‹ Histoire d'Allemagne (volume 4)Chapitre 9 sur 31 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LU MTtl «E ET 1.4 FEMtllTE (.I RKIFIQI EM. (MMIE)

Amulf le bâtard, 888-899; prétendue légitimité de sa royauté. — Scs guerres extérieures. — Son gouvernement intérieur: dièt-* île Tribur. — Tragi-comédie de la restauration de l'empire. — Louis l'Knfunl ; la féodalité laïque et lu féodalité ecclésiastique, 899-911. — Conrad I", le dernier roi franc. 911-919. Séparation de la rive gauche; concile d'Altheim. — Anarchie, invasion des Hongrois. — Périls et recul do la civilisation.

L’histoire de l’Allemagne pendant la fin du neuvième siècle et les premières années du dixième est encore une suite et comme un écho de l’époque carolingienne; et c’est it peine encore un recommencement. L'Allemagne tire de l’empire carolingien en dissolution sa première royauté nationale et son premier essai d’unité, l'une et l’autre bien fragiles. Epoque terrible de transition, de chaos, et, comme oudirait au delà du Rhin, entre le nonétre et l’être. Il s’agit de l’avenir. L’Allemagne est dans un état d’évolution et de « devenir » j das Wtrden). L’empire carolingien, au lieu de l’anarchie qu'il y avait trouvée, lui laisse, comme un legs, la royauté ; soussadomination elle a appris à sentir qu elle pouvait être une na-

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lion. Les revers el l’oppression sont môme bons parfois à quelque chose. Mais c’est une (ransition difficile d’où peut venir aussi bien la mort que le salul.

Cette royauté nouvelle qui s’élève au delà du Rhin sera-t-elle franque ou allemande, héréditaire ou élective; se rallachera-t-elle au passé ou à l'avenir? Est-ce un souvenir, est-ce une espérance? Elle aura pour représentant d'abord un billard carolingien, c’est en effet une époque bâtarde. Elle prendra ensuite pour roi un Franc plutôt qu’un Allemand; la nation allemande se cherche. Ce n’est plus ta Germanie et ce n'est pas encore l’Allemagne, la Tcutonie (l)eitlscliland). Elle est en quête même de son nom. Elle s'appellera encore pendant cette époque la Francie orientale, quoique ce nom glorieux d’une race civilisée et puissante île si bonne heure doive rester à la vieille Gaule qui l'a instruite. Au milieu de ces incertitudes et de ces ténèbres, l’Allemagne, sous un chef puissant, refera-t-elle l’empire carolingien d’où elle sort, ou tombera-t-elle dans l’anarchie? arrivera-t-elle à la domination, ou aboutira-t-elle à la faiblesse, la première peut être aussi dangereuse que la seconde? Aspirera-t-elle à refaire l’empire? Sera-t-elle en proie à la féodalité ? — Un bâtard carolingien sera empereur ; et le lendemain du jour où un empire bâtard cherche à renaître, la féodalité, quand l’illusion comme un brouillard se déchire, dressera ses mille tètes et plongera dans le sol ses profondes racines. C’est le dixième siècle, l’un des plus douloureux de l'histoire européenne. Pour l'Allemagne, privilégiée à cette époque, il ne dura guère que trente années.

Tout II.

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origines de l’empire germanique.

Arnulf, le bâtard carolingien. — Scs guerres extérieures ; son gouvernement intérieur. — Tragi-comédie de la restauration impériale (888-899,i.

En 843, les fils de Louis le Débonnaire, appuyés sur l'ambition des grands et les instincts d’indépendance ou d’anarchie des peuples, avaient déterminé le premier démembrement de l'oeuvre de Charlemagne et la séparation de la Germanie. En 888, les grands princes laïques et ecclésiastiques de l’Allemagne déposent les premiers le dernier descendant légitime de Charlemagne, comme pour constituer un royaume it part. En se donnant cependant un roi même bâtard de cette grande famille carolingienne à laquelle ils devaient tant, ils semblent encore se rattacher au passé et vouloir conserver à la fois chez eux une tradition d’unité et de grandeur et au dehors un prétexte et un instrument de domination bien fragiles cependant puisqu’en Karl le Gros c’est l’empire surtout qu'ils ont renversé. Le règne d’ArnuIf, en effet, achève de séparer la Teutonie du reste de l’empire; il est, en même temps que le dernier Carolingien, son premier roi vraiment national. Mais aussi, comme Carolingien, il dépose chez elle les germes de cette ambition impériale de dominer tout l'Occident, héritage de la grande race franque, que le fils bâtard de Karl le Gros n’était cependant pas fait pour légitimer.

Par la déposition de Karl le Gros et l’élection d’Arnulf de Carinthie, la Germanie retournait évidemment à l’exercice du vieux droit de prendre ses chefs en considération de leur valeur propre et non de leur origine, duces ex virtute, regts ex nobilitale sumunt. Il est étrange cependant que les chroniques allemandes du temps, et, après elles, la plupart des historiens modernes de l'Allemagne, en contradiction avec ce principe, aient contesté le droit des autres nations à en faire autant et cherché à trouver, en faveur d’Amulf et de ses successeurs, une prétention toute nouvelle à la suprématie et à la domination germaines sur les autres princes ou royaumes nés de la môme dissolution. Les Annales de Fulde,888, parlent avec un dédain peu justifié des roitelets (reguli) (I) qui surgirent à la même époque dans l'empire de Charlemagne en France, en Bourgogne, en Italie et ailleurs ; et les historiens, qui croient trouver la raison de ce mépris dans la fidélité que montrèrent les Allemands même à un bâtard de la famille carolingienne, font peu de cas des droits que les nouveaux rois des autres contrées croyaient aussi tirer de leur descendance de la même famille, par les femmes, en vertu de coutumes privées qui avaient une autorité plus grande dans les pays gallo-latins qu’en Germanie.

Le vaillant comte de Paris, Eudes, qui défendit si vigoureusement les murs de sa capitale, avec l’évéque Gozlin, contre les Nordmanns, ôtait presque le seul de ces rois qui ne pût se vanter de celte descendance, et, en dépit de son origine, il avait, les chroniqueurs allemands l’avouent, toutes les vertus nécessaires à sa tâche (2). Quant à Boson qui , déjà dé-

fi) Ann. Fulil., 838 : lllo diu moralité multi reguli in Europa vel régna Karoli sui patruelis excrevere. — (2) Voir L. Ranke, Deutsche tieschidite, I, 11.

180 0RIGI5ES DE LENrinE GERMX5IQIE.

puis 885, s'était fait proclamer roi par ses vassaux laïques et ecclésiastiques dans le royaume de basse Bourgogne ou de Provence, à Vienne, et qui transmettait, en 888, sa couronne it son tils Louis, il mettait en avant les droits de sa femme Irmengarde, fille de l’empereur Charles le Chauve. Un autre fondateur de royaume, Rodolphe Ier, qui se fil proclamer roi de la haute Bourgogne, eutre le Jura et les Alpes Pennines. par les évéques et les grands du pays, à Saint-Maurice , en 888 , et qui prit Lausanne pour capitale , tenait à Charles le Chauve aussi par sa mère Judith, à Louis le Germanique par sa femme ; et il se croyait si bien fondé à réclamer une part d’héritage de l’empire qu’il prétendit à une partie de la Lotharingie et fut un instant couronné à Toul par l’archevéque de cette ville. Il n’était jusqu’aux roitelets d’Italie, un Bérenger Ier, duc de Frioul, proclamé à Pavie, un Guido, duc de Spolùte, couronné par le pape, qui ne crussent pouvoir invoquer la même descendance. Ce Guido, eu effet, prétendant même à la Lotharingie, en fut un moment, dans le trouble général, couronné roi, à Langres. Comment, après cela, un évêque favorable à Arnulf, pouvait-il traiter de tyrans, rrgali tyranniee polestate, ceux qui , avec des droits au moins égaux à celui-ci , faisaient comme lui? Et les conséquences que les historiens allemands prétendent tirer du légitime avènement d’Arnulf ne tombent-elles pas devant des faits aussi péremptoires (I)?

La plupart de ces rois, proclamés, comme Arnulf, par des grands et des évêques, se firent d’ailleurs sacrer par l’Eglise qui avait, à les légitimer, un droit reconnu au moins par ce temps. Seul, Arnulf, soit parce qu’il était né d’une union illégale, soit pour un autre motif, se contente du cou-

(I Wcnk, Erhebung Arnulf?, p. CI.

ronnemenl à Francfort sans demander , ce dont les historiens allemands le louent, la consécration de l’Eglise. Il n’eu est pas moins vrai que l’Allemagne attendait beaucoup, pour sa sécurité et môme pour son ambition, de cet audacieux et intelligent bâtard. Les chroniques rappellent avec complaisance qu’un bâtard aussi, Charles-Martel, avait commencé la fortune des Carolingiens , et le poêle saxon le croyait capable de combler les espérances de tous en lui rappelant qu’un fondateurde la môme famille, saint Arnulf, évêque de Metz, dont il portait le nom, lui en faisait comme un devoir (1).

Ni l’ambition, ni l'activité ne manquaient à ce petit-fils de Louis le Germanique, déjà signalé à l’attention de ses compatriotes par la belle défense qu’il avait faite des frontières du sud-est, en Carinthie, contre les Slaves et les Moraves. Il se borna cependant d’abord, avec raison, à la tâche que lui avaient assignée la diète de Tribur en 887 et le synode de Mayence, 888, -où l’on mit sous ses yeux le triste état de son royaume.

Les peuples allemands eux-mêmes, Franconiens, Saxons, Thuringiens, Alamans ne l’avaient tous reconnu qu’après la mort de Karl le Gros, dans la vieille ville bavaroise de Ratisbonne, ce qui ne prouvait pas un grand enthousiasme; et il ne manquait pas cependant de perturbateurs dans les royaumes voisins, encore mal affermis, qui se plaisaient à l’appeler pour pêcher en eau trouble. Mais il sut d’abord se borner. Une expédition en Alsace suffit pour arrêter le nouveau roi de la haute Bourgogne, Rodolphe I,r, et le rejeter au delà du Jura en Suisse. Il s’entendit avec le vaillant roi de

(I) Poota Saxo, de Geslis Kar., M. G., v. 135, tOj-121.

ORIGINES DE L'EMPIRE GERMANlyLE.

