CHAPITRE XII
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L'avéneracnt de la première dynastie qui, après les derniers Carolingiens, a régné dans l’ancien royaume de la Francie orientale, bientôt appelé royaume leulonique ou allemand, et qui a fait de ce royaume même un puissant empire en Occident, est dû à un événement insignifiant en apparence, considérable en réalité : b l’alliance de deux princes et de deux peuples, du frère de Conrad I", Eberhard, et du duc Henri, des Franconiens et des Saxons. , C’est le fait politique caché sons la tradition légendaire des annalistes saxons qui nous montrent le nouveau duc de Franconie, Eberhard, déposant aux pieds du duc de Saxe, Henri, les insignes de la royauté au moment où il tendait des pièges aux oiseaux.
La royauté était certes peu enviable en Allemagne après l’expérience que Conrad I" en avait faite. Les Saxons, sous leurs princes et avec leur Eglise tout entière, tous leurs évêques, s’étaient tenus comme en dehors de cet essai de gouvernement, pendant les dernières années surtout de Conrad; et les Souabes et les Bavarois lui avaient résisté.
La couronne restait cependant pour les grands un objet d’ambition, pour les petits une espérance. Eberhard , le plus puissant seigneur de la Franconie et le frère de Con-
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rad, ne pouvait, pour y prétendre, invoquer les droits du sang. Savait-on, depuis la chute des Carolingiens, si la couronne royale était élective ou héréditaire? Personnellement Eberhard avait été battu par Henri, quand il voulait faire valoir contre lui les droits de la royauté, et il avait pour ennemis tous les ennemis de son frère, les Sonabes et les Bavarois sous leurs ducs Burkhard et Arnulf le Mauvais. Loin de pouvoir prétendre à la royauté, il était sûr de réunir tout le monde contre lui, le nord et le midi, s’il faisait mine d'y viser. Tour se maintenir, même en Franconie, contre tant d’inimitiés amassées par Conrad, il avait besoin d’un allié puissant. Voilà pourquoi Eberhard va porter les insignes de la royauté à son ancien adversaire Henri, que la légende aussi nous représente innocemment occupé à prendre des oiseaux au piège au moment de l’arrivée d’Eberhard. Les historiens allemands n’ont voulu voir là que du dévouement patriotique et de l'abnégation nationale, et l’un d’eux s’écrie qu'aucune histoire ne présenterait un semblable exemple (1). Il y avait surtout dans Eberhard raison et intérêt bien entendu. Ainsi disparaissent devant la vérité les vertus germaniques exceptionnelles dont l'amour-propre national a voulu couronner l’avénement d’Henri le Saxon, longtemps appelé l 'Oiseleur, les commencements de la dynastie saxonne et de la royauté allemande.
C’est sur les frontières de la Franconie et de la Saxe, à Frilzlar (919), que se réunirent le frère de Conrad, Eberhard, et le duc de Saxe, Henri. Il n’y avait là que des Saxons et des Franconiens, dit l’historien saxon Wilikind
(1) M. do Giesebrecht. dans son Histoire de T empire germanique, t. I. p. 200.
HENRI 1er L’OISELEUR OU LE FONDATEUR.
lui-même, point de représentants des antres peuples allemands, Souabes ou Bavarois, quoi que prétende le continuateur de Reginon. On y proclama roi des Saxons et des Francs le duc Henri. C’est ce que, plus lard, célébrèrent avec enthousiasme, quand la dynastie fut toute puissante, des historiens postérieurs. « Dieu avait voulu, écriventils, transférer aux Saxons le noble royaume des Francs; enfin la nation, autrefois esclave et tributaire des Saxons était libre et maîtresse des autres; elle dédaignait d’obéir (1). » Cependant, on commença, avant tout, par conférer au candidat la naturalisation franque et la jouissance des droits francs. C’était un dernier hommage rendu à la race héroïque qui avait tant fait pour la royauté et pour l’Allemagne.
Le Saxon qui se fil Franc pour régner refuse cependant Ponction du saint chrême, que l’archevêque de Mayence, Heriger, avait donné à ses prédécesseurs et que recevaient alors des mains de leur plus puissant archevêque la plupart des rois sortis du démembrement de l’empire. C’était modestie , nous assurent les historiens de la famille. « Aucun Saxon n’avait encore été roi, aurait-il dit, cétait assez pour lui d’avoir la grâce de Dieu et de ses peuples. Un si grand honneur ne convenait qu’à de plus dignes. » Celui qui rattachait son origine à l’ancien adversaire païen de Charlemagne, dont il n’était pas encore bien éloigné , qui avait empéché ses évêques d’aller au précédent concile d’Altenheim, et ravagé môme les terres
(1) Witikind, I, c. xxvi. Exercitus Francorum designavit enm regem coram populo Francorum atquc Saxonum. c. xxxiv. Saxonia ex serva facta est libéra et de tributaiia mullorum domina. Dedignabalur aliis service nationibus.
de l'archevêque de Mayence, n’availil pas plutôt quelque répugnance à se faire consacrer par l'archevêque son ancien ennemi, et au nom de l'Eglise? La royauté s’autorisait alors ou du vieux droit germain, qui choisissait le plus digne, ou du droit nouveau de consécration introduit par l’Eglise. Le chef du peuple qui était le dernier venu dans l’Eglise, n’avait-il pas des préférences naturelles pour la royauté barbare? Descendant d’une famille puissante et déjà illustre, réunissant de son chef et de celui de sa femme des terres considérables dans l’Ostphalie et la Westphalie, saxon, connu pour son intelligence et sa bravoure, Henri n'en eut pas moins l'ambition de commander à tous les peuples allemands, comme quelques-uns de ses prédécesseurs l’avaient fait, de les réunir sous sa main et de les défendre contre les ennemis du dehors. S’il était plus heureux que Conrad, il serait le vrai fondateur de la royauté germanique et du royaume allemand. C’est la tâche utile et glorieuse qu’il accomplit.
