‹ Histoire d'Allemagne (volume 3)Chapitre 55 sur 135 · CHAPITRE XX. — RÈGNE DE CONRAD III · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. — RÈGNE DE CONRAD III

ges (i), et il reprit, en avril 1148, le chemin de l'Italie qui lui avait déjà causé tant de douleurs. Son but était de lancer l'excommunication conlre cet Arnaud de Brescia, dont on s'élait moins préoccupé que des Infidèles, et de rassembler une armée contre ses adhérents. Un succès à Rome pouvait bien dédommager le chef temporel des chrétiens de l'échec de l'expédition du Jérusalem. Mais les principales puissances de la chrétienté s'entendraient-elles pour y rétablir la paix et réussiraient-elles plus à Rome qu'à Jérusalem?

Lorsque Conrad III, revenu par mer avec une partie des hauts seigneurs allemands qui restaient de la croisade, aborda, le 1er mai, à Aquilée au fond de l'Adriatique, il comptait, aux termes de son alliance avec le César byzantin, son parent, sans trop se soucier à Rome d'Arnaud de Brescia, aller relancer à travers l'Italie leur ennemi commun, le Normand Roger II. A cet effet, il avait chargé le jeune Frédéric de Souabe, revenu avant lui en Allemagne, de lui lever une armée, qui devait concourir à l'entreprise avec une flotte préparée par l'empereur Emmanuel Comnène et par les républiques de Venise, Gênes et Pise, ses alliées. Mais, — premier obstacle, — le pape Eugène III, qui n'élait plus « un pauvre de conseil », se voyant négligé à Tusculum où il était avec quelques barons romains, avait pris pour allié contre la République romaine, ce même Roger II; et ce rusé Normand, qui avait aussi gagné le roi de France Louis VII, au retour de celui-ci par mer, avait si bien séduit par argent l'an-

(1) Hist. pont., c. xvm : Nolebat in tanta trislilia Francorum et Alamannorum manere inler illos.

110 WELFEN ET WIBLÏNGEN (GUELFES ET GIBELINS).

cien rival de Conrad III, Welf VI, en Allemagne, que celui-ci, après avoir noué partout des inlrigues, faisait attaquer les châteaux des Wiblingen par ses féaux et amis et recommençait sa vieille guerre contre les Hohenstauffen.

A ces nouvelles, Conrad III n'attendit même pas les cardinaux que le pape lui envoyait pour expliquer sa conduite ; il partit d'Aquilée pour l'Allemagne. Il était à Udine le 8 mai, à Salzbourg le 2t. Il rencontrait son fils et un certain nombre d'évêques et de princes de la Haute Allemagne, le 29 ; il voyait des vassaux de la Saxe et de la Thuringe arriver à Wurtzbourg, le 25 juillet, et, pour aviser aux circonstances, il ouvrait une diète solennelle à Francfort, le 15 août 1149, et une autre, à la fin de l'année, à Bamberg, pour contenir ses adversaires.

Toute l'ambition de Conrad III, même en Allemagne, se tournait contre l'Italie, contre Rome et contre Roger IL Aller prendre enfin à Rome la couronne impériale, dût-il l'obtenir du pape Eugène ou du tribun Arnaud qui lui écrivaient également, après avoir failli gagner celle du martyre sur la route de Jérusalem, telle était la pensée dernière de ce vieillard de soixante-quinze ans. L'Italie, l'Allemagne, l'Orient le lui permettraient -ils?

Il est vrai, Arnaud, dans une lettre, lui proposait la couronne « de la part du peuple romain comme à un nouveau Constantin, à un nouveau Juslinien et lui faisait assurer qu'on réparait le pont Milvius pour le recevoir dignement (1) ; » le pape, d'autre part, faisant luire le même espoir à ses yeux, le conjurait d'avoir à se montrer « toujours digne de la protection de l'apôtre ». Conrad n'avait qu'à

(l)Olt. de Fris., De Gesl. Frecl, I, c. xxviu.

gHA PITRE XX. — RKfiNE DE CONRAD III. 111

choisir. Mais le tribun et le pape étaient-ils de bonne foi? Des nouvelles de l'Orient aussi faisaient diversion. Antioche même était un instant menacée. En France, on reparlait encore de la croisade, en 1150, à l'assemblée de Chartres. Bernard, que les plus grands revers ne pouvaient longtemps abattre, consentait cette fois, comme un nouveau Pierre l'Ermite, à prendre le commandement de l'entreprise ; et l'abbé de Saint-Denys, Suger, un politique qui avait, été opposé à la précédente croisade, voulait partir. Mais que d'habiles gens déjà se servaient de ces prétextes dans des desseins intéressés. Roger II, très zélé pour l'expédition et en correspondance avec l'abbé Suger, parlait ouvertement de jeter Louis VII et les Français sur Constantinople pour arrêter au moins Conrad III sur le chemin de la Péninsule; et cela paraissait assez sérieux à celui-ci pour qu'il écrivît à son beau-frère d'Orient et à sa femme et leur jurât de persévérer dans son inébranlable amitié et de les défendre (1).