France, Eudes, adversaire comme lui des Nordmanns, dans une entrevue qni eut lieu en juillet 888 à Worms. Une chronique allemande voudrait nous faire croire que le lier défenseur de Paris y vint en suppliant et en obligé, humiliter et graianter; mais d'autres écrivains nous assurent que le nouveau roi de France ne demanda que le consentement (consensus) d’Arnulf, el que, là, tous deux firent seulement une alliance amicale (/acli amici) pour séparer, comme dit un contemporain, les Francs tenions des Francs latins, c’est-à-dire l’Allemagne de la France. Le roi de la haute Bourgogne, Rodolphe I", alla seul trouver Arnulf jusqu'à Ralisbonne avec une certaine déférence; car le roi du nord de l'Italie, Bérenger Ier, dans l’entrevue de Trente, sur la limite des deux royaumes, ne fit également avec Arnulf qu’une alliance de paix, (cédera pacis, pour séparer aussi l’Allemagne de l’Italie (I). Rien, dans tout cela, ne l’invitait à se mêler des affaires de France ou d’Italie et moins encore à relever plus tard, au profit de l’Allemagne, l’empire de Charlemagne.

Arnulf ne nous apparaît, d’ailleurs, pas d’abord comme un prince bien puissant chez lui. Bâtard el père de bâtards, il voudrait assurer sa succession au fils qu’il avait de sa concubine, Ellinrota, sa femme Olta ne lui donnant pas d’enfants; et il a beaucoup de peine à obtenir, même à titre provisoire, celte concession d’une diète de ses vassaux, à Forcheim, 889. Les Francs ou Franconiens, surtout, résistent longtemps. Toujours un peu récalcitrants à son autorité, les Souabes cherchent par deux fois à lui opposer

(t ) Ann. Fulil., 888. — Ann. Vedast. Facti amici. Chron. reg. Franc. Script., III, 2IS. [lie divisio facta est inter teutones Franens el latinos Francos. — Murator.. Ann. liai, ann. 888.

un Bernhard, fils de Karl le Gros, légitime héritier, que sa jeunesse avait surtout éloigné du trône. S'il est en paix avec les Saxons du Nord, dont l’esprit était toujours fort indépendant, et chez lesquels il ne mit le pied qu'une fois, c’est qu’il laisse à peu près complètement maître chez lui le duc Otto, fils du célèbre duc Ludolf, ancêtre des Ottons.

Le nouveau roi ne fait d’abord qu'une expédition au delà de l'Elbe, contre les Slaves, autrefois tributaires de l'Allemagne, et elle n’est pas heureuse. Il n’est point question, sous lui, de continuer les efforts des missions chrétiennes qui, de Hambourg et de Brême, avaient autrefois livré bataille à l’odinisme danois. L'archeVêque de Cologne, qui prétend reprendre ses droits sur Brême, depuis la déchéance de Hambourg, paralyse toute la propagande chrétienne, qui ne parait, d’ailleurs, pas beaucoup tenir au cœur du roi germain. C’est par de bons procédés qu’il assure la paix de la frontière sud-est contre le duc slave des Moraves, Swentibold (Swiatopluck), qui avait tenu même l’atné de ses bâtards sur les fonts de baptême. Ce barbare avait habilement fait de la Moravie, à l'orient de l’Allemagne, un vrai royaume. Sa puissance, dont le centre était dans la vallée de la Moravie, s’étendait de la Theiss, qui la séparait des Bulgares, aux montagnes de la Bohême. Dans ce pays même, le prince des Tscheches, plutôt tombé sous la dépendance de ce hardi Slave que sous celle de Louis le Germanique, passait alors avec sa femme à la liturgie slave, apportée dans cette chrétienté nouvelle de l'Orient par Méthodius et Cyrille et retournée, depuis la mort de Nicolas I", avec le royaume Bulgare, à 1’inlluence de l’Eglise grecque. De ce côté, l’Eglise latine faiblissait donc, et Arnulf, dans l'affaissement d'ailleurs du Saint-Siège, n’était ni assez puissant, ni assez dévoué pour soutenir sa cause.

ORIGINES DE L KlirinE CEIIMAMQOE.

Une invasion faite entre la Meuse et le Kliin par les Nord manu s, repoussés maintenant de France par le roi Eudes, força le roi de Germanie à faire ses preuves. Un archevêque, celui de Mayence, un comte, avaient succombé. Celui qui avait déposé Karl le Gros devait mieux faire. Une éclipse de soleil, l'apparition d’une comète effrayaient les peuples. Les pirates s’étaient fortifiés dans les marais de la Dyle, derrière des remparts faits de troncs d’arbre et de terre. Arnulf marcha contre eux avec une armée qui ne parait guère avoir été composée que de Francs des bords du Illiin cl du Mein, car les Alamans abandonnèrent la partie comme si cela ne les regardait pas (t), et les Saxons, qui ne combattaient encore qu'à pied, ne le suivirent pas, puisqu’il n’avait que de la cavalerie dans son armée. Arrivée près de l’endroit où fut plus lard Louvain, devant cette double fortification des marais de la Dyle et de remparts faits de main d’homme, l’armée franque hésitait à attaquer (891). Les pirates riaient de voir sa lourde cavalerie tenter l'assaut an milieu d’un terrain tout détrempé d'eau, quand le roi, comme un ancien chef germain, mit pied à terre et ordonna aux siens d’en faire autant. Les barbares, pour les effrayer, ébranlèrent les échos de leurs cris et du bruit de leurs armes entre-frappées. Mais les Francs répondirent par le cri de guerre chrétien, et, la hache à lu main, donnèrent un si furieux assaut, qu’ils renversèrent ou franchirent les remparts, et, après une grande tuerie, jetèrent ces pirates dans les marais, où périrent deux rois de mer et la plupart de leurs compagnons.

(I Ann. t’uld., 891 Cum Francis, Alumanico crcrcilu inutile sccum aisumpto.

Ce vainqueur des Nordmanns n'est plus seulement le roi

de la Bavière. Il avait là, sans doute, son patrimoine comme

son père et la plupart de ses domaines; c’était son séjour favori, comme le centre de sa puissance et môme alors de la vie allemande. Mais il pouvait compteraussi sur les Francs du Rhin qu'il avait défendus. Il nomme le nouvel archevêque de Cologne, Hermann, et celui de Mayence, Ilalto, son fidèle serviteur (fidelis noster), dont les chroniques s’accordent à louer les lumières et la prudence, et qui était comme le coeur du roi, cor régis (1). Rien n’est plus à craindre pour lui de la part des Souabes ou Alamans; nonseulement leurs comtes, mais Adalberon, évêque d’Augsbourg, et Salomon, à la fois abbé de Saint-Gall et évêque de Constance, lui sont dévoués. Il veut maintenant réunir, entraîner ces trois peuples contre la puissance voisine et redoutable de Swenlibold, le Morave, dont il avait trop favorisé l’élévation. La vieille haine des Bavarois contre ces terribles voisins, l’honneur de saint Emmeran, l'apôtre du pays, près du cloître duquel Arnulf s’était fait construire une résidence royale, le zèle religieux de l’archevôque de Wurtzbourg, dont le siège sur le Mein avait toujours été le foyer de la propagande de l'Est, poussent également Arnulf (2).

L’entreprise ne fut pas heureuse. Le margrave de Thuringe, Poppo, et l'archevêque de Wurtzbourg, partis les

(t) Ann. Ful<l., 891. Ilalto homo subtilis ingenii. — Continuai. Regin., 910 : lïr ail'o strenuia et prudens. — Ekkehurdi Va.ua S. lialti (Scrip. II, 8.1) g item cor régis nominabant. — (2) Arnold de sancto Emmerano, e. v. (Script., IV, 550). Elegit patronum adeugue itli adhœsit ut in vicinita'.e monasterii regio cultui aptum construeret grande pntatium.

premiers pour une sorte de croisade, pénètrent dans la Bohème. Ils sont bientôt surpris et entourés dans les montagnes. L'archevêque est tué. Arnulf mécontent destitue Poppo, donne son margraviat à un riche comte franconien, Conrad, et l’archevêché de Salzbourg à l’un des frères de celui-ci, Hudolf, sans craindre de constituer ainsi une famille toute puissante dans ce pays, comme celle des Ludolfinges en Saxe. Il ne fait pas mieux cependant lui-même. Devant le redoutable Swentibold, la Marche de l’Est, entre la Traun et l’Enns (Autriche), se désorganisait. Les margraves qui lui avaient obéi quand il était duc de Carinlhie, cherchaient refuge maintenant en tremblant dans le camp ennemi et trahissaient. Arnulf dut réunir contre son ennemi d’autres chefs slaves jaloux, un Bratislas, de la basse Pannonie, qui relevait de lui entre la Save et la Drave, et même le roi des Bulgares, Wladimir, au delà de la Theiss. Les Moraves, voyant Arnulf passer le Danube avec ses hordes slaves, 893, se retirent dans leurs forêts et leurs montagnes, laissent porter le fer et le feu dans leurs villes à peine bâties de la plaine. Mais, quand Arnulf revient de celte expédition, 893, ils se précipitent tout à coup, avec Swentibold, sur lui et massacrent son armée. Arnulf n'est lui-même sauvé que par tin miracle qu’il attribue à la protection de saint Emmeran, son patron. U lui fit don, en effet, en reconnaissance, sans oublier les autres saints, d'un maître-autel, rehaussé de lamelles d’or et incrusté de diamants, et d’un livre d'évangiles venu de France, dont la couverture dorée représentait la céleste Jérusalem. L’Allemagne a admiré longtemps celte œuvre du moyen Age franc.

La vengeance qu’ArnuIf chercha à tirer de son ennemi fit oublier cependant à l'Eglise les témoignages de sa re-

LE HOYAl'ME ET LA FÉODALITÉ GERMANIQUES. 487

connaissance. Un nouveau peuple de race ouralo-finnoise, probablement, et dont la physionomie, la manière de combattre et les mœurs rappelaienl beaucoup les Huns, les Magyares, nommés aussi Ougres, Ouigours et Hongrois, errait depuis quelque temps en nomade de la mer Caspienne aux Carpathes, inquiétant de ses courses vagabondes les frontières de l’empire grec ou celles du royaume des Bulgares. Àrnulf, dans son désespoir, s’adresse à ces nouveaux barbares que l’Allemagne devait bientôt trop connaître et leur emprunte un certain nombre de hordes pour ravager la Moravie. Il est toujours dangereux de se servir de la barbarie pour défendre la civilisation. Charlemagne n’avait point fait ainsi. Ce fut imprudemment qu'Arnulf montra les plaines herbeuses du Danube et de la Theiss, qui leur convenaient si bien, à ces cavaliers en quête d’un établissement où ils pussent nourrir à l’aise leurs chevaux et leurs cavales dont ils buvaient le lait. En effet, à la suite de cet appel fatal, les Hongrois passèrent en masse les Carpathes et se répandirent, sous les descendants d'Arpad , leur héros légendaire, dans l’intervalle presque vide des royaumes bulgare et tnorave, au milieu des marais de la Theiss et du Tcmôs, où ils devinrent les redoutables voisins de l'Allemagne.

