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LIVRE XI PHILIPPE DE SOUABE Et OTTON LV DE BRUXSWICK

Du Principe et des Variations de la querglle de l'Empire et du Sacerdoce

Depuis Olton le Grand, le plus glorieux prince de la dyfaslie saxonne,et depuis Henri ILE, le prince le plus redoutablède la franconienne, aucun empereur allemand n'avait possédé une puissance égale à céllé du fils de Frédéric Barberousse, du plus célèbre empereur Souabe, l'émpétoyable Henri VE. I avait réuni à l'Allemagne, où il lenait sou&ses, pieds les fils de Heurile Lion et d'Albért l'Oùrs, et # l'ancien royaume de Bourgogne, le royaume de Naples et la

Sicile inondés de sang, qu'il contenait avec ses aventuriers allemandsrètranchés dans leurs fiefs italiens et leurs ch- Kéaux OMS Lnvait bravé le pape Célestin IIf dans Rome, Comme dPmyait commandé à ses archevèques des bords du Rhin, de la Baltique oudes Alpes. Ses margraves allemands En lalie avaient fait trembler les républiques du Nord et les provinces du centre de la Péninsule, comme ceux de l'Eyder et de l'Elbe avaient tarrassé les Danoïs et les Slaves; il avait eu pour prisonnier Richard, roi d'Angleterre. La Bohéme avait reçu utrôt de sa man, et Philippe IT Auguste de France, encorgjéuné, "avait été soi allié" soumis etfdéfiant. L'empereur de Gonstantinople n'était pas rassuré pour sa couronne orientale deyant ce puissant monafque d'Oc-

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cident. Le royaume de Jérusalem avait attendu de sa politique la sécurité que les exploits de Richard Cœur-de- Lion ne lui avaient pas donnée, et un roi d'Arménie s'était fait son vassal (1).

Ce potentat avait échoué seulement dans le projet de rendre héréditaire dans sa famille la couronne du Saint- Émpire romain germanique, sous laquelle s’agitaient tous les rêves d’une domination plus faite pourétonner et bouleverser le monde que pour le bien gouverner. Ni la papauté italienne ni la féodalité allemande n’y avaient consenti. Cet échec fut la cause de nouvelles tempêtes, d'où, après Heari VE, sortit un empereur plus étonnant encore, par ses défauts et par ses qualités, que Frédéricie Barberousse, le célèbre Frédéric Il, à la mort duquel cette énorme et fantastique création politique de l'empire universel, qui se dressait devant la monarchie spirituelle des papes, pour la combattre, devait succomber avec elle.

L'idée même de l’änion de l'Italie et de l'Allemagne et presque de tout l'Occident chrétien dans un seul et même État politique et religieux, où le;pape couronnait l’empereur , et où l’empereur instituait le pape, était trop universelle pour pouvoir se fixer dansune même famille, voire dans un | seul peuple. Elle dépassait de beaucoup ces limites étroites charnelles, matérielles, nationales. Comment cette énorme omnipotence pouvait-elle rester le privilège, la propriété

* privée d’une nation, d’une famille ? La couronne impériale, . | après les Francs déjà, avait passé successivement aux dif-

férentes nations de la raçe allemande, aux Saxons, aux Franconiens, aux Souabes. Les chefs d’autres nations étran-

