‹ Histoire d'Allemagne (volume 4)Chapitre 16 sur 31 · Tome II. U · texte numérisé non relu

Tome II. U

370 fondation de l'empire gf.rmamoie.

Meissen I). Comme s’il voulait faire de la ville où il tenait cesassises chrétiennes, dernière résidence autrefois des empereurs romains d’Occident, la capitale de son empire, il y fait même bâtir un palais, et de là il pourvoit au règlement de plus d'une affaire féodale de l’Italie et de l’Allemagne. Une première ambassade partie de celte ville pour l’empereur de Constantinople est l’origine d’une ambition plus vaste encore et de projets peut-être moins réfléchis. Dès son origine, l'empire, entraîné loin de ses devoirs, ne sait se contenir même dans ses limites.

A Constantinople, régnait alors l'empereur Nicéphore Phocas, brave soldat arrivé au trOne par ses victoires sur les Arabes et par la faveur de la veuve de Romanus II, Théopbano, fille d’un cabaretier de Sparte. Il n’était pas sans prestance extérieure ni sans talents. Après avoir relevé les finances de l’empire grec, il disputait à la fois les provinces d’Asie et même de Sicile au calife Falimile d’Egypte. Cet empereur, comme il ne s’en est pas rencontré beaucoup à Byzance, n'était pas disposé à. subir, sans réclamer, l'ambition du nouveau césar d’Occident qui lui enlevait ses vassaux au midi de l’Italie, et il se disposait à traverser l'Adriatique quand il rencontra l’ambassade d’Otton. Le nouvel empereur d’Occident, pour arranger le différend, avait recours à l’une de ses ressources ordinaires. Il demandait pour son fils et son futur successeur, Olton II, la main de la belle-fille de Nicéphore Phocas, la fille de la veuve de Romanus II, Théophanie, une fille d’empereur, née dans la pourpre, comme on disait en Orient; et, sans doute, pour qu’elle ne fut pas les mains vides, il demandait lesconlréesdu Midi italien en litige pour dot. Parsa femme,

Cl) Mansi. Cul Int. Conc., XVIIf, i09.

CHAP. XIII. — OTTON LE ÜllAXD. 371

Utton avait mis le pied en Italie ; par ses sœurs, il tenait la France ; il donnerait accès snr les terres de Byzance à son lils, maintenant, par une princesse byzantine.

Le roi germain, ignorant que dès lors Nicéphore Phocas Taisait sa paix avec le sultan Fatimile, comptait sur la réussite de ce projet. Il appelait, en effet, son fils OUon II, qui, après avoir parcouru une partie de l’Allemagne de fêtes en fêtes, arriva en Italie avec une suite d’évéques et de seigneurs allemands, à la fin de 967. Une solennelle entrée dans Rome où Otton 1er était alors tout puissant lui fut assurée. Olton II signa, avec son père, une bulle pontificale pour l’érection de l’évéché de Meissen et, le jour de Noël, le pape Jean XIII, créature de l’empereur, le sacra aussi solennellement. « Le jour de la naissance de Noire-Seigneur, » écrit Otton le Grand, dans une lettre adressée au duc de Souabe et à tons les comtes allemands, « mon fils Otton a reçu la dignité impériale des mains du saint Apôtre (1). » Il espérait ainsi le rendre digne de la main de la princesse byzantine et se promettait de revenir bientôt avec son fils marié en Allemagne, après avoir, il est vrai, chassé les Sarrasins d’Italie. Mais celle union ne s’accomplit pas aussi vite qu’il l’avait désiré.