Désespérant de résister à tant d'ennemis, le vieux cher slave, Swentibold, que les chroniques allemandes traitent « de tête pleine de dol et d'astuce, » que les Slaves vénèrent comme un prince national, partagea son royaume entre ses deux fils, avec peu d’espoir de leur laisser l’indépendance après lui; et ceux qui l’avaient suivi aimèrent à répéter qu’il s'était évanoui tout à coup dans son armure au milieu de son armée pour disparaître dans l’épaisseur des forêts de son pays, où on le chercha en vain sous les

omuixes ne i/kmimue ukhmamoue.

t rails d'un ermite. Le proverbe slave : « Cherche Swentibold, » est resté comme un témoignage de la grandeur et de l’indépendance disparues de ces races de la Moravie et de la Bohême, un instant réunies. Arnulf cependant devait voir bientôt ce qu’il y avait gagné. La Moravie, partagée entre les deux fils de Swentibold, perdit sa puissance, et la Bohême reprit ses liens de dépendance avec l’Allemagne. Mais les nouveaux venus ne s’étendirent pas seulement jusqu’à la Morawa; en 894 déjà, ils traversaient le Danube et ravageaient la Pannonie entre la Save et la Drave jusqu’à destruction, usr/ne ad inter necionem, et, au lieu d’une peuplade slave, sédentaire et déjà chrétienne, l’Allemagne gagna pour voisins une nation de nomades païens, linnois et sanguinaires, contre laquelle elle devait avoir à lutter presque un siècle (I).

Comment, après cela, le roi de la Francie orientale, Arnulf, pouvait- il prétendre à jouer, au milieu des rois et des peuples contemporains, une sorte de rôle européen, impérial ? Son royaume était alors, il est vrai, de tous ceux sortis des ruines de l’empire de Charlemagne, le plus ordonné et le plus solide. Eu Italie, les deux compétiteurs depuis 888, Bérenger I", duc de Frioul.cl Guido, duc de Spolète, se disputaient la couronne. En France, un descendant des Carolingiens, Charles le Simple, avait réclamé son droit légitime contre le nouveau roi Eudes, et trouvé des partisans, enlr’autrcs, Foulques, archevêque de Reims, le premier siège, le siège royal de la Gaule. Mais Arnulf n’avait-il pas

(I) Constantin, De administ. imp., c. xl. T vv Jxstai péovrü* mtxixvv sKoirjfiixt . — Ann. Kulil., 89t. Tolam Pannoniam usque rut interneeionein de lever tint, 898. Cerebnim plénum doit et asturûe.

beaucoup encore à faire chez lui ? De la ville île Ratisbonne qu’il embellissait de monuments religieux, et où il célébrait d’ordinaire les fêtes de Noël et dePùques, il voyait la famille des Ludolfinges bien puissante en Saxe, celle du franconien Conrad et de ses frères également dans le bassin du Mein, de la Lahn et dans la Hesse. En Bavière, il ne pouvait être obéi qu'en mettant entre les mains d'un de ses favoris, Lnitpold, trois comtés avec les margraviats de Carinthie et d’Ostmark (Autriche), pour défendre sa frontière de l’est. La royauté allemande était donc fortdépendnntedes grands. Arnulf cependant, le premier des rois allemands, inspira par son exemple à ses successeurs l’ambition, aussi fatale à l’Allemagne qu’aux autres contrées, d’intervenir chez ses voisins et même de restaurer l’empire que ses prédécesseurs avaient renversé.

Après une longue guerre intestine, le duc de Spolète, Guido, l’avait enfin emporté sur Bérenger I" môme dans le nord de l’Italie et il le bloquait dans Vérone. Une diète des évêques et des seigneurs, réunie à Pavie, reconnaissait ses droits. L’ancien duc de Spolète même, ne bornant plus son ambition, s’était fait couronner, bon gré mal gré, par le pape Etienne V empereur à Rome. Empereur! ce nom reparaissait donc encore en Europe, pour être un objet de crainte ou d'espérance, d’ambition toujours. El cependant pouvait-on voir alors dans ce mot autre chose qu'un titre vain ? Le roi Arnulf se laissa séduire par les intrigues italiennes. Bérenger I", son voisin, avec qui il avait fait alliance, sollicitait son intervention. Un nouveau pape, un Romain, Formose, obligé de couronner empereur môme le fils de Guido, Lambert, offrit à ce teuton, pour le décider à venir, le titre d’empereur, usurpé, disait-il, par un Italien de Spolète, et qui ne convenait qu’à un Franc. Les idées

d’indépendance du pouvoir spirituel étaient-elles bien cette fois le mobile de la conduite de Formose, comme celui d'Etienne II au temps du père de Charlemagne T Tout s’était singulièrement rapetissé après la chute de l’empire carolingien. Formose prétendait défendre surtout le domaine de saint Pierre contre l'ancien duc de Spolèle, paré du titre d’empereur. Rivalités de voisins et de factions, rien de plus! C’est dans ces difllcullés qu’Arnulf précipita la politique du nouveau royaume allemand.

A la tète d’une armée composée seulement de Souabes, par un hiver rigoureux, te roi germain, en mars 89 1, reprit le vieux chemin des invasions teutoniques, le col de Brenner, fut reçu dansVérone par Bérenger et vintse heurter d’abord contre Bergarae. Le comte Ambrosius, l’évéque Adalbert et le peuple y tenaient pour l’empereur italien Guido. Les troupes allemandes, ayant en télé les soldats palatins qui faisaient la garde choisie du roi, donnèrent l'assaut, en dressant leurs boucliers sur leurs têtes contre une pluie de traits et de pierres, et emportèrent la place par la brèche. L’Italie vit bien qu’elle avait encore affaire à des barbares. La ville fut mise à sac, les hommes massacrés, les nonnes et les femmes violées, les prêtres emmenés à la chaîne (I) par ces nouveaux chrétiens de Germanie. On pendit Ambrosius à un arbre et on emmena l’évêque prisonnier en Allemagne. Une population misérable survécut à peine à la catastrophe de cette ville pour longtemps ruinée, in ercidio ipsius urbis. Les chroniqueurs allemands

(I) Ann. Kulil., 89i. — Luitprand., Ilist., c. xxxm, Sacerdotes Dei vtneti trahebantur, sacræ virgines vi opprimebantur, conjugal* nolabanlur.

et italiens rappelaient encore cette affreuse exécution deux siècles après.

Cette barbarie ouvrit les portes de Pavie, une ville alors riche et populeuse qui ne comptait pas moins de quarantequatre églises. Arnulfs’y fit prêter serment de fidélité par les grands qui y accoururent atlérés. Mais son armée allemande s’arrêta dans sa marche sur Rome à Plaisance, par suite de la faim et de la maladie. Obligé à prendre le plus court, il le croyait du moins, Arnulf voulait la ramener par la Suisse qui formait alors le royaume de la haute Bourgogne dont Rodolph Ier ne lui était d’ailleurs point favorable. Un comte italien courageux, dans Ivrée, lui barra le passage. Réduit à se frayer, à travers les rochers, un chemin où il perdit presque tous ses chevaux, Arnulf atteignit, par la vallée d’Aosie et le Saint-Bernard, le célèbre monastère de Saint-Maurice, et se hâta de regagner la Souabe, avec une armée épuisée qui ne put exercer sur les terres de Bourgogne que des actes de brigandage. La nouvelle de la mort de Guido qui laissait cependant son fils Lambert pour lui succéder put seule le consoler de cette triste expédition qui rappelait plutôt les déprédations des chefs germains du cinquième siècle qu’elle ne convenait à un prétendu successeur de Charlemagne.

Dans la diète qu’il tint à Worms, à la fin de cette même année, 89i, Arnulf n’en prit pas moins des airs de souverain qu’il n’avait pas affectés jusque-là. Le prétendant carolingien de France, Charles le Simple, chassé alors par le roi Eudes, ancêtre des Capétiens, vint présenter une lettre de l'archevêque de Reims, Foulques, en faveur de sa légitimité, et offrir des présentsà Arnulf pour le bien disposer en sa faveur. Quoiqu’il eût fait amitié avec l’ancien comte de Paris, le roi germain parait plus louché maintenant des droits de nais-

ORIGINES DE l’ëMI’IRE germanique.

sance invoqués par Foulques, et il reconnaît roi ce Charles le Simple pris dans sa race, sans considération de sou âge (11, et qui d’ailleurs lui fait hommage de sa couronne. Au milieu de tant de princes qui usurpaient le litre de roi, ne fallait-il pas raffermir le principe d’hérédité (2)? Voilà la raison qui détermine maintenant la reconnaissance de Charles le Simple par Arnulf sans pour cela d’ailleurs le relever davantage. En 89'i, après cet acte de haute souveraineté, Arnulf rassemble un synode en sa faveur, sur les bords du Rhin, âTribur qui était alors une place militaire et un marché important entre Mayence et Francfort. Ses deux serviteurs dévoués, l'archevêque de Cologne et l’archevêque de Mayence, y font déclarer par vingt-sept évêques « qu’il n’avait pas été élu par les hommes, mais par Dieu lui-même, per ipsum Dominum eum esse electum. » On le voit, le roi Arnulf n’était plus si dédaigneux qu’aux premiers jours des droits que l’Église pouvait conférer à la royauté; aussi entreprend-il même, pour se faire bien venir, avec les seigneurs laïques et ecclésiastiques de son royaume, dans cette même assemblée, nue sorte de réforme de l'Église germaine, fort malade depuis qu’elle s’était isolée du reste de la chrétienté en même temps que séparée de l’empire.

Arnulf n'avait pas les mœurs d'un réformateur. Quoique sa femme Otta lui eût donné enfin un fils du nom de Louis, maintenant son légitime héritier, et qu’il eût, sans doute pour se faire pardonner les fils de sa maîtresse Ellinrola, fondé en l’honneur de celle-ci uue riche chapelle à Ra-

' ! Klodoard, llisl., I. IV, c. v. De regis slirpe vel suecesHone. sine respecta cujusquam majoris aul patentions regis. — (i Klod., fWilen i. ('uni toi juin de stirpe aliéna reges existant qui sibi regnwn a/feelent, quis pnsl ipsius decessum abjuravit filiuin.

