‹ Histoire d'Allemagne (volume 4)Chapitre 15 sur 31 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

OTTO’» LC CBLID. — LE ROKIKK ET L'EnPIBE CEMAÜItlElt. (NMIt.)

Rôle véritable d'Otton lo Grand. — Ses historiens.

Le second prince de la dynastie saxonne, Olton I,r, a en, après Charlemagne, la gloire rare d’être appelé le Grand. Malgré ce titre que son pays lui a donné et qui a été accepté, il n’occupe ordinairement qu’une assez petite place dans les histoires générales. C’est un peu la faute du siècle obscur, malheureux et presque rebutant entre tous, au milieu duquel il a vécu, le dixième! Mais, en revanche, les histoires allemandes lui accordent, avec raison, une très-grande importance et elles le représentent, le plus souvent, avec moins de justesse cependant, comme le continuateur, le successeur et même, surtout aujourd'hui, presque comme l'égal de notre Charlemagne. Il serait bien oiseux de comparer la grandeur de l’un et de l’autre de ces puissants personnages historiques. On ne saurait, sans injustice, ne pas tenir le plus grand compte de ce souverain germanique qui a fait du royaume allemand un empire, et révé pour l'Allemagne la domination de l'Europe. Mais, bien que nous voyions parfaitement l’inlérôt que peuvent avoir les histo—

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riens allemands à faire remonter le plus haut et à étendre le plus loin possible les origines de l’empire germanique, il nous semble cependant aussi contraire à la vérité historique de faire de ce premier empereur allemand le successeur du premier empereur franc, qu’il le serait de faire du premier roi véritable de l’Allemagne, Henri l’Oiseleur, père d’Otton le Grand, le successeur, l’héritier du fondateur de la royauté carolingienne, notre Pépin le Bref. Le titre de César, emprunté aux souverains de l’empire romain, ne saurait nous causer assez d’éblouissement pour nous faire tomber dans une semblable méprise.

L'époque des Ottons est justement celle de la séparation de ce que nous appelons aujourd’hui l’Allemagne et la France. C’est alors que, pour la première fois, les différents peuples de l’ancienne Germanie prennent le nom général qu’ils ont conservé, à travers plusieurs altérations (1), jusqu'aujourd’hui (Deutsch), et que le nom de France commence également à s'attacher à une partie de l’ancienne Gaule, pour s’étendre bientôt à tout le pays, tandis que le nom de Franconie ne restera qu’à une partie de l'Allemagne. Ces rois allemands, d’origine saxonne, remettent en honneur chez eux toutes les vieilles coutumes de la race germaine, aux dépens des lois faites ou amendées par les Francs déjà civilisés. Leur royauté elle-même, toute personnelle, est ramenée à n’être plus que le pouvoir de l’ancien chef germain élevé, il est vrai, au-dessus de la nation tout entière. On le reconnaît en Allemagne, on le proclame

(1) Nous avons plusieurs fois déjà parlé do ces différentes appellations que représentent les mots de Teulonique, Théotisqu# et Tèutseh ou Deutsch, Voir au premier volume, et dans ce volume aux chapitres précédents. • • • .

même aujourd’hui avec joie. En vrais Saxons, ces souverains sont les ennemis des descendants des anciens Francs de l’Est, des Français qui se rattachent aux anciens Carolingiens ou aux futurs Capétiens, et ils voudraient soumettre ceux-ci à leur tour à leur domination. Ils font chez eux jusqu’à six invasions sans y réussir. L’Allemagne s’est faite en échappant à l'empire franc, comme la France se fait alors en repoussant à son tour l'empire de l’Allemagne. Comment donc l’empire de l'Allemagne serait-il la continuation de l’empire franc et Otton le successeur de Charlemagne?

Olton le Grand a été couronné empereur par le pape à Rome et salué aussi Auguste et César. Voilà la cause de la méprise ! Mais n'est-ce pas pour avoir défendu la chrétienté contre les infidèles, converti et fait entrer une contrée tout entière, l’Allemagne môme, dans la société chrétienne, et pour avoir délivré Rome de la servitude des Lombards et des Byzantins, que Charlemagne a mérité, dans l’opinion du temps, que le pape Léon III lui mit la couronne sur la tête? L’empire n’élait-il pas alors la garantie politique de l'unité morale, chrétienne, fondée par les papes, depuis saint Grégoire le Grand? Olton le Grand, au contraire, repousse, il est vrai, les Hongrois, mais il ne les dompte pas; il défend à peine contre les Slaves et les Danois les frontières que Charlemagne avait données à la Germanie et il n'est l’auteur d’aucune grande conquête chrétienne. Le désir de régner dans des pays déjà chrétiens et civilisés comme la France, l’Italie, la convoitise de nouvelles et brillantes couronnes, voilà ce qui préoccupe surtout ce roi barbare ! Au lieu de consacrer surtout sa puissance et ses armes à la continuation de l’œuvre de Charlemagne contre les païens et les barbares, ne se retourne-t-il pas contre elle, quand il porte la guerre dans la France et dans l'Itaiie où il propage

les troubles? En prenant, par mariage, la couronne d’Italie, par violence, celle de l’empire à Rome, n’arrête-t-il pas, au delà des Alpes, la création d'une royauté et de l’unité nationale, sans profit pour le Saint-Siège à Rome ni pour l’Eglise universelle qu’il subordonne l'un et l’autre à sa puissance; et l’empire qu’il restaure, loin d’être le gage de la paix dans l’Eglise et la garantie de l’unité morale dans l’Europe, ne devient-il pas la racine de schismes multipliés que Rome avait à peine connus jusque-là et le germe de guerres, presque sans fin, contre des contrées chrétiennes, la France et surtout l’Italie?

Le règne d’Otton le Grand ne saurait donc être une suite de l’œuvre de Charlemagne, puisqu’il la contredit. Sortie violemment de l’empire franc, l’Allemagne, loin de la continuer, poursuit sa destruction dans les pays où il est né, quitte à en ramasser les débris. Autrement, les Alaric et les Genséric ne seraient-ils pas les successeurs des Trajan et des Théodose? Otton le Grand réunit et discipline, sous forme féodale, la vieille Germanie, moins pour porter plus loin à l’est et au nord la civilisation et le Christianisme, que pour reprendre, et, si l’on peut dire, régulariser l’invasion que Charlemagne avait arrêtée et repoussée loin des contrées del’ouestet dusnd. Il est, en effet, couronné empereur comme Charlemagne à Rome! Mais peut-on comparer ses succès incomplets contre la barbarie aux résultats obtenus par le souverain franc? L’ambition de restaurer le pouvoir impérial à leur profit semble donc, de la part des souverains Saxons, une imitation politique que n’autorisent point des succès antérieurs et que les résultats ne légitiment point; et, par là, ne peut-on être autorisé à avancer que, loin d’ôlre une continuation naturelle ou une reprise heureuse de l’œuvre de Charlemagne en Europe, la restauration de l’em-

pire par Otton le Grand, malgré sa dorée, qui a dépassé de beaucoup celle de l’empire franc, mais h travers combien de changements et de vicissitudes! n'a été qu'une sorte de plagiat de ce grand homme, inspiré par une ambition sans légitimité, poursuivi par des moyens sans grandeur et démasqué par l’inanité ou par la tristesse des résultats?

Qu'on réfléchisse maintenant à la complaisance des historiens contemporains, tous des partisans ou des familiers des Oltons, et ayant écrit à la fin du règne du premier ou sous les règnes de ses fils, c’est-à-dire quand l’intérêt de la politique allemande poussait à l’imitation carolingienne, et l’on ne s’étonnera pas que la bonne volonté des modernes ait rapproché les règnes de ces deux grands hommes si différents cependant l'un de l’autre. Le premier historien d'Otton, celui môme qui lui donne le nom de Grand et qui nous raconte surtout les faits qui l’amènent à l’empire, est Luitprand, un transfuge italien, récompensé de sa trahison par l’évêché de Crémone. Son premier ouvrage, intitulé Antapodosis, n’est bien, en effet, que l’exercice de représailles passionnées et injustes contre les anciens maîtres italiens qu’il a abandonnés; son livre De rebus gestis Ottoni magni imperatoris, écrit pendant que l'empire se refaisait et comme sous les yeux du maître, ressemble trop, malgré ses mérites, à l’acquittement d’une dette de reconnaissance; et son ambassade à Constantinople, oà il allait demander inutilement une princesse grecque pour le fils d’Otton, est bien le monument du dépit et des rancunes de sa vanité blessée. L’ouvrage de Witikind, Res gestm Saxonicm qui est la source la plus authentique et la plus précieuse pour le règne d’Otton, œuvre d’un moine saxon, d’une abbaye très-bien traitée par ce souverain, et dédiée à Mathilde, fille d’Otton le Grand, laisse trop de place dans

les deux premiers livres à la légende; et, dans le troisième, l’admiration des faits accomplis au loin, en Italie, et qu’on lui rapporte de vive voix, ne tient pas lieu de leur connaissance exacte et précise. Que dire du poème de la célèbre nonne Roswitha, le Carmen de gestis Oddonis I. imperatoris, composé sur la demande d’Otton II et sur les renseignements fournis par l’archevêque de Cologne, Wilhelm, fils d’Otton le Grand, et de Gerberge sa nièce, si ce n’est qu’il est plus curieux que digne d’une foi sans réserve ! Enfin l’ouvrage de Dithmar, apparenté à la famille saxonne et impériale, fils d’un rebelle gracié et pourvu de l'évéché de Mersebourg, par l’empereur Henri le Saint, rassemble tous les traits des auteurs qui l’ont précédé, achève le portrait quand la légende s’est faite, plus de quarante années après la mort d’Otton, en 1012; et c'est lui, dont l’exposition chaleureuse, souvent emphatique et par fois dédaigneuse de l’ordre et de la vérité des choses, a fait le plus pour la gloire d’Otton et fourni la plus ample matière au patriotisme allemand dans la postérité ! Ce n’est pas trop du contrôle de toutes les chroniques accessoires ou des annales du temps pour ramener toute cette œuvre complaisante à l'exacte vérité et, si non pour faire descendre la statue du piédestal qui lui convient, au moins pour chercher à lui restituer son vrai caractère et sa ressemblance (1).

(1) L’Antapodosis. dans Pertz. — M. G., III, 273-339, avec une dissertation de Fr. Liverani (Mucerata, 1859.) — Le Liber de reb. gest. Otlon. M. Imp. et la Relatio de legalionc Constantinopolitaruf, 340-363. — Witikind ou Widukind. Res geslx Suxonica. Ibid. , 41G, 467. — Roswith. Carmen de gestis Oddonis. Ibid., 306-335. — Dithmar ou Thietmar do Mersebg., ibid., 733,871. — Les annales et chroniques seront citées plus loin au cours du récit.

Avènement d'Otton I". — Première guorre de famille, contre se* irères- — Son caractère. — Politique de famille. — La royauté germanique.

On a fait un éloge au roi Henri I" de n’avoir point partagé son royaume entre ses fils, comme l’exemple en avait été donné souvent avant lui, d’après même les habitudes germaines. A-t-on fait assez attention que la royauté qu'il avait fondée, la couronne dont il avait joui, n’était pas susceptible de partage (l)î D'abord elle était encore élective et ne dépendait pas uniquement de sa volonté. Ensuite elle avait été mise sur sa tête par le consentement et l’union des Saxons et des Franconiens; et les autres peuples allemands, par la voix de leurs ducs, avaient reconnu le fait, sans abdiquer leur indépendance antérieure. La royauté allemande n’avait donc été, à proprement parler, entre les mains d’Henri, qu’une souveraineté de litre, une sorte de présidence sur les ducs allemands , presque une théorie. Il y avait eu à peine soumission, encore moins conquête. Elle ne pouvait donc se transmettre comme un bien, un patrimoine de famille, ainsi que cela avait eu lien chez les Mérovingiens et les Carolingiens. Elle était moins encore un bien de la nation. Ce n’était qu'un titre que les grands

(1) Le dernier historien d'Otton le Grand, M Volise, tombe encore dans cette erreur. Kaiser Otto der Grosse, 3* édition, 1867.

Cil.lP. XIII. — OTTON LE GRAND. 267

avaient le droit de décerner ou de reconnaître à un autre prince. Rien n’était moins susceptible de partage. A son lit de mort, à Memleben, Henri ne partagea donc que ses biens particuliers et ses trésors à ses enfants. Mais il croyait avoir assez fait pendant sa vie pour pouvoir transmettre à sa famille l’honneur du titre et l’exercice du pouvoir dont il avait joui; et c’est cela seulement qu’il voulut faire en recommandant, à son lit de mort, aux grands qui étaient autour de lni, Otton, l’aîné de ses fils légitimes, déjà désigné au choix des princes dans une assemblée précédente, à Erfurth.

Des fils laissés par Henri, l'alné, Tankmar, né d’une union toute germaine que l'Eglise n’avait pas consacrée, ne pouvait prétendre au litre de roi, quoiqu’un bâtard, Arnulf, eût déjà porté la couronne allemande. Près de cinquante années s’étaient passées depuis cet événement. L’influence de l’Eglise avait grandi en Allemagne, et la reine Mathilde, femme de Henri, avait trop pris d’empire sur son mari et trop conquis d’affections dans l’Eglise pour le permettre. On aperçoit là cependant encore la vieille lutte des mœurs germaines contre la loi chrétienne. Mais il pouvait y avoir une compétition plus dangereuse entre les deux fils atnés de Mathilde, et pour un motif singulier, mais que les circonstances expliquent. Otton était né le premier, mais quand son père n’était encore que duc de Saxe. Henri, le second, croyait donc pouvoir revendiquer des droits supérieurs à ceux de son frère, parce qu’il était né quand son père était roi ; et il parait avoir eu pour lui les prédilections et l’amour-propre de sa mère, peut-être même les préférences de l'Eglise portée à communiquer -à la couronne quelque chose de particulièrement mystique pour l'avoir davantage à sa dévotion. Mais le vieux roi , d’origine

Tout If. 17

258 FONDATION DF. I.’ EM 1*1 H K UIRMANIQl'E.

saxonne et appuyé sur le sentiment de son peuple qui n’entendait pas ces subtilités, triompha, dans celte occasion, des préférences de la reine Mathilde et de l’Eglise et assura, avant de mourir, l’appui des grands au premier-né de son sang, Otton I" (t).

L’union des deux peuples saxons et franconiens avait été le fondement de la puissance d’Henri; elle conserva encore la couronne à son fils. Otton revient, en effet, de l’Elbe au Rhin, accompagné d’hommes puissants de ces deux pays, pour prendre la royauté sur le territoire franc comme son père. La solennité inusitée qu’il donne à cette cérémonie prouve les progrès que la royauté avait faits déjà sous Henri Ier, et annonce ceux qu’elle allait faire sous son fils Otton. Ce n’est pas à Francfort, c’est à Aix-la-Chapelle qu’Olton veut être couronné; et l’onction sacerdotale, la consécration de l’Eglise, que son père avait refusée, il veut l’avoir. C’est pour lui évidemment, et un moyen d’écarter les prétentions royales de son frère puîné, Henri, même celles du bâtard Tankmar, et une façon d’appuyer sa jeune royauté à l’Egltse dans toute l’Allemagne. On serait étonné de trouver c<s visées dans un jeune homme de vingt-quatre ans, si l’on ne surprenait là, évidemment, les conseils de quelque homme puissant de l’Eglise, et peut-être aussi ceux de la femme que son père avait été lui choisir dans un des premiers pays où cette consécration ait été en usage, l’Anglo-Saxonne Edilhe. sœur d’Edouard, roi d’Angleterre, et fille d’Alfred le Grand.

Ceux des historiens d’Olton I", qui ont écrit sa vie beaucoup plus tard, se sont plu encore à exagérer, dans un intérêt facile à comprendre, la gravité et la solennité de la cérémonie, mais dans des termes souvent plus pompeux

(1) Dilhmor, I, p. 193. — Witikind, I. p. 6 il.

que précis. Tous les grands de l’empire avaient élé convoqués à Aix-la-Chapelle, dans la ville carolingienne. Y en eut-il beaucoup à se rendre à la convocation? Dilhmar nous dit obscurément que, lorsque Olton arriva, tout le sénat, et il entend par là les grands, se rendit à sa rencontre. Toujours est-il que le lendemain, 8 août, ceux qui étaient dans la salle à colonnes de marbre, attenante à la chapelle de Sainte-Marie , proclamèrent Otton roi des Francs. Il avait, en effet, quitté le vêtement flottant des Saxons pour la tunique franque serrée au corps ; et c’était là encore le litre officiel de la royauté. Il y avait eu longue discussion entre les trois évêques francs de Mayence, de Cologne et de Trêves, pour savoir lequel des trois présiderait à la cérémonie religieuse. Celui de Mayence, le successeur de saint Boniface, le primat de la Germanie, l'emporta. Il alla chercher Olton et présenta à toute l’assistance, dans la basilique impériale, * Olton, proposé par son père, choisi de Dieu et fait roi par les princes, » vaste formule qui contenait les droits de la famille à l’hérédité, ceux de l’Eglise à la confirmation et ceux des princes même à l’élection. Puis l’archevêque ceignit Otton de l’épée et du baudrier, en lui rappelant que c’était avec celte arme qu’il devait combattre tous les païens et les mauvais chrétiens; il couvrit ses épaules du manteau royal qui descendait jusqu’aux talons en l’exhortant à persévérer toujours dans le zèle de la foi ; il lui mit le sceptre dans la main comme un instrument de miséricorde en faveur des chrétiens, des veuves et des orphelins; il l’oignit de la sainte huile et enfin lui posa la couronne royale enrichie de pierreries, signe de la royauté, sur la tête (1).

(1) Dilhmar, L. C. Omnis soutins obviant perrexit. — Wilikind

FONDATION DE l’EMPIRF. GERMANIQUE.

Tel esl au moins le cérémonial qui fut, plus tard, rigoureusement suivi, et qu'on a peut-être fait remonter jusqu'à cette époque pour le rendre plus vénérable. Il fut célébré dans la chapelle octogone, bâtie par Charlemagne et ornée de colonnes et d’arcades, telle qu’on peut encore la voir aujourd'hui; et Otton prit possession du trône sur la dalle même qui recouvrait les restes du grand empereur franc. Le duc de Lorraine, dans une contrée où il était fort puissant, beau-frère d’ailleurs d’Olton, présida aux préparalifs de la cérémonie, et Eberhard de Franconic, allié de la famille saxonne, pourvut aux frais et au service du banquet qui réunit les princes laïques et ecclésiastiques présents ; Hermann, le nouveau duc de Souabe, nommé par Henri, remplit la coupe du nouveau roi, et peut-être Arnulf de Bavière surveilla-t-il le campement et les équipages? C’est au moins en vertu de ce cérémonial emprunté alors plus ou moins régulièrement à la cour carolingienne que les titres et dignités de chambellan, d’écuyer tranchant, d’éclianson et de maréchal restèrent attachés, depuis, aux quatre plus grands princes de l’Allemagne.

La royauté, sous Henri Ier, n’avait été qu’une sorte de présidence sur les autres ducs, accordée au roi saxon. Otton I°r parut, dès les premiers jours, l’envisager autrement. Jeune, il avait l’orgueil du commandement et son peuple même ne l’y encourageait que trop. Car « les Saxons, nous dit Witikind, étaient si fiers de voir la couronne sur la tête d’un prince de leur race qu’ils prétendaient ne plus avoir de devoirs à remplir vis-à-vis des hommes d'une autre na-

désigne les assistants à la cérémonie dans les termes suivants : Duces ac pri/cchrum principes cum cetera principum milit unique manu.

tion allemande, comme s'ils tenaient tous leurs fiefs de la seule grâce de leur roi saxon. » Voilà, de l'aveu d’historiens saxons, l’origine de l’ambition du roi saxon et des Allemands du Nord. Ils voulaient s’affranchir de l’accomplissement des devoirs qu’ils pouvaient avoir envers les chefs des autres peuples et les dominer. Il n'y avait guère là, comme on le voit, de ces préoccupations d’unité nationale qui datent d'un autre temps. En ne voulant entendre qu’à sa volonté, le roi Otton pouvait cependant entrer en conflit avec les membres de sa famille, comme le peuple saxon risquait d’avoir à combattre les autres peuples allemands en n’écoutant que son orgueil. Le règne d’Olton fut inauguré, en effet, par une querelle de famille, une querelle de frères et par une guerre entre Allemands. Tel sera longtemps, en Allemagne, on le verra, le commencement de chaque règne.

Comme aux temps des Germains Arminn et Segesle, contemporains de l'empereur Auguste, l’étincelle de l’incendie fut couvée au foyer de la famille germaine. Le fils bâtard que le roi Henri avait laissé, Tankmar, brave, d’ailleurs, de sa personne, mais assez dissipé dans ses mœurs, croyait que le roi Otton l’avait frustré de sa plus brillante fortune. Et maintenant, maître de la royauté, cet heureux frère donnait à de simples chevaliers saxons, un Hermann Billung ou un Géro, les Marches de l'Elbe à défendre et il lui refusait à lui les plus simples marques d'honneur et de puissance données à des hommes obscurs! Le frère légitime, mais puîné d'Otton, Henri, préféré par sa mère, Mathilde, à cause de scs qualités brillantes et de sa beauté, se croyait également dépossédé de la couronne et ne cachait pas le mécontentement qu’il éprouvait de n'avoir pas part au moins aux générosités royales de son frère. Leur cause n’était

FONDATION DE l’F.MPUIE GERMANIQUE.

certainement pas la même ; l'un représentait seulement de vieilles traditions germaines, l’autre cherchait à s’autoriser du droit mystique de l'Eglise. La cour était ainsi pleine de jalousies, de passions, d'intrigues que la douceur de l'Anglo-Saxonne, Edithe, femme d’Otton, médiatrice de toutes ces discordes, avait peine à conjurer. Voilà dans quelles conditions commençait le règne du second prince de la famille saxonne. Les vieilles rivalités des peuples de l’Allemagne apportèrent d’autres aliments à l’incendie.

Les premiers actes d’Otton le montrent beaucoup moins préoccupé des intérêts de son royaume que de ceux de son autorité. Son avènement est salué par l’assassinat, en Bohême, d’un prince chrétien ; le successeur paicn de celui-ci pousse ses vengeances jusqu’en Allemagne, où il rase une ville et encourage ainsi d’autres incursions de la part des Slaves. Olton laisse cela à ses margraves de l’Elbe, à Hermann Billung aux embouchures de ce fleuve, à Gero sur son cours moyen, et parait tout entier à d’autres soins. Des querelles éclataient déjà entre les Saxons et les Franconiens, sur leurs frontières communes (1). Le duc de Ba* vière, Arnulf le Mauvais, venait de mourir. Que deviendrait la Bavière f Otton cite à comparaître, à son tribunal, le duc de Franconie, Eberhard, qui avait châtié un Saxon pour refus de service féodal, et il le condamne, lui, à apporter, en personne, une amende de 100 livres d’argent, sur son destrier, et quelques autres seigneurs francs à la peine ignominieuse de charger un chien sur leur dos jusqu'à son château royal de ilagdebourg. En même temps,

(I) Wilikind, I. 31. Saxones imptrio régis gloriosi facti dedignahantur servire nalionibus.

CU A t*. XIII.

OTTON I.F. GRAND

il somme les (rois fils du Bavarois Aruulf le Mauvais de comparaître devant lui pour qu'il choisisse le duc de Bavière en connaissance de cause, Lien que la tradition ancienne autorisât les Bavarois à faire ce choix eux-mêmes (4). C’était là une grande hardiesse. Après tout, Otlon n'était vraiment roi qu'en Saxe et en Franconie, et dans ses diplômes il n'osait encore prendre que ce titre. Les souverains élrangei-s ne lui en reconnaissaient pas encore d’autre (2). Si l’union des Francs et des Saxons sur laquelle reposait la puissance de la nouvelle dynastie venait à se rompre, celle-ci pouvait tomber dans un grand péril. Otton eut le bonheur de voir le duc de Franconie, Eberhard, qui parait avoir été un loyal caractère, se soumettre et dévorer ce premier affront.

Le duché de Bavière était certainement alorsl’un des plus grands comme des plus anciens États de l'Allemagne. De la crête des Alpes il s’étendait par-dessus le Danube jusqu’au Fichlelberg, aux sources du Mein, et du Lech à l’ouest jusqu’à l'Enns à l’est. L’alné des fils d’Amulf le Mauvais était soutenu par les siens, dans le refus qu'il avait fait de se rendre à la sommation du roi Otton. Le consentement des siens lui paraissait suffisant ; il prit la bannière ducale, cum concilio communi principum et voluntatc. Depuis longtemps une vieille haine divisait les Saxons et les Bavarois, hommes du nord et dn midi de l’Allemagne. Un frère

(1) Les écrivains bavarois soutiennent, non sans raison, cette prétention. — (2) Le Codex diptom. Quedlimbg. dit : Si quis généra tionit noslrx in Francia et Saxonia regalem sedem possideat. Et Constantin Porphyrogénète, De Adm. imp., appelle Otton : PF, J flVa yyixt rFje- x*i Xjiçixç,

2Gi

KOIVDATION DK L’KMPIIIE UKRUA.MQl Ë.

d'Arnulf d'ailleurs, le margrave Bertliold, oncle du rebelle, blâmait son entreprise et n’était point avec lui. Otton, sans regarder s’il laisse des ennemis derrière lui, entraîne ses Saxons, 11ers, dévoués et avides des richesses de l’Allemagne du midi, 938; il franchit le Mein, le Danube, et bat le fils aîné d’Arnulf qui disparaît complètement. Persuadé cependant qu’il ne saurait détruire cette vieille autonomie ni méconnaître les droits d’nne antique famille, il nomme duc de Bavière l’oncle du vaincu, le margrave Berthold, mais en obtenant de lui le droit de confirmation dans sçs évêchés; et, pour le surveiller d’ailleurs, il fait un second 111s d'Arnulf, qui portait son nom, comte palatin et il lui confie l'administration des droits et biens royaux en Bavière.

C’était commencer fièrement et habilement. Le sort de la Bavière menaçait maintenant tous les duchés allemands. Etait-ce donc un vrai maître de l’Allemagne qu'on allait avoir? Le duc de Franconie , Eberhard , ce frère du roi Conrad 1", dont la sagesse avait favorisé l’avénemenl des Saxons aujourd'hui si fiers, et qui avait toujours joui dans son duché d’une véritable indépendance, sous Henri I*r, partageait surtout celte crainte; et la morgue des Saxons, que le roi Otton « poussait dans tous les honneurs et toutes les dignités • (1), changeait cette crainte en envie chez tous ses vassaux. D’clle-même, depuis l'impitoyable sentence rendue par le roi, la guerre renaissait avec ses excès sur les limites des Saxons et des Francs; les violences contre les personnes , le pillage réciproque étaient déchaînés

(1) Dithmar de Merseb., II, p. 13. Saxones in omnibus jun< elt-

Mft.

CIIaP. XIII. — 0TT0N I.E GRAND.

comme aux anciens temps de l’anarchie. Eberhard commença à se lier, sous main, avec le frère bâtard d’Otton, Tankmar, en Saxe, et prépara une levée de boucliers, sur la rive gauche du Rhin, où le duc de Lorraine, Giselberl, bien que mari d'une sœur d'Olton, ne consentait pas non plus à voir s’élever une trop redoutable royauté. Les deux rives franques du fleuve se rapprochaient autant par des intérêts communs d’indépendance que par leur vieille haine contre les Saxons. Un orage sérieux se préparait.

