CHAPITRE XX. — REGNE DE CONRAD III
Brescia, était venu en France où le régent du royaume, l'abbé de Saint Denys, Suger, avait mis son gouvernement à ses pieds. De là, il était parti, à la fin de 1 147 encore, pour la ville impériale allemande de Trêves, sous prétexte de soutenir de sa présence le jeune roi mineur, Henri, confié par Conrad III à la régence et à la tutelle de Wibakl, abbé de Stablo, et d'Henri, archevêque de Mayence. L'archevêque de Trêves, Adalbéron, revenu assez lâchement d'Orient, mais habile à profiler de toutes les circonstances, avait ménagé (le 30 novembre) une entrée triomphale à cet hôte illustre, à ce grand exilé, si éprouvé par les événements accomplis en Italie. Les deux régents de l'Allemagne vinrent lui rendre hommage. On déploya en sa faveur un luxe qui ne convenait pas beaucoup à celui que saint Bernard, présent aussi a Trêves, avait appelé) un «mendiant ». Au milieu de ce triomphe tout extérieur, le pape s'aperçut cependant que les intérêts et les convoitises ecclésiastiques ne désarmaient pas en sa présence. Il croyait avoir à adresser des reproches de simonie aux archevêques de Cologne et de Mayence, et ces reproches n'étaient pas bien accueillis. L'archevêque Adalbéron, pour prix de ses complaisances, réclamait le titre déprimât. Les moines de Fulde élisaient un abbé malgré le pape. « lesTrutons, » disait tristement plus tard le pape, « ont toujours tendu des « pièges au Saint-Siège et, pour de légers motifs, ils ne se « sont jamais fait faute de l'humilier. Cette nation est « affligée plus que toutes les autres du vice d'ingratitude « (gem> Ma prœ céleris solet ingratiludinis vilio lato- « rare (I). »
Le crédit de saint Bernard lui-même, ce grand dompteur
(1) Hist. pontif., c. xxxvn.
108 WELFEN ET WIBLINGEN (GUELFES Eï GIBELINS).
de princes et de peuples, baissait. Un concert de répro bation, de reproches, de malédictions, s'élevait, en effet, contre ce nouveau Moïse qui avait égaré dans le désert tant de chrétiens allemands dont les ossements blanchissaient les routes de l'Asie-Mineure. Le saint s'écriait dans sa douleur poignante : « Le Seigneur n'a pas épargné son peuple, n'a pas épargné son nom. Ils sont confondus ceux-là qui annonçaient la paix, qui annonçaient le bien. Certes, on ne peut clouter que les jugements de Dieu ne soient très justes; mais ce sont des abîmes si profonds qu'il me semble que je puis dire non sans raison : « Bienheureux celui qui n'en sera pas scandalisé (1) ! »
Le pape Eugène III revint en France avec saint Bernard, tous deux assez découragés, au concile de Troyes; l'Allemagne ne les y laissa pas sans préoccupations. Les archevêques deMayence et de Cologne, mandés au concile, pour répondre au reproche de simonie qui leur était fait, refusèrent de s'y rendre et le pape les suspendit. L'archevêque de Trêves se rendit à l'invitation, mais il y réclama encore la primatie sur la Belgique, la Gaule et la Germanie, au grand scandale de tous. 11 voulait faire une révolution dans l'Eglise au profit de l'empire et au sien. Comme l'autorité du jeune roi allemand, assez mal exercée par les deux régents, chancelait (quum regnum claudicare putaretur) et excitait d'assez vifs mécontentements, le pape crut devoir adresser de Reims aux princes allemands une exhortation à maintenir le royaume en paix, pendant l'absence de Conrad III occupé au service de Dieu. Mais, en France même, Eugène III ne put supporter longtemps la tristesse répandue sur tous les visail) De Consider., II, c. i.