LE IIOYAUME ET LA FÉODALITÉ GKIIMAN1QIKS. t'Jl

tisbonnc, il chargeait encore sa conscience du poids d’u:ie belle Grecque, Agnès, sans compter les autres favorites, au nombre desquelles l'évêque de Constance môme, Salomon (I), eut quelque peine à soustraire sa propre fille naturelle. L’incontinence germaine se retrouvait dans ce dernier bâtard des Carolingiens. Arnulf n’en prêta pas moins le concours de sa volonté et de son bras aux décisions cl décrets du synode de Tribur. On y étend à la Germanie la législation ecclésiastique des synodes de la vieille Gaule pour maintenir la discipline ecclésiastique, et arrêter les usurpations de la puissance laïque; on y applique quelques-unes des doctrines des Fausses décrétales; car, dit un article : « l’Église de Rome est la mère de la dignité et la matlresse de l’ordre ecclésiastique, dignilalis mater et magistra ecclesim rationis. » Dans bien des cas, la justice encore souvent barbare des comtes est surbordonnéeàcelle des évêques. Mais on s’aperçoit aussi des diflicullés que l’Église rencontre à plier les mœurs barbares à ses prescriptions. Une pénitence de sept années infligée pour le meurtre ne suffit pas à déraciner les habitudes traditionnelles de vengeance ; et l’adultère ou la polygamie trouvent souvent encore un refuge contre les prescriptions en faveur de l’unité et de l’indissolubilité du mariage, dans la diversité des lois alamanique, bavaroise, saxonne, qui se partagent ce pays. Arnulf qui s’intitule, d’après les monuments de Sainl-Gall, le fils et le défenseur de l’Église catholique, Ecclesim catholicm filins et dé/ensor ( i }, no puise pas moins là de nouveaux motifs de puissance.

;t) Ekkeliardi casus sancli tialli. Ad amples us Arnotfi regis rtaiu dum petcrelur, respondidisse fcrlur, et.c, etc. — (2/ Hartzkeim, 11, 400. — Gfiœrer, Gesch. dtr Karol., II, 348.

Toi» 11. U

fOi

OIHOIXES DE l’empire r.ERMAMOlE.

Représentant, après tout, par sa naissance même, de la vieille tradition germaine, le fondateur dn royaume allemand songeait bien moins à ce qu’on appelle aujourd’hui l'unité nationale qu'à l'intêrét de ses enfants. Il veut faire dans ses Etats une part au lils préféré de sa première maîtresse qu'il avait longtemps fait considérer comme son héritier et qui était maintenant remplacé. C’était un jeune homme assez gâté et turbulent. Il tenait son nom de Sxvenlibold du chef morave qui l’avait tenu sur les fonts de baptême et il paraissait avoir quelque chose de son sauvage parrain. Arnulf avait depuis longtemps songé pour lui à l'ancien royaume de Lolherrègne ou de Lorraine, à celte rive gauche du Rhin qui, après tout, paraissait moins appartenir à l’Allemagne. Les grands et évêques du pays, jusque-là résistants, consentent enfin à prendre ce jeune homme pour roi, en mai 893. Peut-être Arnulf voulait-il fixer le sort d’un territoire qui, entre la France et l'Allemagne, n’était ni à l'une ni à l’autre? Les écrivains contemporains avaient comme le sentiment du caractère et de la situation ambiguë de cette population et de celte contrée. Wilikind, l’écrivain saxon, mal disposé d'ailleurs pour elle, disait decetla population : « C’est une nation variable, habituée aux artifices, prompte à la guerre, mobile et aimant la nouveauté, j* Ailleurs, il l’appelle tantôt « irrésolue » et tantôt « indomptable (1). » La constituer en royaume c’était en faire une limite, comme un pays neutre, entre deux nations rivales. L’ambition plus que la politique était probablement le mobile de ce roi encore barbare.

Ij Witikiml. Ses tjestx Saxon, I, e. xxx. Gens varia erat et arlihus assnela, bellis prompt a mobiKsque ail rerum mobililatem, H, c. xr-xxxvi Gcneri hominum tnibelli: qenli indomitr.

Arnulf faisait des rois. Il lui sembla à lui cl au pape Formose que le moment était venu d’achever ce qui avait été à peine commencé par la première expédition d'Italie. Au commencement de l’année 896, il repasse donc les Alpes cette fois avec des Alamans et des Franconiens. De la Lombardie, les Franconiens d’un côté par la Toscane» les Alamans de l’autre par la Sabine, marchent sur Rome. Le fils du spolétain Guido, Lambert, triste empereur d’aventure comme son père, se réfugie dans un château (orl des Apennins. En route, une épizootie enlève presque tous les chevaux allemands. Les envahisseurs mettent leurs provisions sur des bœufs, les poussent en avant et arrivent ainsi sous les murs de Rome où ils croyaient entrer sans coup férir. Le pape avait promis de leur ouvrir la ville ; mais une femme, Engellrude, veuve et mère d’empereur, ferme les portes. 11 faut assiéger Rome. Arrivés, par la rive droite, devant la porte de Saint-Pancrace, les nouveaux barbares, avec une pluie de pierres, écartent les défenseurs qui savaient mieux, dit Luitpraad, < tourner le fuseau que manier l’épée (I); » ils attaquent la porte à coups de hache, poussent des béliers contre les mursetenQn les escaladent sur des échelles faites avec les selles inutiles de leurs chevaux, pendant que la vaillante veuve impériale s’enfuit à Spolète. « Ce qu’on n’avait pas vu depuis les Gaulois de Rrcnnus, » dit un chroniqueur germain qui avait oublié déjà l’histoire de ses ancêtres, les Alaric et les Genséric, * Rome est prise. » Arnulf fait décapiter quelques uobles romains, decollare præcepit. Les autres, le clergé et les

I Aun. Fuld., 896. Sellis projeclis inuruin per eonnn acervum

endutil . Luilprand dit des Humains, c. xxvi : Pingues capture .»«lurus etnnabe non clypeos manibus geslare mirantes.

ORIGI.VES DE L’EMPIRE GKHMAMulE,

corporations, avec les croix et les bannières, viennent à sa rencontre. Le pape Formose reçoit le vainqueur dans la confession de Saint-Pierre cl lui met la couronne sur la tète en le proclamant empereur et Auguste. L’archevêque de Cologne, Hermann, et celui de Mayence, Halto, l'archichancelier du roi, Wiching, ses conseillers, étaient là. Ainsi fut rétabli ce que les chroniqueurs appellent encore l’empire des Francs, imperium Francorum. Mais était ce autre chose qu’un violent et ridicule plagiat du grand couronnement de Charlemagne de l'année 800 par le pape Léon 111?

Il y avait entre ces deux faits, en apparence semblables, des différences capitales. L'empire de Charlemagne était fait avant que le conquérant franc acceptât ce titre; Arnulf prenait le titre avant d’avoir fait l'empire. Rome ouvrait scs portes à Charlemagne, Arnulf les forçait. Ce couronnement n'était pas plus un événement européen que le cou ronnemenl des Italiens Guido ou Lambert. C’était un fait romain, à peine italien. II n’y avait plus rien de général, d’universel dans la chrétienté. Tout se rapetissait, tout devenait local. A qui appartiendrait la ville de Rome? A qui le hochet impérial? Voilà ce dont il s’agissait. Le vain litre d’empereur n'ajouta rien à la puissance d’Arnulf. Ou le vil bientôt. Il voulut aller relancer dans Spolèle la veuve de l’empereur Guido. Atteint d'une maladie de langueur, d’un affaissement que les chroniques allemandes aiment à attribuer aux maléfices d’Engellrudc, mais qui venait réellement des suites de scs dérèglements continués en Italie, le nouvel empereur retourna au plus vite dans son royaume. A peine eut il le dos tourné que Bérenger 1er et Lambert, instruits du bénéfice qu’on recueillait à appeler l'étranger, s’entendirent pour partager l’Italie. Quant au pape Formose, il devint l’objet, malgré sa prompte morl, d’une réaction

terrible. La nouvelle apparition des Teutons avait déjà semé contre eux la haine en Italie. Le successeur de Formose, Etienne VII, fait le procès, non pas seulement à sa mémoire, mais, en réalité, à son cadavre. On ouvrit, en effet, son tombeau, après huit mois d’inhumation; et, lorsqu’on eut avec peine arraché entier son corps déjà en putréfaction à la tombe, on le revêtit des ornements pontificaux, on l'apporta devant un synode érigé en tribunal à la stupeur des assistants; et là, la cause du coupableayant été plaidée contradictoirement, la déposition et la condamnation de l’usurpateur cl de l'intrus prononcées, on arracha au cadavre ses ornements sacerdotaux pour le revêtir d’habits laïques, on lui coupa les trois doigts de la main droite qui s’était parjurée et on le jeta dans le Tibre (I).

Arnnlf n’était pas au pouvoir des Italiens; sa mémoire fut seulement maudite comme celle d’un barbare qui avait violemment extorqué la consécration pontificale. Pour lui, ce César de rencontre assista, entre la vie et la mort, pendant ses deux dernières années, à la dissolution de sa puissance. Son fils, Swentibold, roi de Lorraine, en voulant destituer trois comtes et en prenant conseil des petites gens plutôt que des seigneurs évêques, excita une révolte que l’autorité paternelle eut peine à apaiser (2). Malgré elle, déjà un de ses vassaux les plus puissants, le comte de llainaut, Renier au long col, « un vrai Lorrain, » le bravait. Arnulf n’est plus même respecté chez lui. Il devient comme tombé en enfance, le jouet de sa famille et la victime de ses vices, au milieu de honteux ou terribles débats

(I) Voir dans Jaffé (p. 303) les prouves authentiques do cet horrible et grotesque procès. — (2) L'nclionem barbaricam qux per surreplioncm extorla e\t.

I9K 0IIIG1RES DE L E.MIMIIK GEtlMAKIQUE.

qui devaient rappeler à son intelligence affaiblie la triste tin de Karl le Gros, qu'il avait renversé. Il avait cru devoir faire assurer par serment, dans une diète des grands et des évêques, la couronne à Louis son fils légitime. C’était dans l’ordre Son cœur, toujours aux mains de sa mattresse Ollinrotla, penchait cependant du côté du bâtard Svenlibold ; et celui-ci ou ses partisans, capables de tout, pouvaient au moins compter sur sa faiblesse. Voici qu'on intente un procès en adultère à Olta, la vieille mère légitime du jeune Louis. Elle comparait à Itatisbonne, devant un tribunal composé de grands et d’évéques, accusée d'avoir donné aussi un fils illégitime à son mari. Elle obtient, non sans peine cependant, son acquittement public. Les mécontentements atteignent alors les familiers et les familières du vieux roi ; on les accuse de l’empoisonner lentement ou de l'ensorceler. Un d’eux est décapité, une autre, une certaine Radburgc, est pendue. On découvre, au milieu des obscurs détails des contemporains, une cour corrompue et barbare, où les passions et les vices ne font pas défaut. Les luttes sauvages des héroïnes germaines du vieux temps, Brunehilde et Kriemhilde. et des femmes mérovingiennes Frédégonde et Galeswinlbe, se dénonent maintenant devant des synodes où les coutumes d’Odin et du jugement de Dieu arrivées à la sorcellerie le disputent à la loi chrétienne. Enfin Arnulf meurt, à la fin du siècle pendant lequel tombent les Carolingiens, 10 décembre 899, et l’on porte en cérémonie son cadavre dans le chœur de l'église de son palron, saint Emmeran, où il resta plus tranquille que celui de son contemporain et de son ami, le pape l’ormose (1). Triste prince, d’ailleurs, hésilant enta1

(I) /i;m. Fuld„ 898. Monum. Doica , xxxi, tôû.

ses devoirs stricts et son ambition imprudente, entre ses fils légitimes et illégitimes, entre l'hérédité et l’usurpation, entre les rois de France Eudes et Charles le Simple, vainqueur une fois des Nordmanns, mais se bornant à la défensive sur toute la frontière slave, et ouvrant l’Allemagne aux Hongrois, en somme, il laisse l’Allemagne et la royauté plus faibles qu'auparavant.

