‹ Histoire d'Allemagne (volume 4)Chapitre 2 sur 31 · A VA .NT- P HO PUS · texte numérisé non relu

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vérité, il y revient plusieurs fois; c’est, en somme, contre la couleur qu’il proteste. Il is almost wlioUy the colouring against which we prolest throughout (1 ). C’est là une question de tempérament. Pour se faire pardonner d’avoir cédé à cet entraînement. Tacite avait le génie qui peut légitimer la passion, amour ou colère, en la glorifiant. Quel historien, en mettant la main à la plume pour traiter un sujet qui touche de si près à son propre pays et aux événements même de son temps, n’envierait ce privilège?

Cet aveu une fois fait, je passe aux principales objections qui découlent de la critique générale.

M. Alfred Maury, dans une étude aussi érudite que judicieuse, insérée au Journal des Savants, me fait observer que c’est la barbarie elle-même que j’ai dépeinte en représentant l’ancienne Germanie sous des couleurs aussi sombres , et il n’a pas de peine à me convaincre que les anciens Gaulois, au temps où ils prenaient et saccageaient Rome ou Delphes, n’étaient pas meilleurs que les Germains, six ou huit siècles plus tard, quand ils attaquaient l’em-

1| Lu criiii[u -, que jo remercie, y revient encore dans les termes suivants : Il is a perversion n[ cjlouring nu! of mere narrative. Stlurday Iteviuw, 1" et 8 février 1873.

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pire romain. Encore que les écrivains grecs et latins nous représentent les Gaulois et les Germains avec des qualités ou des défauts particuliers, qui tendent à établir des différences assez tranchées dans la barbarie même, comme il y en a dans la civilisation, je suis heureux de reconnaître, avec un juge aussi autorisé, que nous.avons tous été barbares et que la civilisation est une affaire de temps. Mais, n’était-ce pas un peu mon droit, quand les textes et la critique m’y autorisaient, de rabattre beaucoup de l’estime que Tacite pouvait nous inspirer trop complaisamment pour la barbarie, même germaine? et, n’y a-t-il pas, dans les distances de temps considérables qui séparent les différentes étapes parcourues successivement par les Gaulois et par les Germains, de la barbarie à la civilisation, une preuve de plus de l’infériorité des seconds pour les qualités d’initiative et pour les dispositions à la culture ou l’endurcissement dans la sauvagerie, quoique cette infériorité puisse tenir encore à d’autres causes qu’à celles tirées de la race?

Je suis heureux d’avoir ramené l’attention sur cette thèse soutenue par MM. Guérard et Littré, et par d’autres savants français des siècles précédents, que la barbarie germaine n’est pas venu régénérer les races latines, et que la civilisation moderne ne

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doit d’autre reconnaissance à l’invasion des cinquième et sixième siècles, que celle que l’on peut avoir pour un mal dont il a pu sortir, par mille causes indépendantes de sa nature propre, un plus grand bien. Dans un champ ravagé et rendu à l’état de nature, il peut renaître plus tard une moisson plus abondante et plus belle, sans que ces ravages mêmes en soient la cause, et les tiges qui reverdissent ou les Ileurs qui s’épanouissent de nouveau sur les ruines ne viennent pas d’elles, parce qu’elles s’élèvent pleines d'espérance au-dessus.

On me demande ce quo la civilisation romaine, à peu près épuisée et la civilisation chrétienne, encore jeune cependant, pouvaient produire, et l’on me rappelle l’exemple de l’empire byzantin qui survécut dix siècles à l’empire romain dans une honteuse et stérile agonie. 11 ne s’agit point de savoir ce que la société romaine et chrétienne serait devenue sans l’invasion, mais bien ce que l’invasion germaine a apporté directement, aux sixième et septième siècles, à cette société : des ruines! voilà tout.. Qu'on ir.e montre autre chose, jusqu’au huitième siècle, que d’informes essais de gouvernement aussitôt abattus qu’élevés. Tous les siècles de barbarie du moyen âge viennent de là?