Le roi, de retour en Saxe, convoque, au mois de mai 938, une assemblée des Francs et des Saxons, à Slela, sur la Ruhr, pour éprouver la fidélité de ses adversaires qui commencent à se découvrir. Eberhard se garde de s’y rendre. Le bouillanlTankmar éclate. Avec des Saxons dévoués et quelques Franconiens, il enlève, dans le château de Bellick, le jeune frère d’Otton, Ilenri, dont il connaissait le mécontentement, et le livre de force ou avec son secret assentiment, on ne sait, à Eberhard pour mettre entre les mains de celui-ci un gage ou un instrument; puis il prend sur la Diemella vieille forteresse d’Ehresbourg, célèbre par les anciennes guerres entre les Saxons et les Francs, au temps de Charlemagne, et il s’y fortifie avec les siens. La prise de celle forteresse exalta la fureur des Saxons contre les ennemis d’Otton, comme autrefois contre les Francs chrétiens. Ollon, à leur tête, arrive en toute hâte et force les portes de la ville à coups de haches. Tankmar, poussé l'épée dans les reins , croyait trouver refuge dans l’église de Saint-Pierre que le pape Léon III avait consacrée à la place où s’était dressée l’idole d’irmensül. Singulière aventure de voir se réfugier là un représentant des mœurs anciennes! Ses ennemis, des chrétiens, comme possédés encore des fureurs d’Odin, qui ne respectaient guère

2C6 FONDATION DK l’eMI'IRE GERMANIQUE.

le droit d'asile, enfoncent les portes de l'église cl s’y précipitent.

Tankmar, épnisé, était sur les marches de l'autel , au milieu de quelques amis , avec son bouclier et une chatne d’or au col, marque de sa naissance. On l'injurie; un de ces furieux lui porte un coup qui fait couler le sang; le malheureux veut se défendre, parc encore quelques attaques en reculant jusque vers une fenêtre, par où du de-, hors un lâche Saxon l'atteint dans le dos et le tue. 11 tombe et celui qui avait porté le premier coup lui arrache sa royale chaîne d’or. C’est encore au dixième siècle une scène des Niebelungen dans le cadre d’une église chrétienne. Les chroniqueurs ont cherché à en adoucir la crudité. Dithmar de Mersebourg, qui écrivait longtemps après, nous assure que le roi Otton fit exécuter le meurtrier de son frère; mais Witikind de Corvey se contente de nous dire qu’il s’indigna contre la témérité de ses soldats et que, plaignant le malheureux sort de son frère, il montra sa clémence par quelques bonnes paroles à sa louange; ce qui ne l’empêcha d’ailleurs pas de faire pendre haut et court quelques Francs qui se trouvaient parmi les prisonniers (t). Mais la révolte était loin d'être étouffée dans le sang versé à Ehresbourg.

Les historiens de la famille des Oltons, qui écrivaient quand le jeune frère légitime d’Olton était rentré en grâce et monté en puissance, se sont efforcés de pallier la révolte de ce jeune homme, que Tankmar avait livré au duc fran-

(1) Witikind, II, G i j. üex super temcrilalem militum indignalus est, miseratus fratris forlunam. Suique ingenii ostendens elementiam pro laudeejus et industries pauca locutus est.

conien Eberhard, en la présentant comme l’effet d'une sorte de contrainte morale. Selon Luitprand, très-favorable à Henri , et Sigebert de Gemblours très-postérieur, et suivis par les plus récents historiens de l’Allemagne, le duc de Franconic, que le Saxon Witikind nous représente lui-même comme un homme d'un esprit gai, d’une grande affabilité pour les petits, d’une grande générosité de cœur (i), mais dans lequel les modernes aiment à surprendre l'astuce franque, croit tout perdu par la mort de Tankmar. Il se précipite donc aux genoux du jeune Henri son prisonnier, proteste qu’il n’a pris les armes contre le roi Otton que pour lui assurer à lui, Henri, la couronne ; il lui dévoile tous les détails de la conspiration formée et l’y entraîne en lui persuadant de feindre la soumission afin de mieux tromper le roi. Il est certain que le jeune Henri consent à feindre. Sorti de captivité, il va en Saxe où sa mère le favorisait, persuade plus ou moins Otton de son innocence et, moitié soumis moitié rebelle, tâche de se faire des partisans, tandis que Eberhard achève ses préparatifs.

Ce Franconien, frère de roi, Eberhard, qui avait fait roi le père d’Olton et qui en était assez mal récompensé par son fils, voulait-il réellement mettre la couronne sur la tête d’Henri? Travaillait-il pour lui-même? Les descendants des anciens Francs sur les bords du Rhin et dans la Franconie, exaspérés contre les Saxons, lui étaient dévoués. Le nouvel archevêque de Mayence , un Franconien aussi , Frédéric, lui assurait le concours de l’Eglise. L’habile Eberhard entraîne tous ceux qui étaient mal disposés contre les

(I) Witikind, L. C. Me quidem joeundus, affabilii mediocribus, Utrgus in dando.

Saxons. Celui qui portait alors le titre de roi de France, un Carolingien, Louis d’Oulre-mer, malheureux et médiocre contemporain d’Olton, menacé par ses vassaux, croyait, en faisant quelque chose, pouvoir relever son vain titre de roi. Le duc de Lorraine, le défenseur de la rive gauche du Rhin, Giselbert.fllsde Renier-Renard, prêt à saisir, comme son père, toutes les occasions de puissance et d'indépendance, ne pouvait voir qu’avec crainte la puissance d’Otton, quoiqu’il eût épousé une de ses sœurs, Gerberge. Eberhard associe toutes ces craintes , ces jalousies , ces haines. C'était une sorte de coalition de tout l’ouest contre la nouvelle royauté allemande, un ressouvenir des anciennes luttes des Francs et des Saxons. Tous ces Francs du Rhin, qui avaient longtemps suivi les destinées de la vieille Gaule, semblaient redouter, pour leur indépendance, la puissance de cette nouvelle famille royale, de Saxe ; et la royauté allemande, à ses origines, trouve l’occasion de ses premières victoires et de son premier affermissement dans une guerre dont les bords du Rhin furent le premier théâtre et dont un roi carolingien français et la France même payèrent en partie les frais.

Le caractère national que prit la lutte, en grandissant, fut sans doute à l’avantage d'Olton. Henri, son jeune frère, rassemblant en Saxe un certain nombre de ses vassaux dans un banquet à Saalfeld, sur les confins de la Franconic, croyait les entraîner par des présents. Ceux-ci promirent de garder ses châteaux, et lui conseillèrent, mais sans vouloir le suivre, de se rendre sur le Rhin auprès de ses alliés. Otton 1" comprit que sa fidèle Saxe ne serait pas contre lui, et, entraînant les siens, il arriva sur le Rhin, presque en môme temps que son frère. Il avait déjà fait passer l’avantgarde de son armée sur l’autre rive, au-dessous de Colo:

gne, en face de Xanten, lorsque ses ennemis, Eberhard, Giselbert, Henri son frère, arrivèrent; il crut un instant une partie de son armée perdue. Les écrits très-peu précis des chroniqueurs paraissent indiquer que le roi entra en négociations avec ses ennemis, surtout avec son frère à qui il envoya un affidé pour traîner en longueur. Ses chevaliers aventurés, malgré leur petit nombre, se fortifiaient de l'autre côté du fleuve, à l’abri d’un marais, pour recevoir vaillamment leurs ennemis; et Olton leur faisait passer par eau des secours en amont et en aval du fleuve. L’envoyé d’OUon à son frère Henri revint. Celui-ci souhaitait à son frère un heureux règne et annonçait son arrivée, mais ne bougeait pas. Etait-ce bonne foi ou dissimulation? Déjà les lances des hommes brillaient aux prises de l’autre côté du fleuve; on commençait le combat. L’historien Luitprand, qui aime à entourer Otton d’une auréole religieuse, nous le représente, pendant le combat, priaut pour les siens, agenouillé devant la sainte lance « en souvenir des Amalécites que Moïse avait terrassés par sa prière (Ij. » Mais, pendant ce temps, de rusés Saxons qui savaient le franc, passent le Rhin, trompent leurs ennemis, arrivent sur leurs derrières par un détour, les surprennent et jettent le trouble dans leurs rangs. Le jeune Henri est blessé en se défendant ; les Francs et les Lorrains s'enfuient en déroule. La dissimulation saxonne , déjà signalée par les contemporains de Charlemagne chez les descendants des anciens Chérusques , l’emporte sur l'imprudence franque (2).

(1) Luitprand, L. C., IV, 11. - (2) Witikind, L. C, II, 647. Ces récits, fort légendaires, datent de vingt années après la bataille.

Celle première défaite, qui rend le roi mallre du Ilhin, fait déjà tomber les forteresses de la Saxe entre les mains d’Otton. Le jeune Henri accourt pour les retenir dans sa fidélité, mais il ne peut même conserver Mersebourg, <1 où il s’échappe pour venir rejoindre encore les révoltés. Chemin faisant, il feint encore de se soumettre, et Olton feint île croire à sa soumission. Les deux Saxons, les deux frères, jouaient au plus fin. Mais Olton porte tous ses efforts sur le Rhin, où étaient ses vrais ennemis. Il savait bien que, dans la défaite des Lorrains et des Francs, était ta royauté qu’il chercliait. Après avoir porté le fer et le fen sur toute la rive gauche du Rhin, il arrive sur la Meuse et y assiège Giselbert , dans le château haut perché de Chèvremont , près de Liège. Cette pointe hardie ravive aussi les craintes de la population française. Le malheureux Carolingien Louis IV rassemble quelques Français, passe la Meuse et, pour rendre à l’Allemand guerre pour guerre, apparaît en Alsace. Le conflit d’où devaient sortir la royauté et le royaume allemands devait finir sur les bords de ce fleuve où tous les graves événements européens se décident. Otton quitte le siège de Chèvremont; il remonte la Meuse, force Louis IV à se retirer, arrive sur le Rhin et assiège Brisach , bâtie autrefois par les Romains cl encore alors sur le fleuve, pour se rendre ici aussi maître du passage. Mais il apprend que le Franconien Eberhard et le duc de Lorraine, Giselbert, l’archevêque de Mayence, Frédéric, se rassemblent en Franconie pour envahir la Saxe. Il faut user de ruse. C'était le fort d'Olton. Il quitte le siège de Brisach et redescend au nord.

Après tout, ces petites guerres de surprises et de pillage, entremêlées de négociations et de trahisons, rappelaient moins Charlemagne qu’elles n’annonçaient la féodalité.

Cil AP. XIII. — OTTON LE GRAND. 274

Les partisans d’Olton commençaient à lui marchander leurs services. Mais il débauchait les partisans de ses adversaires, et il était souvent le plus heureux dans cette lutte. Un de ses vassaux ne veut plus continuer la guerre, si on ne lui donne une abbaye : « Il est écrit, lui répond Otlon, qu’on ne prodigue pas aux chiens les viandes sacrées. * Mais, pour retenir les Franconiens, il décide le duc de Sonabe, Hermann, jusque-là neutre, à entrer en Franconie; et, pour annihiler le Lorrain Giselbert, il gagne un de ses plus puissants vassaux, Immo, un homme rusé qui savait plus d’un tour. Un jour, assiégé, pour ravitailler son château, celui-ci avait fait exposer, toutes portes ouvertes, une truie au passage d’un troupeau de porcs , qui s’empressa de se précipitera la suite dans la forteresse; un autre jour, il versait des ruches d’abeilles sur les assiégeants pour les affoler. « Avec lui, disait Giselbert, j’ai tenu tous les Lorrains; et lui, avec tous les Lorrains, je ne puis le prendre. > Olton Gnit par gagner également, contre Eberhard, deux de ses neveux, les comtes franconiens Udo et Conrad. Il conjura ainsi l'invasion de la Saxe et fut en mesure de lutter avec avantage.

Celte guerre de trahison et de surprise, sans grandeur, Gnit comme elle avait commencé. Eberhard et Giselbert, revenant d'expédition ou de pillage, étaient sur la rive droite du RhiD, en face d'Andernach, au-dessus de Coblcntz; leurs hommes étaient sur l’autre rive. Ils jouaient aux échecs sans déGance, avec quelques gardes, quand le duc de Souabe, Udo et Conrad, qui passaient par là, ayant appris par un prêtre mendiant, dit Luitprand, où ils étaient, les assaillent. Eberhard tombe couvert de blessares, après une vie dont le commencement a été trop loué et dont la Gn a été trop blâmée par les historiens. Giselbert prend la

272 FONDATION DE L EHPinE GEnMANIQL’E.

fuite; il se jette, avec quelqnes autres pour rejoindre les siens, clans un canot qui sombre an milieu du fleuve et sa lourde armure l’entraîne au fond de l'eau. Le complaisant Luitprand a soin d’ajouter que le roi Ollon sortait pour aller à la messe, quand il apprit cette nouvelle et qu’il se jeta à genoux pour remercier la Providence.

La mort des deux ducs termina la guerre, au moins en Allemagne ; et les évêques rebelles, celui de Mayence et celui de Strasbourg, n'eurent plus qu’à implorer, pour rentrer en grâce, l’intercession des évêques restés fidèles. Ils en furent quittes pour une pénitence de quelques mois (I). Deux comtes voulaient encore résister en Lorraine. Le rusé Lorrain Immo, feignant de ne point se croire assez récompensé de ses trahisons précédentes, leur envoie dire « qu’à trois nnpeut ce qu’on ne peut à deux; vil obtient ainsi d’eux un rendez-vous, les y fait surprendre et les livre à Otton (2). Henri essaye de se réfugier à Metz, où la veuve de Gisel— bert, Gerberge, le reçoit assez mal, et il revient à son tour faire sa soumission pour la troisième fois et avec autant de sincérité que les deux autres à son frère.

Cette victoire du roi saxon, remportée principalement sur les hommes de la Franconie et de la Lorraine, sur les descendants des anciens Francs, fut un coup décisif porté à cet élément en Allemagne et dans le nouveau royaume. Otton récompensa le duc de Bavière de sa neutralité, en agrandissant son duché du haut Mein jusqu'au Spcsshard (partie du haut Palatinat), et donna une partie des biens féodaux d’Eberhard à Hermann, duc de Souabe. Il n’y eut

(I) Luilprand, IV. 10. — Dithmar , II, 39. — Wilikind, II. Ci. — Le continuateur de Regino, ann. 939. — I2i I'rodoard, ann. 938, 939. — Richer, livre II. ch. xxv à xxx.

plus de duc en Franconie; Olton en exerça l’aulorilé. Le comle Conrad, neveu d’Eberhard, fut récompensé de scs services par des fiefs, à Worms, à Spire, sur le Mein et le Neckcr, et devint le plus puissant personnage de ce pays dont l'importance se trouva néanmoins fort diminuée par celte défaite.

Il était plus diHkile de fixer le sort de la Lorraine liée par d'anciennes attaches à la Franconie ; et le roi Otlon entrait par là en conflit avec la France délachée de l'Allemagne. Ce fut la cause de la première invasion, motivée dans une certaine mesure, que le roi saxon fit en France. Heureusement pour lui, les derniers Carolingiens et les ancêtres des Capétiens se disputaient la couronne dans ce pays plus morcelé encore par la féodalité. II en profila, comme on profite toujours des divisions politiques de ses voisins. Le Carolingien Louis d’Outre-mer, auquel scs vassaux ne laissaient plus guère que la ville de Laon, essayait de se relever en épousant la veuve du duc de Lorraine, noyé dans le Rhin, Gerberge, sœur d'Otton. Il aurait du moins ainsi peut-être un domaine, le vieux pays carolingien ! Mais le duc de France, Hugues le Grand, père de Hugues Capet, avait aussi épousé une sœur d’Otton, Iledwige, et du gré du roi de Germanie qui établissait partout les siens. Naturellement il ne tenait pas à voir son beau-frère et son roi s’agrandir sur le Rhin. Olton, de son côté, n’avait d'autre intérêt que d’affaiblir ses deux beaux-frères, pour rester maître du territoire de la rive gauche ; car, du jour où naissait le royaume allemand, il paraissait déjà ne vouloir croître qu’aux dépens de la France et chercher sa force dans sa faiblesse. C'est ce qui explique encore la duplicité politique d’Otton en celte circonstance. H donna, en effet, assez hypocritement, à son frère Henri, le duché

Tou 11. 18

27 i FONDATION DE L'EMPIRE GER.MAKlQl'E.

de Lorraine, pour achever de le brouiller avec Gcrbcrgc, maintenant femme du roi‘ carolingien , et, l'ayant ainsi désintéressé, il entra avec une armée en France.

Si rude et si exigeant chez lui pour ses vassaux, Ollôn appuyait volontiers les rebelles dans tous les autres royaumes. On en a une preuve encore dans le môme temps sur le sol de France. Là, un roi de la basse Bourgogne, Hugues, pour s’assurer sans compétition la couronne d'Italie, avait consenti à céder son royaume à Rodolphe II, roi de haute Bourgogne. Mais, à la mort de celui-ci, un jeune enfant, Conrad, pouvant difficilement recueillir ce double héritage, Ollon excite contre le mineur les évéques et les seigneurs et il se fait céder le jeune prince comme un otage, par ruse (dolo), dit un contemporain. C'est déjà fort de ce succès que le roi Olton s’avançait dans le nord de la France et arrivait jusqu’à la Marne, tandis que Louis d’Oulre-mer, n’élant point eu force, se retirait auprès de Hugues le Noir, duc de Bourgogne, mécontent aussi et effrayé de la puissance d'Olton. Ce Saxon, si délié politique, s'aboucha à Attigny avec les vassaux rebelles du roi carolingien, les ducs de France, de Vermandois, de Flandre et quelques autres (11. Dans l’entratuement de la victoire et de l'ambition, il songeait déjà, comme les anciens rois carolingiens de Germanie, à se faire proclamer roi de France, pour tout arranger, sans doute, dans les deux pays. Y avait-il si longtemps que les deux Francies, l’occidentale et l’orientale, étaient séparées? Le meilleur moyen d’avoir la rive gauche du Rhin, pour Otlon, n’étuit-il pas de conquérir la France? L’appétit lui venait déjà. Mais il avait affaire ici !..

(t) Frodoard, ann. 038, 939. — Richer, livre II, ch. xxv à xxx.

à des vassaux aussi récalcitrants à la dorainalion étrangère que rebelles à l’autorité royale. Le duc de Normandie, Guillaume, nous ditRicher, enfonça les portes de l’assemblée, où l’on ne voulait pas le laisser pénétrer, et força, par ses véhémentes paroles, le roi germain à céder la place d’honneur à Louis d’Oulre-mer. « Lève-toi, lui dit-il, c’est à ce roi à s’asseoir sur ce siège élevé. » Otlon dut renoncer à celte ambition et revint à ses affaires d’Allemagne. En retournant du moins d'Attigny, sous prétexte de continuer sa démonstration contre le roi de France réfugié chez Hugues le Noir, Otlon se consola, aux dépens d’une partie de la France, sur le royaume des deux Bourgognes et sur la Lorraine.

Arrivé, en effet, sur la frontière du royaume des deux Bourgognes.il prit sous sa protection le royaume dont il détenait déjà le jeune roi, Conrad, comme pour préparer cette royauté future à sa famille. C’est, en effet, là l’origine des prétentions que la famille saxonne revendiqua bientôt sur ce qu’on appela aussi plus tard le royaume d’Arles et de la suzeraineté que l’Allemagne se rappelle encore aujourd'hui avec fierté d’avoir vu exercer, par ses empereurs, sur celte partie méridionale de la France (<). Arrivé sur les bords du Rhin, Otlon trouva la Lorraine en proie, mémo

(t) Voir, pour cotte affaire obscure, mais si peu honorable pour la loyauté germanique, Frodoard, ann. 939, 910. Le Contin. de liegino et surtout les deux passages suivants dans Frodoard : Otto in Burgondiam proficiseitur habens secum Conradum filium Rudolfi regis Jurensis, quern jamdudum dolo captum sibique adduction retinebat ; ot Witikind, II, GI9. Rex autan de die in diem proficiscens, paterno regno nequaquam est contentas sed abiit Burgondiam, regan cuin regno accipit in suant potestalem ■

sous son frère Henri, aux troubles qui étaient passés riiez elle en habitude, et il en profita pour s’en assurer davantage la possession, en faisant maintenant, au détriment de son frère Henri, la paix avec Louis d’Outre-mer ou au moins avec sa sœur Gerberge. H se lit livrer, en effet, le fils de celle-ci et de Giselberl, en garde ou en otage, en promettant de lui assurer la succession de ce duché et, conpA liant son frère Henri, il le donna à gouverner il un Lorrain, comte de Verdun, qui lui en assura quelque temps la fidélité sans qu’il eût rien à en craindre.

Le frère d’Otlon, Henri, bien trompé celle fois, essaya encore de résister à la fortune qui favorisait décidément son ainé, en cherchant à ourdir de sourdes intrigues, mais il avait affaire à plus forte partie. Aux fêles de Piques de l’année 941 , à Quedlimbourg, au pied du Hartz, Otton I", plein de soupçon au milieu des cérémonies qui rassemblaient beaucoup de monde autour de sa personne, se faisait garder nuit et jour par des fidèles dévoués. Les fêtes passées, il dénonça tout à coup, aux princes présents, un horrible complot tramé, contre sa couronne et contre sa vie, par quelques Saxons et Franconiens, et il ordonna l’arrestation d’un certain nombre de coupables. L’un d’eux, le comte Erich, connu jusque-là pour l'illustration de sa naissance et son honorable fidélité, en voyant venir ceux qui devaient l’arrêter, s’élança sur son cheval de guerre et se fit tuer plutôt que de se rendre. Les autres furent saisis et décapités. L’un, Liuthard, un Franconien, obtint grâce; c'est le grand-père de l’historien si louangeur des Ottons, Dithmar de Mersebourg. L’archevêque de Mayence, Frédéric, frère de Giselberl, fut obligé de se purger solennellement par serment de l'accusation de complicité dans cette affaire. Henri essaya de s’échapper et fut jeté en prison à

Ingelheim. A la fin de l’année, profitant du dévouement d’un alïidé, il eu sortit et vint le jour de Noël, pieds nus et couvert d’un cilice, se jeter aux genoux de son frère et lui demander pardon. « Tu ne mérites aucune pitié, lui dit le roi durement, mais, puisque tu t’humilies, je veux bien tout oublier. » Les historiens d'Otton aiment, pour éclairer les périls du roi et exalter sa clémence, à mettre ces scènes dans les églises qui étaient souvent d’ailleurs, à cette époque, comme la place publique, le forum ou l’agora de ces drames politiques (1).

« Ainsi, dit le continuateur de Reginon, comme des entrailles même de la foi, tout le royaume, avec la protection de Dieu, revenait en paix au roi. » Le roi Ollon recueillait les fruits d’une habileté réfléchie et persévérante. Doué d’une ambition insatiable, mais qui savait attendre et varier ses moyens, hardi ou souple selon le besoin, il allait au jour le jour, dénouant ou tranchant les difficultés au fur et à mesure et il s’accroissait par le menu.Luitprand surtout voudrait en faire un héros confiant et généreux qui marche dans son droit et dans sa force et qui commande aux événements par sa grandeur. Il nous le montre toujours surpris par la trahison, prêt à pardonner et s’en remettant de tout à la Providence qui ne lui fait jamais défaut. Le roi saxon n’était ni si débonnaire ni si généreux, et il n’abandonnait pas au ciel tout seul le soin de ses affaires. Il prévoit la tiahison ourdie contre lui, il la surveille et il la prépare aussi contre ses ennemis, sans scrupule. On ne

(1) Witikind. II, 6t9. — Chronique de Quedlimbourg , Leibn., II, 279. — Continuab'ur do Hogino, 941. — Dithmar do Mersebourg, II. 30.

278 FOJtDATIOM DE L’EMPIRE GERMANIQUE.

le voit presque jamais en personne aux combats livrés pour son royanme on pour sa cause, c’esl de loin qu'il prépare la victoire. Il prie au pied de la sainte lance pour avoir le succès, mais il dispose les moyens pour l’obtenir et c’est ce qui fait crier son historien au miracle. Le moine saxon et Luitprand, en prenant trop souvent les devants pour dénoncer les ruses de ses ennemis, nous laissent bien deviner les siennes. La trahison est aussi un de ses moyens et la dévotion que ses historiens lui prêtent, et qui pouvait être chez lui sincère, achève de nous le faire saisir. Sans vouloir croire que la complaisance des écrivains a conspiré avec la dissimulation de l'homme pour tromper la postérité après les contemporains, il était bon cependant ici de se mettre en garde. Il ne faut se laisser duper ni par les personnages politiques, ni par la complaisante admiration des historiens, dont l'entente ajouterait un trait de plus au caractère national.

Jusqu'ici celte royauté du Saxon Otton rappelle plutôt l'ancienne Germanie barbare que les vraies institutions franques et carolingiennes. Sorti lui-même de l’élection, une ancienne coutume, Otton ne fonde point son autorité sur un droit mais par sa puissance (I). Il y avait eu encore plutôt instinct de séparation et de révolte, de la part de la race germanique dans le démembrement de l’ancien empire, que mouvement national d’unité autour d’un

(t) M. de Gieselireeht qualifie, «n effet, le gouvernement, p. 282. en ces termes : Eine Ruckkehr su deux altgermanisehen Wesen. Kl plus loin, 281 : Par es Kein Rechtsslreil, sondent lediglich eine Etage der Macht. — Ibid., p. 278. — (2) Voir le mi'me auteur, p. 2.1t. il s'en applaudit fort : Sie entsprachen iendemfalls uielir dent Geisle des deutsclten Volkes.

cuap. xiir. — otton le grand. 279

roi germain. La royauté est donc encore un simple fait qui ne prétend à s’appuyer sur aucune convention nationale explicite. Grûce à l’horreur, un peu barbare peut-être, que l’Allemagne a eue longtemps pour le droit écrit, il n’y avait là qu’un fait, point de droit reconnu et établi. La coutume, la tradition s’établissaient au fur et à mesure ; elles émanaient comme du sol; elles faisaient ainsi la constitution plus profondément nationale, plus essentiellement germanique; c’était une institution qui n’empruntait rien à personne? Les historiens modernes de l’Allemagne l’affirment au moins, et, dans leur admiration pour tout ce qui est teutonique, ils s’en applaudissent.

La royauté, c’était donc simplement le roi. Pour gouverner avec lui il n’y avait point, en effet, comme sous les Carolingiens, d’assemblées régulières des grands de l’Etat et de l'Eglise. Le roi en convoque quand il veut et les compose comme il l’entend; nous en trouvons une à Bonn, en 942, deux en 944 à Duisbourg et à Aix-la-Chapelle, deux à Aix-la-Chapelle et à Ingelheim, en 948. Ce ne sont pas des assemblées nombreuses; le fait de deux réunions dans la même année, les affaires toutes particulières qui s’y décident, en sont une première preuve. Nous avons l’énumération des évêques et des grands qui assistaient à l’assemblée de Nimègue de 948, une des plus importantes, et nous n’y trouvons que quatre archevêques, deux ducs, trois évêques et quatre comtes désignés par leur nom. Le nouveau roi n’a pas même auprès de lui celte sorte de conseil d'Elat, composé des hommes les plus considérables de l’empire, qui ne quittai t jamais l’ancien et glorieux roi franc. C’est plutôt une cour, uu cortège de serviteurs auxquels il accorde sa faveur ou sa confiance, et à qui il distribuera les fondions et les honneurs, les comlés, les évêchés, les îm-

280 FOXD.ITIO* DK L'eMPIHK GERMANIQUE.

inunilés, les bénéfices, en récompense des services rendus à sa personne. C'est encore, toutes proportions gardées, l'ancien chef de la Germanie, au milieu de sa suite, de ses hommes; il n'a aucune résidence fixe; l’administration du royaume n'a, elle-même, point de centre, point de capitale? Le centre, c’est le roi, et il est mobile. Si Otton réside de préférence dans ses châteaux de la vieille forêt du Hartz, qui lui est si chère, il ne néglige pas ceux qui sont dispersés dans la vaste étendue de sa souveraineté. Là et dans les évêchés ou abbayes, il juge, en dernier ressort, grands et petits; il reçoit l’hommage, il accueille les présents et distribue les comtés et les bénéfices. Car il est partout chez lui ; on est tenu partout de l’héberger, lui et sa suite, de lui fournir les relais et les transports, partout de lui apporter les présents, le revenu des amendes, de l’argent de paix (friedensgeld), des confiscations, la rente de ses biens et de scs serfs royaux, même les droits de passage, de douane, de monnaie et de marché, quand il ne les trouve pas aliénés par les immunités accordées avant lui ou par lui aux grands et aux évêques. C’est là ce qui compose son revenu; il n’y a pas plus d’impêt général et égal que de constitution (1).