Ijjuis l'Enfant ; Féodalité laïque ot féodalité ecclésiastique. — Los duchés. — Invasions hongroises, 899-U II.

L’aristocratie laïque de l’Allemagne avait surtout contribué à l’élévation d’Arnulf. Ce fut la haute Eglise allemande, raffermie sous lui, qui maintint sa couronne sur la tête de son seul enfant légitime, Louis, fils d’Otta, âgé de six ans. Halto, archevêque de Mayence, « aussi habile dans le maniement des affaires temporelles qu’instruit dans les choses de la foi, » Adalberon, évêque d’Augsbourg, son ami, et Salomon, abbé de Saint-Gall, tous trois anciens conseillers d'Arnulf, y eurent la plus grande part (1). « Le navire de l’Eglise vacillait, écrit Hatlo au pape à Rome, nous avons mieux aimé conserver la coutume des Francs de

flj Itegtno, De causis Synod., p. 1, sur Ilatto; et Ekkeh. casus S- Oalli, Satomo et Hatlo, post regmi, imperium tenuerunt. Conciles <lc Labbe, t. IX, p. 197. Lettre d’Hatlo ù Jean IX. Maltii mus prislinum iHorein servare quam nova i/ulitutione incidere.

choisir leur roi dans la même famille, que d’essayer des inslitutions nouvelles. » Le bâtard d'Arniilf, le plus âgé de ses fils, Swenlibold, s’était acqu’s un si mauvais renom dans son royaume de Lorraine, qu’on ne pensa guère à lui. Il débarrassa, d’ailleurs, le terrain quelques mois après, en trouvant la mort dans un combat livré à quelques-uns de ses vassaux révoltés. Aussi, malgré son jeune âge, Louis, le légitime fils d’Arnulf, proclamé à la diète de Forclieim, fut-il accepté par toute l'Allemagne, môme d’abord par la Lorraine. Cet oubli des vieilles coutumes germaines, qui n’admettaient guère le pouvoir d’un chef mineur, puisqu’elles recherchaient surtout l'utilité et la valeur de l'homme fait, prouverait peut-être les progrès de la royauté. Il est cependant plus conforme à la vérité de penser que les chefs de l’Eglise poussèrent cet enlant au Irène dans l'espoir de rester les maîtres, et que les grands seigneurs laïques laissèrent faire dans l’espoir de le devenir. N’est-ce pas, en effet, pendant les dix années de minorité de Louis, mort avant d'arriver à l’âge d’homme, qu’apparut et s’affermit en Allemagne la féodalité ecclésiastique et laïque, jusque-là restée dans l’ombre et contenue par la royauté?

Arnulf avait eu beaucoup de peine à arrêter l’accroissement d'autorité et de domaines des seigneurs laïques et ecclésiastiques. Elevé par le choix des premiers à la royauté, il avait encore moins que les Carolingiens qualité pour réprimer leurs usurpations, et, en s'appuyant contre eux suites évêques et les abbés, il avait à son tour augmenté leur puissance. Ne pouvant, comme ses prédécesseurs, disposer de rien sans le consentement des diètes, il avait, tout en favorisant scs amis, obtempéré assez souvent aux vœux des seigneurs, des chapitres et du pays, dans la distribution des dignités ecclésiastiques, et, pour les comtes, laissé aux

LE ROYAUME ET LA FÉODALITÉ UERMANiQUES. 20)

enfants la dignité de leur père. Les seigneurs et les évêques avaient donc bientôt considéré ceux-là l’hérédité. des comtés, et ceux-ci la liberté des élections ecclésiastiques, comme un droit. C’était à leur profit qu’ils exerçaient tous, comtes et margraves, évêques et abbés, l’autorité que l’empire leur avait autrefois confiée. A l’heerbann ou au service militaire de tous, réservé seulement pour la défense nationale, ils substituaient le service de leurs fidèles, de leurs vassaux ; ils faisaient ainsi de l’usage des armes le privilège de ceux qui pouvaient nourrir et fournir un cheval, c’est-à-dire de la petite noblesse. Et, par là, soit que les plus riches des anciens hommes libres se fissent vassaux des gros seigneurs, soit que les plus pauvres, recherchant la protection de l'Eglise et des grands, se soumissent à la redevance et la corvée, toute liberté tendait à disparaître.

Point de différence, sous ce rapport, entre les seigneurs comtes ou les seigneurs évêques ou abbés. Si des comtes usurpent en effet, quand ils le peuvent, des abbayes ou monastères riches cl les traitent comme de simples fiefs laïques, combien d’archevêques et d’évêques nommés ou élus, aussi peu soucieux de s’enfermer dans leurs fonctions et leurs domaines, ajoutent des comtés entiers à leur donation, comme celui de Trêves, ou étendent leur juridiction et leur pouvoir? Tous, indistinctement, s'emparent, quand ils le peuvent, du droit de battre monnaie, de lever des impôts, d’établir des douanes pour eux , exercent en leur nom les droits royaux, changent, en un mot, leurs fondions, leurs immunités et leurs donations d’autrefois en vraies seigneuries, pour y juger, gouverner et, le plus souvent, guerroyer à leur aise. Quel avantage d’unir le pouvoir à la propriété et la propriété au pouvoir? Les uns et les autres, d’ailleurs, combattent également l’ennemi. Dans un es-

202 ORIGINES DE l.'EMPIRE GERMANIQIE.

pare de trente années, deux archevêques et huit évêques mouraient sur le champ de bataille, à eôlé des comtes et seigneurs. La puissance féodale des archevêques de Mayence, Cologne, Trêves, Salzbourg, des évêques de Strasbourg, Constance, Brême, Wurtzbourg, Passau, Augsbourg, même des abbayes de Fulde, de Constance et de Kempten, n’était pas moindre que celle des comtes ou des margraves des bords du Hliin ou de la frontière de l’Elbe.

Vainement, les derniers Carolingiens avaient-ils cherché à remplacer les anciens mim dominici, tombés peu à peu en désuétude, par dos comtes du palais ou comtes palatins, chargés d'administrer leurs domaines et leurs métairies, et de surveiller l’administration des comtes et des évêques dans les provinces. Il n’y a plus rien de semblable sous le règne de Louis l'Enfant. L’archevêque de Mayence fait ajouter deux autres abbayes aux trois qu’il possédait ; l’évêque Adalberon, d’Augsbourg, promène son roitelet de cloître en cloître et de château en château du domaine royal. L’aristocratie laïque a encore plus beau jeu. Tous seigneurs, laïques et clercs, comme s’expriment les chroniques, ajoutent les honneurs aux dignités, honores cum dignitatibus, la propriété féodale avec l'office sacerdotal ou royal. Etrange société qui s’émiette en seigneuries laïques et ecclésiastiques que rieu presque ne distingue! La vieille loi carolingienne tombe en désuétude, et la force de la coutume introduit, comme un fait légal, la féodalité (I). Mais cet état n’est pas nouveau, sous la couronne du comte réapparaît l’ancien chef, et sous la mitre le vieux sacrificateur germain.

. (I) Roth., (les -fi. des Bénéficiai tvesens, p. 130, sur l'identité de* mats Jionor et bénéficiant. — Regiuo, 898, honorent et dujnilai.es.

Un fait, qui revêt un caractère particulier en Allemagne, tend encore plus chez elle, peut-être, à enlever à la royauté l’usage de tous les droits régaliens, mais en même temps aussi à former des puissances locales plus considérables. Comment le souvenir des vieux temps où la Germanie se composait de différentes populations indépendantes sous des chefs nationaux, que Charlemagne avait plus ou moins détruits, ne se serait-il pas ici ravivé dans la faiblisse de la royauté? Il était resté populaire, comme tout ce qui est traditionel. La distinction, l’opposition même assez vivace de ces différentes nations saxonne, bavaroise, franque, souabe, lorraine, s’accusait de nouveau. Les ennemis du dehors faisaient sentir la nécessité de rattacher surtout la défense des frontières ou marches à de puissants seigneurs, et de réunir dans les mômes mains plusieurs comtés. La résurrection en Allemagne degrandes puissances locales, de principautés féodales plus étendues, plus indépendantes et plus compactes, sous le nom de duchés, est l’événement le plus considérable du règne de Louis l'Enfant.

Les descendants du Saxon Ludolf, propriétaire de l’Ostphalie et de la Westphalie, très-puissant déjà sous Arnnlf, les Ludolfinges, soutenaient depuis longtemps seuls tout le poids de la guerre contre les Danois et les Slaves , l’éclat de l’abbaye de Gandersheim, qu’ils avaient bâtie et enrichie au nord de l’Allemagne, avait donné à cette famille un certain prestige religieux. Après la mort de son frère aîné, Bruno, tombé dans une bataille contre les païens danois, Otto est le premier qui, réunissant tous les domaines . de la famille, agisse chez lui en vrai prince indépendant, administre les revenus royaux, exerce la haute justice, commande la marche danoise. Voilà l'ancien duché de Saxe, détruit par Charlemagne, qui se reconstitue ! Dans la Bavière,

204 ORIGINES DE l’ëMI'IRE GERMANIglE.

sous le roi Arnulf et sous son père Carloman, le sentiment de vieille autonomie de cette antique nation avait fait place à la satisfaction de dominer presque toute l’Allemagne, dont Ratisbonne, sur le Danube, était devenue comme la capitale. Mais, pendant que Louis l'Enfant virait dans ses châteaux, sous la garde de l'évêque d’Augsbourg, la nécessité de défendre les frontières menacées h l'est et de continuer à convertir et à coloniser les contrées danubiennes, ramène la Bavière à sa vieille indépendance nationale. Il y avait là un puissant margrave, Luitpold, neveu par alliance d’Arnutf et son favori. Il réunit alors les Marches d'Ostland et de Carinlhie contre les Slaves, et celle du Nordgau (Bavière du nord) contre la Bohême, à plusieurs comtés bavarois et au burgraviat de Itatisbonne. 11 se conduit en tout, dit la chronique, comme un père vis-à-vis de Louis l'Enfant; mais il commence aussi la restauration du duché de Bavière, où ses descendants régnent encore aujourd’hui comme rois. L’existence, en Allemanie, d’un margrave de Rhélic, sur la frontière suisse, dans les hautes Alpes, et de deux officiers royaux ou messagers de chambre, Erchanger et Berlhold (nuntii cameræ), dans les plaines, surtout les rivalités de seigneurs ecclésiastiques aussi puissants que l’évêché de Constance et l’abbaye de Saint-Gall, empêchaient là encore qu’il se formât une nationalité dans la grande, un duché dans le royaume. Mais la puissance de plusieurs familles y tendait déjà (I), et chacune était indépendante chez elle.