Il y avait beaucoup à faire. L’insuccès du roi Conrad, après l’extinction des Carolingiens, paraissait condamner la royauté, l’unité, en Allemagne. Les différents peuples teutons semblaient appelés par là à retourner à leur isolement et à leurs inimitiés, s’ils arrivaient à trouver des chefs assez puissants pour les commander. Pour arrêter le morcellement infini de la féodalité, il y avait, il est vrai, la tradition provinciale des duchés. Mais celte tradition était aussi un obstacle à l'établissement de la grande unité nationale et royale, si les ducs qui s’étaient appuyés sur elle devenaient puissants. Or, c’est ce qui était arrivé aux Alamans et aux Bavarois. Burkhard, le même qui avait profilé en Souabe de la chute d’Ërchanger et de Berthoîd, et Arnulf le Mauvais, l’allié des Hongrois
HENRI Ier I.'OISELEin OU LE FONDATEUR. 233
et l’ennemi des évêques, dans la Bavière , n’avaient pas paru à Fritzlar. Reconnaître un roi, ce n’était pas seulement s’engager à la fidélité, au service militaire dus au suzerain ; c’était renoncer à une occasion favorable peut-être de s’emparer des biens royaux, accepter le contrôle d’un supérieur dans la dispensation des évêchés, des comtés, des fiefs, dans la distribution de la justice. Si, après l’extinction des Carolingiens, les Francs, ces anciens dominateurs, renonçaient à être rois, y avait-il encore une royauté? Le duc de Souabe, Burkhard, était un vrai prince indépendant. Voisin du royaume de la haute Bourgogne (Suisse), il venait d’avoir maille à partir avec son roi Rodolphe et l’avait battu, justement à Winterthur. Il croyait avoir aussi bon marché des prétentions du nouveau roi Henri Ier. Arnulf, revenu de son exil chez les Hongrois, avait plus de puissance et d’ambition encore. Les évêques, les abbés tremblaient sous son joug de fer; ses comtes, ses seigneurs lui étaient dévoués. Quoi ! le duc de Saxe se faisait roi, lui ! et un duc bavarois lui obéirait ! La Bavière n’était-elie pas une nation indépendante depuis des siècles? Son duché ne se perdait-il pas dans la nuit des temps? N’avait-elle pas été érigée plusieurs fois en royaume, avec sa ville royale et romaine de Ralisbonne? Arnulf prit le titre de roi, que lui décernèrent ses comtes et seigneurs. Le nord et le sud de l’Allemagne, si différents encore de mœurs et de langage, allaient-ils être aux prises?
L’apparition du nouveau roi, à la tête des Saxons, des Thuringicns et des Francs, pendant les deux premières années de son règne, sur le Danube, suffit pour faire réfléchir les peuples du midi. Le Souabe Burkhard n’osa pas résister. Sa fortune était de date bien récente. Le nouveau roi Henri, qui avait été un duc très-indépendant, ne fut pas
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d’ailleurs fort exigeant. Nouveau Tenu, comme Saxon, à la royauté, ne pouvant invoquer que les droits qu’il tenait de l’investissement franc, il savait ne pouvoir faire accepter la royauté à ses anciens égaux qu’en ne la faisant point trop pesante (1). Il n’avait été proclamé que roi des Saxons et des Francs et il n’était d’abord que cela. L’Allemagne n’avait pas encore un nom commun. Celui de Germanie n’était toujours qu’une expression géographique qui s’étendait bien au delà de ses frontières (2), et le mot de teutonique, teutonieus, ne s'appliquait encore qu'à la langue. Chaque peuple allemand avait son nom particulier et son code.
Le roi Henri se contenta donc, comme un suzerain, d’obtenir du Souabe Burkhard l’hommage et la promesse du service militaire en casde guerre extérieure ; il lui laissa un certain nombre de biens royaux, mais, probablement, revendiqua, comme un droit royal, la nomination des évêques. Quand il approcha de la Bavière, il trouva de la résistance. « Quoi, disaient les Bavarois, il vient mettre le pied dans un pays où ses pères ne possédaient pas un pouce de terre! » Une première attaque contre Ratisbonne fut repoussée; mais Henri revint en forces. Arnulf le Mauvais, à ce que raconte l’évêque Luilprand de Crémone, sortit de la ville tout armé, pour proposer un combat singulier au roi. Celui-ci alla au-devant de lui, sans armes, et l’amena, par de bonnes paroles, à traiter. Arnulf prêta hommage à Henri comme à son seigneur, renonça au titre de roi, mais garda le droit de battre monnaie, de faire la guerre au dehors,
(t) Erchambert. Brev. contin., II. (Pertz, Script., II, 153.) Totam Germaniam id ut orientalem Franciam, Alamaniam. Saxoniam et barbaras nationes quam plurimas. — (î) Jacob Grimm., préface do la troisième édition.