pour lui l'église à la discrétion de l'empire. Il ne la plaint pas. Si ses trésors vont s'entasser dans Babylone, c'est que ses prêtres ont convoité les biens de la terre; si le Saint- Siège est en servage, c'est qu'il a sucé le poison de l'orgueil. Aussi Dieu a-t-il donné à son serviteur tous les biens et pays de l'Eglise et soumis à sa puissance tous ses

(1) Joachim de Flore, fnterpret. Jerem.} xx, xxn, xxvn, xxxn.

peuples. « Mais, prends garde, ô empereur », s'ccrie-t-il aussi, « ce n'est pas toi, mais le souffle du Seigneur, ton maître, qui a fait tout cela. Si tu as sous la verge de ta colère, courbé l'Eglise jusqu'à terre et balayé les peuples devant toi, c'est qu'il a voulu châtier l'iniquité. Mais loi qui es devenu, par la volonté du Seigneur, le marteau de la terre pour broyer sous le fer les cous des rebelles, prends garde de l'offenser à ton tour par ton orgueil; car il ne laissera pas au pécheur la verge destinée à la flagellation de l'Eglise. » La vision de ces brusques retours de la fortune hante toujours en effet, au fond de leurs cloîtres, les moines méditatifs, rêveurs ou prophètes, qui sont les philosophes de ce temps de mysticité. Joachim de Flore ne s'était pas trompé. Le pape Célestin III, si souvent malmené et moqué par Henri VI, mourait en recevant le testament qui était en même temps la confession des fautes de son redoutable adversaire, et même, avant de mourir, il ne lui pardonnait point. Il ne laissait pas déposer le cadavre impérial en Terre-Sainte, parce que Henri n'avait pas restitué la rançon mal acquise du croisé Richard ; et, pendant que le sort de la puissance des Hohenstaulïen était remis aux mains d'un enfant de trois ans et d'une femme dévote, un nouveau Grégoire VII, Innocent 111 montait sur le trône pontifical pour reprendre la lutte. « La verge qui châtie » les souverains comme les peuples, pour exprimer les pensées et parler le langage même do ce temps, passait en d'autres mains.

Page 1