La rive gauche du Rhin, qui avait ôté le centre d’une

(I) Sur l’origine et ta formation des grands duchés allemands, voir Dœnniges (Deutsche Slaatrcchl. I, 1, p. Ho.

grande puissance autrefois, et dont Arnulf avait voulu faire récemment un royaume, paraissait devoir arriver plus vite encore que tout autre pays à se constituer en pays indépendant. Les biens royaux et même ceux de l’Eglise y étaient mis au pillage. « Les hommes de ce pays, dit le moine Richer, forts et audacieux, excellent à taire leurs affaires; ils vont à leur but plutôt par la ruse que par la force. Mais, si la ruse échoue, ils ont audacieusement recours à la violence (2). » Deux comtes puissants des bords du Rhin, Ghérard et Maltfried, l’un en épousant la veuve de Swentibold, se rendent maîtres de presque tout ce qui s’étend de Mayence à Trêves, sans faire exception pour les plus riches abbayes. Mais le comte du Ilainaul, Renier au long col ou Rcnicr-Renard, déjà l'adversaire de Swentibold , guettait, en vrai Lorrain, le moment de faire ses affaires. 11 veut mieux que cela. Il vise au litre de duc. Les tuteurs du jeune roi Louis essayent d’arrêter ces usurpations en soutenant l'autorité des évêques. Mais Renier s’adresse an roi de France, Charles le Simple, ce faible Carolingien presque sans royaume, et en obtient le litre de duc qui ne l’engageait pas à beaucoup d’obéissance. La Lorraine trouve presque son indépendance en se détachant de l’Allemagne.

Mais l’anarchie au milieu de laquelle l'Allemagne cherchait à se constituer au moins en nations indépendantes, fil naître, dans le beau pays de Franconie, une guerre qui était de nature à faire regretter la royauté. Le cours sinueux du Mein, que des hauteurs heurtées et boisées accompagnent,

(1) Richeri, Ilisloria, 1. I, c. ni. Rebus disponendis insigniorcs, roborc algue audacia non impares, inaxima quxque magis ingenio quam viribus appelunl, et si ingenio in appetendis cassantur, viribus audader utuntur.

206 oiiigixes ne l EMPine gf.iivia nique.

et qui sépare avec elles l'Allemagne du nord de l’Allemagne du sud, c’csl-à dire la vieille Saxe et la Tlturinge de l’Allemanie el de la Bavière, était alors divisé entre deux familles, toutes puissantes dans ce pays, celle des Bamberg ou Babenberg, du nom d’un château situé au confluent de la Rcdnilz et du Mein, dans la haute Franconie, et celle des Conrad ou Saliens, de la Saale affluent aussi du Mein, dans la basse Franconie. La première avait fourni souvent des chefs à la Marche qui surveillait la Bohème, et à la Thuringe ; la seconde avait donné des comtes à la Hesse volcanique, aux cantons de la belle vallée de la Lahn ( ober et nieiler Laltngau\ de la Welleravic, sur la rive droite du bas Mein, et du Hheingau sur le Taunus, à la droite du grand fleuve. Celle-ci était même puissante aussi par ses domaines sur la rive gauche, dans le diocèse de Mayence.

Les rivalités de ces deux familles étaient d’autant plus ardentes, qu'il semblait que celle-là qui se rendrait maîtresse de ce beau pays franc, le serait bientôt de toute l'Allemagne. Les Babenberg, sons Louis le Germanique et ses fils, avaient semblé l'emporter jusqu’à ce que le roi Arnulf, en défiance contre eux, eut, à leurs dépens, confié aux Conrad le macgraviat de Thuringe et l’évéché de Wurlzbourg, et ainsi porté, des bords du Rhin, l'influence de celte famille, jusque sur le haut Mein cl dans la haute Franconie. Depuis ce moment, la guerre était incessante entre ces deux familles comme dans les anciens clans germains. D'un côté, Adalbert de Bamberg, le chef, un Adalhard el un Henri; de l’autre, un Eberhard, le chef aussi, un Conrad, un Rudolf, évêque de Wurlzbourg, tous, seigneurs ou clercs, pourvus de biens et comptant par centaines les vassaux et les serviteurs.

En l’année 902, au c mimencemenl du dixième siècle, sur

un futile prétexte, ils s'arment pour venger leurs vieilles querelles, ils se précipitent les uns sur les autres, in mutuis cœdibus prorumpunt, et, de proche en proche, remplissent bientôt les bords du Meinetdu Rhin d’une effroyable mélée. Dans le premier engagement, Adalbert de Bamberg, battu, perd ses deux frères; l’un, Henri, est tué dans la mélée, l’autre, Adalhard, fait prisonnier. Un Conradien aussi, l'évêque de Wurtzbourg, est trouvé sur le champ de bataille et meurt de ses blessures peu de jours après. Eberhard aussitôt accuse de meurtre ses adversaires et fait exécuter son prisonnier, Adalhard, comme violateur de la paix publique. Ces cruautés poussent la fureur au comble. Adalbert de Bamberg revient en force, se jette sur le territoire de Wurlzhourg, le met à feu et à sang. Voilà bien la féodalité, la guerre privée 1 Telle était l'anarchie du royaume allemand, né du démembrement de l’empire. C’est la vieille Germanie avec ses guerres d’autrefois qui revient à la surface, à peu de différence près. Les comtes avec leurs vassaux remplacent les anciens chefs et leurs compagnons; c’est une guerre de châteaux an lieu d’une guerre de bois et de clairières; un évêque chrétien y joue le rôle d’un prêtre d’Odin. L’empire de Charlemagne détruit, a-t-on fait beaucoup de progrès depuis Arminn et Marobode? Ces Conrad et ces Babenbcrg valaient-ils bien mieux ? Moins chrétiens encore que ceux-là n’étaient Romains, ils n’ont point mérité d’avoir un historien dans un temps d’ailleurs tout barbare.

En présence de pareilles extrémités, le pouvoir royal ne pouvait rester immobile. L’archevêque de Mayence, Halto, était dévoué aux Conradicns; il rassemble une diète à Forchcira, 903, intéresse à eux le jeune roi Louis et les évêques, et leur fait adjuger les dépouilles des frères d’Adal-

£08 origines de l'empire gefimaniqie.

berl de Bamberg morts dans celte première mêlée. La sentence ne fait qu’étendre le conflit. Adalbert de Bamberg met dans scs intérêts les deux comtes ambitieux de Lorrraine, également ennemis des Conradiens, Gérliard et Matlfricd. Mais alors l’archevêque llatto jette contre ceux-ci Rcnier- Rennrd cl la mêlée gagne tout le reste de l’Allemagne. Jamais la sécurité n’avait été moins grande. « Tout est aux prises, écrit en vers latins l'évêque de Constance, Salomon , à celui de Toul , tout est aux prises, l'évêque, le comte, le vassal, les frères contre les frères, les parents contre les parents et les citoyens dans la même ville. Les grands qui devraient assurer la paix donnent l'exemple de la lutte, la loi est foulée aux pieds, et le bas peuple murmure et se déchaîne. Jamais il n’a été si vrai de dire : malheur au pays dont un enfant est roi ! » Au milieu du désordre, Adalbert de Bamberg voulut en finir en se prenant corps à corps avec le plus redoutable de ses adversaires, Conrad; il alla l’attaquer jusque dans l’épais fourré montueux de la liesse, comptant ne l'y pas trouver en force, grâce à l’envoi qu’il avait fait de son fils sur la rive gauche du Rhin. Il le surprend en elTet, près de Fritzlar. Deux des corps conradiens s’enfuient; Conrad avec le troisième essaye de les ramener et de tenir tête; mais il tombe bientôt couvert de blessures. Le Bambergien, vainqueur, s'en retourne dans la haute Franconie avec beaucoup de prisonnière et de butin. Voilà le triomphe.

Il fallait agir enfin contre un homme qui bravait depuis trois ans le ban royal et donnait des exemples de férocité qui rappelaient les anciens jours. Ilatlo, au nom de Louis l’Enfant, convoque une diète à Tribut-, somme Adalbert d’y comparaître, et, sur son refus, rassemble une armée de Francs et de Souabes et entre dans la haute Franconie. 11

assiège l’opiniâtre rebelle dans une de scs forteresses du Mein, à Thérès. Serré de près, celui-ci perd courage en voyant les siens passer l’un après l’autre dans le camp royal. Il demande à traiter, ouvre les portes de son château et vient à son tour se jeter aux pieds du roi et promettre soumission entière et complète. On lui eût peut-être fait grâce, mais quelques-uns des siens même l’accusèrent d’être tout prêt, si on lui pardonnait, à recommencer ses brigandages. Jeté alors en prison, il comparut devant un tribunal composé d’ennemis, fut condamné, conduit les mains derrière le dos devant l’armée franque et exécuté comme un ennemi public. La chute des Babenberg entraîna celle des comtes Gérhard et Mattfried sur les bords du Rhin. Mais elle fut moins profitable encore à la royauté qu’aux puissants. Conrad le Salien, vainqueur, prend le litre de duc de Franconie. A côté de lui, le duc de Saxe, Otto, attire à son autorité la Thuringe, où les Babenberg avaient été maîtres; et, à la place de Gérhard et de Matlfried dans la Lorraine, le comte de Hainaut, Renier au long col, vir consularis et nobilis, dit Richer, étend avec le titre de duc de Lorraine son autorité jusqu’au Rhin.