On n’a pas manqué de faire des efforts pour rattacher le projet d’Otton le Grand aux profonds desseins d’une politique qui n’aurait visé à rien moins qu’à réunir les hautes puissances chrétiennes, l’empire d’Orient et l’empire d'Occident surtout, dans une lutte contre le mahométisme on au moins contre le califat d’Orient ; et on voudrait nous le

(1) Wilikiud, III, 967. La lettre d'Otlon se termine ainsi : filin « noster in Nativitale Domini coronam a beato Apostolico in rii dignilalem snserpit.

montrer comme au-dessus de Charlemagne, embrassant le monde entier, chrétien et musulman, dans les efforts de sa puissante diplomatie. Le séjour que faisait Otton le Grand, conduit par la main de l’impératrice Adelhalde, dans des villes pleines de souvenirs historiques, à Milan, à Pavie, à Kavennes, à Rome, son entourage constant d’évéqnes italiens et allemands, enflammaient certainement l’imagination forte, mais naïve, de ce puissant souverain. Nous ne voyons pas cependant que ses relations diplomatiques fussent toujours bien conduites et qu’elles obtinssent de grands succès. L’ambassade, à Cordoue, d’un bon et naïf moine de Lorraine, et celle à Constantinople d’un Italien rusé, flatteur et de mauvaise langue, en sont bien la preuve.

Une première ambassade du califat de Cordoue était venue trouver Otton, vers le commencement de son règne. Le souverain saxon l’avait fort incivilement traitée, retenue, et à dessein, trois mois chez lui, en ne lui épargnant pas les avanies, sans paraître se douter ni des premiers devoirs du droit des gens, ni du parti qu’il pouvait tirer de bons rapports avec le calife nommé Abd-cl-Rhaman. Ensuite, il lui avait, en retour, envoyé, comme ambassadeur, un bon frère du monastère de Gorze, en Lorraine, accompagné de deux marchands et d’un chrétien espagnol, en 953, à l’effet de remettre, avec des présents aussi, au calife, une lettre royale, où la religion de Mahomet, sous prétexte de défendre celle du Christ, n'était pas épargnée. Le calife de Cordoue rendit la pareille à l’ambassade chrétienne. Après l’avoir menacée de la faire attendre en Espagne trois fois trois années, il refusa à la troisième année de recevoir de l’ambassadeur, Jean de Gorze, la missive d’Otton comme contraire aux usages, et il ne se montrait disposé qu’à ac» cueillir les présents. Le bon et courageux moine refusa,

CIIAP. XIII.

OTTON LE GRAND

malgré les bons traitements et les menaces, de remettre les présents sans la lettre offensante. Un évêque chrétien d'Espagne intervint et partit, en 956, pour obtenir d’Otton une commission plus acceptable. Olton envoya de nouveaux ambassadeurs pour demander simplement l’évacuation de la Garde-Fraisnet, dans les Alpes, par les Sarrasins. Abd-el-Rhaman se montra disposé à recevoir alors, selon le cérémonial musulman, Jean de Gorze et ses présents, sinon les nouveaux envoyés. Le moine refusa opiniâtrement de prendre un bain, de se faire couper les cheveux et de revêtir des habits de cour, et, dans la relation insérée au cours de sa biographie, il nous rapporte que le Calife de Cordoue, qui le reçut étendu sur un divan, aurait trouvé à redire à la sagesse d’Otton, vantée par son ambassadeur, en faisant remarquer qu’il laissait trop d’indépendance et de puissance à ses grands, comme ne l’avait que trop montré la révolte de son fils et de son gendre (1). Mais, la relation se trouvant ici interrompue, nous ne savons rien des suites de celte ambassade, et il ne parait pas qu’elle ait eu aucun résultat appréciable à l’avantage de l'Allemagne.

Nous avons plus de détails sur les relations d’Otton avec la cour d'Orient et avec l’empereur Nicéphore Phocas et ce ne sont plus ici ceux d’un bon et naïf moine, mais ceux du plus roué et du plus bavard des diplomates. Le retour de la première ambassade avait tiré Otton de ses primitives illusions, et il voulait se venger de sa déconvenue en chassant les Grecs de la Calabre. Un échec devant Bari, qu’il voulait brûler et détruire, après avoir fait mine d’attaquer

(I) Voir l'ambassade de Jean de Gorze. Pc riz, Mon. Oerin.

