I. enfer n’eut pas d'assez larges fossés
Pour contenir tant de morts entassés.
Le roi accourut en personne au nord , et rejeta Henri dans la forteresse de Grona, dont il fit le siège, sur les limites de la Saxe et de la Franconie, près de Gœtlingue. Mais une tentative du Carolingien Charles le Simple, roi de France, sur le Rhin, lui fit craindre de tout perdre en voulant tout garder. Le roi, découragé, rentra en Franconie. Les Saxons, très-vantards dans leurs chroniques, attribuèrent sa retraite à la crainte de l’arrivée de trois mille d’entr’eux ; et, s'il ne fit pas sa paix avec le duc de Saxe, au moins il ne réclama plus la Thuringe.
Conrad était évidemment impuissant à tirer le royaume de l’anarchie intérieure et à le protéger contre les ennemis du dehors. Le duc de Bavière, pour rentrer chez lui, n’avait pas craint d'appeler à son aide les Hongrois qui pénétraient jusqu'à Fulde. Erchanger s’était réconcilié pour pouvoir en faire autant avec son ancien ennemi Burkhard.
(1) Ann. alam., 915. — Ann. corv. Delhtmin Herisbourg, 915. — (2) Kein Hœllensehlund ist gros genug zu fassen [die tnan hier erschhg.
Les périls allaient croissant chaque jonr. Ce n’était pins le roi, c’était le royaume qui était en jeu. Conrad mit en œuvre toutes les ressources de l’autorité royale pour rester au Bwns vainqueur sur ce terrain. L’Eglise, dont plusieure évêques avaient été massacrés, le christianisme , menacés parles. Hong&tis que conduisaient maintenant des vassaux rebelles, étaient en proie. Conrad convoqua, en 916, un synoded cvêqueset d’abbés à Allenheim, non loin de Nordlingen, sur le Danube, dans un pays plus anciennement civilisé. Pour donner à cette assemblée plus de poids, il demanda même l’intervention du Saint-Siège, représenté alors par le pape Jean X, une créature de la trop célèbre Thëodora, comtesse de Toscane, mais qui avait fait honneur, au moins tout récemment, aux devoirs de sa charge, en remportant une grande victoire sur les Sarrasins, ces Hongrois d’Italie.
Il faut bien le dire, dans cette effroyable crise que l’Allemagne traversa alors entre la barbarie et la civilisation,
I Eglise , issue de la société franco-latine et importée en Allemagne, fut encore le seul principe d’ordre. Elle seule chercha à sauver au moins la royauté germaine du naufrage carolingien, et, bien qu’elle fût engagée dans la féodalité, elle lutta contre celte puissance nouvelle. Elle avait amené à ses fins le bâtard Arnulf d’abord si récalcitrant. Elle avait conservé l’autorité royale, bien que fort précaire, à Louis l’Enfant. Elle avait fait et elle soutenait encore Conrad Ier. C’était la plus sûre garantie de l’unité germanique qu’elle avait créée avec Charlemagne. Mais quelle résistance trouvait encore cette puissance éducatrice dans la barbarie germaine, au nord surtout de l’Allemagne ! Le concile d’Altenheim, un de ceux sur lesquels nous avons de rares détails, nous permet surtout d’en
juger; et par là, il a son importance dans l’histoire de la civilisation allemande.
Le légat pontifical, Pierre d’Ortona, vint représenter dans cette assemblée le chef de la chrétienté. A l’exception du clergé de la Saxe , qui n’y parut point , tonte l'Eglise allemande accourut. Ce synode était une imitation de ceux qui s'étaient souvent tenus en Gaule, dans des circonstances critiques. C’était une habitude franque, peu familière sans doute h la Saxe, qui se tenait toujours un peu à part, quoique chrétienne. Elle ne s’y rendit pas ; l'archevêque de Mayence,. Ileriger, le successeur d'Hatto dans l’archevêché, comme dans la faveur du roi; Pèlegrim, archevêque de Salzbourg, en étaient les principaux personnages. Comme les Pères, disent les Actes du Synode, étaient là muets ou pleurant sur le triste état du royaume, le légal leur fit d'abord faire un mea culpa, et promettre de renoncer à toute simonie et à toute hérésie ; après quoi, on prit un certain nombre de résolutions qui intéressaient l’Eglise ou l’Etat. La juridiction qui soumettait les évêques au primat ou aux conciles provinciaux, selon les cas, avec faculté d’appel, était réglée. Mais ce qui importait le plus, c’était de fortifier l’autorité royale, d'agir pro robore regis; et c’est ici qu’éclate l’accord de vues et d’iutéréts entre la royauté et l’Eglise.
On se rappelait de combien de trahisons et de parjures les rois avaient eu à se plaindre pendant tous les événements précédents. Le concile porta des peines contre les parjures , les révoltes , les tentatives d’assassinat commis au préjudice du roi, depuis la prison jusqu’à la mort. Les affaires pendantes, elles-mêmes, passèrent devant ce tribunal. Araulf de Bavière, et les deux comtes de Souabe, Erchanger et Berlhold, furent sommés de comparai-
Ire, le premier pour cause de parjure et de félonie, les deux autres pour violences commises contre l’évéque Salomon. Arnulf se garda bien de se rendre à la sommation. On ne sait si Erchanger et Berlhold se présentèrent au tribunal on s'ils furent saisis après la sentence. Condamnés à mort, ils furent décapités à Adingen, près du Neckar (1). Arnulf, condamné à l'exil, trouva encore, contre la sentence des évéques, l'appui de ses vassaux. Le synode renvoya l’information, pour l’assassinat des évéques de Strasbourg et de Spire, à un autre synode, à Worms, et recommanda aux évêques de la Saxe de n’y point manquer. Celte absence des évêques saxons est peut-être la seule raison qui empêcha aussi le synode de se prononcer dans le conflit qui avait divisé le roi Conrad et le duc Henri. Combien la royauté n’avait-elle pas à faire sur ce terrain neuf pour elle !
