CHAPITRE XXII
Double élection de Philippe de Souabe et d'Otton IV de Brunswick (1198) !
Querelle de l’empire et du sacerdoce
Lorsque l’empereur d'Allemagne Henri VI Mourut à Messine (28 septembre 1197), poursuivi par la haine des nou- veaux sujets de Naples et de Sicile, que la descendante des rois normands, sa femme, lui avait apportésen dot, son frère puiné, Philippe de Souabe, traversait l’Italie pour prendre à Spolète en route, afin de le faire couronner en Allemagne, comme il avait été convenu, son neveu, le jeune Frédéric- Roger, fils du mourant, âgé de trois ans. C'était cet enfant qui devait plus tardreprendre, sous le nom de FrédéricIl, avec d’autres moyens, les vastes projets de son père et de son grand-père Barberousse. Mais, à combien d’épreuves le descendant de la famille des Hohenstaufen, déjà maîtresse de l’Empire depuis un demi-siècle, destiné à une si haute et si tragique célébrité, ne devait-il pas être exposé, avant de ceindre la couronne si convoitée et si chanceuse du Saint-Empire ! .
{ Voir pour l’histoire de Philippe de Souabe, Edouard Winkelmann (en allemand), 1 vol. in-8, 1873 ; — de Cherrier, Histoire de la lutte des papes el des empereurs, 3 volumes. Pour Innocent III, Hurter, 3 vol. in-8 ; — le Mémoire de M. L. Delisle sur les actes d'Innocent III. — Potthast, Regesta ponlificum romanorum, inde ab a. post Christum
nalum nexcvur ad a. mccciv,2 vol. 1873-74, ainsi que les Reg. Impér. de Bæhmer et les Mon. germ. LL et SS de Pertz.
On comprend l'effet prodigieux produit, en Italie et en Allemagne, par la nouvelle de la catastrophe imprévue qui arrêtait tout à coup l'exécution des immenses projets de l'empereur Henri VI, On éprouva partout à la fois comme un semiment de soulagement et de délivrance. Le poids du despotisme du fils de Barberousse cessant de peserdes deux côtés des Alpes, il y eut partout des soulèvement en Italie{ contre les Allemands qui s'y trouvaient. « La source de tout le mal, croyait-on, était tarie. Le mauvais dragon avait «péri, » selon les expressions des écrivains italiens. En [Alle-
-magne cettéouvelle répandit plutôt la terreur pour le présent eLla crainte pour l'avenir. Dans quellesmains l'empire allait-il tomber?
Le pape, le vieux Célestin IL, qui allait bientôt mourir, * Jaissa le premier éclater ses ressentiments longtemps contenus. I lança l'excommunication contre Philippe de Souabe, qui, de la Toscane, allaquait encore le patrimoine de saint Pierre ; et il refusa l'inhumation en terre sainte au cadavre de Henri VI, mort excommunié pour n'avoir point rendu larançon du roi Richard, personne sacrée, quand il était croisé! La veuve même de Henri VI, régente de son fils pour Naples et la Sicile, Constance, fille des ahciens rois normands, soupçonnée presque d'avoir empoisonné son mari, qui traitait si durement ses nouveaux sujets, chassait de Sicile, encore en deuil (én veste lugubri), les conseillers elles ministres allemands importuns que celui- €i lui avait imposés. Markwald d'Anweiler et Conrad d'Urslingenwetournaient surveiller leurs marches frémissantes d'Ancône et de Spolète, au centre de la Péninsule; et
LChron. Usperg. : Orla est seditio in partibus illis, maxime contra Teutonicos, qui tune in partibus Jaliw demerabantur,
elle leur faisait promettre de ne pas revenir. Réclamant, pour la bienséance seulement, contre la sentence pontificale qui frappait la dépouille mortelle de son mari, elle se trouvait heureuse d'obtenir du pape Célestin Ill la permission de faire revenir de Spolète près d'elle son fils, . à la condition que celui-ci prêterait, pour la Sicile, l'Apulie et la Calabre, le serment de vassalité, qui datait des premiers rois normands conquérants de Naples et de la Sicile.
La cour de Rome n’y pouvait contredire. Le testament de Henri VI avait offert au pape la restitution du patrimoine de Rome, des contrées et des biens du centre de l'Italie. en Toscaneet ailleurs, toujours en litige. La cour de Rome laissa donc aller l’entant à Palerme sous la tutelle de sa mère. Elle était surtout opposée à l’union de la couronne impériale à celle de Sicile sur une même tête. Elle voyait avec satisfaction le jeune fils de Henri VI quitter le nord de l’Italie pour prendre la couronne sicilienne, qui, dans l'opinion pontificale, l’excluait de celle d'Allemagne. Quant à Philippe de Souabe, attaqué malgré les trois cents chevaliers allemands qu'il avait autour de lui à Montefiascone, il dut . renoncer devant celte opposition à rameuer son neveu en Allemagne : et, au milieu d'un pays soulevé, il continua son chemin vers les Alpes non sans péril ni fatigue (non sine periculo et labore), dans la pensée cependant d'y défendre au moins les droits du jeune Frédéric-Roger à l'empire.