374 FONDATION DE I-’eMPIUE GERMANIQUE.

les Sarrasins du mont Gargano, le fit réfléchir (I ). C'est alors qu'il envoya, en juiu *.>08, à Coustanlinople, la fameuse ambassade à la tète de laquelle il mil l'évéque de Crémone, son futur historien, Luitprand, dont la relation, qui fait honneur à son esprit, mais point à son habileté d’ambassadeur ni à sa sincérité de rapporteur, laisse saisir cependant les rapports fort tendus de la cour byzantine et de la cour barbare d’Utton.

La cour d'Orient fil quelque difficulté à recevoir le chef de l’ambassade oltonienne, qui fut d'ailleurs, parall-il, mal hébergé, gardé à vue et espiouné. Elle ne voulait accorder à son maille que le litre de rex, roi, et non celui de fcr.aeùî, empereur. Dans la première entrevue, il n’y eut que d’assez aigres récriminations échangées entre l’empereur et l’ambassadeur. Nicéphore Phocas reprochait à Ôllon sou usurpation de la couronne italienne, et surtout sa conduite et ses dernières cruautés à Home. Luitprand ne manqua pas d'accuser l’ancien roi d Italie et soutint que son nouveau maître, en sévissant à Home, n’avait fait qu'appliquer les lois des anciens empereurs romains. On en vint enfin au sujet principal du coullit, c’est-à-dire au vasselage des principautés italiennes du midi. Luitprand renouvelle alors la proposition déjà laite du mariage pour arranger les choses. « Il est deux heures, dit l’empereur byzantin, c'est le moment d’aller à la procession. » Dans les relations de politesse, l'ambassadeur ne fut pas plus heureux. La première fois qu’il s'assied à la table de l’empereur, où il n’occupe, à son grand dépit, que le quinzième rang, Nicéphore met, pour l’armement, les troupes allemandes au-

(I) Lupus Protospala, ami. 968 : Jntroivil rex in Apuliam mente marlii et obseilit ciritatem llari irrito conatu.

dessous des siennes, et fait observer que, dans une lutte pour le midi de l’Italie, il aurait l’avantage d’avoir une flotte. L’ambassadeur réplique et la conversation s'échauffe, était-ce par suite de la boisson, comme l'insinue Luitprand? — « Vous n’étes pas des Romains, lui dit tout à coup l'empereur, vous n'étes que des Longobards, » et il ajoute que l'ivresse fait toute la bravoure allemande ; l’ambassadeur exaspéré rétorque que, bien loin qu'ils prétendent être Romains, « ce nom pour les Germains est une injure qui comprenait tous les vices. » Nicéphore lève la table et fait reconduire chez lui l'ambassadeur (1).

A la première conférence diplomatique que Luitprand eut avec le chambellan impérial et deux maltres-ès-arts byzantins, ces graves personnages lui firent observer qne l’honneur d’obtenir une fiancée porphyrogénète ne méritait pas moins, de la part d'Otton le Grand, que la restitution de Rome et de Ravennes, de l’ancien exarchat. C’était se moquer; Luitprand objecta qu’on n’en avait pas demandé autant à Pierre, le roi des Bulgares. La réponse fut plus impertinente encore. A la prochaine invitation à dîner, on donna le rang sur Luitprand à l’ambassadeur du roi des Bulgares, un barbare, grossièrement vêtu, qui n’était encore que catéchumène. L’italien refuse de s’asseoir, va

(1) Luitprand voit des geôliers dans les gardes d'honneur qu'on met à la porte du palais où on l'héberge; il voit un espion dans le Sicilien qu'on attache, pendant sou séjour, à sa personne. Il fait de l'empereur d'ürient une vraie caricature, pour pouvoir mettre la beauté et la magnificence d'Otton en comparaison; il se plaint d'ôlre obligé de garder son chapeau devant l'empereur et trouve les zèbres du jardin de l'empereur moins beaux que les ânes de Crémone.