Point de loi civile commune non plus pour servir de règle à la justice de tous les degrés. Si ou invoque parfois encore les capitulaires de Charlemagne, par exemple, pour punir les crimes de haute trahison, ce n'est plus là le code du nouvel Etat. Non-seulement les capitulaires carolingiens, mais les vieilles lois particulières des peuples, ras •

(I) Giescbrecht, loc. cit , p. 292, 3. Il s'applaudit encore de retrouver, dans la royauté allemande, ce caractère, jusqu'au moment où elle en prendra un tout différent, celui de l'empire.

CIIVP. XIII. — 0TT0N I.E GRAND. 28t

sembléesdéjàsousles Mérovingiens, tombent en désuétude. Dans les tribunaux grands et petits des comtes ou des seigneurs, des laïques ou des ecclésiastiques, c’est la volonté du maître, du puissant ou celle de ses assesseurs ou écbevins de naissance libre, c’est-à-dire des puissants encore appelés au tribunal, qui fait la loi. Il est des écrivains allemands qui s’en consolent aisément. En effet, grâce à la coutume cependant si variée et si bizarre, le vrai et pur droit allemand sortira ainsi, comme la constitution, du sentiment et du cœur du peuple allemand. Si le jugement est contesté, ne peut-on, toujours, en appeler de juridiction en juridiction jusqu'au tribunal du roi et parcourir tous les degrés du pur sentiment allemand qui saura bien exprimer la vérité? Le dernier recours, le critérium suprême, c’est donc la conscience germanique dans son expression la plus haute, c’est-à-dire non pas seulement la royauté allemande, mais le roi allemand! On ne saurait pousser plus loin l’adoration du moi germanique mis ainsi, parles historiens modernes de l’empire allemand, à la place de la justice et du droit!

Nous avons, sous Otlon I,r, des arrêts de la conscience nationale ainsi interrogée et qui nous permettent de juger encore du degré de la culture allemande à cette époque. En l’année 938, au tribunal d’Otton, il s’agissait de décider si un petit-fils, son père étant mort, avait droit à l’héritage du grand-père. La vieille coutume germaine excluait les membres les plus éloignés de la famille, tant que les plus proches étaient vivants. Le droit franc, plus adouci et plus romanisé, était plus favorable aux petitsenfants. Otlon ne voulut point laisser celle question de droit à la décision des sages ou des docteurs. Il chargea deux champions de la trancher les armes à la maiu. Dans un autre

282 ko s dation ds l’ehpüie gebuaniqce.

cas, ce fuient quatorze échcvins qu’il mit aux prises, sept contre sept. « A une époque où le ciel et la terre, en Germanie, n’étaient point si éloignés l’un de l’autre, nous diton, c’élait là une façon de procéder tout à fait germanique (durch und durch deutsch) et conforme au sentiment de celui des peuples allemands qui avait le plus fidèlement gardé la vieille coutume du jugement de Dieu. » Et voilà pourquoi Olton rétablit sur les bords du Rhin et, plus lard, en Italie, dans des cas nombreux, celte coutume qui y était tombée en désuétude. « Il agissait ainsi en vrai Saxon , en vrai Germain, c’est-à-dire conformément aux sentiments et aux idées de son peuple (I). »

Ce n’est pas non plus dans une constitution d'Etat, mais dans une constitution, toute saxonne, de famille qu'Olton Ier cherche l’unité de l'Allemagne. Il ne voit pas au delà. Il ne saurait y avoir alors, même en ce pays , de conception claire de ce qu’on a appelé depuis la nationalité. Nous savons par Tacite que, déjà de son temps, les chefs cherchaient la considération et la puissance dans des mariages et des alliances de famille. L’absence de conventions destinées à régler les rapports du roi avec les ducs était, encore au dixième siècle, de nature à éterniser les conflits entre eux. Ce qui était arrivé à l’empire de Charlemagne pouvait menacer d’autant plus le royaume d’Ollon que les circonstances avaient fait des puissances ducales comme autant de petites nations dans la grande. Pour contrôler le pouvoir des ducs, il est vrai , Olton commença à instituer, dans chaque duché, excepté en Franconie, un comte du

(1) Voir M. Giesebrecht, I, p.280, 281. Olto liandelte alsoin deux Sinne und nach den Vorslellungen seines Volkes, — et Justus Mosor : Patriotische phantasien, IV, p. 133.

CH.Vi». XIII. — OTTON LE GltAND. 283

palais, comte palatin, chargé de la haute justice, de l’administration des biens et revenus royaux et de la surveillance des ducs et des comtes. Mais ce n’était point encore assez pour soumettre à la royauté ces puissants personnages forts du libre choix, ou de l'assentiment même des grands laïques et ecclésiastiques de leur province (1). C’est pourquoi Olton chercha à rattacher à sa personne, par des liens de famille, tous ces princes auxquels il donnait la bannière ducale pour mettre entre leurs mains la paix publique, la conduite des armées et la présidence des jugements et des assemblées provinciales. Il croyait trouver là plus de garanties que dans les serments de fidélité qu’ils étaient tenus de lui prêter dans cette cérémonie. Telle est l'origine de la politique de famille d'Ollon.

On se rappelle que le duc de Souabe, Hermann, lui avait prêté l’appui le plus eQicace dans sa guerre contre les Franconiens et les Lorrains. Pour le récompenser de ses services, le roi lui demande dès lors, 939, sa fille unique, Ida, pour son propre (ils, Ludolph, âgé de huit ans. Les fiançailles des deux enfants assurent l'obéissance de la Souabe; leur mariage, célébré solennellement en l’année 947 , fait retomber, à la mort d'Hermann, deux années après, la dignité ducale et tous les riches biens du défunt au fils du roi. En 944, à la mort du jeune fils de Giselbert et de Ger-

(t) Les preuves semblent à peu près concluantes pour la plupart des duchés, pour la Lorraine : Citron. Verd. Gisetbertoque plerique Lothorimses principe in ordinaverunt, ann. 020. Pour la Souabe : IkCasibusmon.S. Galli: Succix principum assois u slatuitur Alemannis dus Durckhardusgenlis iltius nobilissimus, ann. 918. Pour la Bavière, Dithmardo Mersebourg, V, 1 17 : Nonne scitis, Bavarios ab inilioducem eligendi liberam potestalem.

28 i FONDATION DE LEMPIIIE GEKMANIQLE,

berge, le duché de Lorraine était vacant. Otton le confère au plus puissant propriétaire des rives du Rhin, à ce Conrad de Worms, dit aussi le Rouge, qui lui avait été d’nn grand secours au commencement de son règne et il lui donne en même temps sa fille Luitgarde, sœur de Lndolph, pour attacher sa fidélité à sa personne et celle de la rive gauche du Rhin à son royaume. Enfin, lorsque le duc de Bavière, Berlhold, meurt, laissant vacant le duché de Bavière en 9i5, Otton, sur les instances de sa vieille mère, Mathilde, pardonne tout à fait à son frère, Henri, qui avait épousé Judith, fille du défunt duc, et il l'investit de ce beau et grand duché, le plus ancien de tous les Etats de l’Allemagne. Otton établit scs enfants et pardonne à ses parents à bon escient.

Ainsi tous les duchés se trouvent entre les mains d'Otton. Il exerce lui-même la puissance ducale dans la Franconie et dans la Saxe, dont l'alliance avait fuit la force primitive de sa maison, et les trois autresduchés appartiennent, la Lorraine à son gendre, la Souabe à son fils, la Bavière à son frère. Il a de sa main institué ces ducs; ils sont de race franque ou saxonne, ils ne tiennent que par les femmes aux pays de leur obéissance, ils sont membres directs de sa famille. Ainsi croit-il retenir dans un attachement sincère ou une dépendance complète ces puissants princes qui ont cour, tribunal, armée sur pied et qui réunissent parfois entre leurs mains plusieurs comtés ; ils lui répondent de la fidélité des comtes et des évéques ou abbés qui tiennent de lui leurs oflices ou leurs fiefs. Le pouvoir du roi sera maintenant réel. Quand il arrivera dans un duché, toute autorité, toute justice particulière cessera en sa présence; les hommes lui obéiront, toutes les causes lui seront soumises. Il pourra prononcer sur la vie, la liberté, les

ClIAP. XIII. — OTTO N LE GRAND. ?83

biens de tous. Partout il sera vraiment roi. Ollon l’espère du moins. Voilà le triomphe de la politique du roi; sa puissance est dans l’établissement de sa famille ; les membres de celle-ci rendent sa royauté partout présente. Par ses deux sœurs mariées en France, il peut môme presque disposer de la royauté de ce pays! N’est-ce pas là cependant une constitution bien fragile? Attachée aux personnes, ne peut-elle pas être, à chaque instant, mise en question par la mort? fondée sur la famille, en Germanie, dans ce pays et chez cette race où les dissensions et les guerres des fils contre les pères et des frères contre les frères sont traditionnelles, trouvera-t-elle toujours, dans cette voix du sang si fréquemment méconnue et outragée, une garantie bien assurée?

Le roi saxon Otton affirme du moins une fois de plus jusqu’ici que la royauté est toujours toute personnelle et que la couronne, sinon le royaume , est une propriété, un bien de famille, non un pouvoir public ni un bien national. La nouvelle royauté, en Germanie , n’est pas une institution comme celle des Carolingiens, c’est une dynastie. Elle a encore un caractère exclusivement germain. Elle n’emprunte rien à l’Eglise, si ce n’est sa consécration, moins encore à la loi. L’unité germanique est scellée avec le sang de la famille d'Olton. Voilà la première partie de l’œuvre du plus grand prince de la dynastie saxonne.

Situation do l'Allemagne en Europe. — Guerres d'Otton contre les Slaves et les Danois. — Ses interventions en France et en Italie. — Son mariage avec la raine Adelbaïde. — Seconde guerre de famille, contre ses lils.

La politique de famille poursuivie avec énergie et avec persistance par Otton avait fait de lui, vers 943, le roi le plus puissant de l’époque. 11 avait toutes les forces de l’Allemagne dans la main autant que le permettait la constitution féodale de son royaume; et, par là, il faisait de son pays la première puissance de l'Europe et l’amenait à y jouer un rûle considérable. C’est la seconde période de son régne.

La situation de l'Allemagne au centre de l’Europe l'a naturellement, selon les époques, tantôt exposée aux attaques des peuples qui l'entourent, tantôt sollicitée d’envahir et de dominer les contrées qui l'avoisinent. Par là, il lui est arrivé, quand elle n’était pas d’acord avec elle-même, de subir, à son désavantage, sinon la domination, au moins la prépondérance étrangère, et, au contraire, quand une volonté l’emportait chez elle sur toutes les autres, de menacer l’Europe, par sa masse compacte, non-seulement de la prépondérance, mais d’une domination qui a réuni tout le monde contre elle pour la réduire de nouveau à la faiblesse et à la dépendance ! C’est ce qui a parfois amené l’Allemagne

à préférer sa puissance extérieure à ses autonomies intérieures et à chercher à s’emparer hardiment de la domination de l’Europe plutôt que de la subir. Esclave au dedans pour rester maltresse au dehors, ou intérieurement libre pour être extérieurement dominée, voilà le dilemme auquel elle s’est crue réduite, comme s’il n’était pas plus juste et plus sûr de chercher la solution de la difficulté dans l'union de tous avec la liberlé de chacun, et, par là, d’assurer son indépendance sans menacer relie des autres, pour le plus grand bien de tous !

Olton est le premier prince qui ait fait, pour l’Allemagne, l'expérience dangereuse aussi de la puissance. Unie et pacifiée par son énergie, contenue par sa politique, elle avait alors, sur sa frontière de l’ouest, la France, il n’y avait pas encore bien longtemps, dominante, mais maintenant faible, en proie à des factions féodales qui menaçaient sa civilisation plus avancée, et, sur sa frontière de l’est, une multitude de populations sauvages et demi-paiennes, Hongrois, Bohèmes, Slaves, qui avaient longtemps voulu l’attaquer, mais qui commençaient à la respecter. Au nord, les Danois ou les Suédois, païens aussi ou fort récalcitrants au christianisme, étaient à peu près dans les mêmes dispositions que les Slaves ; et l’Italie, au midi, présentait le même spectacle que la France, par sa culture avancée et ses factions turbulentes que le sort du Saint-Siège rendait encore plus fameuses et plus lamentables. On comprend que le nouveau maître de l'Allemagne fût plus tenté d’inscrire son nom dans l'histoire de la Gaule ou de l’Italie que dans celle des obscures peuplades slaves ou danoises. Détrôner un des rois de ces beaux pays pour se mettre à sa place était plus flatteur pour lui que soumettre ou convertir une peuplade des marais de l’Oder ou des

FONDATION DE l’eMI’IRE GERMANIQUE.

bords de la Baltique. On y gagnait certes plus de renommée. On s'allarhait ainsi plutôt à la tradition glorieuse qu’à la tradition utile de Charlemagne. Le roi Otlon, en effet, laissa ù peu près à ses margraves des frontières le rude et obscur labeur de la soumission des peuples de la frontière de l'est et du nord, pour se préparer à jouer un rôle semblable à celui de Charlemagne cl porter tous les efforts de son ambition dans la France et dans l'Italie dont la richesse, d'ailleurs, attirait bien davantage la féodalité remuante et pauvre qu’il avait su discipliner. *

L'Allemagne avait vu tomber, pendant la décadence de l'empire carolingien, au delà de l'Enns, dans la vallée du Danube, elle long de l’Elbe, toute cette suite de Marches que Charlemagne avait, pour sa défense contre les barbares, élevées sur ses limites de l’est et du nord, et dont il lui avait fait de solides frontières. C'est tout au plus si le règne d'Otton parvient à les relever complètement et avec quelle lenteur!

Le frère du roi Henri, récemment investi du duché de Bavière, ne fait rien autre chose que de rendre ravages pour ravages aux Hongrois et, à la suite de ces incendies réciproques, de ces enlèvements de troupeaux, de femmes et d'enfants, il n’y a pas restauration de la vieille Marche du sud-est que Charlemagne avait établie après sa victoire sur les Avares (1). Aucun scrupule n’arrêtait cependant les Germains dans leurs luttes contre les barbares, contre les Slaves surtout ! Ceux-ci leur paraissaient comme en dehors du monde, de l’humanité. La guerre qu’ils leur faisaient à outrance ne répugnait à l’emploi d’aucun moyen. La force et la ruse, la spoliation et l’extermination, tout leur était bon. Ils cherchaient plus à remplacer qu’à soumettre et à convertir, comme faisaient les Francs qui ne furent pasten-

ciiu’. xm.

0TT0ÎT I.E GII.VXD.

cires cependant pour les Saxons. L'évêque de Mersebourg, l’historien Dithmar, disait qu'il « fallait mener le Slave en lui donnant de l’herbe comme à un bœuf et des coups comme à un âne. » Les deux rudes margraves de la Saxe orientale et de la Saxe septentrionale, Gero et Hermann Billung, vrais agents de la politique saxonne au dehors, poussaient encore plus loin ce mépris et cette haine des Slaves.

Gero, pendant une trêve, invite un jour, nous dit Witi- Icind de Corvey, trente princes slaves à un repas, les y enivre et les égorge. Ces peuples, exaspérés et pauvres, qui « prenaient pour une orgie ce que les Teutons regardaient comme une privation, » opposent à leurs implacables ennemis une résistance plus acharnée encore. On désespérait d'en venir à bout. La politique d’Otton y pourvoit. Il avait, parmi ses prisonniers, un prince slave du nom de Tugumir, qui avait commandé surtout les barbares retranchés dans les marais du Havel. Il le gagne par des trésors et des promesses; celui-ci, de retour, comme un fugitif, chez ses compatriotes, est reçu dans la forteresse de Branibor (Brandebourg); il joue le libérateur, attire par ruse le seul prince de son peuple qui restât encore, l’assassine et ouvre les portes de la forteresse aux Saxons. Ainsi les Allemands arrivent dans les marais du Havel.

De ce poste avancé, Otton pouvait séparer les Slaves et tomber, à son choix, sur ceux du midi ou sur ceux du nord. Couvert par l’Elbe, le margrave Gero fait de l’ancien pays des Sorbes et Daleminzes.au delà de la Mulde, comme une Saxe nouvelle, en y établissant des colons allemands qui oppriment ou remplacent la population slave. Bientôt même, de la ville de Meissen qui, sur l’Elbe, au-dessous de sa sortie de la Bohême, était le centre de son margraviat, il

Tou It. .0

FONDATION DE l.'EXPIRE GERMANIQUE.

commence à inquiéter d'autres Slaves, les Lutizes, dans la Lnsace, et il reconnaît les rives de l’Oder, mais sans pouvoir encore procéder à l’occupation solide et complète du pays(1). Le margrave du nord, Hermann Billung, de la ville de Mersebourg, centre de ses opérations, commence, de son côté, du Havel à la mer, par des luttes incessantes et des progrès continus, le même système d’évincement et de remplacement des anciennes populations, Weudes, Wiltzes, Rédariens, Obolrites et autres.

Les Allemandsont-ils,ene(Tet, vaincu et tué le chef d’une peuplade, le roi Otton prend scs biens et les distribue à ses serviteurs. Ceux-ci arrivent à leur tour avec les leurs, bâtissent de gros châteaux ( burgicarten ), surveillent, colonisent, germanisent le pays, forcent les habitants à payer le tribut, en argent ou en nature, à acquitter les corvées nécessaires, et font des hommes libres autant d’esclaves Après le burgraveou le comte du château, vient l’évêque. La mission ne précède pas la guerre, comme autrefois, des Francs aux Saxons. Seulement, près du fort, pour mieux contenir ces peuples, on élève bientôt quelqu'église de bois et on envoie quelque rude prêtre à qui il faut encore payer la dlme, pour prix des vérités qu’il apporte. Ainsi, peu à pen. s’élèvent il Havelberg, au confluent du Havel dans l’Elbe, à Brandebourg, au milieu des marais du Havel, et plus près

(I) Lt)i>tuiro allemande, devançant lo temps, voudrait dès lors faire remonter l'Elbe à Otton, dans une expédition victorieuse jusqu'à Prague, en Bohème, et lui fairo prêter hommage et payer tribut par le duc Boloslas. Mais les termes qu’elle invoque sont bien obscurs et peu décisifs. Voir Wilikind, II, 650, 653: Frodoard, mm. 050. tous deux loin des événements. Otton aurait tout au plus assiégé Prague.

«le la mer Baltique, chez les Wagrienss, à Oldenbourg, trois églises qui devinrent des évêchés en 946, 949 et 931. La Germanie et le christianisme s'avancent sourdement, lentement, mais sûrement au nord-est, et reprennent le pays aux Slaves et aux païens, presque sans bruit, comme sans gloire. Point encore là de héros allemand dans la guerre ou dans la prédication, comme un Charles-Martel ou un Boniface ! Dans ces plaines monotones et dans ces marécages, comme une plante rampante qui étend ses rameaux en tous sens et étouffe les autres tiges, sans dresser jamais sa tête vers le ciel, le teutonisme reprend peu à peu racine et recouvre les autres germes, et il ne laisse le souvenir ni d’un grand exploit ni d’un nom célèbre. Reste seulement le ré sultat brutal du fait accompli.

La légende n’a pu orner que la guerre et la conversion «les Danois, moins maltraités que les Slaves, d’un reste de grandeur qui rappelle encore l’époque carolingienne. On se rappelle que, pendant la décadence de l’empire franc, l'apôtre du Nord, saint Anscaire, obligé d’interrompre son «jeuvre, avait vu même Hambourg détruit, et cette métropole, à laquelle on avait prédit de grandes destinées, réunie à l’évêché de Brème soumis lui-même à l'archevêché de Cologne. C’est de là qu’il fallut reprendre.

Le roi Henri Pr avait recommencé le premier à faire sentir sa puissance au delà des bouches de l’Elbe, dans le territoire du Ilolslein et du Sleswig, à l’entrée de la presqu’île danoise, dont la fertilité exceptionnelle, due à des causes particulières, était un objet de conflit entre les Saxons et les Danois, voisins et congénères. Il y avait là lutte continuelle entre deux races et deux religions. En travers de la presqu'île, et pour en défendre l’entrée, les Danois avaient élevé une muraille de terre, de la mer du Nord, vers Ilo-

FOÏID.VTIOX UE l’EMI’IHE GERMAZtlylE.

lingslade, au golfe de la Schley; on en voit encore les vestiges (Danewirck). Ils se retranchaient derrière pour préparer leurs attaques et assurer leur retraite. Sons le règne du roi danois, Harald à la dent bleue, dont les expéditions sur terre et sur mer ont prété aussi à de poétiques récits, Otton aurait pénétré, selon la légende, jusqu’à l’extrémité septentrionale du Julland, et jeté sa lance dans le golfe de I.irafiord. C’est l’ornement habituel du récit, eu pareilles circonstances. Il est certain qu'un prêtre saxon, Adaldag, relève alors la métropole de Hambourg, qui fut bientôt comme instituée à nouveau par le Saint-Siège. Les colons allemands se multiplient de rechef dans le pays, et y favorisent encore la propagande chrétienne. Harald à la dent bleue cesse les hostilités et laisse son pays ouvert aux missionnaires. Il fait baptiser son fils, et, sous la direction d’Adaldag de Hambourg commenceront, en Danemark même, trois évêchés, Sleswig sur le golfe de ce nom, Rupcn sur la côte occidentale, et Aarlius, à l’orient, en face des îles. C’est tout ce qu’on peut établir de certain sur les rapports d’Olton avec le Danemark, quoique l’on ait voulu faire remonter déjà jusqu’à cette époque la domination allemande sur le Sleswig mémo, et la suzeraineté impériale sur le roi de Da nemark (1).

Le pays à l’ouest de l’Allemagne, qu’on allait bientôt appeler la France, au moins au nord, avait le grand désavantage d'être divisé au moment où la Teutonie (Deutsch-

ilj I.C9 écrivains danois ont bien raison de trouver insuffisantes les preuves que les historiens allemands prétendent tirer d'Adam ds Brême, écrivain très-postérieur, II, 9, et mémo de l'Annaliste saxon, ami. 052.

land), l’Allemagne, commençait à s’unir. Le Carolingien Louis d’Outre-Mer y portait toujours le titre de roi; mais le duc de France, Hugues le Grand, père de Capet, y avait la puissance. Le roi Otton avait évidemment songé de longtemps à profiter de ces divisions, quoiqu'il eût ses deux sœurs à côté de ces deux rivaux. C’était l’application au dehors de sa politique intérieure ; et il pratiquait à l’égard de ses deux beaux-frères une impartialité dont le but évident était, en les opposant l’un à l'autre, de les empêcher au moins de rien faire d’important, s'il ne pouvait revenir aux idées qu’il avait eues d’abord sur la couronne de France. Il avait en effet, môme depuis la paix faite avec Louis d’Outre-Mer, à la suite de sa première invasion en France, favorisé plutôt l’époux d'Hedwige, le duc Hugues, par crainte que Louis d’Outre-Mer, l’époux de Gerberge, veuvedu duc de Lorraine, ne s'avisât de revendiquer la rive gauche du Rhin. Mais, lorsqu’il apprit, en 945, que le duc de France, Hugues, à la suite d’une guerre contre le Carolingien, avait fait celui-ci prisonnier et l’avait obligé, pour racheter sa liberté, à abandonner après Reims, sa dernière ville, la citadelle de Laon, il revint à son beau-frère humilié, faible, dépouillé et incapable d'inspirer aucune crainte, contre son trop puissant beau-frère, le duc de France.

En l'année 946, en effet, le roi Otton, après avoir refusé d’entendre Hugues, rassemble une armée composée surtout de Saxons, pour qui une guerre en pays franc était toujours agréable ; il passe la Meuse et se dirige sur la Marne, avec le Carolingien dépouillé, Louis d’Outre-Mer, et le petit roi de Bourgogne, Conrad, qui, on le sait, le suivait toujours. Une armée de trenle-deux mille hommes l’accompagnait. Il y avait déjà une animosité assez vive entre ces deux peuples, autrefois unis par Charlemagne, et qui portaient

29 i FONDATION DE L’F.MPIHE GEUMANIQIE.

déjà des noms différents, si l’on ajoute foi aux paroles qu’on prête à Hugues de France et à ülton de Germanie. Le duc de France menaçait de mettre en bataille « plus de casques qu’Ollon n’en avait jamais vu pendant sa vie. » Otton répliqua qu’il lui montrerait plus de chapeaux de paille que son père et lui n’en avaient jamais vu. Il entendait par là la coiffure barbare faite d’épis de blé, en forme de casques, que portaient l'été les Saxons.

Néanmoins, Otton désespéra d’escalader la citadelle de Laon et se dirigea sur Reims. Il était important d’avoir celte ville. De sa possession dépendait l’avenir de la royauté, puisque c’était là que l’on sacrait les rois. Le duc de France, en effet, à la place d’un évêque du roi, Artaud, avait installé Hugo, fils du duc de Yermandois. Le roi germain, avec tous ses chapeaux de paille, ne prit cependant la ville qu’en menaçant l'archevêque Hugo de lui faire crever les yeux, s’il ne rendait la place. Il entra alors dans Reims, y réinstalla l’évêque carolingien, Artaud, et entraîna son armée vers Paris, sur les bords de la Seine. Dix des siens, se déguisant, surprennent des bateaux. Maître des deux rives, Otton arrive alors en Normandie, près de Rouen, mais sans emporter une seule place. Trois mois durant, an moins, il incendie, massacre et ravage, ne laissant que la terre (solo tenus) et, comme un barbare, il s’en retourne après avoir seulement rendu au roi de France, Louis, la royale ville de Reims. Ce n’est point là l’expédition d’un politique, ni même celle d’un conquérant (I).

Il y avait évidemment , malgré des différences d’origine et de langage, dans la population de la Gaule, une nation

(I) Voir {'histoire de Ilielier, L. C., à la suite.

résistante. Les Français ne voulaient se laisser ni dompter ni marier par le Saxon. La vieille Eglise de Gaule pliait encore moins. Le duc Hugues le Grand surtout exploitait maintenant habilement, contre le roi carolingien de France, son alliance avec le Germain Otton; il montrait le danger qu'il y avait pour l’indépendance de tous à voir un souverain étranger tout-puissant disposer de l’archevéché de Reims, pour tenir ensuite à sa discrétion une couronne vassale. La guerre n’avait point réussi ; Otton chercha à arriver par la politique îi son but.

En France, c’était alors surtout par l’Eglise et dans l’Eglise que se débattait le sort de la royauté, tant le clergé y avait encore conservé comparativement, depuis Charlemagne, de richesse, de puissance, d'instruction et de lumières! Chacun des prétendants cherchait, en effet, à l’avoir pour lui et poussait ses créatures aux principaux évéchés et aux grandes abbayes. Par suite, beaucoup de sièges étaient l’objet d’ardentes compétitions. L’archevôchô de Reims était du nombre et, dans l'espèce, c'était d’une importance considérable. Otton prend donc la résolution de porter le débat de Reims devant l’Eglise. Après avoir fait faire une trêve aux deux prétendants sur les rives du Chiers, en 947, il favorise successivement la réunion par Louis d’Outre- Mer de deux synodes d’évéques, l’un à Verdun et l’autre à Mouzon, pour prononcer sur la possession de l’archevêché de Reims. Le premier est en faveur d’Hugo, l’élu du duc de France, le second en faveur d’Artaud, l’élu du Carolingien d’Outre-Mer et le protégé d’Otlon. Toute l’Eglise était émue. On invoque l’intervention du pape, alors Agapet II. Celui-ci envoie un légat apostolique, Marin de Bomarzo, évêque d’Ostie, avec pleins pouvoirs de convoquer et d’assembler un grand synode. L’affaire intéressait doublement

KO.XDATIOX DE L'EMPIRE GEnMANIQl'E.

la France; il s’agissait de l'archevêché de Reims et, par là, de la couronne de France; Otton, en véritable arbitre, ouvre fièrement le synode sur terre allemande, au palais d’Ingelheim, près du Rhin, dans la basilique du bienheureux Rémi, apôtre des Francs. Mais cet orgueil fit justement tout manquer.