En somme, le vieux souverain, qui avait d'ailleurs rapporté d'Orient les fièvres intermittentes, ne savait auquel entendre. Malade, il se déliait de tout le monde. Ses plus anciens serviteurs, l'archevêque de Cologne et l'abbé de Stablo, Wibald, se plaignaient de n'avoir plus accès ni faveur auprès de lui. La conduite douteuse du pape Eugène III, qui tantôt l'appelait à Rome, tantôt lui montrait l'Orient, excitait ses soupçons. « Notre désir, » disait le pape, dans une lettre qu'il lui adressait, « est d'affermir, entre l'Eglise et le royaume, l'union qui a été faite par nos prédécesseurs et les tiens, afin que l'épouse de Dieu,

(t) Wibald, Epp.f n<* 243 : Amicilix noalrx nexus indissolubilis perse cerat.

112 WELFEN ET WIBLINGEN (GUELFES ET GIBELINS).

l'Eglise universelle, jouisse légitimement de la paix, que l'empire ait la puissance qui lui appartient et que le peuple se réjouisse dans une tranquillité agréable et une paix féconde. »

Quoi de plus vague que ces paroles ! Douze mois durant, les ambassadeurs des deux puissances passaient et repassaient les Alpes, négociaient sans pouvoir s'entendre. Ce que l'empereur avait retrouvé de plus sûr en Allemagne, c'était l'opposition sourde de Welf VI, duc de Bavière, et déjà de Henri le Lion, héritier désigné de celui-ci, sans compter en Lorraine les guerres privées de Henri de Namur et de l'évoque de Liège, et maintes querelles ecclésiastiques dans l'évêché d'Lïtrecht, dans les archevêchés de Cologne et de xMayence, et sur combien d'autres points encore ! Les cardinaux légats, comme ceux de Sainte-Suzanne et de Sainte-Cécile envoyés d'Italie, pour les apaiser, ne faisaient que les irriter; et ils s'en allaient découragés « laissant après eux la haine et le mépris de la cour de Rome ». « J'ai épuisé mes forces, » disait un jour l'abbé de Stablo, Wibald lui-même, «pendant mon séjour auprès du roi, pour rendre la paix à ma patrie. Si une paix ou au moins une trêve n'intervient pas, c'est à douter de l'avenir du pays (1). » Cri de désespoir échappé, dans un moment critique, à un esprit politique et sensé sur l'irréparable mal que l'absence des empereurs, toujours entraînés dans des expéditions lointaines et inutiles, faisait à l'Allemagne î

Le malheureux roi se multipliait; il tenait diète sur diète à Ratisbonne, à Wurtzbourg, etc. Il apparaissait en armes, tantôt en Lorraine, sur les bords du Rhin, en

(1) Wibald, Epp., n° 330 : De lotius lerrx saltUe desperandum erit.

WELPEN ET WIBUNGEN (GUELFES ET GIBELINS). 413

Sonabc, où il battait une fois Welf VI à Flochberg, en Saxe, d'où il s'échappa un jour avec peine. Dès qu'il étail en Saxe, la Souabc remuait, et réciproquement. Les malheurs non plus ne lui manquaient pas. Il perdait l'aîné de ses fils, le jeune Henri, auquel il destinait sa succession que ne pouvait recueillir le second, âgé seulement de huit ans. Enfin le pape Eugène III et Conrad III semblaient être tombés d'accord (1151) au sujet de l'expédition de Rome qui devait couronner la vie de ce César errant. Une diète se rassemblait en septembre 1151 pour prendre les dernières mesures nécessaires. Le nouvel archevêque de Cologne, Arnold, nommé chancelier d'Italie, et Wibald, abbé de Stablo, malgré sa vieillesse, passaient les Alpes. Toute l'Eglise féodale allemande paraissait disposée à concourir à l'expédition. Le 9 février 1 152, le pape Eugène III, ayant reçu les envoyés de Conrad lit, encourageait tous les évoques, par ses lettres, à le faire. L'Italie était dans l'attente, quand on apprit tout à coup que, de retour de Baie pour la Franconie, Conrad III, s'élant senti indisposé à Bamberg, s'y était arrêté et était mort le 15 février, non sans soupçon, très-peu justifié d'ailleurs, de poison

Homme de bon mais inconstant vouloir, plus remuant qu'actif, visant ce qui était loin et manquant ce qui était près, deux fois croisé sans rendre service à Jérusalem, excommunié par le Saint-Siège en deçà des Alpes, poussé par lui à l'empire au-delà, roi d'Italie sans royaume et empereur en Allemagne sans couronne, dominé par la papauté, dont la puissance morale atteignait alors son apogée, mais commençant à en sentir la gêne et le poids, hésitant même entre Arnaud de Brescia et Eugène III, impuissant à faire régner Tordre dans son propre pays, ne méri-

Page 1