dîner avec les attachés du palais, mais est consolé par l’envoi qu’on lui fait d’une cuisse de chevreau rôti, accommodé à l'ail, à la ciboule et au poireau, dont Sa Majesté byzantine avait daigné manger elle-même, et qui n’en parut pas pour cela meilleure à l ambassadeur. Quelques jours après, dans un diner d’évêques, Luilprand prit sa revanche sur les prélats byzantins. Us lui demandaient, pour le gouailler, quels grands conciles la Saxe, ce pays qui ne fournissait que des peaux de bête, avait à opposer à ceux de Nicée, d'Egypte, de Chalcédoine, d’Antioche, etc. — « C’est toujours là où il y a le plus de maladies, répartit l’ambassadeur, qu’on trouve le plus de remèdes. »

L'empereur Nicéphore Phocas parait ainsi berner l’ambassadeur d’Otlon pendant deux mois, jusqu’à son départ pour la Syrie, contre les Arabes, et, alors même, il ne lui accorda pas son congé que celui-ci demandait cependant avec instance. On n’arrivait à rien, au sujet ni du mariage, ni des princes méridionaux d’Italie, quand une lettre, une missive du pape Jean Xffl, inspirée sans doute par Otton, vint mettre encore dans un plus grand embarras le pauvre ambassadeur déjà malade du climat, de la mauvaise nourriture, du vin, de l’eau et du désir de s’en aller. Ce n’était pas la nouvelle insistance faite par le pape pourobtenir la princesse porphyrogénète qui scandalisait la cour byzantine; mais la forme que revêtait celle missive. Quoi ! le pape avait, en toutes lettres, fait cette demande à l’empereur grec pour l'empereur romain. Quelle insulte ! les Byzantins des Grecs ! Le pape ne savait-il point que Constantin avait transporté à Constantinople le sceptre romain, le sénat romain, l’armée romaine, pour ne laisser à Rome que la plèbe des pécheurs, des pâtissiers, des oiseleurs, des bâtards et des valets. A Constantinople, on traitait

CHAP. XIII

0TT0X LE GIIAND.

déjà de Francs tous les peuples chrétiens occidentaux depuis Charlemagne. On jeta en prison les envoyés de ce pape mal appris. Luitprand eut peine à ne point reconnaître que Jean XIII fut le plus sot et le plus ignorant des hommes; il l'excusa en disant qu’il avait pu donner un nouveau nom aux Orientaux, puisqu’ils avaient changé d’habits; et, pour se tirer d’embarras, il promit que désormais le pape écrirait en Orient, « à l’Empereur des Romains, toujours auguste, » quitte à expliquer comme il pourrait cette faiblesse à son maître. Au bout de six mois d’inutile séjour, et après qu’on lui eut retenu, après visite nécessaire à ce qu’il semble, comme à un marchand de Venise ou d’Amalfl, six vêtements de pourpre dont l’exportation était défendue, Luitprand put partir. Il se vengea en crayonnant sur les murs de ce qu’il appelle sa prison, des vers satiriques contre les Grecs qu’il n'épargna pas non plus dans le récit de sa malheureuse ambassade.

L’empereur Otton avait déjà recommencé la guerre avant le retour de son ambassadeur. Aidé du comte de Capoue, Pandolphe, il portait ses ravages dans l’Apulie et la Calabre; mais il ne put rien contre Salerne et contre les villes de la cête qucNicéphore Phocas avait eu le temps de pourvoir de troupes et de couvrir de ses (lottes. Il se consola, en 969, à Ravennes et à Rome, en faisant instituer définitivement, par bulles pontificales, après que la mort eut enlevé tous les opposants en Allemagne, son archevêché de Magdebourg dont le titulaire, protecteur des missions en Pologne, Adalbert, fut consacré par le pape à Rome et revêtu du pallium. Il gouvernait de Ravennes l’Allemagne. Les lettres paraissaient parfois l’y intéresser. Le pape Jean XIII lui présenta alors le jeune et déjà célèbre Gerbert, qui le charma ainsi que la cour par son esprit et par