Les archevêques et évêques les plus considérables et même les plus éloignés de l'Allemagne, ceux de Cologne, de Trêves, de Mayence, de Hambourg, de Paderborn. d'Augsbourg, d'Halberstadt, de Salzbourg, etc., arrivèrent. Mais les Français ne bougèrent point, sauf cinq, dont trois, ceux de Metz, de Toul et de Verdun, relevaient alors du roi Otton, et les évêques de Cambrai et de Laon. Un des compétiteurs à l’archevêché de Reims, Hugo, fils du duc de Vermandois, eut garde de s’y trouver, encore plus son protecteur, le duc de France. On ne vit <jne le Carolingien Louis d’Ontre-Mer et son protégé Artaud au synode. Le reste de la France ne reconnaissait pas celle assemblée toute germaine, présidée par un roi germain. On y déploya, du reste, plus d’apparat qu’on n’y fit de besogne utile. Sur la proposition de l’archevêque de Trêves, et, « bien que les choses divines dussent, selon lui, passer avant les choses humaines, » le synode se décida à s’occuper d'abord des débals politiques survenus entre le roi Louis d’Outre-Mer et Hugues le Grand, son puissant vassal, avant de traiter de la possession de l’archevêché de Reims. C’était bien se découvrir et dépasser d’ailleurs la compétence d’un synode ! Le Carolingien Louis rappela alors tout ce qu'il avait souffert de la part du duc de France, ses défaites, sa prison, sa ville de Laon enlevée, et il implora le secours de l’assemblée. Celle-ci déclara que le duc de France, Hugues, avait mérité l’anathème. Otton s’en-

gagea à prêter main-forte aux sentences de l’Eglise et à poursuivre les criminels, une fois le glaive tiré, jusqu’au plus effroyable carnage (ad immanissimam cadem). Enfin, Artaud fut déclaré légitime archevêque de Reims et Hugo condamné (l).

Mais tout cela fut considéré comme nul et non avenu par l’indifférence de la France. Dans deux autres synodes sans importance, à Laon et à Metz, on renouvela les anathèmes contre le duc de France, contre Hugo et ses partisans, sans plus de succès. Le pape ne leur donna pas plus île force lui-même. La guerre, accompagnée de ravage, sévit sur les terres de Reims, de Laon cl sur les limites de la France et de l’Allemagne. Louis d'Outre-Mer, le protégé d’un synode cl d’un souverain allemands, n’y gagna que d’augmenter, à ses dépens, la popularité du duc de France. Malgré ses promesses et ses menaces, Otton envoya seulement son gendre de Lorraine, Conrad le Rouge, avec quelques troupes, pour aider Louis d'Outre-Mer à rendre à son adversaire ravages pour ravages. Bientôt le roi et le duc français se lassèrent eux-mêmes et, se rappelant ce qu’ils étaient, ils firent la paix pour eux et pour les leurs; le duc rendit Laon, le roi garda Reims et son archevêque; et Otton, satisfait du beau cadeau de deux lions que lui fit le duc de France, se contenta de ce résultat de son arbitrage dans un débat où s'agitaient les destinées de la monarchie et de la nation française. De ce côté, Otton avait fait beaucoup de bruit pour rien.

Celte affaire est cependant le symptôme d’un change-

(t) Collection «les conciles do Mansi. t. XVIII, 119. — Frodoaril et Richer, i. C , à la suite.

ment assez considérable dans ia politique intérieure et extérieure d’Otton, et elle mit peut-être le royaume allemand sur le chemin de l'empire, par la route de l’Italie.

Jusqu’ici, Otton Ier n'était guère qu’un Germain plus puissant qu’on ne l’avait été en Allemagne. Il ne paraissait avoir conliance que dans sa ruse et dans sa force, dans son activité et dans ses armes; guerroyer contre les anciens ennemis des Saxons, les Francs et les Slaves, c’était son affaire. Mais, maintenant, son rôle tend à devenir européen; il sent le besoin de l’appui de l’Eglise, institution latine, européenne et universelle. Les ressources de sa royauté toute tudesque -sont imparfaites. Il lui faut un levier plus puissant. Les traditions latines, ecclésiastiques, importées en Allemagne, le circonviennent d’ailleurs et l’entraînent. Pour agir sur l’Europe, l'Eglise allemande ne suffisait pas. La résistance de la France l’avait prouvé. Mais le chef de l’Eglise est en Italie; là est le centre de sa puissance. Quand même la papauté ne fait rien de grand, on ne peut rien faire alors de grand sans elle! Otton a été une première fois en rapport avec elle, au synode d’Ingelheim, pour les affaires de France. Ses regards se tourneront maintenant vers l’Italie et vers Rome.

En vrai Saxon, Otton s’était montré jusqu’alors assez défiant de l’Eglise et peu généreux de faveurs et de donations envers elle. Comme son père, il aimait surtout peu à lui donner. Sacré par elle, il l’avait tenue à distance, et celle-ci l’avait imité. De bonne heure, il avait voulu, môme en Saxe, limiter les générosités de sa mère, Mathilde, pour les couvents. Retirée à Quedlimbourg, la reine-veuve ne trouvait de consolation à son pouvoir perdu qu’en faisant, des immenses biens que lui avait légués le roi Henri, maintes générosités, quelquefois peut-être malentendues, mais

CH A I*. XIII

OTTON LE GRAM»

bien pardonnables, aux églises et des aumônes aux pauvres et aux nécessiteux. Ses deux Dis, Otton et Henri, avaient fini par trouver que c'étaient là des prodigalités qui diminuaient leur héritage et, pour y couper court, ils l’avaient tenue, en chartre privée, dans son couvent, sans liberté et sans pouvoir sur ses biens. La vieille reine blessée voulut un instant aller trouver une terre plus hospitalière où elle pût jouir du respect et de la liberté, et elle se dérobait à cette captivité pour aller mourir dans un autre asile, quand la femme d’Otlon, Edilhe, intervint auprès de son mari. Otton rougit de sa conduite, envoya des excuses à la reine-veuve, courut se jeter à ses pieds quand elle revint et la laissa plus libre de disposer de ses biens. 11 ne fallait rien moins que la douceur féminine et chrétienne pour adoucir ces âpres convoitises; et cependant la légende, en nous rappelant les pieuses fraudes de la reine Edithe, l’Anglo-Saxonne, pour soustraire à la surveillance inquiète de son mari, ses aumônes ou ses dons aux pauvres et aux églises, témoigne encore longtemps chez lui de la même réserve intéressée. Aussi, les premiers prélats de l'Eglise avaient-ils été quelquefois en révolte contre Otton, comme Frédéric, l’archevêque de Mayence, ou en conflit de juridiction, comme l’archevêque de Salzbourg. Mais ce roi, en avançant dans la vie et dans le gouvernement, en étendant la sphère de son action, avait fini par s’apercevoir qu’il avait négligé là un élément considérable de puissance , et le synode d’Ingelheim nous montre qu’il commençait déjà à réparer cet oubli.

Le troisième des frères d’Otlon, Bruno, qui avait été destiné à l’état ecclésiastique, comme le dernier né, et qui devint son archichapelain , le surintendant des alTaires ecclésiastiques de son royaume, et bientôt son secrétaire»

a partir de l’année 940, ne fut probablement pas étranger à cette direction nouvelle. Elevé dans les monastères carolingiens de la rive gauche du Rhin, à Maastricht et à Trêves, il y avait d’abord réformé les monastères et relevé les éludes. Instruit dans la tradition carolingienne, il la faisait sentir, même dans le maniement des affaires politiques auxquelles il n’était pas étranger et dans la rédaction des actes qu’il était obligé de faire pour son frère. Ce fut lui qui commença à rendre Otton plus généreux ou an moins plus attentif aux intérêts de l’Eglise. On s’en aperçoit par les bienfaits et les immunités qn’Olton en vient bientôt à lui accorder. Les conseils de Bruno avaient déterminé déjà le roi à chercher, sur les traces de Charlemagne, un secours contre les Slaves et les Danois, dans la propagande chrétienne, et un appui contre les puissants ou difficiles prélats allemands, dans une étroite union avec le Saint- Siège. Telles avaient été les raisons d’une première ambassade de l'abbé de Fulde à Rome, auprès du pape Agapet. Otton avait été fier enfin, récemment, de voir réunis autour de lui le légat du pape Marin de Bomarzo, trentequatre évêques et nombre d’abbés allemands et autres , à Ingellieim. N’y avait-il pas prononcé sur les droits d’un Carolingien en France? ne l'y avait-on pas comparé à cet empereur franc qui avait converti et dompté scs ancêtres, et fondé cet empire des ruines duquel son père et lui avaient tiré le royaume le plus puissant à cette époque ?

Il n’est pas impossible que la pensée soit déjà venue alors à Otton de relever cet empire franc, de mettre sur son front la couronne de Charlemagne, Ses armes pesaient à l’Orient sur les Slaves, au nord sur les Danois, sa politique, au couchant, sur la Bourgogne et la France. Or,

ii n'y avait qu’en Italie où il pût aller chercher cette nouvelle consécration de sa fortune.

Dans ce pays, en effet, les petits souverains qui se disputaient, comme en France, l’autorité, le droit de fonder un royaume, au milieu d’une anarchie peut-être plus déplorable, avaient déjà pris et pouvaient prendre encore le titre d’empereur, qui planait toujours, malgré tant de déceptions, comme un principe de force et d'unité, au-dessus de la société chrétienne. Là était Rome, le centre de la chrétienté qu’on vénérait toujours. On n’ignorait pas que la papauté y était le jouet des factions, la proie de tous les désordres, et, par là, augmentait encore l’anarchie de toutes les convoitises qu’excitait le prestige de son nom. Mais c’était peutêtre une honorable et glorieuse raison de faire sentir là sa puissance, si elle y était du moins utile et bienfaisante. On ne saurait nier qu’il n’y eût, dans ces idées et dans les circonstances où Ollon se trouvait, quelque chose d’assez décevant pour inspirer à un souverain ambitieux une semblable entreprise. Cependant, Henri I" et Otton avaient commencé, en s’appuyant sur les vieilles coutumes et les anciennes idées germaines, à refaire une royauté et un royaume qui pouvaient être conformes aux besoins et aux intérêts de ce temps, puisqu’ils avaient sauvé l’Allemagne de l’anarchie et des attaques du dehors. Ce n’était encore qu'une ébauche, quoique puissante, toute germaine, sans doute, mais qui demandait peut-être à être continuée par les moyens qui l’avaient commencée. Pourquoi interrompre cette œuvre toute nationale et se jeter, au delà des Alpes, dans des affaires italiennes, européennes peut-être, qui risquaient d'aboutir à faire de la royauté allemande une monarchie européenne universelle, conçue dans de tout autres principes?

Les périls extérieurs de la chrétienté étaient-ils si grands

FONDATION DK l’EMPIDE (iKRMVMQl'E.

qu’cite eût besoin de sacrifier l'indépendance que les nations commençaient à chercher, à une redoutable unité? Depuis longtemps, les Slaves, les Danois, les Hongrois, les Byzantins, les Sarrasins, les Nordmanns, tous les ennemis du nom chrétien reculaient. L’Eglise était-elle menacée de quelque hérésie? le Saint-Siège, en proie à des désordres sans doute, mais semblables à ceux de tous les autres sièges chrétiens dans ce temps de trouble, était-il exposé à quelque grand péril, qui compromit l’Eglise entière? Y avait-il enfin, entre l'Italie et la Saxe, entre les Ottons et les papes, ce mutuel penchant, ce puissant attrait, celte communauté de pensées, d’actions et d’intérêts qui avaient, au temps des Grégoire et des Etienne II, des Pépin et de Charlemagne, amené l’union politique et morale de la France et de l’Italie, et élevé le grand empire franc en Europe? Otton avait fait l’essai de sa puissance hors de son territoire, en France, et il n’avait pas complètement réussi. N’allait-il pas compromettre la mission naturelle de la royauté allemande chez elle, en lui mettant le monde sur les bras? et le royaume allemand, réellement uni et prospère, n’eût-il pas mieux valu pour l’Allemagne et pour l’Europe, que le Saint- Empire romain germanique débordant sur l’Europe avec la féodalité organisée et avec une sorte de droit divin de plus ?

Longtemps, en Allemagne, on avait été frappé de ces considérations, on admettait ces incertitudes. On se demandait, avec une honnête sincérité, si l’éclat que devait jeter l’empire germanique n’avait pas été bien chèrement payé par son peu de solidité, par la stérilité de son ambition, par les luttes et Jes misères qu’il avait déchaînées en Europe [11,

(I) Luden ol Schmidt, par exemple.

l'.IIAP. XIII. — OTTOX LE GIIAXD. 303

enfin par sa première chute avant le grand interrègne .du treizième siècle. Il n’en est plus ainsi aujourd’hui chez les plus récents historiens de l’Allemagne. Argumentant de la subite mais « profonde piété » d’Otton, et d’une sorte de « mission providentielle » qui l’appelait d’en haut « à faire régner partout les idées d’ordre, de respect et les principes de la vertu, » ils expliquent et glorifient celte ambition destinée à donner à l'Allemagne, plus forte et plus méritante que toutes les autres nations, la domination de l'Europe (1). « Olton, dit l’un deux, n’avail-il pas persuadé au monde cette éclatante vérité que le destin et sa grandeur d'âme avaient fait de lui un maître et un dominateur; l’extension du royaume céleste n'était-elle pas le salut et le bonheur de sa terrestre souveraineté? Olton brûlait du désir de glorifier sur terre le Dieu des chrétiens de toute la force de sa volonté et de toute sa puissance. » « Et ce peuple allemand, qui se montre avec tant de puissance dans l’histoire, dès qu’il rassemble toutes ses forces nationales en un unique empire, n’avait-il pas alors à accomplir aussi sa haute mission dans l’humanité? Quoi! Des guerriers allemands défendaient contre la rage dévastatrice des païens la société de l’Occident ; des prêtres allemands portaient la parole évangélique aux païens du Nord et de l’Est pour la faire rayonner toujours plus loin dans le monde! Combien divisés, misérables et faibles se trouvaient, au contraire, les autres Etats auprès de l'État allemand ! Olton ne pouvait donc s'arrêter là. Il était appelé;

(I) Voir, à différentes reprises, car ils y reviennent à charpie instant, M. de Giescbreelil, 301 à 30G, et 317 à 339. surtout page 339; cl M. Vehse. Histoire d'Ollon, puges 125 et lit. On nous' reproche de la complaisance pour nous; l'avons-nous jamais poussée jusque-là'

il avait sa mission à accomplir. En regardant le monde de la hauteur où il s’était élevé et où il avait élevé son peuple, il apercevait un but nouveau qu’il devait s’efforcer d'atteindre : la couronne impériale. Son père appartenait à l'histoire de l'Allemagne, lui appartenait à celle du monde! »

Si considérable que fût le rôle d’Olton, on ne saurait cependant prétendre ni que son intervention en France fut dictée par des motifs aussi élevés, ni que sa lutte contre les païens lut aussi brillante. On a mauvaise grâce à dire qu'il s'ingérait dans les affaires de ses voisins par pur amour de l’ordre, de la justice et de la subordination, puisqu’il avait suscité les troubles dans la France même, et c’est prêter là un éclat bien mensonger aux ruses et aux cruautés de ces obscures guerres des Slaves, qui n’ont pas même laissé le nom d'un missionnaire, comme l’Allemagne en avait reçu autrefois des Francs du temps de sa conversion! Enfin, après avoir tant exalté celle royauté toute nationale et germaine qui ne devait rien à personne, comment consent-on si aisément à celle métamorphose qui la détourne de son but, et qui répand l'Allemagne au dehors, pour son propre préjudice à elle-même et sans rien apporter en Europe que des troubles nouveaux et peut-être plus graves encore?

Si les troubles et les misères de l'Italie, au milieu du dixième siècle, n'expliquent pas suffisamment l’intervention d’Otlon Ier et de l’Allemagne au delà des Alpes, ils ne semblent pas suffire non plus à justifier entièrement la prise de possession de la couronne cl du royaume d’Italie par un roi et par un peuple étranger.

La péninsule aussi avait eu à traverser, comme l’AUe-

CIIAP. XIII. — OTTOM LE GIUND.

magne et la France, de terribles épreuves, au lendemain de la chute de l’empire de Charlemagne. Rivalités des puissants pour la couronne d'Italie ou môme de l’empire et, par suite, guerres intestines et révolutions fréquentes; attaques des ennemis du dehors, Sarrasins et Hongrois: revendications des Grecs, avènement hardi et violent d'une féodalité nombreuse et remuante de seigneurs, transmutation des évéchés et abbayes en vraies principautés temporelles, rien ne lui avait manqué. Les provinces ou les villes les plus différentes, le Frioul, Spolète, la Toscane, la Bourgogne môme, avaient voulu lui donner des rois, et quelques-uns de ceux-ci avaient pris à Rome le titre d’empereur qu’ils avaient achevé de déconsidérer. Les ducs et les comtes, les seigneurs avaient hérissé l’Italie de murailles et de forteresses d’où ils dominaient et pressuraient la population des villes et des campagnes. Maint évôque et maint abbé, devenu homme de guerre par les circonstances, derrière son église ou son cloître fortifiés, n’en faisait pas moins. Autant de misères que les autres contrées de l'Europe avaient également connues !

L'existence du Saint-Siège dans la ville de Rome avait ajouté, en Italie, une misère de plus à celles-là. Rome, ne pouvant échapper au sort du reste de l’Europe, était devenue aussi toute féodale, et la chaire de saint Pierre» considérée surtout pour le pouvoir qu’elle donnait et pour les riches possessions qui s'y trouvaient attachées, était arrivée à n’ôtre plus guère que le lief de tout-puissants barons cl de leurs familles, et un fief d’autant plus enviable qu’il pouvait disposer d’une couronne. Dans cette époque léodale, en effet, les femmes partout, mais en Italie surtout, en disposant de leurs biens, de leurs châteaux, de leur puissance, légitimement ou criminellement, avec leur per-

To*e II. 20

306 FONDATION DK I.'eMPIRE GERMAXIQIK.

.sonne, étaient appelées à jouer un grand rôle , et c'est ainsi que deux femmes trop célèbres, issues des maisons féodales de Spolète et de Toscane, maîtresses de châteaux et de postes fortifiés dans Home, femmes on veuves, filles ou mères, parfois amantes de puissants seigneurs, partageant les litresde leurs pères ou de leurs maris, sénatrices ou patriciennes dans Home, ambitieuses d'ailleurs, hardies et impudiques, Théodora et Marozie, avaient un instant disposé de la couronne d'Italie et du siège de Home dont les destinées étaient alors unies, comme l’étaient l’Eglise et la royauté dans les autres contrées européennes.

Home devenue, d'ecclésiastique et monacale qu’elle avait été au septième et au huitième siècles, toute féodale et seigneuriale au dixième, voyait alors ses anciens monuments se transformer en palais grossiers et en forteresses, et les hommes d'armes remplacer les moines ! comment se seraitelle étonnée que ces barbares châtelaines, parées de vieux litres romains, missent leurs créatures sur le trône ou dans la chaire de saint Pierre? Entr’autres exemples fréquents, l’archevèchè de Reims se scandalisait-il d’avoir à sa tète, et à ce seul titre, le fils du duc de Yermandois, Hugo ; et celui de Pologne bientôt n'allait-il pas avoir pour métropolitain Wilhelm, le fils bâtard du pieux Otton lui-mème, que le légitime époux de la sage Editlie avait eu d'une escbave slavonne? Ajoutons que la considération et même la puissance spirituelle de la papauté dans la chrétienté, par nne extraordinaire rencontre, ne paraissaient ni ébranlées ni atteintes alors par ces scandales. Théodora et Marozie régnent; la curie n’en reçoit pas moins le denier de saint Pierre de l’Angleterre, elle n’en impose pas moins ses décisions à l’Espagne et à l’Afrique ; c’est â elle encore que tous les archevêques de l’Europe demandent le pallium;

elle envoie partout ses légats, respectés même en France, et reçoit, comme en tons temps, d’honorables ambassades des chrétiens d’Egypte et de Jérusalem (I ) !

L’Italie et la papauté cherchaient cependant à sortir de ces misères. On pouvait les aider à les faire disparatlre au lieu de chercher à les entretenir. Le roi d’Italie était alors un certain Hugues qui avait quitté la couronne d’Arles pour celle de Pavie; en épousant la patricienne romaine Marozie, il avait eu la pensée d’établir en Italie, comme d’autres en France et ailleurs, une royauté et presque une unité nationale (2) et il y travaillait avec habileté et avec passion. C’était un prince ambitieux, ni meilleur ni pire que ceux de cette époque. Malheureusement, en outrageant un flls de Marozie, Albéric, il avait perdu Rome qui était restée à celui-ci. Alors le marquis d’Ivrée, Bérenger, descendant d’un Bérenger Ier qui avait autrefois porté la couronne, lui avait disputé le nord de la péninsule. Menacé, dit-on, d'assassinat par le roi Hugues, et sauvé par les avertissements du fils de celui-ci, nommé Lothaire, ce vassal rebelle ou celte victime (3), qui avait pris femme

(1) C'esl M. de Giesebrecht lui-mèmo qui en fait lu remarque ; et M. de Sybel, dans sa brochure intitulée : La nation allemande et l'empire, la conQrme. « On ne confondait point , dit-il , la considération ecclésiastique du Saint-Siège, qui reposait sur la foi. avec sa situation territoriale qui dépendait du régime féodal, » p. 16. — (2) L’historien allemand, M. du Sybel entr'autres, le soutient (Xeure Darstellungen des deutschen Kaiserreichs ) , p. 17. — (3} L'historien italien Luitprand, passé' au service d'Otlon , noircit beaucoup Hugues, comme il noircira plus tard Bérenger II. Cette tentative d'assassinat, cetto histoire du lils de Hugues qui sauve un étranger quo son père veut assassiner, semblent bien suspectes. Luitprand. JHst., V, 1, 5 -, Anlapodosis, I, c. xxxvn.

dans la famille de Conrad, roi de Bourgogne, le protégé d’OUon, s'était enfui auprès du roi de Germanie. Celui-ci était volontiers le refuge des compétiteurs au trône des pays voisins et il aimait à favoriser chez les autres ce qu’il ne souffrait guère chez lui. Ce fut l’occasion de sa première intervention.

Otton refusa avec magnanimité les présents que lui offrit le roi Hugues s’il voulait lui livrer le rebelle Bérenger; mais un peu plus tard il mit à la disposition du vassal exilé, en 945, une petite armée avec laquelle celui-ci repassa les Alpes. Otton ne voulait-il pas là, comme eu France, empêcher la fondation d’une royauté nationale? et celle-ci n’eiït-elle pas été cependant en Italie plus favorable que l'anarchie féodale, même à l'accomplissement de la mission universelle du Saint-Siège? L’armée allemande de Bérenger suffit à renverser le trône péniblement acquis du roi italien et prépara l’avéneraent du roi allemand. Le fils du roi Hugues, Lothaire, aimé, pour sa jeunesse, des Italiens, obtint, il est vrai, d'abord des grands, de garder le litre de roi, et Bérenger dut seulement en exercer le pouvoir, tandis que Hugues, réfugié auprès du roi de la haute Bourgogne, mourut, dit-on, dans un cloitre. Mais ce singulier compromis entre le marquis Bérenger et le jeune Lothaire, ce partage du titre et de la puissance amena, comme on pouvait le prévoir, la ruine de toute dynastie nationale et la domination étrangère. Ce ne fut point long.

Lejeune Lothaire, pour se relever, accomplit un mariage depuis longtemps projeté par son père; il épousa, le 27 juin 947, une sœur du roi de Bourgogne, Conrad, protégé d’Otton, la célèbre Adelhaïde. Il espérait, par là, regagner l'appui d’Otton et ce fut ce qui le perdit. Rien ne pouvait

exciter davantage la jalousie de Bérenger et de sa femme Willa qui destinaient à leur üls, Adalbert, l'héritage italien. Les femmes, depuis Théodora et Marozie, ne paraissaient-elles pas tout mener en Italie? La femme de Bérenger était peut-être la pire de ces Italiennes qui, alors, n’étaient pas des meilleures. Lorsqu’une fille survint à Lotliaire et à Adelhaïde, elle poursuivit Dérenger de ses récriminations. Lolhairc, atteint tout à coup d'une maladie étrange, mourut quelques jours après. L’historien Luitprand accuse hardiment Bérenger de la mort de ce jeune roi de vingt ans (1). Bérenger, du moins, en profila pour se faire élire par les grands de Lombardie et prendre la couronne solennellement à Pavic, le jour de Noël de l’an 930 ; et il crut pouvoir assurer complètement sa fortune et celle de sa maison en offrant la main de son fils Adalbert à la veuve du mort pour confondre les droits des deux maisons. Mais il se heurta ici contre l’antipathie d’une femme et contre l'ambition du souverain du temps qui avait les mains les plus longues pour faire les grands mariages politiques; et son crime n’eut d’autre résultat que d’amener l’asservissement de l’Italie.

On a présenté, sous des jours très-opposés, l’entrée d'Olton dans les affaires italiennes. Autrefois, on faisait de lui un galant chevalier qui allait délivrer, au delà des Alpes, une belle princesse. 11 avait alors trente-huit ans, nous dit Wilikind de Corvcy. Sa tête était déjà grise, ses cheveux rares, ses yeux brillants et toujours en mouvement, s’ouvraient et se fermaient avec rapidité comme s’il guettait une proie,

(I) Luitprand, V, 1, nous dit maintenant autant de mat de Bérenger qu'il en avait dit de Hugues. — Citron. Novalic., 930; Muratori, t. II, p. 11.

:no

et on ne pouvait aisément saisir son regard; son visage était ronge et garni d’une grande barbe Douante. Sa démarche était lanlêt pressée, tantôt lente, mais toujours ferme et sûre; où il s'arrêtait, on croyait qu’il voulait toujours rester. Sa taille était haute et puissante, et sa poitrine velue, dit son biographe avec complaisance, comme celle d’un lion (1). Voilà à peu prés le portrait que nous en font les contemporains, et ce n'est pas celui d’un chevalier , au dixiéme siècle d’ailleurs, qui n’est pas le siècle de la chevalerie. Ce souverain, qui avait tant marié dans sa vie, considérait le mariage comme une affaire. On veut voir parfois aujourd'hui, dans l'expédition d’Italie, la savante et profonde préparation de la restauration de l’empire; cela n’est guèie plus vrai. Ollon n’y pouvait penser que bien vaguement à cette époque; il n'avait eu encore qu’une fois des rapports avec la papauté, au synode d’fngelheitn, en 918 (î), et il n'avait alors été question de rien de semblable. L’intervention d'Otton dans la péninsule est un trait et une suite de sa politique habituelle; c’est une première tentative assez ambiguë entre l’aventure et le calcul politique. Sans être un homme à risquer, ce n’était pas un profond politique. Il allait au jour le jour. Depuis plusieurs années, il avait perdu sa femme Edithe; il vit en Italie une main de femme qui pouvait lui tendre une couronne, et il partit pour prendre l’une et peut-être l’autre. Il avait marié tous les siens; il ne lui restait plus qu’à se remarier lui-même; et, dans la corbeille de noces, il pouvait se trouver, avec

(1) Witikind, I, G38. — Ditlimar, II, 19. — Frodoard, 910. — Ekkeb., [te cas. Mon. S.Galli, c. xvi. — (î) Il n'y a pas trace, dans les chroniques, qu'il ail été question de l'empire entre les ambassadeurs d'Agapet et d'Otton, en 917 et 918.