4 Voir notre IVe volume de l'Histoire d'Allemagne, de la page 400 à la page 490.

gères, devenues puissantes, ne pouvaient-ils aussi la revendiquer à leur tour? On avait pensé à l’offeir à Philippe-Auguste. Celle couronne ne datait-elle pas de Charlemagne, souverain d’aborddes Francs et des Gallo-Romains ? n'étaitelle pas la création du plus puissant des rois francs ? Combien d'empereurs saxons, franconiens avaient voulu depuis rendre leur puissance héréditaire dans leur maison et n'y avaient pas réussi! Laisser cet énorme pouvoir à un ‘homme, à une famille, à une nation, n’était-ce pas préparer laservitude universelle? La féodalité allemande et la papauté italiennes'étaient liguées plusieurs fois pour conjurer ce danger. Ces familles saxonnes ou franconiennes cependant s'é= taïent distinguées par une succession, directe ou indirecte, d'hommes presque toujours remarquables; les Ottons, les Henris, et maintenant les Frédérics! Cette transmission du pouvoir, qui ne se faisait ni par l'élection, ni par l'hérédité, mais qui participait de l'une et de l'autre, avait produit dans de courts espaces de temps une suite d'hommes-plus éminents que ne l'eût fait l'un ou l'autre de ces deux procédés. Mais, par une sorte de jeu de bascule politique non moins remarquable, il n'était pas un grand empereur menaçant le pois desa loute-puissance, dont la fin n’eût été accompa- Enée ou suivie presque immédiatement de l'avènement d'un grand pape destiné à sauver la liberté de tous, pour la menacer, il est vrai, à son tour. Après les Ottons de Saxe, le Français Gerbert d’Aurillac, Sylvestre II ; après Henri HE een facé de Henri IV, Grégoire VII. En face de Frédéric Barberousse, Alexandre IL: et, tout à l'heure, après le terrible Henri VI, le tout-puissant Innocent IlI. Depuis deux siècles, combien de papes avaient excommunié d'empéreurs ; combien d’empereurs avaient déposé de papes! Tant d'anti-papes opposés aux papes ; tant d’anti-césars aux

Césars! Les papes délivrent un instant le monde de la domination universelle des empereurs; ceux-ci, à leur tour, sauvent le monde du despotisme catholique des papes. L'ambition de dominer et l'esprit d'indépendance font tour à tour la grandeur des uns et la faiblesse des autres, et élèvent ou abaissent successivement, sous la couronne ou sous la tiare, ces marionnettes gigantesques qui flottent sur la houle tourmentée des événements de ce temps.

Ces empereurs etces papes, sous des dates, des noms et des traits différents, et à travers des épisodes et des lieux divers, ne continuent cependant pas absolument, comme on pourrait le croire, le même conflit entre la politique et la religion, entre l'Église et l'État, le sacerdoce et l'empire. La raison exacte et l’objet précis de la lutte varient avec eux. Comme il n'y a pas dans la nature un paysage qui ressemble à un autre et dans une forêt une feuille semblableà une autre, aucun personnage, pape ou empereur, et aucun événement, bataille, concileou congrès ne se retrouvent pareils dans la trame toujours changeante de la mème histoire. Le même fleuve varie de volume, de couleur, de fond, de rive et decourant, depuisle mince filet d’eau desa source jusqu’à sa vasteembouchure. Il a sans doute son lit tracé à l'avance, déterminé par les sommets et les pentes variées qui lui amènent les eaux de son bassin, et il n'en peut changer. Mais, qu’il se précipite en mugissantà travers les rochers ou qu’il setraîne paresseusement dans la plaine, en reflétant l’image mobile des villes ou des pays qu'il parcourt, le ciel sombre ou azuré qui est au-dessus, il n'est : jamais semblable à lui d'un bout à l'autre de son cours. Ainsi, une même histoire suit une voie logique donnée qu'elle ne saurait changer, et accomplit ses destinées, de son origine à sa fin; mais, en se déroulant, elle change à

chaque instant; rien ne dure en elle qu'elle-même; ses épisodes comme ses acteurs varient à chaque période. Elle n'admet ni répétitions exactes des mêmes scènes ni Sosies ; elle va, toujours la même et toujours différente, à sa fin. C'estle départ qu'il faut faire entre la destinée générale, suprême qui entraîne les choses et la liberté particulière qui les diversifie en les accomplissant : deux éléments qui se rencontrent et se concilient, à des degrés divers, dans l'évolution de tout grand peuple digne d'avoir une histoire!