378 FONDATION DE LEMPlItE -GERMANIQUE.

ses connaissances. Dans le courant de l’année 970, Olton était encore au midi de l'Italie à recommencer la même difficile et inutile guerre, quand il apprit qu’une révolution, à Constantinople, venait tout arranger. Un capitaine des gardes byzantines, Jean Tsimmiscès, disgracié par Nicéphore Phocas, à son retour de Syrie, avait conspiré contre l’empereur, avec sa femme Théophano, déjà veuve de Romanns II et accoutumée à ces sortes de coups de théâtre. Introduit par elle dans la chambre à coucher de l'empereur, il avait donc mis à mort Phocas et avait pris sa place en éloignant cependant la criminelle Théophano qui celle fois n’y gagna rien. Ainsi se passaient trop souvent les choses à Constantinople. Mais le nouvel empereur, encore peu assuré de son trône, et ayant guerre aussi avec les Russes et les Musulmans, voulut diminuer le nombre de ses ennemis ; il se montra, par un envoyé, disposé à traiter avec Otton. Celui-ci n’était pas fâché non plus d’en finir; il suspendit les hostilités pour conclure la paix, et le hasard amena ce que n’avait pu obtenir l’ambassadeur Luitprand.

En effet, une nouvelle ambassade, composée du nouvel archevêque de Cologne, Géro, de plusieurs comtes et évêques, fut brillamment reçue cette fois à Constantinople ; elle obtint, pour le jeune Otton, l’envoi de la fiancée byzantine pour l’année suivante, et rapporta les restes de saint Pantaléon pour l’église de Cologne. On n’a rien de certain sur les conditions politiques de l’arrangement. Sans doute Otton y fut traité d’empereur, on laissa là, cette fois, les querelles de mots; et, pour les frontières des deux empires en Italie, tout porte à croire qu'on laissa de vive voix les choses en l’état, c’est-à-dire qu’Olton conserva l’hommage à lui déjà prêté par les princes de Capoue et de

CHAP. XIII. — OTTTOi* LE GRAND.

Bénévcnt, mais qu’il retira ses troupes de l’Apulie et de la Calabre. La fiancée byzantine arriva au commencement de l’année 972.

Il n’est pas bien sûr que la rusée cour de Constantinople ait envoyé la même Théophanie, la nièce de Romanus II, et non une nièce de Jean Tsimraiscès du même nom ; et il y eut quelqu’étonnement à l’arrivée de la princesse. Si c’était la nièce du nouvel empereur, elle n’était point porphyrogénète ! Mais, si c’était la petite-fille de Romanus, ce n’était plus maintenant que la fille d’une maison à peu près déchue. Après tout, « celte princesse était belle de visage, d’une confiance modeste et d’un commerce distingué, quoique grecque et du sexe fragile, » disent les chroniqueurs saxons (t) en droit sans doute d’être difficiles sur ces différents chapitres. Le mariage fut célébré le premier dimanche d’après Pâques, U avril, en grande pompe et à la joie de tous les grands de Germanie et d’Italie, s’il faut en croire Dilhmar, dans l’église de Saint-Pierre de Rome, par les mains du pape. Une donation comprenant des villes, provinces et fiefs, avec forêts, prairies, montagnes, cours d’eau, vignes et moulins, fut la morgengabe impériale de la fiancée byzantine. Olton le Grand ayant obtenu ainsi, en six années, ce qu’il désirait le plus, de mettre une princesse grecque dans le lit de son fils, reprit le chemin de l’Allemagne sans avoir chassé les Sarrasins du Garigliano ou du mont Gargano, et sans les avoir relancés dans les Alpes à la Garde-Fraisnet.