CIUP. XIII. — OTTOX LE UKAXD. 311

une couronne royale , celle peut-être d’un empereur. •

Le roi Bérenger II, proclamé récemment et couronné à Milan, avait été cependant le protégé, presque la créature d’Ollon. On l’accusait, il est vrai, d’avoir commis un crime et d’opprimer aussi ses peuples. Le plus grand crime de Bérenger II n’était-ce pas de vouloir faire épouser à son fils Adalbert la veuve du dernier roi Lothaire, Adelhaïde? Celte Adelhaïde était la sœur du roi de Bourgogne, Conrad, le protégé déjà d’Otton. On la remariait sans sa permission à lui. Il ne fallait pas plus de raisons à Otton pour intervenir. Les chroniques complaisantes ont paré la veuve de Lothaire de toutes les beautés et de toutes les vertus, et elle parait n’en avoir pas été dépourvue. Pour Otton, la couronne italienne n'était-elle pas sa première beauté et sa principale vertu? La bonne chanoinesse de Gandersheim, la célèbre Roswitha, qui avait toutes les raisons pour aimer les Ottons, a plus tard embelli encore , dans ses vers, les récits que faisait complaisamment l’impératrice Adelhaïde sur les mauvais traitements que le roi Bérenger et sa femme AVilIa auraient fait subir à la malheureuse jeune femme (t). Elle est dépouillée de ses trésors, de ses joyaux, réduite, dans la ville de Côme et ensuite dans un château du lac de Garde, où elle est étroitement surveillée, à une seule servante. Une fois, la femme de Bérenger, comme une mégère, la saisit par sa belle chevelure et la traîne par la chambre pour la réduire à force de mauvais traitements.

Heureusement, un chapelain qu'on laissait arriver auprès de la prisonnière, Martin, fait silencieusement une brèche à la muraille du château et creuse une galerie sou-

II' Roswitha, poëme sur Otton I" dans Meib., et Fie de {impératrice sainte Adelhaïde dans Canisius, Ant., t. III.

312 FONDATION DE l'eMFIRR UEItMANIQt'E.

termine qui échappe aux regards de tous les surveillants. Un évêque, Adelhard de Reggio, ce qni est plus sérieux, s’intéresse à la captive. Grâce à lui, Adelhaïde s’enfuit, se dérobe, tantôt dans des marais, au milieu des roseaux, tantôt dans les blés, tantôt au fond des bois, avec son dévoué chapelain, et se nourrit avec lui de racines ou du produit des aumônes, chez un pêcheur compatissant; enfin elle arrive auprès de l’évêque de Reggio qui l’envoie chez un de ses vassaux, Adalberl Azzo, au château fort et inaccessible de Canossa ; et c’est de là qu’on implore le secours du puissant Oltou.

Il n'était besoin d'aventures aussi romanesques pour intéresser le roi Otlon. Il ordonna à son frère Henri, duc de Bavière, à son fils Ludolf, duc de Souabe, tous les deux \oisins des Alpes, de passer les montagnes. Henri s’était déjà emparé d'Aquilée, au delà des Alpes. Les Souabes, que commandait Ludolf, avaient été mêlés fort souvent aux affaires italiennes. Il ne paraît pas cependant que ces deux grands vassaux, chargés d’ouvrir la campagne, fussent également dévoués aux projets d’Otlon. Henri s’empara assez aisément de la Marche de Vérone. Ludolf ne fut pas aussi heureux devant Milan; on lui ferma les portes, peutêtre sur les avis donnés par son oncle. Enfin Otton arriva (sept. 951 ), ayant avec lui son gendre, Conrad le Rouge, et, derrière, les bannières des Saxons, des Thuringicns, des Lorrains et des Franconiens. Sans s’expliquer, il descendait la vallée de l’Adige. Bérenger et son fils, autrefois les protégés d'Olton, s’enfuirent au centre, dans leurs châteaux. Les évêques, si puissants dans les villes, ouvrirent leurs portes, sauf à Milan qu’on assiégea. Otton arriva ainsi presque sans coup férir jusqu’à Pavie .Quand il revit son fils Ludolf, il lui fit assez mauvaise mine, et envoya son frère,

ClUl*. XIII. — OTTON LK UIUND.

Henri, avec îles présents, à Canossa, pour offrir sa main à Adelhaïde et l’amener à Pavie (1). Celle-ci ne pouvait rien refuser h un souverain qui lui rendait la liberté. Elle rentra libre à Pavie où elle avait été si malheureuse, et Otton, l’ayant solennellement épousée en octobre ou en décembre 95t, lui donna, en Franconie, en Thuringe et en Saxe, comme Morgengabe, de grands biens qui en firent l’une des femmes les plus riches de l’empire.

Otton prit-il alors le titre de roi de Lombardie ou d’Italie? Il l’essaya sans doute. Il n’y eut point cependant assemblée des grands d’Italie et proclamation de leur pari. Les historiens allemands le reconnaissent, mais ils en concluent qu’Otton ne voulait tenir ses droits que des anciens rois francs (2). N’était-il pas cependant singulier que les princes germains, après avoir détruit l’empire franc pour libérer l’Allemagne , prétendissent faire revivre ses droits sur l’Italie? On cite d’Otton un unique diplôme daté d’octobre. Il y eut seulement à Pavie hommages de quelques grands et évéques. Otton leur confirma leurs honneurs ou leur en donna de nouveaux. Le saxon essaya évidemment de toutes les manières de prendre. Il était flatté de pouvoir faire dater ses droits des rois francs, et il était parfaitement conforme il toutes ses habitudes antérieures de prendre une couronne comme une dot. Peut-être comprenait il même mieux cette façon de faire que les vieux droits des rois francs dont pouvait lui parler son frère, d’ailleurs plus lettré, Bruno, qui l’accompagnait? Il est certain que rien alors ne fut décidé. Milan avait résisté, et les monnaies

(t) Ann. Sas.. 9:.2 : Otto cum suis fidelibus Papix natale Uotnini relebrarit et nuptiale. — (2) M. Giesobrectit, I, p. 38). — Vetise, l>. 103.

frappées dans cette ville à l'effigie d'Otton, les Ottelini, ne rappelèrent longtemps à la ville cette première prise de possession de l’Allemagne que pour raviver ses haines et ses colères contre les souverains allemands. 11 y eut à Pavie mariage entre Olton et Adelhaide. Mais il est beaucoup moins certain qu’il y eut couronnement solennel du nouveau souverain allemand. Le roi Olton envoya-t-il dès lors aussi l’archevêque de Mayence, Frédéric, et 1 evêque de Coire auprès du pape Agapet II, pour préparer l’achèvement de sa victoire sur Bérenger et peut-être son entrée à Rome? Rien n’est moins probable. Quelques chroniqueurs postérieurs supposent ce voyage pour soutenir, après coup, la longue préméditation d'Otton ; mais il ne put avoir, celte fois, l’intention sérieuse de pousser jusque-là (1). N'y avait-ii pas alors à Rome un personnage plus puissant que le pape, le patrice et sénateur Albéric, fils de Marozie, sans lequel les Romains ne pouvaient songer à se donner un maître étranger? L’Allemagne, d’ailleurs, et la famille même d’Otton suscitèrent au Germain d’autres soucis qui le ramenèrent promptement chez lui après celle première expédition qui n'eut d’autres résultats qu'uu mariage, mais dont il sut tirer plus tard grand profit.

Ils n’étaient pas rares, déjà à celte époque, ceux qui regardaient cette nouvelle extension de la puissance d’OUon comme un malheur et la couronne de Pavie, apportée par l'Italienne Adelhaide, comme un funeste présent. Le fils

(t) Roswitlia, 723: Contin. Rogin., 952; Frodoard, 952, dont l'autorité n'est point suflisante, parlent de ce voyage-, mais Dithmar de Mersebourg, II, 23, et Witikind, III, C52, font revenir Frédéric en Allemagne avant le mariago de I'avic.

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Cil AP. XIII. — OTTON LE CIUND. 3)5

même d’Ollon et son successeur désigné, Ludolf, mal accueilli par son père, s’en était retourné avec les siens au delà des Alpes, en Souabe, avant le nouveau mariage de Pavie, et il avait été accompagné par l’archevêque de Mayence, Frédéric, un des anciens adversaires d’Otton (I). Il était mécontent. Ses droits se trouvaient menacés par le nouveau mariage de son père. Son oncle, le duc de Bavière, Henri, personnage ambitieux qui se mit de suite fort avant dans la faveur de l’Italienne, en allant la chercher au château de Canossa, lui avait aussi reproché d’avoir tout fait manquer par son indécision. Pendant qu'Otlon se mariait en Italie, Ludolf et l'archevêque Frédéric eurent déjà à Saalfeld, en Saxe, le jour de Noël, une entrevue où ils cherchèrent à se faire des partisans. Otton, satisfait pour le moment d’avoir épousé Adelhaïde et craignant quelque chose en Allemagne, confia donc à son gendre, Conrad le Rouge, avec une partie de ses fidèles, le soin d'en terminer avec Bérenger II qui gardait toujours le titre de roi, et il s’eu revint en toute hâte, avec sa nouvelle reine et son frère Henri de Bavière, en Saxe, où il célébra, en effet, les fêtes de Pâques, 952 (2).

Ce retour si rapide parut étouffer d’abord toute tentative de résistance. Mais les mécontents s’augmentèrent bientôt d'un nouveau personnage, Conrad le Rouge, le gendre même d’Otton. Laissé avec peu de troupes en Italie, avec une mission assez mal définie, et ne pouvant forcer Bérenger dans ses châteaux, Conrad traitant avec lui, lui avait persuadé de venir prêter, en Allemagne, hommage à Ot-

|t)Co départ de l'archevêque Frédéric rend tout à fait impossible son voyage à Home, surtout si le mariage d'Otton a bien ou lieu te jour de Noël. — (2) Witikind: Proximum Pascha aclurus in Saxonia.

3IG FONDATION DK L'EMI’IRK GERMANIQUE.

Ion, avec lequel il se faisait fort de le réconcilier. Olton avait-il voulu seulement se marier ou conquérir? On ne le savait, et les opinions étaient différentes sur l'utilité de cette nouvelle conquête. Conrad le-Rouge avait compta sans l’ambition secrète du roi Olton qui aimait à être devinée, sans l'inlluence déjà grande de l’Italienne Adelhaide.

Le roi Olton, alors à Magdebourg, refuse pendant trois jours de voir Bérenger qui est réduit à attendre, dans une auberge, son bon vouloir, et il l’assigne à comparaître, pour lui prêter hommage, à la diète d'Augsbourg. Celle affaire divisait la famille royale, la cour. Adelhaide voulait garder sa couronne et satisfaire sa vengeance. Henri la soutenait; et, devenu, dit Roswilha , l’esclave d'Otton pour avoir part aux dépouilles italiennes, il ne ménageait pas les marques de mépris à son neveu Ludolf. Conrad le Rouge insistait pour qu'on lint les promesses qu’on avait faites à Bérenger. Au synode et à la diète tenus à Augsbonrg, en 932, Olton affecta des airs de souverain qu’on ne lui avait pas vus jusque-là. 11 reçut, sur son trône, de l'archevêque de Mayence, les canons rédigés par vingt et un évêques italiens ou allemands, avant de consentir à y apposer son sceau et à leur donner force de loi. Bérenger et son fil» Adalbcrt furent obligés, devant les seigneurs allemands et italiens présents, de se prosterner aux pieds de la reine Adelhaide et de lui demander pardon ; puis ils prêtèrent, encore à genoux et la main dans la main du roi, hommage de vassalité pour la couronne d’Italie; on en détacha d’ailleurs la Marche d’Aquilée et de Vérone, donnée au duc de Bavière, Henri, qui tint ainsi les portes de l’Italie ouvertes à l’Allemagne (I). Tel se montrait maintenant

(1) Witikind. III, 052. — Contin. «le Hcginon, nn. 9.V2. — Ditlimar. II, 22 : Bérenger. lieginx iram suppliri venin plaeavil.

à tous le roi Otlon après avoir touché la terre italienne et mis dans sa couche une jeune reine dont il s'était éperdûment épris.

La royauté toute germaine cl saxonne d’Henri l'Oiseleur s’était complètement métamorphosée entre les mains de son fils Otton. Ce n’élait plus l’autorité d'un père qui se faisait sentir en Allemagne, mais celle d’un maître. Adelliaïde, en donnant un premier-né à Otton, mit le comble au désappointement de Ludolf, et permit au mécontentement de se faire bientôt jour. Le fils d’Edilhe, et l’héritier désigné d’Otlon, entraîna bientôt avec lui l’archevêque de Mayence, le premier prélat du royaume, le gendre du roi, Conrad le Rouge, et enfin, contre le duc Henri, le comte palatin de Bavière, Arnulf, qui regrettait la couronne ducale possédée par son père. Tout fut préparé en secret; on s’armait, on rassemblait des hommes derrière les murailles des châteaux. Au commencement de l’année 933, sur les bords du Rhin, les premiers symptômes éclatèrent. Otton errait, sous prétexte de célébrer la Pâque à Ingelheim, sur ces rives si souvent visitées par de semblables orages. Inquiet, voulant faire épreuve de sa puissance, il se présente aux portes de Mayence; elles lui sont fermées pendant quelques jours ; on les lui ouvre enfin. Il trouve dans la ville l'archevêque Frédéric, son fils Ludolf, son gendre Conrad, qui lui déclarent être décidés, non pas à braver sa puissance royale, mais à se faire justice du duc de Bavière, Henri, qu’ils voulaient voir éloigné de la faveur du roi. La dissimulation de scs premières années ne fil pas défaut au roi Otton. Il était mal accompagné à Mayence et pouvait être retenu prisonnier. Les engagements ne lui coûtèrent point pour se tirer d’embarras. Il s’échappa ainsi de la ville, descendit le Rhin en canot et gagna la Saxe où il

retrouva, an milieu des siens, la royauté qu’il avait perdue sur les bords du Rhin (<).

Là, en effet, de Dorlmund, près de sa vieille mère Mathilde, avec laquelle il célébra les fêtes de Pâques, Otton rassembla ses vassaux fidèles de la Saxe, et somma son fils et son gendre de venir répondre de leur conduite devant une diète à Fritzlar. Ceux-ci ne s’y rendirent point. L’archevêque Frédéric essaya encore de conjurer celte nouvelle guerre de famille. Mais Otton avait pris son parti. Il fit saisir et jeter en prison deux comtes thuringiens dont il n’était point sûr, ordonna à l’archevêque de Cologne, dont il disposait, de soulever ses vassaux lorrains contre le duc Conrad le Rouge, laissa la Saxe aux soins de son fidèle margrave Hermann Rillung, mit au ban de l’empire son fils et son gendre et marcha sur le Rhin, 933, avec son frère Henri et ses fidèles. Conrad avait déjà livré, sur la Meuse, en Lorraine, au comte de Hainaut, Renier, une rude mais indécise bataille, et il s'était jeté avec Ludolf dans la ville de Mayence regardée alors comme la première du royaume et fortifiée en toute hâte. Otton les y assiégea avec des Saxons, des Bavarois, des Lorrains. Mais l’armée royale n’était pas non plus très-unanime contre les rebelles. On y détestait Henri qu'on regardait comme l’auteur de la guerre, et, dit Ruotger, on y louait la bravoure des révoltés. Si les Lorrains s’étaient ameutés volontiers contre le duc Conrad, qu’on leur avait aussi imposé, les Franconiens défendaient en lui leur chef; les Bavarois servaient avec quelque répugnance sous Henri, et le comte palatin de Bavière, fils des anciens ducs, pratiquait, pendant le siège,

(t) Frodoard, anu. 933. — Contin. de Regino, ann. 933. — Witikind, III, C33.

les Bavarois restés chez eux. Après deux mois d’inutiles assauts, Otton en revint aux pourparlers qui lui réussissaient mieux.

Ludolf et Conrad, bien accompagnés d’ailleurs, se rendirent, en effet, dans le camp d'Otton. Mais Henri, frère du roi, empêcha tout. (1 ne voulait de réconciliation à aucun prix et parait avoir joué, dans ces querelles, un assez vilain rôle; traitant le fils du roi de rebelle, selon le moine historien saxon, il l'apostropha violemment et le défia comme un héros d’Homère. Le frère du roi, le sage Bruno, comme un Nestor, essaya de tout apaiser par de pathétiques paroles sans y réussir. En sortant de cette inutile entrevue, Ludolf ramasse quelques Saxons, des Bavarois qui commençaient ù faire défection et se jette en Bavière où Arnulf, le comte palatin, levait aussi la bannière de la révolte, tandis que Conrad rallie encore en Lorraine, pour tenir la campagne, quelques-uns de ses partisans. La révolte s’étend et Mayence, avec l’archevêque Frédéric, résiste toujours. L’ambition italienne d'Otton et son nouveau mariage l’avaient ramené aux premiers jours de son règne où il avait une partie de sa famille et de l’Allemagne sur les bras. Au lieu de ses frères, c’était maintenant ses fils qu'il avait à combattre. On pouvait juger déjà des effets de cette première maladie d’empire que le premier roi puissant de l’Allemagne communiquait à sa dynastie et à son peuple (1).

Dans cette nouvelle crise de la dynastie, Otton résolut d’appeler à son aide l’Eglise dont il s'était beaucoup rapproché et pour laquelle il avait beaucoup fait. L'arehevèque de Cologne, qui lui avait été fidèle, venait de mourir.

(1) Contin. de Kegino, ann. 953. — Frodoard, 953. — Ditlunar, II, 22,21. — Witikind, 651, 55. — Ruotger, L. C., 17.

FONDATION DK L'EMPinK ÜERMANIQUE.

Il mit sur ce siégr, rival de celui de Mayence, où lenail toujours l'archevêque Frédéric, son frère Bruno, son plus dévoué conseiller. Homme d'Eglise, Bruno, dans ce temps, n’était pas moins propre à la politique et à la guerre qu’aux sermons et aux discours. Otton veut l’investir en même temps du duché, c’est-à-dire du gouvernement et de la défense de la Lorraine. Le moine saxon qui nous a laissé l'histoire d’Otton, et le moine Ruotger qui nous a laissé la biographie du nouvel archevêque de Cologne, devenu saint Bruno, ont quelque peine à justifier ce fait qu'explique d’ailleurs suffisamment l’étrange confusion qui se faisait presque partout alors des dignités ecclésiastiques et des offices féodaux. Le premier essaye de rassurer les consciences délicates en disant qu’Olton, en faisant cela pour son frère Bruno, avait sous les yeux l’exemple de Samuel qui était à la fois juge et grand-prêtre; et le second met dans la bouche d’Otton un discours persuasif où il rappelle à Bruno la conduite de l’archevêque Frédéric, rebelle à son souverain, et le supplie de prendre en sa main le gouvernement de ce pays difficile « ami du nouveau, hostile et avide de guerre s dont il ne pouvait plus confier la garde ni à ses vassaux, ni à ses enfants. L’Eglise le lui conserverait peutêtre plus facilement. Après y avoir ainsi pourvu, Otton quitta les bords du Rhin, qu’il laissa à défendre à l’archevêque, pour se porter lui-même sur le Danube, eu Bavière (I). L’archevêque et le roi ne firent pas moins l'un que l’autre en effet pour la répression de la révolte, mais ils n’y réussirent point sans peine.

N’y a-t-il pas vraiment dans cette nouvelle guerre de

(l) ltuotjror, lu l'ilti Bnmonis, e. x. — Wilikiml, lit, 65S, 59.

famille, qui met encore des fils aux prises avec leur père, comme autrefois sous Louis le Pieux, et ce ne sera pas la dernière guerre de cette espèce, un trait persistant de la race? Le vieux chant de guerre du neuvième siècle, qui met en face Hildebrand le père et Hadebrand le fils et fait retentir les coups mortels qu’ils se portent l’un à l’autre, résonne souvent dans l’histoire des familles royales allemandes. Le sang parait moins les unir que les diviser. Un historien allemand, qui le reconnaît, attribue ce fait, selon ses expressions, à « la raide subjectivité de la nature allemande, qui n'admet aucun frein extérieur, même le plus saint, quand on l’irrite ou lui porte préjudice. » On ne saurait plus philosophiquement expliquer l'entêtement qui n’admet que ses idées et l’égoïsme qui ne comprend que ses intérêts. Les passions du père et des fils n'étaient cependant pas non plus cette fois les seuls aliments de ces guerres; les vieilles divisions, l’antique opposition à l’unité des différents peuples de la race allemande, soumis par le roi Otton à la royauté, l’indocilité et l’ambition des seigneurs laïques et ecclésiastiques qui trouvaient leur compte dans ces dissensions, ne contribuèrent pas peu à les envenimer et à les entretenir. Affaire de subjectivité et d’autonomie!

Tandis que l’archevêque Bruno, sur le Rhin, essayait de réunir contre le Franconien Conrad et contre ses partisans l’église et la féodalité de Lorraine, les évêques de Trêves et de Metz et le comte Renier de Uainaut, le roi Otton fit l’é preuve de ces difficultés sur les bords du Danube. Sou Bis Ludolf avait pour lui, par sa femme Ida, fille des anciens ducs, presque toute l’Eglise et la féodalité souabes. Le roi ne trouva là d’appui que dans l’évêque d’Augsbourg, Ulrich, et un de ses parents. Quand il arriva devant Ratis-

tomi n. si

322 fondation de l’empire germanique.

bonne, avec son frère Henri, il se heurta encore plus malheureusement à la résistance des Bavarois qui accoururent dans leur vieille capitale pour y défendre contre lui et contre son frère, ce nouveau duc qu’on leur avait imposé, le fils de leur ancien duc, le comte palatin Arnulf. Trois mois durant, Otton attaqua inutilement les portes et inutilement ravagea les environs de Ralisbonne. Il dut lever le siège et abandonner son frère, à la fin de l’année 933, en plein hiver, pour retourner en Saxe où son fidèle Hermann Billung avait lui-même affaire à deux siens neveux, jaloux de sa puissance. L’unité allemande, cherchée par Otton, ne tombait-elle pas avec l'union de sa famille où il en avait cherché la garantie ? Deux grandes villes restaient au pouvoir de ses ennemis, Mayence et Ratisbonne, la capitale de la Franconie et celle de la Bavière. Tandis que la guerre continuait par des ravages autour d’Augsbourg et de Metz, en Souabe et en Lorraine, entre ses partisans et ses adversaires, Otton s’estimait encore heureux de dompter les rebelles de Saxe; mais il commençait à désespérer quand les conséquences de cette désunion éclatèrent d’une manière terrible pour l’Allemagne.

Les deux partis, au midi de l’Allemagne, le frère d’Ollon, Henri, et son fils Ludolf se sont accusés réciproquement d’avoir appelé les Hongrois qui, depuis longtemps, se contentaient d'attaquer les frontières et ne se risquaient plus dans l’intérieur. F.lait-il bien nécessaire d'inviter ces barbares qui guettaient toujours les dissensions de l’Allemagne pour en profiter? Une nuée de cavaliers, au printemps de 95i, portant partout le fer et l'incendie dans le midi de l’Allemagne, remonte la vallée du Danube. L’archevêque de Salzbourg, le fils du roi, Ludolf, leur prodiguent l'or pour qu’ils aillent sur les terres de leurs ennemis ou plus

loin. Les barbares arrivent en Françoise. Conrad le Rouge les fait passer sur 1% rive gauche du Rhin, et ils répandent la terreur en France pour s’en retourner par l’Italie. Ce châtiment extérieur mata un instant les passions intérieures. On chercha à s’entendre. Le roi consentit à voir ses fils et les principaux rebelles dans une diète à Langen-Zenn, non loin de Nuremberg.

Witikind nous dépeint assez bien, dans les détails de cette entrevue (14 juin 954), ces caractères durement inflexibles et ces implacables passions. Otton apostrophe d'abord son fils et son gendre ; il y met une sorte de véhémence paternelle et royale qui n’est pas sans habileté. < Ce sont ses enfants, ceux qu'il aimait le plus qui lui débauchent ses vassaux, lui ravissent ses villes ; soit, mais ce qu’il ne peut leur pardonner, c'est de livrer son Eglise, son royaume et le sang de ses sujets aux ennemis de Dieu ! » Aussitôt son frère Henri de s’emporter : « Voilà, en effet, une trahison sans exemple ; avoir déchaîné cette peste sur l’Allemagne (pestent patriœ) ! » — Ludolf s’en défend ; c il a donné de l’argent aux barbares pour les éloigner, » c’est tout ce qu’il avoue. Quant au vieil archevêque de Mayence, qui était là aussi, il proteste. S’il a pris parti contre le roi, c’est qu’on l’avait desservi, calomnié auprès de lui ; il offre do s’engager par serment à être désormais fidèle. Le prêtre se couvre de son caractère sacré. Otton ne veut ni accepter ni exiger ce serment ; et l'archevêque parvient à décider Conrad le Rouge à se soumettre avec lui. Mais le jeune Ludolf, en vrai fils d’Ollon, ne veut pas plier. Son père exige qu’il se soumette sans condition. Ce sont justement ses partisans que Ludolf veut sauver en même temps que ses droits. Il refuse et repart dès le soir même, et la suite ne montre que trop bien encore l'âpreté de ces passions de famille en Allemagne.

32i FONDATION DE I. EMPIRE GERMANIQUE. '

Ludolf avait à peine repris, avec ceux qni l’accompagnaient, le chemin de Ratisbonne, que le roi, avec une forte escorte, se met à sa poursuite. Le lendemain, à Rosthal, un rude combat s'engage et dure jusqu’à la nuit entre les deux petites troupes. Au bout de trois jours, Ludolf était de nouveau dans Ratisbo'nne. Mais l’armée d’Otton arrive bientôt, avec le terrible margrave des Slaves, ftéro, pour en faire le siège. Ludolf et Arnulf, les derniers rebelles, s’y défendent encore avec acharnement contre le- assaillants et contre la faim et tentent maintes sorties sanglantes. Enfin, Otton fait brèche. On dispute le terrain pied à pied, de rues en rues. Arnulf, percé de part en part dans la mélée, ne fut reconnu que le lendemain par une pauvre mendiante. Au milieu de l’incendie des maisons, Ludolf s’échappe par une poterne avec quelques amis pour se jeter en Souabe et y rassembler ses derniers défenseurs. Mais son père est toujours sur ses talons. Un dernier combat allait se livrer en Souabe, sur les bords de l’iller, quand l’évéque d’Augsbourg, Ulrich, un Souabe, mais qui était toujours resté fidèlement attaché à Otton, intervint.

Otton ajourna son fils à comparaître, à la fin de l’année, dans une diète où il prononcerait sa sentence définitive. Le moine saxon conduit, avant le temps fixé, Ludolf, pieds nus et en habit de pénitent, dans la forêt de Thuriuge, pour l’y faire rencontrer son père au milieu d’une chasse aux bêtes fauves; Ludolf se jette à ses pieds et lui demande pardon. Suit une scène d’attendrissement assez semblable à celle qui avait réconcilié Otton, au commencement de son règne, avec son frère Henri. C’est le vernis desensibililé extérieure dont l’imagination allemande se plaît déjà à parer la rude écorce de ces caractères. La véritable scène de pardon eut lieu à la fin de l’année, devant la diète d’Arnstadt,

en Thuringe, et elle fut conforme au caractère d’Otton (I).