On revenait en Allemagne à l’état primitif, barbare. Plus d’idée générale, commune à la nation entière. Enfermé dans un étroit horizon, chaque seigneur, grand ou petit, ne pense plus qu’à soi. Le niveau de l’Église qui tourne à la féodalité s’abaisse. La cour des rois n’est plus un centre d’études, d’activité de l’esprit, comme on l’avait vu encore après Charlemagne, sous Louis le Germanique. Le savoir rentre dans les cloîtres et se rapetisse derrière leurs murs, même àSaint-Gall. La chronique monacale si curieuse qui avait recueilli les dernières légendes de Charlemagne cesse à Saint-Gall. Après le moine Rudolf et Regino de Prüm,

To«k i:. u

l'histoire devient de plus en plus sèche enlre les mains des annalistes. Le frère chargé de ces fonctions s’en acquitte avec répugnance ; les calamités, les souffrances que le ciel envoie sont si pénibles, que c’est souffrir encore que de les raconter; on les enregistre brièvement pour en détourner aussitôt les yeux, les À nnales alamaniques en font foi. Les grandes Annales carolingiennes n’ont pas d’héritières; et il sera difficile de suivre l’histoire à travers les maigres renseignements des autres annalistes. Plus de théologie! plus de poésie! Haban Maure n’a pas de successeur; et celui d’Ottfried de Wissembourg, Hatperd de Saint-Gall, rime seulement quelques psaumes. Les clercs sont à peine assez lettrés pour dire leur bréviaire et lire la messe. « Il y en a un grand nombre, s'écrie un évêque avec horreur, qui arrivent jusqu’à la vieillesse, sans connaître seulement les paroles du symbole de salut et l’oraison dominicale (4). » On ne continue pas les églises commencées à Hildesheim.à Corvey, à Cologne, àReichenau. La fonte des cloches prospère seule encore. Le monastère de Saint-Gall reçoit, en 909, d'Àdalberon, une cloche d’un volume énorme et d’une sonorité merveilleuse. On avait besoin d’appeler de si loin le fidèle, de signaler de si loin l'approche des ennemis et des pillards!

Les incursions et les ravages des Hongrois, sous le règne de Louis l’Enfant, concourent encore à l'assauvagissement d’un pays arraché à peine à l’état de nature. C’étaient là de terribles ennemis. Divisés en petits escadrons de cavaliers, qui savaient se réunir, se disperser au besoin, surprendre

(I) ifansi, XVIII, 305. Ut net ipsius symboti verba salutaris nce laltem supp/icationem dominiez noverint orationis.

l’ennemi ou l’éviler, habiles à lancer leurs (lèches en avançant ou en fuyant à leur gré, terribles dans leurs victoires, ces envahisseurs du dixième siècle n’épargnaient personne. La mort de chaque vaincu leur promettait un serviteur dans l'autre monde. Ils égorgeaient les femmes qu’ils ne pouvaient emporter par les cheveux au dos de leurs coursiers, ou brillaient tout ce qu’ils ne pouvaient prendre avec eux. Après avoir détruit entre les mains de ses fils le royaume morave de Swentibold, ils arrivaient par la Bohême dans les contrées de l’Elbe et par les Alpes en Italie; ils s’en prirent enfin au cœur de l’Allemagne alors, à la Bavière, et parurent un instant sur le point d’en devenir maîtres.

En 907, ces barbares remontent le Danube, traversent la Marche orientale du Raab h l’Enns et menacent d'entrer en Bavière. Déjà les châteaux des Moraves et des Bohémiens et leurs églises avaient disparu sous les pieds de ces ravageurs. Le margrave Luitpold, le vrai duc de tout ce pays, rassembla une armée qui comptait les trois évêques de Salzbourg, de Freisingen et de Seben, des comtes plus nombreux encore, pour les arrêter au moins sur les bords de l’Enns. Il succomba avec les trois prélats, presque toute son armée, et laissa son duché en proie au fer et au feu des barbares. En 908, appelés par une peuplade slave entre la Saale et l’Elbe, ils se précipitent tout à coup par la Bohême et traversent la Saale. Le margrave de Thuringe, Burkhard, veut les arrêter. Il a le même sort que le Bavarois Luitpold. Ces sauvages ne reculèrent que devant le Saxon Otto qui parait avoir alors réuni définitivement laThuringe à son duché. En 909, ils arrivent jusqu’en Allcmanie et y font un grand butin. En 910, ils voulaient aller jusque dans la vallée du Mein et relancer

ORIGINES DE l'empire CERMAMQl'E.

là le roi tic Germanie qui avait abandonné les rives du Danube. Louis l’Enfant poussé à bout fait un appel aux Francs, aux Souabes et aux Bavarois, et va affronter les Hongrois au milieu d'un grand nombre des siens près du Lech; mais il y voit périr l’un des plus braves de l’armée, le Salien Gebhard.

Chaque peuple avait élé vaincu à son tour et comme châtié de son indépendance. L’Allemagne tremblait devant ces descendants des Huns, aux yeux creux et étincelants, au teint basané, aux nattes de cheveux tombant sur les oreilles, qui, disait-on, dans leurs vêtements de peau, mangeaient la chair crue et buvaient le sang humain. Elle croyait qu'ils étaient venus du bout du monde avec Gog et Magog, sur leurs infatigables chevaux, rapides comme l’éclair, pour tout dévaster. Les frontières que Charlemagne avait données à l’Allemagne au sud-est étaient déjà perdues. La Marche orientale jusqu’au cours de l'Enns, ainsi que la basse Carinthie, restaient aux barbares et arrondissaient la Pannonie déjà tombée en leur pouvoir. Couverts ainsi par la Bohême et les Alpes Carinlhiennes, ils s’établirent enfin à demeure fixe au fond de la fertile plaine qu’arrose le moyen Danube, tandis que les Slaves se reliraient dans les montagnes des Carpathes ou des Balkans et des Alpes, amphithéâtre de ceinture de ce bassin. Ils commencèrent à y bâtir des huttes de roseau au milieu des marécages, faisant travailler les anciens habitants comme des esclaves à la culture du sol ; mais ils étaient toujours prêts à monter à cheval, et à reformer leurs petits escadrons volants pour reprendre, dans des irruptions chez leurs voisins, la vie nomade et le pillage. Ils ne savaient eux-mêmes s’ils s’arrêteraient là ou si, par la vallée du Danube, ils n’iraient pas plus loin, sur les ruines de l’Allemagne à

peine naissante, porter leur errante fortune et leur fureur de destruction.

C’est au milieu de ces angoisses que mourut Louis l’Enfant, en 9 H . Avec ce prince, qui avait si peu compté par sa minorité, disparaissait cependant une grande chose, le principe vivant du pouvoir cl de l’unité de l’Allemagne. Avec le dernier Carolingien, la royauté disparaltrail-elle , les différentes parties de la Germanie retourneraient elles à leur isolement, à leur barbarie primitive? Entre le dernier Carolingien, avec lequel s’éteignit la royauté germanique, et le roi saxon, qui releva l’empire allemand, le règne de Conrad le Franconien, est une transition qui ne fut heureuse ni pour lui ni pour son pays.

Conrad I", lo damier roi franc (911-919).— Séparation de la rive gauche du Rhin. — Anarchie. — Concile d'Allenheim. — Périls et recul do la civilisation.

Une horrible guerre privée, devenue presque une guerre civile, et les invasions desHongrois parurent persuader d’abord aux Allemands que l’unité et la force du pouvoir étaient nécessaires pour défendre la paix à l’intérieur et, à l’extérieur, les frontières du pays. En effet, la royauté ne périt pas, comme on l’aurait pu croire, avec le dernier représentant de la branche germanique de Charlemagne. Ni les princes, ni les évêques allemands ne songeaient, par fidélité à la famille carolingienne, à prendre pour roi ce Charles le Simple, dernier de ses descendants, qui était alors roi

de France, c'est-à-dire de l’ancien royaume des Francs occidentaux. Et celui-ci, bien qu’il eût profité de la faiblesse et des dangers de Louis l'Enfant pour rattacher déjà à sa couronne les vassaux du Lotherrègne ou de la rive gauche du Rhin, ne pensait pas davantage à revendiquer cette part de l’héritage du grand empereur. Les deux grandes contrées voisines, la France et l’Allemagne, étaient déjà bien nettement séparées. Cependant l'Allemagne voulut un roi après la mort de Louis l’Enfant, les chroniques nous le disent; et ce roi fut Conrad, le plus puissant seigneur alors de la Franconie et le chef de la famille qui y était alors la plus puissante.

Comment eut lieu cet avènement? II est difficile de le savoir. Les princes ou ducs allemands étaient sans doute peu désireux de se donner un maître ; leur indépendance nouvelle leur était déjà chère tout en les exposant à bien des périls. Mais l’Église, gardienne d'ailleurs de la tradition, sentait plus le besoin d’un protecteur pour elle et pour toute la nation. C’est sans doute le puissant archevêque de Mayence, Halto, qui réunit un nombre assez considérable de princes et d’évêques à Forcheim, sur terre franquet pour leur faire proclamer, à défaut d'un Carolingien, un prince de cette race franque, dépositaire de la tradition royale, vraiment centrale d’ailleurs et monarchique, que tant de hauts faits recommandaient à tous. Y eut-il dans cette assemblée beaucoup de princes? Qui d’entre eux avait le droit d’y prendre part, d’élire, de faire un roi? Le moine saxon, qui écrivait cinquante années plus Lard, nous assure que le Saxon Otto, que son expérience, sapuissance et ses succès récents, semblaient désigner pour cette dignité, porta lui-même son choix sur Conrad, fils d’un des quatre frères saliens de la grande guerre féodale de Louis

* l’Enfant, qui avait mis le comble à la fortune de la famille. Mais ce témoignage est bien postérieur. Ce qu'on peut assurer, c’est qu’il semblait naturel qu’unfranconien ramassât la couronne royale laissée vacante par la mort du dernier Carolingien ; en effet les autres peuples n’y contredirtnt point jusqu’à ce qu'ils eussent fait l’expérience de l’usage que celui-ci devait faire de ce pouvoir. Les Francs (1), les Alamans et les Saxons, disent sèchement las chroniques, l’élurent roi. C’était un dernier hommage aux Carolingiens et aux Francs. Ne donnait-on pas encore, communément à celte époque, à l’Allemagne le nom de royaume des Francs? Mais quelle serait cette royauté évidemment nouvelle, sans précédents germains, sans lois écrites, s’appuyant tout au plus sur le consentement tacite des princes et des peuples?