(1) Chronugrapk. Sas., ann. 972 : Ingeniu facunda et vullu elegantissinui. — Dithmar, IV, 71 : (Juuinvis sexu fragi'tis modestùtanien fidueix et quod in Grxcia rarum est egregiæ conrersationis fuit; II. 18 : Cn net is arridenlibus Haliæ Germanirque primatibus.

fo.vdatiux uk i.’empike germanique.

Une grande diète d'évêques et de seigneurs reçut à Ingelheim, <7 septembre 972, les deux empereurs, Otton le Grand et Otton II, et les deux impératrices, Adelhaïde et Théophanie. Otton I" ne retrouva plus celte fois sa mère Mathilde, ni son fils dévoué l’archevêque de Mayence. L'année précédente, l’archevêque Wilhelm avait été voir sa grand’mère malade à son couvent de Nordhausen, en Saxe; comme il prenait congé, elle avait voulu lui donner, pour s’en retourner, les couvertures qu’elle avait préparées pour qu’on la mit au tombeau. « On ne sait jamais, disait-elle, ce que le lendemain vous apporte, et robe de noce et linceul se trouvent toujours à temps. » Elle apprenait, en effet, peu de temps après, la mort de Wilhelm. Elle ne lui avait survécu que de quelques jours. Mais, le lendemain de sa mort, arrivait un linceul broché d’or, envoyé par sa fille Gerberge, pour ensevelir la veuve d’Henri le Fondateur, la mère à la fois d’Olton le Grand, des femmes du roi et du duc de France, et de l'archevêque de Cologne, Bruno. Quand Otton le Grand arriva en Saxe pour visiter le tombeau où elle reposait, auprès de son époux, il apprit aussi la mort de son fidèle duc dp Saxe, le rude adversaire des Slaves, Hermann Billung, qui mourut cependant excommunié par l'évêque de Verden, sans avoir pu achever ni la soumission, ni l’extermination de ceux qu'il avait poursuivis toute sa vie. L’empereur, qui l’avait encore excité d’Italie à celte guerre d’extermination, marchait maintenant de tombeaux en tombeaux.

Otton célébra les fêtes de Pâques et tint sa dernière diète à Quedlimbourg. C’était l'habitude que tout le clergé présent allât processionnellement, pour les cérémonies de l’Eglise, le chercher et le reconduire avec les croix, les bannières, l’encens et les reliques. On vit en personne à cette diète

Micislas, roi de Pologne, qui avait fait ériger chez lui l’évêché de Posen, et le duc de Bohême, Boleslas, au moins alliés déférents de l’empereur, sinon ses vassaux ; et Constantinople, Rome, les rois de Danemark et de Hongrie s’y firent représenter par ambassadeur. C’était un hommage dû à la vieillesse et à la puissance d’Otton.et certainement le plus considérable que souverain ait pu encore recevoir depuis la mort de Charlemagne (1).

Après avoir visité l’église qu’il avait fait bâtir et l’évêché qu’il avait érigé à Mersebourg, en l’honneur de sa victoire contre les Hongrois, à la grande fête de l’Ascension, ce puissant prince se rendit au château de Memleben en Thuringe, où son grand-père était mort. Il y arriva malade. Le deuxième jour qu’il s’y trouvait, il avait vaqué à ses occupations ordinaires, assisté à la messe; après dîner, il se rendit à l’église du cloître, comme le malin, pour suivre les vêpres. Mais à peine y était-il depuis quelques minutes, quand un frisson le saisit. Ceux qui étaient présents s’empressèrent et lui apportèrent un siège. 11 s’assit, s’affaissa légèrement, demanda la communion, la reçut etarrêla tout à coup ses yeux plus fixes et plus grands que de coutume sur ceux qui l’entouraient. Il était mort comme il avait vécu, debout, en pleine activité, à l’âge de soixanteun ans, et au sein de l'Eglise même dont il avait fait â la fin comme la clef de voûte de son empire. Son corps, embaumé, fut déposé près de celui de sa première femme, Edilhe, dans un sarcophage de marbre, à Magdebourg, la nouvelle métropole des Slaves, avec une inscription qui rappelait « la triple cause de deuil qui devait faire regret-

(1) Wiiik., III, 6GI : Loco celebri Quindelingeburg . — Dithm., II. — Ann. Sa»., ann. 973.