Les rebelles furent dépouillés de leurs dignités, dans cette diète, et le gouvernement du royaume reconstitué à nouveau. Henri rentra dans son duché de Bavière, châtia la ville de Ratisbonne et i’évôque de Salzbourg à qui il fit crever les yeux sans jugement. Ludolf perdit son duché de Souabe, qui fut donné à un Burkhard II, fils peut-être du premier Burkhard de Souabe. C’était un vieillard qui ne pouvait être dangereux et auquel Otton donna d’ailleurs, comme pour le surveiller et le maintenir dans la fidélité, sa nièce, une jeune femme, Hedwige, fille du duc de Bavière, Henri, son voisin. Conrad perdit également son duché; il ne conserva, en Franconie et en Lorraine, que ses biens patrimoniaux. Quant à la Lorraine, trop incertaine et redoutable, elle resta entre les mains de Bruno (2), qui se reposa d’une partie des soins du gouvernement sur un comte Gotlfried, homme puissant dans la basse Lorraine, et sur un comte Frédéric, frère de l’archevêque de Metz, dans la haute. Ce fut plus tard l'origine des deux duchés qui se partagèrent ce grand pays. La nomination de Wilhelm, fils naturel d’Olton, un autre Bruno, mais moins célèbre, à l’archevêché de Mayence et à la chancellerie du royaume après la mort de Frédéric, acheva aussi de rattacher au roi Saxon le pays du Rhin. Avec la féodalité, Otton faisait maintenant entrer, dans sa famille, l’Eglise sur laquelle il semblait désormais compter davantage. Plus tard encore, il devait faire de son unique fille, âgée de onze ans, en 966,

(t) Witikind, III. 655, 57. — Continuât, do Roginon, ann. 954. — Vie de saint Ulrich, dansLeibn.— (î)Ruotger. Vita Brun. : Pratrem sttum Brunonem occidenti lutorem et provisorem et, ut ita dicam, archiduceinin tam periculosu tempore misit.

326 FONDATION DE L'EMPIRE GERMAMQl'E.

l’abbesse du monastère de Quedlimbourg où Henri I" était enterré, et que sa veuve, Mathilde, la mère d’Otton, avait rehaussé de tous ses regrets et enrichi de presque tous ses biens.

Mais , dès ce moment, la répression de cette seconde et terrible guerre de famille montra quelle nouvelle considération Otton avait acquise au dehors. Le Carolingien Louis d’Oulre-Mer, roi de France, son protégé, était mort, en 954, d’une chute de cheval. OUon ne pouvait espérer encore faire, dans ce royaume, tout ce qu’il aurait voulu. Mais sa sœur Gerberge, veuve du défunt roi, après s’étre entendue avec le puissant duc de France, Hugues, demanda son appui et celui de l’archevêque Bruno, son frère aussi, en faveur de son fils, Lothaire. Une assemblée eut lieu à Reims. L’archevêque de Cologne, Bruno, s’y rencontra avec Hugues de France, au milieu d’évêques et de seigneurs du nord de la France, de la Belgique, comme on disait alors, et de la Germanie, et ce fut là, du consentement de tous, mais avec l'appui de son oncle (avunculo fatente), que le Carolingien Lothaire fut sacré roi de France par l'archevêque de Reims, Artaud, protégé d'Otton (t)!

Une dernière bataille d'Otton contre les Hongrois acheva sa victoire à l’intérieur et au dehors. En 955, ces barbares amenés peut-être par un fils d’Arnulf tué à Ratisbonne, pénétrèrent au nombre de cent mille, disent les chroniques, jusqu’au Lech, où ils voulaient piller la riche ville d’Augsbourg. L’évêque Ulrich barricada les portes, poussa ses fidèles aux murailles, et lui-même à cheval, couvert de l’étole, sans casque et sans cuirasse, conduisit les sorties. Il donna à Otton le temps d’arriver avec le contin-

il/ Hicher, liv. III, ch. i-ii.

CHAl>. XIII. — OTTON LE GRAND. 337

gent de tons les peuples allemands, môme bohémiens, sous leurs ducs, réunis alors par la concorde et par le danger. Les Hongrois, sous leur khakan, lui firent face. Olton alla mettre son camp devant eux, dans une plaine nue et entourée de hauteurs qu’ils occupaient, entre le Lech et la Wertach, avec son armée divisée en huit corps principaux. Une bataille était imminente. Le roi allemand faisait pratiquer le jeûne pour s’y préparer. Le <0 août, jour de saint Laurent, Olton aperçut des Hongrois qui avaient fait un détour pendant la nuit, arriver sur ses derrières; et, bientôt, les autres l’attaquèrent en se répandant dans la plaine. Le roi dressa alors l’étendard de saint Michel, sous lequel son père avait déjà vaincu à Mersebourg, et fit vœu d’élever une église et un évêché dans cette ville s’il était vainqueur. A la première nuée de flèches et à la première charge de la cavalerie hongroise, le corps des Bohémiens, qui était derrière, fut enfoncé, et les pillards près du camp. On croyait tout perdu.

Mais Conrad le Rouge, à la tête des Franconiens, désireux de rentrer en grâce, rétablit le combat de ce côté et rejeta les barbares dans le Lech. Les autres corps, serrés les uns contre les autres, sous les yeux d’Otton et sous l’étendard flottant de saint Michel, se firent tuer sur place et lassèrent la furie hongroise. Les envahisseurs s’ébranlèrent alors pour fuir. Beaucoup périrent dans les eaux du Lech, d’autres sous les coups des paysans soulevés qui en mirent en croix ou en enterrèrent tout vifs un grand nombre. Conrad le Rouge, le gendre d’Otton, qui avait le plus fait pour le succès, prenait quelque repos, et levait la visière de son heaume, quand une flèche s’enfonça dans sa gorge. 11 laissait un fils d’où devait sortir la dynastie franconienne qui remplaça sur le trône allemand les successeurs d’Otton.

.‘{28 FONDATION DE I.'EMPir.E GERM \NIQUE.

Les historiens postérieurs à l'événement, et en particulier Dithmar de Mersebourg, cédant à des souvenirs classiques, nous assurent qu’Olton tut proclamé par l'armée, sur le champ de bataille du Lech, Père de la patrie et Imperator! Il est certain que cette victoire mit fin aux invasions hongroises qui étaient partout redoutées, et répandit au loin la réputation du roi Otton. C’était la seconde fois qu’un roi de Germanie donnait une si rude leçon à ces barbares, et elle était définitive. Le plus heureux résultat de celte victoire fut de permettre à Otton d’affermir son pouvoir au dedans et d’assurer toutes ses frontières au dehors.

Après avoir mis une seconde fois, par sa ténacité et sa vigueur, la royauté hors d’atteinte, Otton I*r pouvait moins craindre l'indépendance des duchés. Il dispose de son duché patrimonial de Saxe en faveur de son plus fidèle serviteur Hermann Billung, en partie du moins, car il ne lui laissa que le territoire entre le W'eser, la Saale et l’Elbe ; et son margrave de Misnie, Gero, ne releva que de lui. Il ne craint pas maintenant de rendre le duché de Franconie à Otto, fils de Conrad le Rouge. A la mort de son frère Henri, il donne la Bavière au fils de celui-ci qui était, il est vrai, fort jeune, mais sous la tutelle de sa mère Judith et de l'archevêque de Freisingen, Abraham. Ainsi le roi, sans précisément reconnaître l’hérédité des duchés, la favorise cependant en la respectant presque toujours, à la condition de la confirmer par sa volonté à chaque transmission. C’est aussi sa conduite dans les comtés. Malgré sa puissance, pouvait-il aller contre le courant qui poussait à l’hérédité des offices féodaux comme ü celle de la couronne même? Aussi est-ce pour cela qu’instruit par une dure expérience, Otton, au fur et à mesure qu’il avance dans son règne, cherche dans l'Eglise son point d’appui le plus sûr et

CIIAP. XIII. — OTTOX LE GIUND. 329

comme un contre-poids à la féodalité qui lui avait donné, môme entre les mains de ses parents, tant de soucis.

« Ce qui me console dans mes amertumes, disait Otton à son frère, c’est de voir, par la grâce du Dieu tout-puissant, le sacerdoce s’unir à la royauté ; en toi brille la puissance de la religion et de la royauté (1). » Voilà la nouvelle politique d’Otton opposée à la première qui était toute germanique. Aussi, quand il ne donne pas les sièges les plus puissants à des hommes de sa famille, c’est aux serviteurs les plus zélés qu’il les confie, ainsi les deux archevêchés de Metz et de Salzbourg; et il commence à être aussi prodigue de donations et d’immunités aux églises et aux monastères qu’il en avait été d’abord avare. Ces dignités et ces bénéfices, dont il dispose par l’élection, no sont-ils pas bien plus dans sa main? Ne trouvc-il pas dans leurs déposilaires de meilleurs conseillers, plus dociles et plus éclairés? C’est un retour encore aux idées de Charlemagne. La chrétienté latine reprend ses avantages. Il est vrai, ce souverain d'intelligence remarquable mais peu élevée, préoccupé surtout de son pouvoir, cherche plus encore à tourner l’influence considérable de l’Eglise à son profit qu'à celui de son peuple, et plus à l’asservir qu’à s’unir avec elle. Sans doute Otton tient et même préside alors un certain nombre de synodes, dans lesquels il prête son appui au gouvernement moral des âmes. Mais on le voit bien plus clairement faire de l’Eglise un instrument politique. Ainsi, confondant les offices d’Eglise et les offices féodaux, il fait sans scrupule, d'un archevêque et d’un évêque, un duc et un comte. Dans les villes

(1) Ruolger, c. xx : Hue inacei'bi.i meis me consolalur cum video per ü. omit. gral. nostro imperio régalé sacerdotium accessissc : in le namque et sacerdotalis religiu et regia pollel fortitudo.

et dans leur banlieue, il ne donne pas seulement à des évéques et à des abbés et abbesses le pouvoir judiciaire, mais encore le pouvoir militaire, les droits de ban, de douane, de monnayage, par exemple aux évéques de Worms, de Strasbourg, de Trêves, de Magdebourg. Eux et bien d’autres, sous les Oltons, deviendront de vrais comtes, infra civitatem tel in suburbio (1) ! En personne encore iis s’acquittent souvent déjà des devoirs militaires, même sur les champs de bataille, contre toutes les prescriptions canoniques. Aussi Otton veut-il les choisir et les nommer tous pour en être plus sûr. L’Eglise est pour lui matière à fief, il l'enrichit, mais pour la matérialiser; il la fait entrer dans l’Etat, mais pour l’asservir.

Cette union nouvelle de la royauté germaine et de l’Eglise n'en éclairait pas moins déjà Otton de quelques-uns des rayons de la gloire de Charlemagne. Les frontières de l’Allemagne affermies, le christianisme recommençait au delà à faire quelques progrès. Otton avait ordonné aux Bavarois de relever, au sud-est, la Marche de l’Osterrick (Autriche), jusqu'à l'Enns; elle parait l’avoir été, en effet, par un comte de Pechlarn, dont les luttes contre les Hongrois devinrent assez légendaires pour passer dans la poésie ; et le nouvel évôque de Passau, Pellegrim, aurait partagé déjà avec lui cette gloire en renouant les missions chrétiennes dans les contrées du Danube et de la Theiss. Otton luimême conduisit quelques entreprises, avec ses rudes mar-

(1) Meibom., I, 729 : Bannum regix vel imperatorix polestalü ni urbe (Magdebourg). — L'abbé de Lorck avait droit de justice- Cod. diplom., Lauresh., I. 121. — L'abbesse de Gandersheim égaetnent. Ann. Paderb.: Omnes homines illius abbalissx nullajudiciaria coerceantur potestate.

graves de l’Elbe, au milieu des bois et des marais situés entre l’Elbe et l'Oder, jusqu’à l’ile de Rügen dans le pays des Wendes. 11 se fit livrer en trahison un de leurs chefs, lui trancha la tôte, la mit au bout d’une pique, et donna l’ordre de décapiter là sept cents prisonniers. Sur huit cantons ou peuplades de ce pays, cinq commencèrent à devenir chrétiennes; et, s’il faut en croire un écrivain, postérieur il est vrai, le chef ou roi des Ljeches ou Polenes, aurait dès lors payé tribut à Otton et demandé pour sa femme un missionnaire de Bohême (1). Dans le môme temps, le frère du roi, l’archevêque Bruno, réduisait à l’impuissance le comte de Hainaut, Reinier, grâce aux évêques de Lorraine; et, en 958, il obligeait à la paix et à la concorde les deux compétiteurs au trône de France, encore eu querelle.

« Depuis Charlemagne, pouvait dire Dilhmar de Mersebourg, l’Allemagne n’avait pas eu un chef et un défenseur pareil sur le trône. » La louange souvent méritée et la flatterie qui les gâte toujours commençaient même à ne lui pas manquer. On ne l’appelait déjà plus dans l’Eglise que « l’honneur de la royauté, l’amour du monde (2) !.. »

Comment les velléités que le roi Otton pouvait avoir eues dix années auparavant, au sujet de l’Empire, ne se seraient-elles pas réveillées alors de toutes les forces que lui avaient données ses nouvelles victoires, et que lui prêtait l’enthousiasme des siens? Il est vrai, la première tentative d’Otton, au delà des Alpes, avait excité les mécon-

(l; Dilhmar de Mersebg., II, 27, 36, tlil que Misico para tribut. Adam de Brême, II, 17. — (2) Dilhm. de Mers. : Post Carol- magn. regalem cathédraux numquain tanins patrùo reclor et defentor possedit. Temporibus suis aureum illuxit serulum. N, 22. 45 ; Regni decus, 19. — Witik., I, 63S : Otto amor mundi.

tentements de l’Allemagne, et lui avait mis une guerre civile sur les bras. Mais il était sorti vainqueur et plus puissant de cette épreuve. Et puis ses conseillers, hommes d'Eglise, appartenant à un grand corps chrétien, européen, lettrés et tout pleins des souvenirs de Charlemagne, ne le poussaient-ils pas en avant, non sans ambition peut-être pour eux-mêmes? L’horizon d'Olton s’agrandissait et devenait celui de l'Eglise. Sans doute, c’eût été déjà une assez belle tâche de constituer un pouvoir, la royauté, et une nation, l’Allemagne, de refouler les Hongrois dans leurs marais et d’arrêter leurs invasions, d’attacher au sol et de convertir les Slaves, de pousser davantage les missions jusqu’en Pologne et en Suède, de tenir sous son protectorat le royaume de Bourgogne, et sous son arbitrage les rivaux à la couronne de France? Pourrait-on cependant refuser aux souvenirs des temps passés, à l’analogie de quelquesunes des circonstances présentes avec eux et au sentiment général de solidarité morale des peuples et des pays chrétiens, une puissance d'entrainement sur l’imagination forte et l’ambition du roi Otton? 11 s’en fallait de beaucoup, certes, que le rôle d’Otton eût le caractère de grandeur chré' tienne et Européenne de celui qui, avant lui, dans la Gaule, héritier plus direct et plus voisin de la civilisation latine, avait fait entrer l’Allemagne entière même dans la société chrétienne, et porté ses armes, avant de prendre l’empire, des Pyrénées à l’Elbe, et du Raab au Garigliano. Otton avait plutôt défendu l’Allemagne contre les Hongrois et contre les Slaves que l'Europe, et il n'avait fait faire, en comparaison, au christianisme, que des progrès obscurs et limités. Mais tout poussait Otton dans cette voie, tout maintenant, jusqu’à la jeune femme du midi, qui prenait un grand ascendant sur cet homme de quarante-huit ans, et

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qui, dans sa jeune imagination de reine italienne, avait révé et de royauté et d’empire dans ce pays d'Eglise, où toutes ces grandeurs se touchaient de si près.

Beaucoup plus instruite que son mari et ayant la superstition des symboles, douée d’une grande puissance de charme et de persuasion, dont la célèbre nonnesse de Gandersheim, Roswitha, a subi le prestige, Adelhaide jouissait, par sa vivacité, ses idées, ses souvenirs habilement communiqués, d’une inQuence véritable au milieu d’un gouvernement de prêtres instruits et de guerriers ignorants. Pour le rude et ambitieux OUon, n’avait-elle pas peut-être aussi ce quelque chose de divin, aliquid sanctum atque providum, que les Germains, selon Tacite, reconnaissaient à la femme ; et le petit-fils des Saxons convertis par l'épée de Charlemagne, ne pouvait-il pas être tenté de retrouver une Velléda du Nord dans cette Egérie du Midi? L’entrainement d’un peuple qui n’avait plus rien maintenant à refuser à son maître, et qui, remuant et pauvre, aimait toujours sur les routes d’autrefois à le suivre dans ces expéditions fructueuses, sous un beau climat et dans de riches cités, enfin les troubles et les factions de l’Italie , qui n'avait point été corrigée par une première leçon, expliquent le reste. L’empire n’était point fait, comme lorsque Charlemagne prit la couronne, en l’année 800. Olton, plus entraîné encore par les souvenirs et par l’ambition que commandé par les circonstances, en précipita la restauration. C’est pourquoi son œuvre a plutôt le caractère d’une imitation, d’une sorte de plagiat politique, qu’elle n'est originale et puissante. L’empire allemand, sorti de cette origine, bien qu’il ait vécu longtemps sans s’achever jamais, ne gardera-t-il pas toujours de là un caractère artificiel et comme de convention, qui, à différentes reprises, fera le

fondation de l’k.mpire germanique.

lonrment et l’inquiétude des autres peuples, sans jamais assurer à l’Allemagne ni une unité véritable, ni une solide grandeur?

Otlon 1". roi «l'Italie et empereur à Rome. — Subordination de la papauté- et de l'Eglise. — L’empire romain gcrmonnpie. — Le christianisme, les lettres et les arts en Allemagne.

L’Italie, malheureusement pour elle, n’avait pas su profller du répit que lui avait laissé l'ambition d'Otton. Son dernier roi national alors, l’ancien marquis d'ivrée, seigneurie située au pied des monts, Bérenger II, bien oublié aujourd’hui, était revenu dans son royaume fort mécontent d’avoir plié le genou devant la reine Adelhaïde. Il s’était empressé de tirer profit des embarras allemands, pour punir ceux qui l’avaient abandonné, trahi et pour reprendre vraiment le pouvoir et la royauté; et il y était à peu près parvenu. La Marche même d'Aquilée et de Vérone, donnée autrefois à Henri, frère d’Otton, était retombée en son pouvoir. Il avait cru, pendant dix ans, recouvrer une certaine indépendance. Au centre de l’Italie, dans Rome, gouvernée depuis si longtemps par de puissants barons, le fils de Marozie, le fameux Albéric, qui s’était emparé du pouvoir sur sa mère, avait disposé, comme patrice et sénateur, quatre fois de la papauté, sans d’ailleurs faire de trop mauvais choix ; et il assurait à celle partie de la péninsule la paix

relative qu’on pouvait goûter à cette époque. Le roi Bérenger II, dans le nord de l’Italie, et le palrice el sénateur de Rome, Albéric, au centre de la péninsule, avaient môme entretenu des relations de pacifique voisinage et de bon accord qui, en s’affermissant, pouvaient tourner à l’avantage de tous. Mais la mort du fils de Marozie recommença à tout compromettre.

En laissant son pouvoir de patrice de Rome à son fils, Octavien, pour lequel il rêvait une grande puissance, Albéric avait fait à ses partisans la recommandation d’élcver aussi celui-ci , à la mort du pape Agapet II, à la chaire de saint Pierre dont il avait si souvent disposé lui-même. Il voulait qu'aucun pouvoir ne manquât à son héritier pour mettre le comble à sa fortune. C’était faire une étrange confusion du principat et du pontificat, que de mettre ainsi un seigneur féodal sur la chaire de saint Pierre ; mais les circonstances ne l’expliquent-elles pas? Puissant seigneur féodal, dans l’ancienne donation de Charlemagne, dans l’Etat de l’Eglise, Albéric, descendant des ducs de Spolète et de Toscane, avait réduit la chaire de saint Pierre à l’état de fief. En faisant de l’héritier de sa puissance un pape, il croyait achever de concilier en une personne deux pouvoirs en lutte. Il restituait, pour ainsi dire, à l’Eglise romaine, une partie de ses domaines et de son pouvoir usurpés, puisqu’il donnait son fils à la papauté ; et il consacrait le pouvoir de son héritier, puisque la papauté le légitimait. C’est ce que réunit, en effet, l’ancien sénateur Octavien, en devenant pape sous le nom de Jean XII, au grand scandale des historiens, qui ne s’expliquent point ces choses. Au midi de la péninsule, la ville de Naples n’avait-elle pas alors aussi un maître qui était à la fois duc et évêque, el l’archevêque de Cologne, Bruno, chez Otton, n’était-il pas duc de Lor-

FONDATION DE l’kMPIBE GERMANIQUE.

raine? Rien ne fait mieux connaître le caractère étrange, confus, scandaleux, mais général, de ce temps.

Le pis fut cependant, pour l'Italie, que le patrice et pape de Rome, Jean XII, voulant agir conformément à ses deux pouvoirs, et croyant qu’il puisait une grande puissance dans leur union, prétendit revendiquer, comme pape, tout l’ancien Etat de l'Eglise dont il possédait une partie comme patrice et sénateur. Par là, en effet, il excita bientôt les craintes et les jalousies de Bérenger II au sujet de l'exarchat de Ravennes. La vieille rivalité entre le Saint-Siège et la royauté d’Italie renaissait sous une autre forme. C’était là l’éternel problème, toujours le môme, à peine résolu aujourd’hui ! Les factions recommencèrent. Bérenger II souleva quelques Romains ou seigneurs italiens qui voulaient bien du gouvernement du prince, mais non de celui du prêtre, ou réciproquement. Le pape offrit son appui aux mécontents lombards que Bérenger II avait comprimés. Rien ne pouvait être plus favorable à l’ambition d'Otton qui n'avait pas perdu l’Italie de vue. C'est ainsi qu’il intervint, pour la seconde fois, au delà des Alpes.

Déjà plusieurs des évêques, des vassaux ou des sujets lombards du roi Bérenger II s'étaient réfugiés en Germanie et excitaient depuis longtemps Olton à intervenir. L’un d’eux surtout, Luitprand, devenu célèbre comme l’historien de ce temps , diacre et secrétaire privé d’abord de Bérenger II, puis son ennemi, on ne sait pour quelle raison demé contentement ou de caprice, était parmi les plus ardents de ces réfugiés. Il ne cessait d’animer Otton contre celui qu’il appelait le tyran Bérenger et qu’il a poursuivi encore de sa haine dans son histoire. Otton, fort occupé chez lui, avait envoyé d'abord, au delà des Alpes, son fils, Ludolf, pour lui donner une occasion de rentrer en grâce. Le malheureux

jeune homme y était mort (957) sans avoir rien fait. Cet avertissement n'avait pas rendu le roi Bérenger et le sénaleur-pape plus raisonnables. Ils se disputaient l’hommage des ducs de Spolète et de Toscane, la possession des provinces d’Emilie et de Romagne. Le pape menaçait d’anathème le roi d’Italie, celui-ci croyait pouvoir guerroyer le patrice. Il pouvait y avoir lieu, évidemment, à un arbitrage. Rien étonnant que le pape Jean XII ait invoqué celui du plus puissant souverain de la chrétienté, Otton. N’y avait-il pas là cependant une grande imprudence? On ne tarda pas à s’en apercevoir.

On trouve, en 960, à la diète de Ratisbonne, auprès d’Otton, le diacre Jean et le secrétaire intime Azzo, envoyés de Jean XII, avec un certain nombre de mécontents lombards, entr’autres un Walbert, auquel Bérenger avait donné, puis repris l’archevéché de Milan, deux évêques évincés, l’un de Côme et l’autre de Novare et un marquis du nom de 01berl (I). Que venaient-ils faire là? Ou a remarqué, avec raison, que si l’appui des Eglises nationales contribua surtout à l’élévation des royautés de France et de Germanie, c’est à l’hostilité de l’Eglise italienne surtout que la royauté dut de ne pouvoir s’établir en Italie. Ni le Saint-Siège ne voyait avec plaisir l’établissement d’un royaume italien qui pouvait le dominer et l’amoindrir, ni l’Eglise italienne môme, qui se servait volontiers de la royauté, comme à Ravennes et à Milan, pour se rendre indépendante de Rome, ne voulait souffrir la consolidation d’une royauté qui, après avoir établi sa domination sur le Saint-Siège, l’aurait dominée elle-même. C’était l’Eglise italienne qui était surtout

. (C Point daulres détails dans les contemporains sur celle diète.

To»« il.

Si

l.'tX FONDATION DE L EMPIRE (iF.nMA.MQCE.

représentée à la diète de Ralisbouue. Rien cependant nernulivait une intervention dont la du dut être le renversement de la royauté nationale et l'établissement de la domination allemande. La foi, l’indépendance du Saint-Siège, la personne du pape étaient-elles menacées? Rome étaitelle assiégée? Y avait-il quelque grand intérêt chrétien engagé? Qnelques fiefs et quelques villes étaient un objet de conflit entre te pape et le roi; des mécontents lombards conspiraient la chute de leur roi pour la possession de quelques dignités ou seigneuries. D’obscures intrigues, des intérêts mesquins, voilà tout ce qu’on trouve I On n'en put pas moins se convaincre bientôt, en Allemagne, qu’il se préparait quelque chose d'important. Au printemps de 961 , Otton tenait à Worms une nouvelle assemblée où il obtenait la promesse des grands vassaux de le suivre en Italie. En mai, il était à Aix-la-Chapelle et, avec le consentement de l’archevêque de Cologne son fils, de celui de Mayence son frère et d’autres évêques et princes de sa famille, il faisait couronner solennellement, le 26. jour de Pentecôte, comme son successeur désigné, le fils que lui avait donné Adelhaïde, Otton II. La couronne était bien un joyau de famille. Eu août, l'armée se rassemblait à Augsbourg; elle comptait autant d’archevêques, évêqnes ou abbés en armes avec leurs vassaux et leurs soldats que de princes, ducs, comtes ou seigneurs ; ce qui est caractéristique (1). L'Italienne Adelhaïde accompagnait son mari. On donnait, du reste, à l’expédition le prétexte et les semblants d’un pèlerinage armé à Rome. Mais le but était déjà bien fixé : c’était l’empire qu’on allait y restaurer.

(t) I.uitpramf, VII. 7, compte treize archevêques, évêques ou abbés, dont les archevêques de Hambourg, do Trêves et de üalzbourg.

■CHAI». XIII. — OTTO N l,E GRAND. 339

Lorsque le roi germain descendit ainsi dans la Lombardie , en octobre 961 , le roi d’Italie, sa femme et son fils , abandonnés par la plupart de leurs vassaux, se dispersèrent, avec leurs fidèles, dans des châteaux-forts : l’un alla eu Ombrie, l’autre au pied des Alpes, le troisième sur les bords du lac de Garde. Iis laissaient passer l’avalanche. L’armée d’invasion traversa ainsi le pays sans coup férir, au milieu de châteaux ou de villes fermés, jusqu’à Pavie qui ouvrit ses portes. Sur ses pas, Walbert, l’archevêque de Milan évincé, reprit son siège, rassembla autant d’évôques ou de seigneurs italiens qu'il put, et invita Olton à venir recevoir, de sa main, dans sa ville épiscopale, la couronne de fer des rois lombards qu'on prenait ordinairement à Pavie. La cérémonie eut lieu, en effet, cette fois, dans la vieille église dé Saint-Ambroise, avec une pompe barbare. Otton, pour frapper les esprits, déposa sur l’autel la sainte lance, l’épée, la hache, le baudrier et le manteau, insignes de hi royauté germaine que connaissaient bien les évêques et seigneurs allemands présents ; et, de là, sans s'inquiéter d’achever la soumission du pays témoin, dans Hnc morne tristesse, de ces scènes étranges, il traita avec le pape Jean XII de sou entrée à Rome et de son intention d’y prendre la couronne (1).