Conrad avait le sentiment de ce que la tradition et les circonstancesexigeaientdelui, classez d’énergie pour l'entreprendre. La royauté était une propriété de famille jusqu'alors. Il n'y avait personnellement aucun droit ; il la prenait cependant comme le plus puissant alors et le plus hardi, à l'instigation surtout de l'Église et des Franconiens. Il la prenait comme une place restée vide. Mais qu’allait-il en faire? Après la chute des Carolingiens et le règne de Louis l’Enfant, on ne savait plus au reste ce qu'était ce pouvoir; et, avec cette horreur que les Germains illettrés avaient ej qu’ils gardèrent longtemps, ainsi que le remarquent leurs historiens, pour toute convention écrite, on ne peut guère le définir. Défendre le pays, protéger l’Église, rendre la justice, tels étaient , pensait-on , les devoirs du roi; ses

(l) Luit|iran<l, Hisl. Conradui Francorum genrre oriundus.

216 ORIGINES de l'empire germanique.

droits, on avait garde de les préciser. On se donnait un protecteur, on ne voulait pas un maître. C’était au roi à faire de la royauté ce qu’elle devait être, à ses risques et périls. Aussi Conrad I'r courut-il tous les risques de cette première épreuve.

Au commencement, tout semblait facile au nouveau roi. Hatto, archevêque de Mayence, vieil ami de la famille franconienne, lui assurait, avec les conseils de l’expérience, l’appui de presque toute l'Eglise allemande. Il fit, avec lui, une royale tournée dans ses nouveaux Etats. L’archevêque de Constance, Salomon, autre prélat puissant, lui offrit l’hospitalité. Le monastère de St-Gall l’hébergea. 11 admira, dans ce cloître, les petits enfants qui ne s'avisaient pas de ramasser les pommes qu’il leur jetait pour se faire bien venir, et plus encore ceux qui rejetaient, en les crachant, les pièces d’or qu’il leur mettait dans la bouche. Evêques et abbés ne manquèrent pas l'occasion de se faire confirmer et augmenter par le nouveau roi les donations précédentes. Il épousa, pour se rattacher tout le midi.Kunegonde, sœur d’un des messagers de chambre ou comtes d'Allemanie, veuve de Luilpold de Bavière et mère du jeune Arnulf qui lui avait succédé dans ce pays. Chemin faisant, les nombreuses terres carolingiennes furent réclamées par la nouvelle royauté et lui assurèrent ainsi des ressources considérables. Le roi vit naître cependant des difficultés dès qu’il voulut agir.

Il paraissait naturel à Conrad I", Franconien, roi de la Francie orientale, de revendiquer la suzeraineté de la rive gauche du Rhin, du Lotherrègne, qui avait obéi à ses prédécesseurs et où, d’ailleurs, il possédait d'assez riches domaines. Mais il ne paraît pas que la possession de ce pays ait autant intéressé alors les peuples allemands. Le vieux

duc de Saxe, Olto, Arnulf le jeune duc de Bavière avaient assez de défendre leurs frontières. Sous Louis l'Enfant, le plus puissant feudataire du Lotherrègne, Renier, comte de Hainaut eide Hesbain, l’ambitieux prince au long col, qui avait déjà contribué à la chute du fils de l’empereur Arnulf, Swentibold, était devenu dans ce pays tout à fait indépendant. 11 prit donc prétexte, d'ailleurs plausible, de l'extinction des Carolingiens d'Allemagne pour demander la protection de Charles le Simple, roi carolingien de la Francie de l’Ouest. Peu puissant chez lui, ce roi caroliagien mettait le pied, en 912, dans le Lotherrègne, à Metz, à Trêves et à Nimègue, distribuant les fiefs; et, naturellement, il faisait bonne part à son feudataire et allié, Renier. Ce fut contre cette prise de possession que le nouveau roi, Conrad, voulut protester. Malgré deux expéditions, il ne réussit guère et cette compétition donna lieu seulement à des ravages réciproques au milieu desquels la ville de Strasbourg entr’autres, naturel objet de dispute, fut incendiée (1 ). Celui qui tira le plus grand profit du conflit, ce fut le comte de Hainaut, Renier-Renard, maître de plusieurs comtés et de six abbayes. Il laissa dans le Lotherrègne en mourant une vraie puissance ducale et indépendante à son fils Giselbert, plus ambitieux, plus remuant et plus rusé encore que lui. Mais d’autres soucis détournèrent le roi de s’occuper de la Lorraine rattachée alors à la France.

Le puissant duc de Saxe, Otto, venait de mourir entouré du respect de tous. Ce que le nouveau roi n’avait osé contre lui, il le tenta contre son fils, Henri. Dans le voyage

(1; Ann. Alain.. 912. Acta Conradi, p. 9 à 14.

218 ORIGINES DE L’EMPIRE SERMAKIQl C.

qu'il lit en Saxe, Conrad Ier, sur le conseil de l'archevêque de Mayence, llalto, confirma à Henri le pouvoir et les biens dont son père avait joui, à l'exception cependant du gouvernement et des fiefs récemment acquis de Thuringe. Il y avait à celle restriction quelque raison. Henri avait du, devant la réprobation de l'Eglise, rendre au couvent dont il l'avait fait sortir la riche veuve du comte llurkhani de Mersebourg en Thuringe, et il voulait garder sa dot, quoique deux fils de ce vaillant, mort en combattant les Hongrois, réclamassent justement son héritage. La justice était du côté de Conrad. Cependant, dès que le roi eut quitté la Saxe, Henri, pour se venger , ravagea les domaines des fils de Burkhard et ceux même que l’archevêque de Mayence, Ilatto, avait en Saxe. Ce n'était point faire acte d’un vassal obéissant envers le nouveau roi. Mais Conrad n’eut pas non plus le loisir de rappeler celuici à ses devoirs.

Ou ne s'explique la partialité de la plupart des historiens allemands en faveur du duc saxon contre le roi Conrad et les évêques ses conseillera, qu'en observant que cette histoire nous a été racontée surtout sous les empereurs saxons et par leurs partisans. L’archevêque Ilatto, chancelier de l'empereur sous trois souverains, surtout n'est pas épargné par eux . Ils l’accusent d’avoir voulu terminer le conflit avec le plus puissant adversaire de Conrad, Henri de Saxe, par un assassinat. L’archevêque aurait invité Henri, s’il faut en croire la tradition, à venir chercher, dans un de ses châteaux, un riche collier dontil voulait lui faire présent. Mais le joaillier, mis dans la confident», trahit l’archevêque, et Hatto désappointé mourut peu de temps après, dit encore la chronique, d’un coup de foudre. Pourquoi celui qui avait gouverné le royaume sous trois rois, bâti, dans son an-

cienne forme, l’église cathédrale de Mayence, et affermi même le terrain sur lequel la ville arriva plus près du fleuve, a-t-il laissé, dans les récits populaires, un assez triste renom ? Les paysans montraient longtemps après encore, dans une Ile du Rhin, près de Bingen, une tour où une armée de rats aurait, selon la légende, poursuivi et dévoré le corps de l’archevêque, pour le punir d’avoir fait brûler quelques serfs qui s’étaient plaints à lui dans une famine (1). Le parti saxon vainqueur aurait-il enrôlé dans ses rancunes jusqu'à ces animaux rongeurs? Ce n'est pas seulement sur les bords du Rhin que l'Eglise porta la peine d’avoir soutenu la royauté germanique.

Le duc de Bavière, Arnulf, fils de Luitpold, et les deux comtes d’Allemanie, Erkanger et Berlhold, avaient mis à profil leur alliance pour réunir leurs armes contre les incursions annuelles des Hongrois, et, dans une grande bataille sur l’Inn, ils avaient montré ce que peut l’union. Il était fâcheux que le nouveau roi de l’Allemagne ne se fût pas trouvé là. Les feudataires du midi croyaient n’avoir plus besoin de le ménager. Erkanger même, après avoir défait un certain Burkhard, le margrave de Rhélic, son rival, dans les hautes Alpes, ne cachait plus son intention de faire de la Souabe un duché à son profit. Il avait maille à partir, à ce sujet, avec le puissant évêque de Constance, Salomon. Il n'était même jusqu’au frère du roi, Eberhard qui n'inquiétât Conrad I,r, en réclamant de lui. l’autorité qu’il avait exercée en Franconie, sous prétexte qu’étant roi, celui-ci ne pouvait être à la fois suzerain et vassal. Conrad n’avait pour lui que l’Eglise chrétienne, d'origine

(1) Wiiikinil, 1. 1, c. xxu. — Ditlimar de Mersebourg, 1. 1, c îv.

220 ORIGINES DE l’empire GERMANIQUE.

étrangère et romane par la tradition. Celle-ci craignait, en effet, an-dessus d’elle la domination un peu sauvage et toute germaine des ducs, et elle n’avait pas tort. Dans le môme temps, les évêques de Spire et de Strasbourg, sur les bords du Rhin, étaient attaqués et tués par deux comtes. A défaut de la royauté, l'Eglise n’avait pour appui que le Saint-Siège; et celui-ci, mis aussi singulièrement en danger en Italie par la victoire des puissances féodales, était le jouet de factions turbulentes et tyranniques qui compromettaient le salut de la civilisation chrétienne môme. Ce fut contre ces difficultés que le malheureux Conrad vint se briser.

Le roi revenait de la Saxe. Il apprend que Salomon, évêque de Constance et abbé de Saint-Gall, chancelier du royaume, a été un beau matin enlevé et jeté dans un château fort par ses deux ennemis de Souabe , Erkanger et Berthold. C’était un temps alors bien mauvais pour l'Allemagne, et l’on ne pouvait en accuser que l’aristocratie féodale. Les Hongrois profitaient de ces divisions pour reparaître ; et on les trouve, presque chaque année, portant leurs ravages tantôt au midi jusqu'au Rhin, tantôt au nord, par l’Elbe, jusqu’à Brôme qui était incendié.

Conrad voulut faire enfin, les armes à la main , l’essai de son autorité. Il jeta sur la Saxe son frère Eberhard, décidément rattaché à son pouvoir par la cession du duché de Franconie, et il marcha en personne contre les rebelles du midi. Il fit prisonnier, dans son château d’Orfingen , Erkanger, que la loi alaraanique condamna à l'exil. Le Bavarois Arnulf prit parti pour le prisonnier. Mais Conrad s’empara de la ville de Ratisbonne, qui fut livrée aux flammes, et rejeta Arnulf dans les hautes Alpes. De retour en Souabe, il assiégeait Berthold, l’autre rebelle, dans

son château fort d'Hohcntwicl, situé sur un roc de basalte, dans le Ilegau, lorsque les revers de son frère, en Saxe, lui arrachèrent la victoire (915). Ebcrhard avait pénétré par la Hesse, jusqu'à Ehresbourg (1), sur la Diemel, et il y tenait Henri assiégé, lorsque les Saxons, appelés au secours de leur maître, surprirent, par ruse, les assiégeants et en firent un massacre qu'ils célébrèrent longtemps dans leur langue en chantant ce refrain (2) :

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