L’empire byzantin, quel que soit son mauvais re-

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nom, est peut-être un assez faible argument. D'abord il a vécu, il s’est défendu seul, par sa politique et par ses armes, contre des invasions continues er répétées, aussi violentes que celles qui renversèrent l’empire romain (■!). Honneur aux peuples qui se défendent ; il y a toujours quelque chose en eux. La foi grecque qui soutint Constantinople n’est à dédaigner, ni pour un chrétien, ni pour un penseur, en dépit de ses variations qui attestaient aussi la vie ; et c’est quelque chose, pour Byzance, que d’avoir créé des chrétientés nouvelles parmi les Slaves, au nord de l’Europe, et d’en avoir soutenu d’anciennes dans l’Orient musulman. Qui n’hésiterait, s’il avait à choisir, dans le même temps, entre les œuvres de la littérature et des arts de l’Orient et la barbarie et la stérilité des premières sociétés occidentales, entre les défauts du gouvernement des Césars de Byzance et ceux des souverains francs, longobards, saxons ou vandales! Ces Grecs ne nous conservèrent-ils pas la tradition vivante de l’antiquité classique que ces Germains faillirent étouffer ; et n’est-ce pas celle-ci qui, après cet orage terrible, recommença l’éduca-

I, Voir l'ouvrage île M. Rambaud : V Empire byzantin et Constantin Porphyrogttnèt * et le rapport do M. Albert Dumont sur 1« prix Zographos (Assoc. pour l'encouragemont des éludes grecipies) sur un sujet ipie l'érudition moderne est appelée à renouveler

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tion de ces barbares et leur apprit à faire déjà, au moyen âge, dans les lettres et dans les arts, sur d’autres thèmes et sous des formes appropriées à une autre civilisation, des chefs-d’œuvre nouveaux à la place de ceux qu’ils avaient renversés^)?

Comment mettre enfin, en regard de la Grèce survivante à l’empire romain, la Gaule du quatrième et du cinquième siècles, pour l’antiquité, la virilité ou les mœurs, et l’Eglise latine, si forte, si libre et si vivante alors, en face de l’Eglise grecque? IN 'était— ce pas dans la Gaule, à celte époque, que s’étaient ramassées toutes les forces militaires, politiques et morales de l’empire romain et de l’Eglise chrétienne (2)? et si, en effet, les Francs, les moins incultes et les plus rapprochés des conquérants de l’empire, eurent l’honneur d’arrêter l’invasion germaine toujours menaçante, de construire le premier édifice politique durable et enfin de fixer la Germanie chez elle et de la baptiser, est-ce aux vertus propres à leur race, à leurs institutions et à leur petit

(1) J'essnierai ilo montrer, au troisième volume, ce quo même les lettres et les arts de l'Allemagne, malgré une certaine part d'originalité, les poèmes cheval eresquos, par exemple, et l'architecture ogivale ou gothique doivent alors à la tradition gallo-latine, à la France, à l'Italie et même à Byzance. — (2) Voir l'ouvrage de M. de Broglie : l 'Empire romain et l'Eglise au IV • siècle, et les ouvrages du regretté Amédéo Thierry.

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nombre qu’ils le doivent, ou à la vitalité puissante delà contrée et de la population gauloises, à la tradition, encore vivante chez elle, de Rome et à l’inspiration de l’Eglise? Voilà la part des Francs et de la Germanie dans la civilisation de celte époque. Je ne la nie pas, je la définis et je la limite. C’est au moins ce que j’essaie d’achever de faire , au commencement de ce nouveau volume, en parlant de l’empire de Charlemagne, origine indirecte de celui de Germanie.

Jusqu’à cette époque au moins, à part les ruines faites, quel apport essentiel et original avait donc fait la Germanie à la civilisation moderne? Le jury? il se trouve chez presque tous les peuples barbares, et, dès l’origine, dans les institutions des républiques d’Athènes et de Rome ; les assemblées politiques? mais sans parler de celles des anciennes républiques, l’Eglise chrétienne n’y mit-elle pas les plus grands éléments de liberté et de lumière, au moins alors, en transformant complètement les barbares Champs de Mai! La royauté? comme si ce qu’elle eut encore de meilleur ne lui vint pas de la tradition romaine et de l’Eglise chrétienne! La féodalité? oui ; voilà ce que la Germanie a surtout apporté à l’Occident, quoiqu’elle n’ait point seule contribué à la faire. Mais c’est le regain de l’invasion barbare.

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dont la formidable poussée, aux neuvième et dixième siècles, ébranla l’édifice de Charlemagne et faillit ensevelir sous ses ruines l’Eglise elle-même. Voilà ce que nous devons, sinon à la Germanie, à coup sur à la barbarie à laquelle je ne saurais reconnaître d’autre vertu que telle de se convertir à la civilisation.