382 FONDATION DE L'BKPIRE GEDMAN1QOF..

ter en lui le roi, l'honneur de l’Eglise et la plus grande gloire de son pays (I). » Cette ville lui fit dresser, probablement au treizième siècle, dans une maison octogone, sur le marché, un monument de pierre de gré qui le représentait ii cheval, la couronne en tête, le vêtement serré au corps, entre deux figures de femmes, où la tradition voyait la reine Edithe et l’impératrice Adelhaïde, et où les savants ont voulu trouver la personnification de la puissance religieuse et de la puissance séculière.

En commentant l'inscription trouvée sur le tombeau d'Otton, on peut porter sur son règne un jugement impartial, éloigné à la fois de l’admiration excessive des plus récents écrivains et de la réserve plus sévère des plus anciens historiens de l’Allemagne. Olton fut un vrai roi germain, de l’Allemagne du Nord surtout, par son caractère et par la nature de son pouvoir, par ses qualités et par ses défauts; il avait la fixité dans les desseins, la constance dans l'exécution, l'activité qui ne se lassent ni ne se démentent jamais, la dissimulation dans la lutte et la crnaulé dans la victoire, la soif du pouvoir et de l'agrandissement plutôt que l’ambition, plus d’orgueil peut-être que de fierté et de force que de grandeur! Avec cela, il eût pu jeter les bases solides de la constitution intérieure et même de la puissance de l’Allemagne au milieu de ses voisins. Mais le rêve de la restauration de l'empire , non-seulement de Charlemagne , mais même des Romains, l'a entraîné loin de sa lâche vraiment royale. Il a jeté son pays dans les hasards et les dangers de la monarchie universelle; et ce

(1) Très tuelus caus.r hoc smtl sub imrmore clausæ. Rex. dtcus Ecclesiæ, itimmus honor palriz, dans le Chronogr. Sot. Leibn.

n’est pas sans raison que quelques-uns de ses historiens (I ) constatent qu’il passa jusqu’à dix années en Italie et lui reprochent d’avoir traité l’Allemagne comme une bellefille et l’Italie comme une fille de prédilection, sans grand avantage ni pour l’une, où il laissa encore à ses successeurs l'autorité royale, à peine ébauchée, à rétablir, ni pour l'autre dont la conquête fut toujours à recommencer.

Mais il fit l’honneur de l’Eglise qu’il enrichit et qui l’a beaucoup vanté en Allemagne ; et il fut la gloire de son pays dont le nom et la puissance ne brillèrent jamais davantage au dehors ! N’y a-t il pas lieu peut-être, là aussi, à faire quelques réserves? Olton a comblé l’Eglise de biens et de pouvoir ; mais il lui a enlevé toute indépendance, en s’emparant de l’élection des papes et de la nomination à toutes ses grandes dignités en Allemagne et en Italie ; et ces biens, ce pouvoir, qui ont fait d’elle l’instrument de l’empire et l’esclave des richesses, l’ont jetée dans toutes les complications des affaires du siècle et dans tous les périls du régime féodal! A qui faut-il reprocher d’avoir fait des prélalures une sorte de monnaie que ses successeurs devaient bientôt prodiguer, non pas aux plus dignes, mais aux plus offrants ou aux plus habiles, si ce n’est à Otlon? et qui fit des évêchés autant de fiefs que l’Eglise elle-même considéra bientôt comme des biens de famille à transmettre héréditairement, au mépris même de la loi du célibat, si ce n’est encore lui? Il faudra que l'Eglise secoue bientôt à Rome cette dépendance du pouvoir politique qui rabaissée! cette servitude de la richesse et de la chair qui la corrompt. Otton le Grand appelle Grégoire VII.

Et cette grandeur politique même ne fut-elle pas chère-

(I) Luden on tr 'a u très, liv. XV, c. vu.