Au temps de l’empereur Henri 1V et du pape Grégoire VIWy Ja lutte était surtout, sous le nom de querelle des investis tures, la lutte du sacerdoce et de l'empire pour la domination du monde. 11 s'agissait de savoir si l'Église, que repré-

Mséniaitlepape, était dans l'État, ou si l'État, représenté par pereur, était dans l'Église, et lequel des deux pouvoirs était supérieur à l'autre, C’est en se rendant maître d'abord des élections aux évêchés et abbayes, puissances féodales aussi, que les deux adversaires avaient voulu s'emparer de l'Église et par elle commander au monde même qu'ils se disputaient. Le célèbre concordat de Worms avait suspendu a lutte, qui était surtout alors ecclésiastique :ilavait distingué dans l'investiture, fait la part des deux pouvoirs, en Allémagne et en Italie, etattribué ce qui était de l'État à l'empire et ce qui était du sacerdoce à la papauté.

Maïs la lutte avec les Hohenstaufen a repris sur le terrain politique. Pour dominer l'Église, les empereurs de la maison de Souabe veulent soumettre l'Italie à l'Allemagne ; et c'est pour défendre l'Italie que les papes prétendent disposer de Ja couronne impériale. Le procédé est renversé. Les premiers adversaires voulaient par l'Église arriver à la domimation de l'État; ceux-ci veulent, en disposant de l'empire

en Italie ou en s’en emparant, arriver par l'État à la domination de l'Église. |

La lutte est surtout politique. De nouveaux éléments y prennent part. Les empereurss’appuient de la féodalité italiennecontreles villesitaliennes émancipées, qui font de leurs constitutions républicaines et de leurs murailles crénelées un rempart à la Papauté, protectrice de leur indépendance. Les papes cherchent contre les empereurs des alliés dans la féodalité allemande elle-même. On faisait la guerre surtout dans le sein de l’Église autrefois. On la fait maintenant en Allemagne et en Italie. On se disputait surtout auparavant des évêchés, des abbayes; on se dispute maintenant des villes, des provinces. On parle moins de l'indépendance ou de la domination de l'Église, du pape etde l'empereur, et plus de la domination allemande ou de l'indépendance italienne, des républiques et des seigneurs féodaux. Après. des empereurs qui prétendaient réformer l'Église pour la dominer, Grégoire VII visait à la police des princes et des peuples ; en face de souverains qui voudront réunir l'Italie à l'Allemagne, Innocent III réclamera la disposition des trônes à sa guise et prétendra décider du gouvernement ou de la liberté des peuples. Il n’y a plus seulement en présence le successeur de Pierre et celui de Constantin ; il y a les municipalités italiennes en face de la féodalité germanique, les villes contre les châteaux. Derrière le pontife Grégoire VIT, on voyait poindre le souverain ; derrière la souveraineté d’Innocent III on verra s’effacer le pontificat. Ce ne sont plus des conciles qui se rassemblent, mais des congrès. Il y aura des traités de paix et non des concordats. Ainsi les choses changent avec les noms nouveaux d’Innocent 1II et de Grégoire IX ou de Frédéric IL. Les armes changent également. Ces nouveaux papes, tout

en continuant les anciens, opposent le droit municipal républicain au droit impérial. Bien différent de son grandpère Frédéric Barberousse, et sans contradiction avec lui pour cela, Frédéric II, au droit canonique opposera le droit civil, à la foi la loi ; et c’est pourquoi, par une de ces surprises que les événements préparent souvent, les empereurs et les papes, en se disputant le monde par des moyens opposés, préparent, sur les ruines de leurs ambitieuses espérances, à la fin du moyen âge, le triomphe de la féodalité allemande dans l'empire germanique et dans la péninsule celui des républiques italiennes, qu’ils n'avaient l’un et l’autre ni voulus ni prévus.

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