Le second volume que je public résoudra, je l’espère, quelques-unes des autres objections qui m’ont été faites à propos du premier.

J’ai choqué une opinion généralement reçue, en refusant à la race germaine, au sens du moins où l’on voulait toujours le prendre, le privilège de certaines vertus privées et de famille; et l’on a voulu voir là le trait d’une petite vengeance nationale. J’aurais vraiment bien mauvaise grâce à ne pas reconnaître très-volon tiers la possession de cet avantage à l’Allemagne, si l’histoire et l’observation contemporaine pouvaient me permettre d’étendre à une race tout entière un bénéfice qui peut n’appartenir, en effet, qu’aux individus de nations bien différentes. Mais je crois encore, dans l’espèce, avoir la vérité pour moi.

La réputation de l’Allemagne, sur le point le plus délicat de ce sujet, a profité, il me semble, de la confusion qu’on a faite des données très-variées sur les-

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quelles on peut établir, entre les peuples, la moyenne comparative de cette sorte de moralité; et Tacite, ce romain censeur des mœurs latines, pour lesquelles il témoignait cependant lui-même, a contribue encore, pour une bonne mesure, à cette confusion. Pourquoi, d’une part, porter au bénéfice de la race ce qu’on peut attribuer avec autant de raison à l’action du climat? La puberté tardive n’est-elle pas une vertu que le temps peut souvent corriger, et qui prend même sur le climat de cruelles revanches? Et, d’autre part, les grossiers emportements de la vie sauvage valentils mieux que les dépravations raffinées de l’état cultivé, et le vice inconscient de la barbarie constituet-il plus la vertu que le vice savant de la civilisation, quoique le second soit plus coupable que le premier?

J’ai opposé aux Germains innocents de Tacite les Germains dissolus de Grégoire de Tours, et l’on m’a répondu qu’ils s’étaient gâtés, sur le territoire conquis, au contact de la société gallo-latine. Il n’y a certes pires résultats que ceux de la rencontre de la plus effrénée barbarie avec la corruption la plus avancée. Je montre, dans ce volume nouveau, la Germanie chez elle, après sa séparation d’avcc ces dangereux pays de France et d’Italie; on y verra si cette vertu nationale, si facile à la tentation, avait besoin.

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pour succomber, d’autres pièges que les siens, et si nous avons eu tort d’essayer de ramener l’Allemagne, sous le rapport de ces vertus privées, au modeste niveau de l’égalité commune.

Si l’on veut bien comparer la vie privée des derniers Carolingiens et des premiers Capétiens de France avec celle des souverains allemands du même temps, je crois que les premiers ne perdront point au parallèle; et, quant à la moralité générale, je renvoie à ce passage de Dithmar de Mersebourg, sur l’Allemagne du XIe siècle : « La luxure et l’adultère, » nous dit-il, a étaient péchés d’habitude, et leur pente menait à tous les crimes. Combien alors de femmes allemandes livraient, nouvelles Médécs, aux poignards de leurs amants, leurs maris et leurs enfants. » Et il en cite plusieurs exemples de haut parage (J ).

Mais le spectacle qu’aucune histoire, ni contemporaine, ni autre, n’oflre certainement au même degré, et dont cc volume et les suivants ne donneront que trop de preuves, c’est l’habitude invétérée et la perpétuité incorrigible des guerres de famille dans les races royales de l’Allemagne à cette époque. Point

U) Voir ci -dessous les rûji:es des rois germains, et pages 171 ot V73.

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de souverain qui ne sc trouve aux prises, et dans les luttes les plus acharnées, le père avec ses lils, le frère avec scs frères, tous avec leurs parents : Louis le Germanique avec scs trois lils; Otton le Grand avec ses deux frères d’abord, puis avec son fds et son gendre ; Otton II et Otton III avec leur oncle ; Henri II le Saint avec ses cousins, petits-cousins et beaux-frères, pour ne citer que les exemples tirés de la période traitée dans ce volume (I). Le sang parait moins les unir que les précipiter les uns sur les autres. C’est un mal endémique. Un historien allemand, qui le reconnaît, M. de Giesebrccht, veut bien attribuer le fait, selon ses expressions, « à la raide subjectivité de l’ètre allemand, des deutschen Wesens, qui n’admet aucun frein extérieur, même le plus saint, quand on l’irrite ou qu’on lui porte préjudice. » Voilà l’ambition et l’avarice parés d’un nom très-philosophique , sans doute, mais impuissant peut-être à rétablir à l’origine les vertus privées du foyer domestique de la vieille Allemagne.