Rien dans les historiens sur ces négociations! si ce n’est le serment suivant qu’Otton prêta et qui ne témoigne pas d’une grande confiance entre les contractants : « Si j’entre à Rome avec l'aide de Dieu, je jure d'élever l’Eglise de tout mon pouvoir et toi, Jean XII, son chef. Jamais, par ma

(1) Landolf. ffisl. Mediol., II. IG. — Continuât, de Hegino. 9GI : Hex Hattonem, fuldensem abbatum, ad conslruenda sibi habitacula Romain prxmiHt ■

340 FONDATION DE i/EMPME GERMANIQUE.

volonté ou à ma connaissance, il ne sera porté atteinte à ta vie. à tes membres ou à ta dignité; je ne tiendrai aucune assemblée ou ne prendrai aucune décision concernant la personne ou les Romains sans ton agrément. Ce qui viendra en mon pouvoir du territoire de saint Pierre, je te le restituerai. A quelque personne que je remette le royaume d’Italie, je lui ferai jurer de défendre, de tout son pouvoir, l'Etat de l'Eglise :J), la terre île saint Pierre. » Il ne parait pas que l’entrée du roi Otton, à Rome, en février 962, ait été accompagnée des manifestations et cérémonies romaines qui avaient salué autrefois la venue de Charlemagne et qui saluèrent plus tard celle d'Olton II. Les monuments du temps n’en font aucune mention. Les barons romains, dont l’appui avait fait la puissance du sénateur et patrice Albéric, maudissaient ce pape Jean XII, qui avait attiré le souverain teuton dans Rome ; et Jean XII était déjà fort embarrassé de son rôle. On devine aisément tout cela dans les maigres détails du temps (2).

La première entrevue entre Otton et Jean XII, dans l'église de Saint-Pierre, ne fut pas très-cordiale, d’après le seul témoignage qui nous en reste. Quand le roi, accompagné de ses évéques et de ses princes, conduit par le pape, descendit dans la sombre crypte où était le tombeau de l'apôtre, il dit au comte de Louvain, Ansfried, son porteglaive : « Pendant que je vais prier à genoux, tiens bien cette épée sur ma tête; je sais que mes ancêtres ont sou-

ci) Monum. üerm., IV, pag. 29. — Cad. Valic., 1137, folio 135, dans la vio de Jean XII. — (2) Les b istoriens d'Olton. MM. Vehse et Giesebreclit. qui décrivent la solennelle entrée d'OUon à Rome, sont obligés d'en emprunter les détails à celle de Bérenger I", 915, ou d'Otton II, ce qui n'est pas d'une critique rigoureuse.

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CHAI’. XIII

OTTON LE G 11 A ND

vent éprouvé la mauvaise foi des Romains. Le sage cherche son salut dans la prévoyance; quand nous serons retournés au Monte-Mario, tu pourras prier à loisir (1). » Otton s’en retourna aussitôt, en effet, sur ces célèbres hauteurs d’où ses Teutons campés contemplaient sans doute, avec des sentiments bien divers, la ville et la campagne de Rome; et le pape regagna, sur l’autre côté du Tibre, le palais de Latran. Le lendemain, jour de la Chandeleur, Otton, paré, comme autrefois Charlemagne, de la tunique et du manteau romains, suivi d'une plus grande assistance d’évéques et de seigneurs germains, accompagné de sa femme Adelhaïde, trouva le pape et le clergé de Rome dans l’église de Saint-Pierre. Selon l’ancien cérémonial qu’on renouvela, le pape oignit Otton du saint Chrême, et, en lui mettant une couronne d’or et de diamant sur la tête, le proclama Empereur et Auguste au milieu des acclamations des grands et du clergé en grande partie allemands qui étaient présents (2). Quelle différence entre le glorieux couronnement, en l’année 800, de Charlemagne par Léon III, deux hommes d’expérience qui avaient depuis longtemps ensemble déjà gouverné le monde, et le couronnement, plein de défiance réciproque, du souverain saxon par les mains d’un jeune homme, au moins imprudent, dont le nouvel empereur dénoncera tout à l'heure les scandales!

Même incertitude et même ambiguïté sur le pacte d’alliance, entre les deux pouvoirs, qui aurait suivi le couron-

(I) Dithmar, Citron., IV, ï'1 : Deinde redeundo ad montent Gau tlii quanta voluerix orato. A quelle trahison pouvait déjà faire allusion le roi Otton ? — (2) C’est là ce qu’il faut évidemment entendre par les mots suivants du Conlin. de Regino : Acelamatione lotius populi et cteri.

342 fondation df. l’empirf. GERMANIQUE.

ncment. Il existe, assure-t-on, dans les archives pontificales, au Vatican, un titre, en lettres d’or, d’Otton I", daté du 43 février 962 (f). Il confirmerait l’ancienne donation, faite par Pépin à l’Eglise, y compris les villes de Venise, de Spolète et de Bénévent et la Sicile, dont il promettait la restitution, sauf les droits de l’empire, et U établissait que l'élection et la confirmation du pape auraient lieu devant les envoyés impériaux, dans Rome tenue à prêter serment à l’empereur. Ce serait la preuve du renouvellement de l'ancien pacte de Charlemagne et de Léon III. Mais l’authenticité de cet acte est très-contestable ; et les événements qui se passent alors à Rome et dans l'Italie témoignent toujours de si peu d’entente entre le nouvel empereur et le pape, qu'on voit difficilement place pour un pacte d’union entr’eux. Comment le défiant et intéressé Otton 1er se seraitil dessaisi si aisément d’une partie de l’Italie qu’il ne possédait même pas encore! et comment Jean XII qui tenait de son père l’exercice des droits du palriciat dans Rome pouvait il y renoncer si aisément? L’horreur connue des souverains germains pour toute constitution écrite, à cette époque, n’autorise-t-elle pas à supposer qu'on n’échangea que des paroles, des promesses verbales? et l’exercice même fait par Otton de son nouveau pouvoir ne nous montre-t-il pas qu'il y eut là, dès le premier jour, non un pacte qui lia, en les accordant, les deux parties, mais un

(Il Vpir, dans les Annales des Ottons, par Waitz, Collect. Ranke. ce quia rapport à cet acte. I, m. p. 207-213. On ne comprend pas ]>ourquoi l'Eglise lient à l'authenticité de cet acte beaucoup plus périlleux pour elle qu'avantageux, sous bien des rapports; et je suis d'ailleurs d'avis qu'Ot'.on , s'il promit, se garda bien de donner, môme seulement par écrit.

CHAP. XIII

OTTON LE GRAND

partage léonin, imposé de fait par un maître assez adroit pour être arrivé jusqu'à Rome sans prendre de formels engagements ?

Un synode est tenu à Saint-Pierre de Rome, par l’ordre d’Otton. On y voyait tous les prélats allemandsqui avaient ■été de l’expédition. Il érigea en archevêché l’Eglise de Magdebourg et lui sonmit Mersebourg, malgré de précédentes réclamations; il accorda à l’empereur la disposition -des tributs et de la dlme des pays païens à convertir pour payer l’Allemagne de sa peine, et décida, contre tous les désirs et les intérêts du pape , les nominations contestées des archevêchés de Salzbourg, de Trêves et môme celle de Reims, si importante pour la possession toujours disputée de la Lorraine et pour l’avenir de la couronne de France ! Otton se sert de la papauté pour achever d’affermir son pouvoir; comment croire qu’il se dépouille si aisément en Italie de possessions revendiquées par la couronne d’Italie et souvent par l’Empire? Otton met sa rude main saxonne sur l'autorité pontificale; il ne s’allie pas avec elle.

La lutte qui éclata bientôt entre le nouvel empereur et le pape montre encore mieux que , bien loin de faire un pacte solide et réfléchi, on laissa tout imprudemment au hasard des paroles et des circonstances. Là , en effet, où Charlemagne avait, pour sa vie durant et pour une partie du règne de ses successeurs, constitué un accord, une paix, il y eut conflit dés le lendemain, comme si la paix ne de* vait pas durer un jour dans cet empire qui avait pour prétention d’être fondé sur l’accord des deux puissances :

Otton, guerroyant encore dans le nord contre le roi italien Bérenger II, récompensait ses partisans et s’en faisait de nouveaux. Il donnait les comtés de Modène et de Reggio i> l'ancien protecteur d’Adelhaïde, Azzo, et faisait d'autres

3*4 eondatio.n de l'empire germamqce.

générosités à des princes laïques; il réintégrait Walbert dans l'archevêché de Milan, et mettait le diacre Luitprand, son futur historien, dans l'évêché de Crémone. A ces deux évêques, comme à ceux de Parme et de Modènc, il donnait droit de tenir marché, d'établir des douanes et d’exercer les pouvoirs de comte dans l’enceinte de leur ville et à une certaine distance hors des murailles (tam infra civitatem quam extra) (1). Car l'Eglise de Lombardie se montrait mieux disposée envers lui que sa féodalité, et c'était là aussi un moyen de les maintenir en équilibre. Mais, en même temps, il gardait certaines villes du patrimoine de l'Eglise de Rome prises sur Bérenger II; et un synode, tenu par lui, à Pavie, disposait du puissant archevêché de Rave unes , toujours rival de Rome , malgré une décision précédemment prise par le pape. Olton ne faisait-il pas tout pour l’Eglise d'Italie, mais à la condition de l'avoir toute à sa disposilion? Ne disposait-t-il pas de l’autorité du Saint-Siège pour faire passer la primatie romaine pièce ;ï pièce entre ses mains impériales? L'Eglise de Rome était la seule que, une fois empereur, il ne ménageait plus. Otton avait à peine achevé la soumission de Bérenger II, pris dans son château de Saint-Léon (£) et envoyé en Allemagne, que la lutte éclatait.

Dès l'été de 963, le pape Jean XII envoyait deux nonces réclamer, auprès d’Ollon, la restitution des territoires d'Eglise qu’il avait promis. Mais il y avait déjà auprès d’Otton un cardinal-diacre et un évêque ennemis du pape, Jean et Léon, pour soulever contre lui des accusations terribles. Il correspondait, à les en croire, avec le fils de Bérenger II,

(I) Vogliclli. lia lia sacra, II, 157, 317.— (ij Contin. Je Regiuo.dGî.

Adalbert, qui était encore libre , avec la cour de Byzance, même avec les Hongrois, ces païens, dont il implorait le secours ; et on ajoutait, à ces accusations contre lui, le récit de ces scandales inouïs, inénarrables et innombrables qui n’avaient pas empêché de recevoir de sa main la couronne impériale. Ollon fit au pape, avec un discours que lui prête son historien , une réponse au moins singulière. Il lui envoya un évêque allemand, Landward de Minden, etl’évéque italien Luitprand de Crémone, pour jurer en son nom qu’il n’avait point forfait à sa parole et, de plus, deux chevaliers, si le pape le désirait, pour le prouver en combat singulier. Telle était la coutume germaine {1 ) !

Otton arriva bientôt lui-même en armes sous les murs de Rome. N'était-il accoutumé à guerroyer les évêques? Il en avait assiégé un dans Mayence, un autre dans Ralisbonne. Un pape ne l’arrêterait pas. La ville était divisée. Jean Xlf et Adalbert, le fils de Bérenger, qui l’y avait, en effet, rejoint, voulaient résister. Tout comme un évêque allemand, Jean XII, pour donner l’exemple, défendit ses murailles avec les siens, le casque en tête et le haubert sur les épaules; mais quelques impériaux ouvrirent les portes. 11 s’enfuit en Campanie pour s'y cacher dans les bois et les montagnes, « comme une bêle qu’on traque, » dit son biographe. Otton n’entra pas cette fois avec de bonnes paroles, mais l’épée à la main dans la ville de Rome (2 nov. 963). On s’en aperçut bien.

Le clergé romain, les nobles et deux députés du peuple présents prêtèrent le serment de ne point élire désormais au Saint-Siège sans le consentement de l'empereur qui

(Ij Tout ce récil vient uniquement de Luilpraud, VI, G, 8.

346 fondation ue l'empire germanique.

avait eu jusque-là seulement la confirmation de l'élection. Après l’Eglise, le chef de l’Eglise tombait sous la main de l'empereur. Celle loi nouvelle eut immédiatement un effet rétroactif. En effet, trois jours après, l’empereur Ottoa rassembla,dans l’église Saint-Pierre, un synode. Il était composé des archevêques et évêques allemandsqu’ilavaitamenés, des archevêques ou évêques récents qu’il avait nommés en Lombardie et d’un certain nombre de cardinaux et évêques des autres contrées, ainsi que de quelques nobles romains et d’un représentant du peuple. Ce fut celle assemblée, composée par l’empereur, présidée par lui et remplie de ses partisans, qui procéda au procèset à la déposition de Jean XII. Luitprand, l’évêque récemment nommé de Crémone, elle futur historien de ces événements, conduisit toute l’affaire.

L’empereur Olton, en effet, se contenta de dire quelques mots latins, prononcés avec un fort accent saxon (I). Mai* l’évêque italien lui servit à la fois de procureur et d’interprète. La scène fut disposée avec un art d’ailleurs assex grossier. L’empereur eut à peine fait remarquer l’absence au synode du pape Jean XII, le principal intéressé dans celte affaire, que quelques cardinaux ou évêques se récrièrent. « Ils savaient bien, disaient-ils, pourquoi il ne se présentait pas. > Et l’un l’accuse d’avoir lu la messe sans avoir communié, l’autre d’avoir vendu des évêchés, un troisième d’avoir entretenu dans son palais telles et telles femmes, un quatrième d’avoir fait crever les yeux à son confesseur, un dernier d’avoir bu à la santé du diable et d’avoir invoqué au jeu Jupiter, Mars et Vénus, ces démons ! Luitprand intervient alors généreusement. 11 fait

(I) Wilikind dit : Humana liiiijua lue/ui scie bat, sed rarum est, quo fjus uti dignare'.ur.

observer, de la part de l'empereur, que c’étaient là des accusations bien graves, qu'on ne pouvait avancer sans certitude. Mais tous de se récrier et, sur leur assurance réitérée, on rédige et on envoie à Jean XII une sommation impériale de comparaître pour se disculper des accusations portées contre lui. Dans l’intervalle, Jean XII, certain de ce qui le menaçait, fit parvenir au synode une lettre de sa main ; il y déclarait savoir qu’on s’était réuni pour le déposer et annonçait qu'il se préparait à excommunier ses ennemis illégalement réunis. Aussitôt, et bien qu’il fût de droit de citer trois fois un évéque à comparaître avant de prononcer contre lui, Olton, le lendemain, à la fois juge et partie, déclara Jean XII déposé comme traître, parjure, blasphémateur, invita le concile à désigner un autre pape, et, sur le choix des membres de l’assemblée, déclara qu'il élevait au Saint-Siège le chancelier de l’Eglise romaine, simple laïque, qui fut en un jour fait lecteur, acolyte, sous-diacre, diacre, prêtre et enfin, le 6 décembre, consacré pape à Saint-Pierre, sous le nom de Léon VIII (1).

Tels sont les événements racontés, avec peu d’impartialité, presque uniquement par Luitprand qui en lut le principal acteur en même temps que l’historien, comme Otton y était k la fois juge et partie. Quelques jours après, les Romains se soulevaient et barricadaient les rues pour empêcher de sortir l’empereur et son pape. Les Allemands dispersèrent les habitants c comme les éperviers dispersent les colombes (2), » et Otton se fit livrer des otages par les Romains. Mais k peine fut-il sorti de Rome que Jean XII y rentra, fut accueilli de nouveau par le peuple, trouva des

(1) LuitpraniJ, VI, 0, 10. — (2) Luitprand, VI, 10: Quasi accipilrts avium mulliludinem.

318 FONDATIOX 11E l.'EMPME CEBMANIQIF.

évoques et des prêtres (février 96i) pour former un concile, déclara nuis les actes du concile d’Otton et fit punir cruellement deux de ceux qui avaient participé à sa déposition et qui se trouvaient sous sa inain.

Jean XII mourait quelque temps après, frappé par le diable, dit Luitprand (964). Mais le clergé et le peuple romain maintinrent leurs droits; croyant tout lavé par la mort de Jean XII, ils procédèrent, selon l'ancienne coutume, à l’élection d'un nouveau pape, Benoît V, homme sage et instruit qu’on appelait le Grammairien (I); et celui-ci fut acclamé parles Romains qui demandèrent à l'empereurde le confirmer. C'était rentrer dans la coutume carolingienne. Qui aurait raison dans ce conflit élevé au lendemain de la fondation de l'empire? Ollon montra bien qu'il se souciait fort peu des précédents; il jura qu'il laisserait plutôt briser son épée que sa parole. C’élait une nouvelle loi qu'il voulait établir à Rome. Il considérait le Saint-Siège comme un fief; il voulait en disposer comme des évêchés allemands. Il revint donc sur Rome, « pilla, incendia, ruina de fond en comble plusieurs villes et châteaux (î), » bloqua la ville, lui donna plusieurs assauts et la força par le fer et la faim à se rendre. Le malheureux Grammairien, dans un synode, fut obligé de demander pardon au pape d'Olton, Léon VIII, on le dépouilla des babils pontificaux comme un usurpateur et on le jeta en cxü. Comment s’étonner, après cela, que le Saint-Empire romain germanique n'ait jamais pu donner que les conséquences contenues dans son principe?

(IJ Gerbert, Conc. rem., c. xxvm : l ie prudenlissimus, Grammalicse arlis imbutus. — 2)Murator Vita Deneil. V: Per diversascivitales. oppiita ah/ue c islella ririiil tleprethri. incendere a Ir/ue funeiitu t ( levaslare .

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Au milieu de l'année 963, Otton, sans avoir l ien organisé en Italie et y laissant un grand nombre des siens morts pour sa vaine gloire, entr’autres le duc Godefried de Lorraine et l'archevêque de Trêves, revoyait, après quaire années, l’Allemagne comme empereur. Il célébra la Pâque à Ingelheim et la Penlecête, à Cologne, où il tint unegrande diète. Sa vieille mère, Mathilde, vint l’y voir de son couvent de Nordhausen, ses parents surtout y apparurent entourés de leurs vassaux, entr’autres le jeune duc de Bavière qui venait de succéder à son père, Bruno, son frère et Wilhelm son 111s, sa sœur Gerberge , veuve de Louis d'Outre-Mer et mère de Lolhaire, roi de France. Il pratiqua encore une fois là sa politique ordinaire en mariant au Carolingien Lothaire la fille d’Adelhaïde, Emma, qui eut un triste renom dans les affaires de France. Toute la famille contemplait ce puissant personnage. Otton était-il cependant un nouveau Charlemagne et quel était l’empire qu’il venait de fonder?

Le besoin de consolider, un siècle auparavant, dans une grande monarchie chrétienne, l'unité morale que les peuples encore sans constitutions nationales avaient trouvée déjà dans la religion, la nécessité de soustraire Rome et le Saint-Siège au despotisme byzantin et d’opposer à l’invasion menaçante d’une grande puissance mahométanc une puissance chrétienne organisée , expliquaient , pour un temps, la fondation de l’empire de Charlemagne. Mais quand les périls de la société chrétienne étaient depuis lors conjurés, quand des nations nouvelles sorties de ses ruines, comme la France, l’Allemagne, l’Italie, cherchaient à se constituer, était-il possible et était-il utile de relever cette monarchie qui n’avait été un moment que l’expression politique de l’unité chrétienne de l’Europe? On vou-

■iÔO FONDA TIO.\ DF. L EMPIRK GEKXAXIQCE.

•Irait que l'empereur Otlon eût sauvé l'Italie de l’anarchie et relevé le Saiut-Siége de l’abaissement. Mais la couronne de 1er sera-t-elle plus solide sur le front d’un Germain que sur celui d'un Italien? II fandra en refaire la conquête à chaque nouveau régne et plusieurs fois souvent dans le même régne. Quant au Saint-Siège, les scènes que le couronnement d’OUon a inaugurées ne passeront-elles pas en habitude sous ses successeurs. L’empire d'Olton est la racine des schismes. Ce n'est pas nne alliance que le nouvel empereur a faite avec le pape, et dans laquelle la société politique et la société spirituelle seraient à même de jouir d'une égale indépendance; c'est une servitude que l'empereur germain impose à l'Eglise. 11 ne se réserve pas seulement le droit de confirmer l'élection du [tape, il ne permet pas à Rome de faire un pape sans son consentement, et par le Saint-Siège il tient toute l’Eglise. C’est un grand fief pour lui que le gouvernement des âmes. Ainsi prétend-il être le protecteur, le bailli de l’Eglise. Confusion fatale! Les futures luttes de l’empire et de la papauté qui ont troublé, pendant plusieurs siècles, l’Italie et l’Allemagne et entravé souvent les progrès du christianisme an dehors, n’en sont-elles pas sorties?

Cet empire n'en vise pas moins, dès lors, à la domination du monde. C’est [ empire de tous les royaumes, dira bientôt Laudolf le Vieux, historien de Milan, Imperium omnium regnorum. « C’est, dit Wilikind, la tête du monde, dont non-seulement l'Allemagne, l’Italie, la France, mais encore l’Europe presqu'entière ne contiennent pas la majestueuse puissance (1). »

(1) Landolf le Vieux, Jlist. Med., II, IC. — Witikiud, I, G39 : Tutius orbis caput, cujus polenlia majestalem non solum Gennania, Italia atque Gallia, sed Ma fere Etiropa non sustinet.

Malgré ces magnifiques paroles, l’empire germanique ne sera toujours qu’un établissement artificiel et pour ainsi dire idéal (I). Otton est l’empereurdes rois ; mais ces rois, qu'on appellera quelquefois provinciaux, sont indépendants chez eux comme les rois de France et de Bourgogne ; si Otton fait des lois, s’il dispose des fiefs et des évêchés en Lombardie, c’est comme roi et non comme empereur. Mais l’Italie, comme un royaume séparé, aura toujours scs diètes, ses lois It part, et elle sera toujours prête à se détacher.

En Allemagne même, où il est roi, l’empereur n’astreint guère les ducs et les comtes à l’accomplissement de devoirs d’offices, qui rappelleraient l’ancien empire. A proprement parler, il n’y a pas même d’institutions impériales. Otton n’a de puissance, en Allemagne, comme en Italie, que celle que lui donnent son titre de roi, surtout sa valeur personnelle, quand il peut l’imposer, et l’obéissance de ses vassaux et de ses évêques, qui ne sont guère que des seigneurs liés par leurs serments. Il n’y a plus vraiment d’offices impériaux, les comtes palatins ne sont que des administrateurs de biens royaux. A plus forte raison l’empereur n’a-t-il qu’une autorité de circonstance là où il n’est pas roi; veut-il être le maître chez les païens qu’il convertit, il fait de leurs princes ses vassaux ou il leur donne ses vassaux pour princes; il envoie des prêtres et des colons et rédnil le peuple à la servitude. Pas plus de constitution ni de lois générales que d’organisation monarchique (2). Otton est le souverain qui commande à la plus

(1) C'est l'expression dont se sert, eu en parlant, Gregorovius, L. C., III, p. 302. — (2) M. de Giesebrocht reconnaît cela on propres termes, p. 483, et cependant il veut absolument, dans tes pages précédentes, 170, égaler Otton ù Charlemagne.

352 FONDATION DR l.’eMPIttE GERMANIQUE .

grande partie de la féodalité militaire et ecclésiastique de ce temps, voilà tout. De constitution d'empire, il ri’y en a pas. Otton n'a mis qu’une couronne sur sa tète et pris qu’un titre nouveau. S'il est le pins haut juge de la chrétienté, le plus puissant patron de l’Eglise, c’est qu’il est le plus puissant chef de guerre de l’Europe. Il y a un empereur, il n’y a pas d’empire. Otton a pris .la couronne de Charlemagne, il ne remplit pas sa place. Ici reparaît la conception toute germaine, la conception de fait du pouvoir. « L’empire d'Olton, dit avec satisfaction un historien allemand, est le gouvernement le plus personnel qu’on ait jamais vu. »

Ce n’est pas que l’empereur Otton, personnellement, ne soit un prince très-puissant. Bien s'en faut ! Otton fait les papes à son gré; il met l'Eglise dans l'Etat, sous son empire à la fois temporel et spirituel, politique et religieux, la terre et le ciel presque lui obéissent, à l’ombre de la sainte lance. Otton a le respect de sa propre puissance; ses historiens aiment à répéter qu’il ne revêt jamais les insignes de l'empire sans s’y être préalablement préparé par le jeûne et la communion. S'il soumet les Slaves, il les convertit. Il prend Rome et il dépose un pape. 11 préside les synodes qui légifèrent à son gré et les diètes qui lui donnent des soldats. Il fonde I'archevéché de Magdebourg et les margraviats de la Saxe du nord et de Lusace sur les Slaves, au delà de l’Elbe; il soumettra bientôt à l’archevêque de Mayence l'évêque de Prague et les Bohémiens convertis. Il inféode les duchés et il investit les évêques. Les provinces et le clergé résignent souvent entre ses mains le droit de choisir leur chef politique et spirituel. S’il verse à flots le sang des païens et porte chez eux la famine, sa femme, l’impératrice Adelhaïde, lave de ses mains les pieds des fidèles pauvres et leur partage le pain de l’aumône.

Au-dessous se confondent ainsi les deux sociétés, l'Etat et l’Eglise : l’épée laïque courbe la tête du païen que le missionnaire baptise ; au besoin l’oint du Seigneur combat contre l’infidèle ; l’évéque d’Eichstoedt et celui de Ratisbonne ne meurent-ils pas au Lech, aussi bravement que Conrad le Rouge? et le terrible dompleur des Slaves, Géro, ne finit-il pas moine à Rome môme? L’archevêque rivalise de puissance avec les ducs, l’évêque avec les comtes; et le seigneur laïque administre souvent comme avoué ou bailli les domaines de l’évêque et commande ses vassaux. 11 y a plus : l’archevêque de Cologne gouverne deux comtés en Lorraine, et fera nommer bientôt, par le roi Lolhaire, à l’archevêché de Reims et au comté de Hai. naut, Adalbéron. Grâce aux concessions d’immunités, de privilèges, de pouvoir, faites par Otton et ses successeurs, aux grands évêchés d’AIlemagno et d’Italie, ces puissants prélats sont, avec leurs domaines, les maîtres de véritables seigneuries féodales, où ils gouvernent, jugent et commandent dans une pleine indépendance. Autrefois, sous Charle magne, les offices laïques et ecclésiastiques se contrôlaient chacun dans leur sphère; maintenant confondus, ils s'équilibrent, ils se font contre-poids, quitte à entrer souvent en lutte. La diète et le synode se distinguent peu l’un de l’autre; le duc et l'archevêque souvent se confondent. C’est sur celte opposition même que comptent les Ottons. Le chevalier et le moine vont côte à côte; le sceptre et la crosse sont souvent dans les mêmes mains, et l’empereur tient dans les siennes la boule du monde dont le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel sont comme les deux hémisphères.

Voilà, en effet, ce qu’on appellera bientôt le Saint-Em~ pire romain germanique en confondant ce qui est divin

Tom II. 23

et ce qui est humain, et les souvenirs de la souveraineté antique avec les réalités «le la féodalité germanique; conception funeste à l’Etat et à l’Eglise qu’elle confond, à l'Allemagne et à l'Italie qu’elle veut unir, en dépit de leur origine et de leur séparation, et à l’Europe qu’elle prétend dominer ! Qui ne voit le vice de celte confusion, les périls de cette ambition excessive, le vide de cette grandeur et le faux éclat de cet empire? Autrefois, les historiens nationaux de l’Allemagne avaient le courage de traiter cela eu propres termes de vaine et mensongère grandeur. Aujourd’hui, on les accuse vertement, pour cette irrévérence, de méconnaître la mission glorieuse qui réserve à l’Allemagne le premier rang en Europe (den ersten rang).

Combien il est facile cependant déjà de découvrir le caractère aussi fragile qu'ambitieux de celte puissance indéfinie et non constituée, sans base territoriale immédiate et saus couronnement moral, ni précisément de droit humain, ni précisément de droit divin, qui prétend commander aux hommes et aux âmes, et qui ne touche ni à la terre ni au ciel!