FONDATION DE L'EMPIRE üERMAKIQCC.

ment aclictée ? Après nous avoir raconté, en Saxe, beaucoup de résistances qui prouvent que l’autorité d’Olton le Grand n’y était point fort solide, le moine saxon, qui lui est si favorable, ne nous laisse pas ignorer qu'il y avait même beaucoup de Saxons, à la lin du régne, disposés à rompre tout lien avec un roi qui semblait préférer un autre peuple à son peuple, un pays étranger à son pays (1). Olton n’avait pas fait l'unité de l’Allemagne, parce qu’il a'ait rendu les Allemands puissants au dehors. L'union fait la force et la force peut bien ne pas faire l'unité. Charlemagne, du moins, avait fondé l’unité de l’Europe chrétienne qui lui survécut, en associant, dans la môme sphère de la foi et de la politique, l'Allemagne à la Gaule cl a l'Italie. Otlon n’ajouta définitivement aucune contrée nouvelle à la chrétienté; il regagna à peine sur la barbarie le terrain perdu depuis Charlemagne sur les Danois au Nord et sur les Slaves à l'Orient, quoiqu’il lui eiïlété, sinon facile, au moins glorieux de le convertir et de le germaniser, comme la suite l'a prouvé. En affectant, au contraire, la domination de la France et de l'Italie, il travaille plutôt à la division de la chrétienté, car il donne le signal de guerres sécolaires qui n’eurent jamais pour résultat la conquête encore moins l’appropriation allemande, et il bouleverse des pays chrétiens où commençait à renaître la culture. En s’efforçant surtout de soumettre l'Italie et Ilome à l’Allemagne et la papauté à l’empire, il crée la lutte perpétuelle des deux pays et des deux pouvoirs temporel et spirituel, de la société féodale et de la société religieuse que Charlemagne

(1) Enlr'nutres, l'histoire do ca neveu d'Hermann Bitlung, Wiclimann, dont l'opposition, appuyée quelquefois de l'étranger, des Slaves, des Danois, même de France, dura tout le règne d'Utlon.

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avait réunies et qui seront aux prises dans le siècle suivant.

Après Otton le Grand, l’Allemagne n’est donc pas mieux constituée qu’auparavant, et elle a à accomplir une tâche plus difficile, au-dessus de scs forces L’empereur est le bien-venu en Italie pour y renverser le royaume italien, pour réprimer les ennemis du pape. Mais il trouve celui-ci pour ennemi et l’Italie hostile dès qu’il veut prendre la place du roi italien et commander â Rome. Cette couronne impériale si décevante pèsera donc encore plus qu’elle ne brillera au front des souverains allemands. Ils n’iront la chercher en Italie que pour se condamner à refaire toujours la conquêle, jamais achevée, de ce pays, et ils ne la recevront des mains du pape, à Rome, que pour entrer en lutte avec elle et avec lui, et au grand désavanlage de l'Allemagne redoutée et haïe de tous. L’union du pape et de l’empereur, de l'Eglise et de l’Etat, elle ne sera jamais sincère ; la domination de l’Allemagne sur l’Italie, elle n’aura jamais le caractère d’un gouvernement régulier; l’empereur est condamné à avoir toujours le glaive hors du fourreau, sans jamais achever sa tâche, sous les malédictions du peuple italien et sous les anathèmes continus du pontife. La domination allemande en Italie n'est donc qu’une perpétuelle guerre , et celui qui mettait , au treizième siècle, Otton le Grand, dans le monument de Magdebourg, entre deux femmes, où l’on voulait voir la puissance temporelle et la puissance spirituelle, devait les représenter dans une attitude singulièrement tourmentée et douloureuse, puisque ce politique remuant et ambitieux, en portant ses armes de la Seine à l’Oder et de l’Eyder au golfe deTarente, sans être suffisamment maître chez lui, ébranla la papauté pour ne point fonder un solide empire.

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