En me servant de l’expression assez incorrecte, si l’on veut, de Peuple-Invasion, j’ai essayé de faire ressortir l’un des traits dominants du caractère de la nation et de l’histoire allemandes. On a trouvé le

fl Yuir c'.-tlessous à eliMjuc règne.

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terme excessif. Qu’on veuille bien compter, néanmoins, dans la période de moins de deux siècles traitée dans ce volume, le nombre des invasions non motivées, pour la plupart, faites par l’Allemagne en Franco et en Italie, de l’an 84 5 à l’année 4 024 : sous Louis le Germanique, contre notre Charles le Chauve, deux en France et deux, de ses fils, en Italie; sous Arnulf, deux en Italie, une en France; sous Olton le Grand, deux en France, trois en Italie; sous Otton II, une en Italie, deux en France ; sous Otton III , deux en Italie et sous Henri 11 le Saint, deux en France et trois en Italie (I); total vingt-deux au moins, car je ne compte que celles qui furent importantes, profondes, accompagnées de cruels ravages et hors du territoire même le plus étendu de l’Allemagne. Jusqu’au onzième siècle encore, sous ses premiers empereurs, l’Allemagne, on ne le voit que trop, ne se fait aucune idée du droit de ses voisins. Elle sera la dernière, certainement, à concevoir la notion du droit international, et le mot si ancien de Pompon i us Mêla, qui a été comme réédité de notre temps, pour caractériser toute une politique : Jus in viribus liaient, ils mettent le droit dans la force, est, plus que jamais de mise au dixième siècle. Il y a un

(l) Voir ci- dessous à chaque rè^ne.

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progrès, cependant, sur l’époque de PomponiusMcla : les Germains alors ne songeaient qu’à la proie. Les empereurs du moyen âge font déjà aussi la guerre pour commander et augmenter leur territoire : Causa tmperitandi prolatandique quœ possident (1).

Je n’oublie certainement point que les autres peuples participent de ces défauts et que leur histoire n’en est pas exempte. Mais ma tâche est de montrer les différences, les degrés et d’établir les nuances. Là est la difficulté de tout travail historique. Par exemple: Charlemagne etOtton le Grand ont été deux conquérants, ils ont fondé chacun un grand empire. Eh bien! ces deux personnages offrent encore bien plus de contrastes que d’analogie dans leur caractère et dans leur rôle, et leurs œuvres sont si peu semblables que l’empire germanique, loin d’être la continuation de l’empire franc, comme on l’a prétendu, en est, à mon sens, la contradiction. Charlemagne fait avancer la civilisation de ce temps et Otlon se retourne en partie contre elle ; le premier consolide l’unité de l’Eglise et tente de la réformer en la respectant; le second l’ébranle et la corrompt en la dominant. L’empire de Charlemagne est un Etat chrétien ; on pourra se demander si celui des Otions et

(1 Pompon iu* Mêla, 1. IIÏ, c. ni.

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des Barberoussc l’est également, malgré son nom pompeux et décevant de Saint-Empire romain germanique.

Je suis heureux d’avoir ici pour moi un écrivain allemand distingué, qui, en comparant à l’oeuvre chrétienne de Charlemagne l’empire « anti-chrétien ». dit-il, de l’Allemagne au moyen âge., doute fort que celui-ci « ait servi aux vrais intérêts de l’humanité et même de la nation allemande (•!). »

Je crains d’avancer encore une vérité choquante; mais, n’est-ce pas une chose vraiment remarquable, malgré l’éclatant mirage produit par la révolution du seizième siècle, que l’Allemagne ait souvent le moins compris et le moins pratiqué la liberté religieuse dans son sens le plus étendu, et que le pouvoir, l’Etat despotique s’y soit trop fréquemment proposé comme dernière fin la domination de l’Eglise ou des Eglises!