Cet empire ne connaît ni ce qui l’appuie, ni ce qui le constitue, ni ce qui le borne. Il prétend instituer la papauté et il dépend d'elle, puisqu’elle le consacre. Il met aujourd'hui l’Eglise dans l’Etat et peut voir demain l’Etat mis dans l'Eglise. Il naît en Allemagne, il s’achève en Italie, et il n'&ssure la prospérité et la paix à aucune de ces contrées ; car il néglige l'uue pour s'assurer l’autre et sa présence n’apaise jamais en Italie les désordres que son absence fait naître en Allemagne. Ces deux contrées pourraient-elles le contenir? il n’appartient en propre ni à l’une ni à l’autre- L’Empereur a son manoir, sa résidence en Allemagne ei sa capitale en Italie. Mais sa capitale ne saurait être sa ré-

CHAP. XIII

OTTON LE GRAND

sidcnce, et son manoir ne peut être sa capitale. Il a sur le pays slave qu’il conquiert, sur le pays franc qui lui échappe, les mêmes prétentions que sur l’Allemagne et l’Italie; son domaine, c’est l’Europe. Et cependant, il ne peut avoir, même en Allemagne, une contrée à lui qui ne soit donnée en llef. Ce pouvoir supérieur, entre ciel et terre, n’est ni fixe, ni déterminé, ni constitué dans son origine, ni défini dans sa fin. Héréditaire aujourd’hui, il ne le sera pas demain; fixé aujourd’hui dans une famille, attaché à une contrée, et demaiu fixé dans une autre famille et attaché à une autre contrée, il passe ainsi tour à tour aux différentes parties de l’Allemagne sans y trouver de centre à demeure, nier supérieur au pape et aujourd’hui son esclave. Ses bras s’étendent très-loin et il n’est pas le maître de ce qui est à ses pieds. Il peut déposer un pape, renverser un roi, remercier un duc, et il s’arrête devant un abbé ou un burgrave. A lui le droit, s’il a la force. L’empire s’élève trop au-dessus et il s’étend trop au delà de la Germanie ; il ressemble à une épée dont la pointe se verrait partout, dont la poignée ne serait nulle part. Les empereurs allemands voudront faire une monarchie universelle, européenne, ils ne constitueront pas le royaume allemand, bien loin qu'ils aient fondé quelque chose hors de l’Allemagne.

L’œuvre cependant du souverain puissant qui mêla l’Allemagne anx contrées latines plus civilisées, et qui fit chez elle de l’Eglise un instrument de gouvernement, fut loin de lui être inutile. Menacée de retourner à la barbarie, après la chute de l’empire de Charlemagne, elle commença à renouer une tradition interrompue, grâce à l’ordre qu’Otton chercha à foire régner chez elle et à la sécurité extérieure qu'il lui assura. On peut dire que, sous lui et sous ses fils,

l’Eglise achève de faire l’Allemagne chrétienne. On en voit la trace évidente dans les chroniques du temps et dans le changement des mœurs attesté par maints témoignages de cette époque. L’Eglise s’empare tout à fait de la vie et commence à remplir de ses enseignements l’esprit des fidèles. Les vieilles croyances disparaissent. Le Teuton ne divise plus l'année par lunes; les mois prennent des noms nouveaux avec une distribution nouvelle des jours.

L’Eglise, en Allemagne aussi, préside dès lors aux grands actes de la vie de l’ancien adorateur d’Odin et répartit là aussi ses grandes fêtes religieuses avec chaque saison nouvelle. Elle instruit et conduit le néophyte d’an événement de la vie du Christ à un autre. La naissance de Jésus, Noël, ouvre l'année, quand la nature glacée au premier souffle de l’hiver semble prêle à mourir. On célèbre ce grand jour par un chant solennel : « Le Christ est né aujourd'hui ! » tout est en joie, on se fait des présents, on échange des souhaits de bonheur. L’empereur célèbre ce grand jour avec pompe, entouré le plus souvent de ses évêques ou de ses fidèles, dans une de ses grandes villes ou un de ses châteaux favoris. Après quelques jours de recueillement, les passions et les folles joies, au milieu de longs banquets qui rappellent les anciens jours, se donnent carrière pendant qu’un linceul de neige couvre la terre. Mais bientôt les danses cessent, le Miserere retentit dans les églises, les cloches se taisent pendant la silencieuse semaine, les chants d’Eglise ne sont plus que des sanglots sourds et entrecoupés. C'est la Passion; les fidèles viennent se nourrir de la chair et du sang du Christ dont le tombeau est exposé là, couvert des premières fleurs du printemps. Le roi des prêtres et des guerriers, au milieu d’un grand nombre d’assistants, donne l’exemple. Toutes

CHAP. XIII

OTTON LE GltAIXD.

les pensées sont à l’autre monde, quand le chœur des prêtres, au premier coup de la cloche de minuit qui annonce la Pâque, pousse un cri : « Il est ressuscité, » et entonne un joyeux Alléluia!

C’est la résurrection de la nature entière; les prisonnière les moins coupables sont relâchés, les feux de joie s’allument sur les montagnes et se répondent de sommets en sommets, l’eau vivifiante du baptême est plus efficace encore; le peuple se répand dans les campagnes, saluant le retour des fleurs et la promesse des fruits, et les petits enfants peignent d’éclalantes couleurs et répandent, en jouant sur le gazon , les œufs nouvellement éclos. Cinquante jours après, jour de la Pentecôte, l'esprit descend dans la matière pour tout féconder quand apparaissent l’épi et le bouton ; le naturalisme de la religion primitive s’épure et se spiritualise. Les princes de l’Etat et ceux de l’Eglise implorent les lumières d’en haut, le peuple la récompense de ses labeurs ; c’est ce jour-là qu’on choisit le plus souvent pour ouvrir les diètes et les synodes. Enfin, la mère de Dieu reçoit, le jour de l’Assomption, et porte au ciel les actions de grâce de tous, quand la diète a rendu ses arrêts ou le synode édicté ses lois et quand le fruit mûr pend à l’arbre et que la moisson jaunie tombe sous la faux.

Il faut bien que les vieilles croyances cèdent à ce mystique système d’éducation morale. Chaque jour est mis sous l’invocation d’un saint, le plus souvent d’origine étrangère. Les abbayes se multiplient au fond du bois consacré jadis à Odin; les églises, pour lesquelles on fait venir de loin les os des martyre, et qu’on enrichit de dons d’or et d’argent, s’élèvent de tous côtés; l'ermite bâtit sa hutte au bord de la source, autrefois hantée par une vieille divinité. Quand la lune, voilant le soleil, rappelle avec effroi les antiques

3Î& FONDATION IlF. L'EMPIRE GERMANIQUE.

superstitions, la foule ne se rassemble plus à grands cris et en agitant les mains pour empêcher le loup Fenris de dévorer l’astre des nuits; elle court aux autels, elle s’y agenouille. Si le descendant du vieux Teuton retourne encore dans l’ombre de la nuit à ses anciens rites, comme pour commettre une action mauvaise, il sait qu’il cède à une tentation des démons, des géants, des nains, des sylphes ondes dragons, sous lesquels se cachent ses anciens dieux: l’empire des esprits et la ronde des sorcières sont pour tous l'objet d'un saint effroi ; car l’évêque et l’abbé sont armés du glaive pour prêter main-forte aux canons des synodes.

Avec la civilisation qui recommence, naissent, se développent les arts et les lettres importés par les Latins et favorisés par le voisinage des Francs. Pour honorer les reliques de saint Maurice, venues de Ratisbonne, et de saint Innocent, empruntées à la Bourgogne, Otton fait apporter de loin les colonnes de marbre, l’or et l’argent et décore ainsi, aux bords de l’Elbe, à Mersebourg, au milieu des marais, l’église qu’il avait promise pour la victoire remportée sur les Hongrois (1). Le frère d'Otton, l’archevêque Bruno, élève, à Cologne, l’église de Sainl-Pantaléon. L’influence de l’Italienne Adclhaïde et des rapports entretenus bientôt par Otton, devenu empereur, avec la cour de Constantinople, sont sensibles dans ces premiers essais d’un art que la terre allemande ne connaissait point, même à Qiiedlimbourg, à Meissen et à Memleben, pays, il y a quelque temps encore, tout sauvage.

Il ne faudrait pas prêter trop d’importance à quelques paroles postérieures de Dithmar qui, pour achever la res-

fl) Dithmar, II, 27; IV, 7t.

CH AP. XIII. — OTTON LE (illAM». 359

semblance de son héros avec Charlemagne, prèle à lui et et à sa cour des préoccupations littéraires, comme à sa personne la majesté même, dans des termes semblables à ceux dont se sert le célèbre Eginhard. Il y eut cependant alors des efforts, sinon un âge d’or comme le prétend l’évêque de Mersebourg (4). La seconde femme d’Otton, l’Italienne Adelliaïde, chercha à lui inspirer le goût des lettres; complaisant pour elle, il apprit à lire dans sa trente-cinquième année. Il savait le latin, dit un de ses biographes, mais dédaignait de le parler, et, en tous cas, le parlait très-mal. Il n’en était pas ainsi de son frère Bruno, l’archevêque de Mayence et son chancelier. Familier avec le latin, il apprenait le grec. Môme quand il suivait Olton dans ses expéditions, il emportait une petite bibliothèque, comme les Juifs, dit son biographe, emportaient l'Arche d’alliance- Il faisait beaucoup pour l'instruction ecclésiastique, dans son diocèse, à Cologne et à Utrecht. A son exemple, des écoles ecclésiastiques étaient fondées à Magdebourg, à Hildesheim, à Halberstadt. Celles de Saint-Gall, de Reichenau, d’Hersfeld, de Corvey refleurissaient. On y jetait de nouvelles semences, mais les fruits ne devaient mûrir que plus tard, sous Otton II et sous Olton III.

Otton le Grand ne méritait-il pas bien cependant que là s'instruisissent ceux qui pourraient raconter ou chanter son règne, parfois avec complaisance? C’était beaucoup pour lui d’avoir fourni la matière. La grande abbaye de Corvey lui donnera, pour écrire les trois livres remplis de ses actions, le moine Witikind, deSaxe. Du monastère de Saint-Jean, à Magdebourg, pays plein de ses souvenirs, sortira, pour faire son histoire en huit livres, et pour de-

(I) Dilhra. Il, 20 : Primum est anmiin seculum.

venir évêque de Mersebourg, un noble rejeton de la race salicnne, Dithmar; et la célèbre nonne de Gandersheim. Roswilha, qui encadre les vies des saints et des saintes dans des comédies imitées de Térence, payera, en vers latins louangeurs, la dette de reconnaissance du monastère de Gandersheim, fondé, enrichi et embelli par la famille savonne. Otton le Grand pourra au moins donner un précepteur savant à son (ils Otton 1E, dans le moine de Saint-Gall, Ekkehard, qui lisait Virgile avec une nièce d'Otton, Hedwige, duchesse de Souabe.

Il est facile de surprendre la réaction que cette renaissance des études latines exerce contre la langue vulgaire et contre la vieille poésie tudesque, l'une comme l’autre maintenant suspectes de paganisme. Le clergé de la cour et même des cloîtres oppose la langue de l’Eglise à la langue vulgaire. Aussi la nonne de Gandersheim, Roswilha, ou le moine saxon de Corvey, aiment-ils mieux célébrer les aventures de l’impératrice ou les hauts faits d’Otton dans le rhythme assoupli ou la prose toute faite des Latins, que dans l’idiome à peine dégrossi des anciens sectateurs d'Odin ; et, s’il est impossible à l’Eglise de bannir de l’imagination des peuples ces vieux contes héroïques qui se transmettent, s’enrichissent et se soudent de génération en génération, pour former la grande épopée nationale allemande du moyen âge, elle s’efforcera au moins de l’émonder, de l’adoucir, de prêter à ses anciens héros des sentiments chrétiens, un peu plus tard même chevaleresques, et de placer quelques-unes de ses scènes au seuil des églises qui commencent à se bâtir. L’Eglise baptisera ces héros du paganisme et elle les mènera à l'autel de son Dieu. Elle mettra au poème tudesque de la barbarie le sceau chrétien, pour qu’on le puisse désormais chanter

sans danger. Ainsi le bon moine de Saint-Gall, Ekkehard, met en vers latins le poëme de ce vaillant Gauthier d'Aquitaine,

Woltharius fortis qucm nu Uns terrait hoslis.

qui ne redoute rien et qui oppose presque à ses ennemis le bouclier aux sept peaux d’Homère.

Post varios pugnæ strepitus ictusque trcmendos Opponens clypei septemplicis orbem.

Il y a bien là des souvenirs tudesques. Après maints combats terribles, on lutte de paroles entre les coupes :

Inter poculu scurrili certamine ludunt.

Mais, du moins, Walther d’Aquitaine s’agenouille dévotement et prie; il a horreur des enchantements et des monstres. Bientôt le chevalier Ruodlied, charmé' par nn moine du Tegern-Sée , préférera la sagesse à tous les trésors, comme autrefois Salomon ; et, s’il n’est pas certain qu’il y eut à cette époque aussi une première version latine des chants qui devaient composer le grand poëme national, il n’est pas inconsidéré de penser que* dans ce temps où beaucoup de poèmes postérieurs du onzième ou du douzième siècles ont trouvé une première élaboration latine de sujets anciens, il n’y ait eu aussi quelque version du môme genre pour les Nibelungen.

Ce puissant souverain saxon du Nord, adversaire et vainqueur des Francs, qui trouvait la couronne impériale dans la dot d'une femme du Midi, au pays où avaient ré-

gné le» Tliéodoric el les Alboin, ce héros île tant de tragiques qnerelles de famille à l'intérieur, ce glorieux vainqueur des Hongrois, pris pour des descendants des Iluns, ce dompteur des Slaves, qui unissait à la Germanie une partie de la France, avec le royaume des anciens Burgondes, et presque tonte l'Italie, jusqu’aux confins de l'empire de Byzance, ne prètail-il pas bien par son règne à l'union de tous ces souvenirs, de toutes ces légendes venus de contrées si lointaines et de temps si reculés, dans un poème national fait pour arriver à se coordonner sous l’égide d’un grand prince ! Aussi n'est-il pas étonnant de voir l’évêque le plus voisin des Hongrois, Pellegrim de Passau, contempo rain d’Ollon, figurer dans le poème avec Attila et Grimliield ; et le margrave Géro, l'adversaire des Slaves, après avoir entendu un poète barbare chanter les guerres des Huns veut-il en faire mettre aussi le récit en latin par le pieux maître Conrad ! C'est là la double leçon chrétienne et littéraire que reçurent alors de l'Eglise et de l’antiquité le génie, la littérature et la langue germaniques, avant d'arriver à produire des œuvres originales; et ce ne devait pas être la dernière!

La puissance d’Otton, l'ordre relatif qu’il fit régner en Allemagne et la sécurité des relations garantie avec les pays voisins, ne furent pas inutiles non plus au commerce, à la production et aux progrès de la prospérité en Allemagne. Remis en vigueur, les Capitulaires de Charlemagne ou de Louis le Débonnaire, favorisèrent l’entrée et le transit des marchandises venant de l’empire byzantin, par Passau, Lorch et Ratisbonne, dans la Saxe du Nord, jusqu’à Brême et Hambourg, ou venant d’Italie par Augsbourg, le Lech ou la Limmath dans les contrées rhénanes, jusqu'à Cologne et en Frise. C’était là le bénéfice du retour

aux vieilles traditions carolingiennes, interrompues par l’anarchie des troubles précédents ({). Ce ne fut pas non pins sans profit que l’Eglise devint, dans les villes surtout, dépositaire d’une partie des pouvoirs politiques. L'administration y fut souvent mieux ordonnée, plus intelligente, et servit parfois d’exemple à celle des seigneurs féodaux qui avaient leurs sièges dans des châteaux-forts, sur les sommets ou les pentes de montagnes d’accès difficile. Elle tendit à augmenter la population des villes, à améliorer la culture des campagnes, à donner plus de sécurité aux marchés, à améliorer le sort des colons et des serfs, dans les contrées de l’Elbe surtout, fort sauvages jusque-là, au point qu’un peu plus tard et avec quelque complaisance, Ditlimar de Mersebourg y devait découvrir, en comparaison, un véritable paradis. Des étoffes de soie, des épices du Levant, qu’on ne recevait plus depuis longtemps, réapparaissaient. L’activité des femmes germaines trouiait là des motifs d’émulation, comme dans les couvents même, un indispensable enseignement. A Ratisbonne, on fabriquait des étoffes de coton et laine rouges, de toutes couleurs (scarlati aut barracani). La reine Mathilde avait appris d’une abbesse à travailler de ses mains, en môme temps qu’à lire les livres sacrés, « sacras lectiones et manuum operaliones (2). » L’Eglise, servie par la robuste obéissance des hommes, s’honorait de se servir des vêtements de lin, de laine et de soie brochés d'or, qui étaient l’ouvrage des femmes, femineo honoretur arti/icio. Enfin, près de Gozlar,

(fi Renouvellement fies Capil. de Cliarlem., de 803, de 803, de 808 ; de Louis le tV'bonn., de 833, dans Baluze. — (2) Vie de Mathilde, I, tOl. Dithmar. II, 112 : Saxonicam quasi florigeram paradisi aulam.

364 rOJIDATIOS DE L’EMPIRE GERMANIQUE.

sous Ollon, la découverte des mines d’or et d’argent du Hartz, s’ajoutant à l’exploitation de celles déjà découvertes dans les Alpes de Salzbourg, dans le Fichlelberg et en Bohême, offrait à l’industrie allemande des occupations pacifiques nouvelles et assurait à l’Allemagne des richesses auxquelles elle n’était pas indifférente (4).

On ne peut s'empêcher de le reconnaître; il y avait bien dans la puissance extérieure de ce règne et dans les progrès intérieurs qu'il suscita, assez de raisons pour frapper l’imagination de ses contemporains et des générations suivantes, et porter ses historiens, par une réminiscence classique, à lui donner le nom de Grand, et à faire du fils de Henri le Fondateur Otton le Grand (i). On trouve rarement un prince aussi actif, aussi habile et aussi heureux. Il ne faut pas cependant juger seulement l’œuvre d’Otton en elle-même, mais dans ses résultats.

Gigantesques projets d'Otton le Grand. — Ses ambassades. — Minces résultats. — Jugement sur l'empereur et sur l'empire (96G-973).

La première conséquence de la restauration de l’empire fut de tourner l’attention d’Otton et de ses successeurs

(t; Sigebert de Geinblours : Otto in terra Saxonica venas auri et argenti primus induslria sua aperuit. — (2) Moibom , t. I, p. 7iî, 750, 752. — Ekkeli., De casibus mon S. liait , e. x. xvi, p. 43, 58.

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CHAI*. XIII. — OTTOIH LE GIUND. 363

vers le Midi, vers l’Italie, vers les souvenirs décevants de

l’Empire romain. C’est par là que toute l’histoire de l’Allemagne, au moyen âge, verse de ce côté et qu’elle n’est pas la continuation, comme on voudrait le prétendre, de l’œuvre de Charlemagne. Ce grand homme avait tourné toutes les forces de son empire contre la barbarie qui pesait sur ses frontières du nord et de l’est, et, après la conquête et la conversion de la Germanie, il avait montré ce qu'il y avait à faire chez les Danois et les Slaves. Empereur, Otton néglige encore plus cette partie de l’héritage de Charlemagne qu’il ne l’avait fait auparavant, et il se laisse emporter, loin des rives de l’Elbe et du Danube, dans les mesquines querelles des Italiens du Midi et de l’ernpire de Byzance, ou dans de vagues et gigantesques rêveries de conquête, comme s’il voulait se rattacher ainsi moins encore à Charlemagne qu’aux anciens maîtres de Rome et de l’Occident, et reculer plus dans le temps que dans l’espace les limites de sa puissance.^ C’est la grande différence entre le franc Charlemagne et le Saxon Otton le Grand.

De retour en Allemagne, après quatre années d'absence, Otton n’avait pas trouvé vivants tons ceux qu’il y avait laissés. Son frère Henri, qui lui avait donné tant de soucis au commencement de son règne, avait légué son duché de Bavière à son fils, nommé également Henri, âgé de quatorze ans et qui dut plus tard, à un trait conservé du caractère paternel, le surnom de Querelleur. Son conseiller le plus intelligent et son plus fidèle appui, l’archevêque de Cologne, Bruno, son autre frère, était mort également; mais Adalberon qu’il fit nommer, par le roi Lothaire , de France à l’archevêché de Reims (969) avec surveillance du puissant comté de Ilainaut, lui répond toujours de l’atta-

366 FONDATION l)F. L'EMPI l!F liKlt.M AJilQlE.

chemcnt de la Lorraiac et de lu pacification des affaires de France. Son fidèle margrave Géro, dont les armes et les ravages pénétrèrent jusqu’à l’Oder et imposèrent respect au roi de Pologne, avait fini par prendre en horreur cette guerre sans pitié ni trêve contre les Slaves, et il mourut aussi alors après avoir fait, sous les habits de moine, un pèlerinage à Rome. Otton partagea le territoire que celui-ci avait gouverné et agrandi entre cinq margraves, qui se divisèrent le pays des deux côtés du moyen Elbe, de la Saale à l'Oder. En ne le remplaçant point, comme en gardant pour lui l'autorité ducale que son frère Bruno avait exercée dans toute la Lorraine et dont il avait gardé lui-même l’usage dans la Franconie et dans une partie de la Saxe, l’empereur montrait bien quelle défiance il avait toujours des duchés et combien tout son pouvoir reposait sur lui seul. A mesure que son pouvoir agrandi l’accablait d’un plus lourd fardeau, il voulait moins le partager. Mais une année à peine de séjour en Allemagne lni montra que plus lourde que la royauté allemande était encore la couronne impériale prise en Italie !

Le fils de Bérenger II qui mourut en Allemagne, Adalbert, avait reparu en Lombardie. Il fallut envoyer contre lui et ses partisans le duc de Souabe Burkhard II, qui les dispersa assez aisément. Chose plus grave ! A Rome, après la mort de Léon VIII, deux envoyés du nouvel empereur, selon la loi qu’il voulait faire prévaloir, Otgar, évêque de. Spire, et le fameux Luitprand de Crémone, s'étaient rendus à Rome et y avaient fait élire l’évêque de Narni, Jean XIII. Mais le préfet de la ville, Petrus, et un comte Gottfredo, de la campagne de Rome, saisirent le nouvel élu dans une émeute et le retinrent dans une prison d’où il ne s’échappa

que pour se réfugier à Capoue. Les lutles entre Rome et l’empire recommençaient déjà. Otton crut devoir retourner en Italie. Mais le désir d’assurer la soumission du pays par sa présence ne fut évidemment point la seule cause de ce nouveau départ. D’autres projets ou d’autres rêves d’ambition s'y rattachaient. L’empereur n’avait plus auprès de lui la raison pratique de son frère Bruno. Une femme du Midi, jeune, ardente, insatiable d’honneurs, était toute puissante sur son imagination exaltée, malgré l’âge, par le succès. Successeur des anciens empereurs romains, n’est-il pas maintenant l'égal, le supérieur même de ces fiers souverains de Byzance qui prétendaient continuer l’Empire? C’est au puissant Otton qu’il appartient de leur faire leur part. Le globe terrestre n’a-t-il pas été remis pour cela dans sa main? S’il avait, à l'orient et au sud de l’Italie, des comptes à régler avec les Byzantins, n’y avait-il pas des Sarrasins, en terre chrétienne, sur quelques points de la péninsule, au mont Gargano, au Garigliano et dans les lies de Sicile, en Corse et en Sardaigne? Autant de matières ii négociations plus fructueuses ou à exploits plus brillants que dans les marais du Havel ou sur les rivages de la Baltique !

Otton quitta encore, pour la troisième fois, l’Allemagne, son pays, avec un certain apparat. Il tint une grande assemblée à Worms, en juillet 966, pour tout disposer en vue d’une expédition, et alla faire à sa vieille mère Mathilde, à Nordhausen, des adieux où les chroniqueurs la montrent comme en adoration devant son fils, baisant la trace de ses pas. Revenu à Worms, en août, il y confie le pouvoir à son jeune fils Otton II, à son bâtard l’archevêque de Mayence, chancelier du royaume, Wilhelm, et, avec sa femme Adelhaïde, la conseillère de son âge mûr, il gagne,

368 FONDATION DF. l’e.MPME GERMANIQUE.

par le Kliin, les hautes Alpes et arrive par le Septimer en Italie à la Un de l'année. Sa venue y produit son effet ordinaire; il peut mettre sans difficulté la main sur deux évêques et sur plusieurs comtes lombards qu'il envoie dans de$ forteresses en Allemagne. Les Romains, effrayés, laissent rentrer Jçan XIII dans la ville où Otlon arrive lui-même en novembre, en maître irrité, et ses soldats en barbares- Les consuls romains sont exilés en Allemagne, donze tribuns ou magistrats du peuple sont pendus, d’autres décapités, quelques-uns ont les yeux crevés. Le préfet de Rome, Petrus, est d’abord suspendu par les cheveux, la barbe rase, h la statue équestre de Marc-Aurèle qn’on appelait alors le cheval de Constantin, puis mis sur un âne, la tête tournée vers la queue pourvue de grelots, qu’il tenait en manière de guides à la main, entre deux outres rehaussées de plumes, et conduit ainsi par la ville à travers les risées de la populace (I). Le cadavre du comte ftottfredo et d'un autre, morts avant la venue d'Otton, sont déterrés et leurs membres dispersés hors la ville.

C'était, disaient les flatteurs d'Otton, avec Luitprand, l’application faite par le nouvel empereur des lois de Justinien, de Valentinien et de Théodose ; et Jean XIII, créature de l’empereur, dans une bulle donnée à Ravennes, vantait Otton d’avoir ainsi rétabli Rome dans ses anciens honneurs (in pristinnm honorent). Le moine du mont Soracte ne répondait-il pas mieux néanmoins au sentiment italien en s’écriant à ce propos : « Malheurà loi, Rome opprimée et foulée aux pieds par tant de nations ! Tu as été prise aussi par le roi saxon, ton peuple est tombé sous son

(t) Continuateur <lo Rcginon, 960, 907. — Ann. Uildesh., 966. — Vita Johan. XIII : Ducatures duotleciin suspendit in patibulis.

glaive; il t’a pillée et incendiée, et ses soldats emportent Ion or et ton argent dans leurs bourses (aurum et anjentum tuum in illorum marsupiis déportant). » Si la plainte est moins éloquente que celles qu’élevaient saint Jérome au quatrième siècle et saint Grégoire le Grand au septième contre les Golhs ou les Lombards, elle ne prouve pas du moins qu’Otton le Grand fût bien supérieur à ses devanciers, Alaric et Alboin (I).

Là n'étaient pas tous les devoirs d’un empereur. Otton, en effet, célébra les fêtes de Noël à Rome et y tint un concile pour régler les affaires ecclésiastiques de l’Italie. Mais il parut bientôt préoccupé d’autres soins. 11 descendit daus le midi de la péninsule avec l’impératrice Adelhaïde, et se lit prêter hommage par Pandolphe Tête-de-Fer, tout puissant par lui-même à Capoue et par son frère à Bénévent, deux villes qui avaient passé de la suzeraineté de l’empire carolingien à celle de l’empire de Byzance; et il investit, en récompense, ce Pandolphe, de la Marche de Spolètc et de Camerino. L’ancienne ville impérialede Ravennes voit ensuite l’empereur siéger avec le pape dans un grand synode de cinquante-six évêques allemands ou italiens. L’empereur y restitue à l’Eglise romaine, selon les termes des anciennes donations, la ville de Ravennes, l’exarchat et la Pentapole que les rois d'Italie avaient souvent détenues, et il obtient, en retour, ce qu’il désirait depuis longtemps l’érection en archevêché de la ville de Magdebourg, que sa bulle compareà Constantinople, pour en faire comme le ceutre des missions slaves, avec autorité sur Havelberg, Brandebourg, et pouvoir d'ériger des évêchés à Mersebourg et à

(1) Ambass. de Luitprand, dans Muratori, t. If, pari, i, p. 180. — Gregorovius, Ilist. de Home , J II, pag. 391.

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