Le roi Conrad ne parait pas avoir tiré d’autres avantages de l'appui que lui prêta le synode. Arnulf, qui s’était retiré chez les Hongrois, revint avec eux et brava même dans Ratisbonne une nouvelle attaque de Conrad. Pour se soutenir, il ne craignait pas de prodiguer à ses partisans les biens d’église, quand il ne les dévastait pas ; et il mérita ainsi le nom d’Arnulf le Mauvais (2). L'exécution des deux comtes souabes ne profila même pas beaucoup à l’autorité royale en Souabe. A leur place, leur ancien ennemi et leur récent allié, Burkhard, puissant dans la Thurgovie et les
(I) Hefole, Histoire des Conciles en allern. IV, 337. — (2) Ann. Augiens., 917. Erchanger et Beralhold decollati sunt. — (2) Otto Frising. Chron. ccclesias et monasteria lloivaria crudeliter destruxit et possessiones eorum militibus suis distribuit.
hautes Alpes, fut accueilli corame un vengeur par les Souabes, partisans des anciens messagers de chambre. Il recueillit leurs biens et jouit vraiment de l'autorité ducale dans le pays qui ne s’en trouva pas mieux. En 917, les Hongrois, trop favorisés par ces querelles, traversaient encore toute l’Allemagne du sud, arrivaient jusqu’au Rhin, * et y détruisaient la ville de Bêle !
Chose singulière! le peuple allemand, qui avait trouvé . pour la première fois l’unité et un peu d’ordre sous les Carolingiens et qui avait néanmoins salué leur chute avec joie, attachait volontiers ses affections et ses souvenirs à la mémoire de ces ducs et chefs de peuples rebelles, qui empêchaient même la royauté de recueillir les débris de l’empire et de remplir ses devoirs de patronage et de défense royale. Les légendes célèbrent l’héroïsme de ces hommes d’anarchie, qui finissaient en portant la tête, comme le Franconien Adalbert de Babenberg ou Erchanger et Berthold de Souabe, sur l’échafaud. C’était üdélité honorable mais sauvage aux vieilles moeurs barbares. L’Allemagne avait cependant perdu, à ces révoltes et à ces divisions, la sécurité de ses frontières. Elle avait vu tomber les Marches que les Carolingiens avaient dressées comme autant de boulevards contre les Danois, les Slaves et les Avares, et la propagande chrétienne contre le paganisme avait cessé. Les Hongrois portaient les incendies au centre de l’Allemagne. Enfin les premiers germes des lettres naissantes avaient disparu sous une nouvelle couche de barbarie. Voilà ce que lui valait la chute de l’empire de Charlemagne.
Les chroniqueurs saxons, qui nous font connaître surtout l’histoire de ce temps, aimaient cependant à dire que le Franconien Conrad, sentant sou impuissance après une vie
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226 oniGi.xus i*e l’empibe geiimamqi e.
de laite, avait conseillé aux princes snr son lit de mort de confier la mission si difficile de la royauté au plus puissant des rebelles, Henri le Saxon. Il est vrai que là Pranconie, celte aile de la vieille race franque, restée au delà du Rhin après sa dissolution, et séparée de la rive gauche , était trop faible pour relief et organiser l’Allemagne. Les Francs des deux rives avaient-ils pu, môme réunis, conserver l'œuvre de Charlemagne? Sans point d'appui sur le Rhin, par les fluctuations ou las inconstances de la rive gauche, jalousée par les autres races qui nourrissaient contre elle tant de rancunes, cette nation héroïque ne pesait plus assez sur l’Allemagne menacée d’être démembrée en quatre grands duchés. La force et la gloire des Francs s’étaient définitivement fixées au milieu de ln vieille Gaule, sur les bords de la Seine, où Mérovingiens et Carolingiens avaient puisé leur vraie puissance morale et appris leur rôle de conquérants et d’organisateurs. Il n’y avait plus de Francie en Allemagne, mais seulement une Franconie. L’Allemagne, après Avoir été domptée, unifiée et organisée par la civilisation franco-latine, tendait à se replier sur elle-même. C’est ce sentiment, sans doute, qui aurait décidé le frère du malheureux Conrad, Eberhard, à faire le sacrifice de son ambition personnelle et à obéir à la dernière volonté exprimée par le premier souverain national de l’Allemagne en remettant les insignes de la royauté aux mains du rebelle Henri et de ces Saxons que Charlemagne avait soumis à sa volonté et convertis au christianisme, il y avait & peine un siècle (1)1
(1) L'écrivain saxon prèle môme à Conrad mourant tout un discours'bien fait pour mettre en défiance contre celte "tradition qui est toute à l'avantage des Saxons. Monum. germ., VI, 594.
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