On s’étonnerait, en effet, moins aujourd’hui de voir le chancelier du nouvel empire allemand porter

(1) M. Constantin l'ranz, dans une récente brochure intitulée : ilie Religion des .Yationalliberalismus. Pour lui, la religion du libéralisme national allemand, aujourd’hui, c’est l’oppression des consciences par l'État. L’empire allemand du moyen âge, ajoutet-il page 85, avait abouti déjà à l’anejon empire romain et non à un empire chrétien. Es ist auf das altrœmische Imperium hinausgelaufen, nielit auf ein christtiehes Reich. Lcipsick, 1872.

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de si rudes atteintes, dans ses lois nouvelles, aux constitutions de l’Eplise catholique, et même aux libertés de l’Eglise évangélique ou de l’éducation dans les écoles, si l’on réfléchissait que les gouvernements allemands, sous la forme impériale qui est propre à ce pays, et dans les circonstances même religieuses le plus opposées, depuis les Otton le Grand et les Barberoussc jusqu’à l’empereur catholique Charles-Quint et à l’empereur évangélique Guillaume Ier, ont trop souvent abouti à l’oppression des consciences. Car, enfin, détruire la liberté religieuse, au nom d’une croyance ou d’une autre, n’est-ce pas supprimer l’indépendance de la conscience, au nom de quelque forme de gouvernement qu’on puisse invoquer? et ne voyons-nous pas, dans l’espèce, une interprétation forcée des droits de l’Etat ( Staat '), élevé aujourd’hui, par la politique prussienne, à la hauteur d’un dogme, depuis qu’on a pris soin de faire rentrer dans l’ombre, et pour cause, l’idée nationale qui a fait son œuvre? C’csl 1’eflet du défaut de mesure naturel au génie germanique qui pousse tout à l’extrême et surtout de l’essence du pouvoir absolu, qui, sur son terrain d’antique prédilection, en Allemagne, sous la forme impériale, a toujours poursuivi sa victoire jusqu’au for intérieur.

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Quelques mots encore. De jeunes écrivains, en train de s’initier aux travaux de l’érudition germanique, ont bien voulu relever, dans mon premier volume, quelques erreurs ou différences d’opinions, quelques incorrections de détail, inévitables en un sujet aussi difficile et aussi étendu. Je les en remercie. Mais pourquoi m’ont-ils reproché, avec une certaine amertume, l’un surtout, d’avoir écrit oette histoire au point de vue français, sous forme française, et d’y avoir laissé percer l’expression de préoccupations nationales.

Familier depuis longtemps avec les surprises, les mécomptes et quelquefois les démentis de l’érudition allemande, aussi bien qu’avec ses plus belles et ses plus précieuses découvertes, au moins en ce qui regarde mes études, je me suis fait une loi, dans une histoire générale, de n’admettre que les nouveautés assez bien établies pour n’être pas exposées à devenir demain des erreurs nouvelles. Ayant à traiter, pour un public français, un sujet étranger, j’ai dû ménager souvent, dans la forme et dans le choix des mots, sinon dans les idées et dans les faits, des habitudes anciennes, et ne violenter les opinions ou les expressions reçues que lorsque cela était nécessaire; n’était-ce pas le moyen de conserver toujours les voies de communication les plus faciles et comme leplain-

WAMT-pnopns.

pied avec ceux qui veulent bien me lire? Je sais, autant que personne, combien le tact et la mesure, en ce point, sont difficiles à observer ; j’ai fait tous mes efforts pour y réussir (J). On revient de l’éblouissement que produit la science germanique et de l’attrait qu’exerce la bonhomie allemande, surtout depuis que la Prusse y a mis la subjectivité.

Si je respecte scrupuleusement la vérité histori-

(1) J o regrette, sous les réserves faiios plus haut, de ne pouvoir admettre toutes les observations de détail qui m’ont été faites. Je ferai droit à quelques-unes , dans la nouvcllo édition du premier volume. Muis, par exemple, comment vouloir quo j'écrive l'histoire des Théatisques, nu lieu do celle dos Allemands, et quo je restitue, malgré l'habitude, beaucoup de noms allemands à jamais pour nous francisés. Ne faisons-nous pas bien do dire Clovis, puisque les Allemands eux-mêmes ne se décident pas entre llloliowig, Chlodowich et Chlodovech ? Faudra-t-il écrire l’histoire des Heinrich , des Frioderich et des Wilhelm , au lieu des Henri, des Frédéric et des Guillaume, et dire Caïn, Mains, Strasburg, et même Nansig pour Nancy, ou Verden pour Verdun. Nous écrivions autrefois bravement d'une rivière alsacienne la Loutro au lieu de la Lauter, et cela n'en était peut-être pas plus mal. Pourquoi vouloir me faire commettre dos erreurs sur le jury, le mundium, la dot, etc.? Ne nous germanisons pas trop nous-mêmes, sous peine de perdre aussi une force. Parlons allemand, s’il se peut, mais ne soyons pas Allemands; jugeons le fruit, non à l'écorce, mais à la noix. Tâchons, les uns et les autres, do corriger les fautes d'impression quo nous font commettre, en allemand, ces pauvres ouvriers français, que nous ne saurions cependant jamais trop remercier pour los peines que nous leur donnons. No peut-on aussi proclamer l'Allemagne la vraie patrie de tout savant sans lai sacrifier en même temps son propre pays?

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<juc, pourquoi vouloir m’imposer d’écrire l’histoire de l’Allemagne au point de vue le plus exclusif des Allemands? Autant vaudrait me condamner à faire la simple traduction d’une histoire allemande, que peu de lecteurs français pourraient supporter. Les histoires ne sauraient-elles cire écrites que par des nationaux, toujours juges et parties, et n’cst-ce pas une nécessité que les peuples sc contrôlent dans les histoires qu’ils écrivent les uns des autres, comme c’est une nécessité pour eux qu’ils se balancent et s’équilibrent les uns les autres dans la politique? Cela m’a conduit plusieurs fois à discuter, sur plusieurs points, les opinions de quelques historiens allemands, surtout des plus récents. Je l’ai fait le plus rarement et le plus modérément possible, mais je n’ai pas cru pouvoir me dispenser toujours de l’essayer. N'est-cc pas achever de peindre un peuple, que de faire connaître aussi l’opinion qu’il a ou celle qu’il veut donner de lui-même, et cela ne faisait-il pas aussi partie de ma tâche?

Que les admirateurs passionnés de cette Allemagne, qui a proclamé récemment que la science « devait être avant tout nationale et allemande, * opposent, s’ils le veulent, à cet excès une sorte de science impersonnelle, indifférente et cosmopolite, qui ne ferait aucune différence entre les peuples, et

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dont les froids rayons éclaireraient seuls le inonde vivant de l’histoire. En m’élevant à ces hauteurs, je craindrais de jouer le jeu d’un adversaire. On peut servir aussi chez nous la vérité en servant son pays. Nous sommes appelés à nous défendre, il ne faut pas nous le dissimuler, dans le passé comme dans le présent. Empruntons, si l’on veut, les procédés de l’érudition allemande, mais comme on emprunte les perfectionnements des armes de scs voisins, pour les tourner à son usage. Ce n’est pas de trop que la science française elle-même, qui avait autrefois et qui a encore de si beaux modèles, contribue aussi, pour sa part, à raviver le sentiment national un instant peut-être affaibli chez nous. Ce que le pays perd en étendue, il doit le regagner en énergie morale.

Répondrai-jc aux attaques de la presse allemande, qui n’a rien trouvé de mieux que de traiter de renégat (abtrunnigj un écrivain né à Paris et de parents, depuis bien des générations, français, parce qu’il porte un nom d’origine germanique? Il faut que les Allemands, nés d’hier è la vie nationale, se rendent encore bien peu compte de ce qu’est le patriotisme pour tomber dans de semblables méprises. Ni la naissance, ni la langue, ni la géographie, quoiqu’elles y puissent contribuer, ne sont la plus vraie et la plus pure source de cette vertu qui fait la force des

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peuples. IL faut aller chercher celle-ci dans la communauté des traditions et comme des dieux pénates, dans la libre adhésion des cœurs et des volontés que produisent le temps et l’histoire et dans le partage séculairement consenti des mêmes destinées bonnes ou mauvaises. Il en est de la patrie comme de la famille que la seule voix du sang ne saurait produire si la chaleur du foyer domestique, l’échange continu des sentiments d’affection ou de respect et la communauté des joies et des tristesses, au milieu des hasards de la fortune changeante, n’achevaient de la constituer vraiment et de la parfaire.

ïi mai 1873.

Jules ZELLER.

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