Ce Philippe de Souabe, beau, dans une belle famille, lettré comme un des clercs qui l'avaient élevé, plus pieux qu'on ne l'était parmi les siens, était renommé pour son aménité autant que pour sa vaillance, pour sa générosité autant que pour sa bonne humeur. Sa femme, dulcissima consors, d'origine grecque et impériale, Irène, qui changea son nom en celui de Marie, n'était pas moins prisée pour sa
QUERELLE DE L'EMPIRE ET DU SACERDOCE un
donceuret ses heureuses qualités. Un poète allemand l'appelait : « une rose sans épine, une colombe sans fiel. » C'était à ce fils cadet de Frédéric Barberousse, considéré comme l'héritier ou le tuteur de l'héritier véritable (.æres, vel tutor hæredis), du jeune Frédéric-Roger, que s'imposait le devoir de sauver avec sa propre fortune celle de sonneveuetde sa célèbre maison, dans l'Allemagne et dans l'Italie, qui étaient, comme il le dit dans une de ses lettres, non moins troublées par tous les vents que la mer ellemêmet,
Eneñtet, dans la Péninsule, la cour de Rome, faisait alliance avec les villes révoltées de la Toscane, dont Philippe avait été également nommé due, et elle soulevait contre les margraves allemands Markwald d'Anweiler et Conrad d'Urslingen, les évêques et les abbés italiens des Marches d'Ancône et de Spolète. En Allemagne, après une année de disotte, où les couvents avaient été obligés de vendre leurs livres et leurs calices pour nourrir les pauvres qui mouraient de fuim, tous les puissants, « comme des loups, se précipitaient sur les faibles. » Avec l'empereur, tout droit et toute paix semblaient avoir disparu. « Les guerres privées, des maux de toutes sortes se déchainaïent et menaçaient de durer longtemps ?. » On racontait qu'un chevalier, de grandeur surhumaine, monté sur un coursier noir, l'ancien roi des Goths, Théodoric lui-même, avait apparu à quelques voyageurs sur les bords de la Moselle
À Totem terram (Alemaniæ) non minus furbatam invenimus mare et omnibus ventis posset conturbari.(Buoncomp., lv. I, Aire 40 : Universi vacillare noscuntur.) MAnn. Marbach.: Multa mala ct guerræ surrexerunt, quæ poslea tempore duraverunt.
et leur avait annoncé de plus grands et de plus nombreux malheurs que ceux qu'ils avaient éprouvés 1.
Sans doute, on pouvait voir là le déchaînement ordinaire des troubles de l'empire; quand toute autorité disparaissait avec la mort d'un empereur, chacun « vivait sans juge et sans loi et y faisait ce qu'il voulait». Ainsi, Otto, duc de Bourgogne, un autre frère de Philippe de Souabe, vrai tyran dans cette contrée, ravageait les terres de ses voisins de l'Alsace et des bords du Rhin. En Bohème, après la mort de l'archevêque de Prague, qui avait été chargé du gouvernement du pays, deux frères de la famille nationale de Przemysi s'entendaient pour partager sous leur autorité commune les pays des Moraves et des Tchèques et se rendaient indépendants de l'empire ; enfin le margrave ascanien, Otto de Brandebourg, défendait avec peine la frontière du nord-est contre les Danois et les Slaves, qui visaient toujours aussi à l'indépendance.
Il y avait encore des symptômes plus graves. Le roi Richard Cœur-de-Lion,ennemi desHohenstaufen, s’alliaitavec Baudoin de Flandre contre le roide France Philippe-Auguste, allié de ceux-ci; les Welfen, la famille rivale, se remuaient. On sentait que çà et là on n’était pas disposé à maintenir la couronne dans une famille dont, pour une raison ou pour une autre, on était las. Le couronnement du jeune Frédéric- Roger avait été promis, il est vrai, par les princes, en conpensation durefus opposé par eux à l'établissement légal de l’hérédité de la couronne. Mais cet enfant, dont on suspectait même la naissance, était loin, en Italie; né d’un père excommunié, il n’était même pas encore baptisé. L'empire menacé de l'anarchie n'avait-il pas besoin d’un homme pour
{ Voir le Registrum de negolio imperii romani, n° 136.
le gouverner? et cette famille même, qui lui avait déjà attiré tant de maux et une gloire si inutile, était-elle bien faite pour le bonheur de l'Allemagne? Telles étaient les réflexions sincères ou non de quelques princes, en dépit des serments qu'ils avaient prêtés.
Le frère de Henri VI, arrivé à temps, à travers les Hautes- Alpes et les lacs suisses, pour s'emparer destrésors de son frère en Alsace, à Trifels, ne désespérait pas de remplir fidèlement ses devoirs d'oncle et de chef de famille dans l'empire. Il l'écrivait dans une leltre plus tard : « Le plus riche, le plus puissant ct le plus considéré des princes de l'empire, il avait de vastes possessions (en Souabe, en Franconie, en Suisse), des châteaux imprenables, des hommes d'armes, des villages, des villes, des vassaux en nombre, de l'or, de ‘l'argent, des pierres précieuses, de brillants Lapis, tout le trésor fraternel, qui ne pouvait lui être inutile, étenfin la sainte lance, la couronne et les insignes de l'empire, dont la possession constituait un commencement de droit. »Quels candidats pensait-on d'ailleurs à lui opposer? le Français Philippe-Auguste , l'Anglais Richard, étaient deux étrangers. Des deux fils de cet Henri le Lion, tant de fois battu, lun, Henri de Brunswick, comte Palatin du Rhin, était à la croisade ; son puiné, Otton, sous le litre de comte de Poitou, guerroyait au loin en France, comme un vassal, au service du roi Richard. N'étaient-ce pas d'ailleurs des partisans des étrangers, des Anglais ou du pape italien?
La famille souabe avait un ennemi redoutable dans l'ar- £hevêque de Cologne, Adolphe, un des personnages les plus importayts de l'Allemagne. Archi-chancelier de l'empire, il avait loujours été à la tête de l'opposition contre l'empereur Henri VI ; il avait juré le dernier de reconnaître le jeune
Frédéric-Roger,; le roi Richard lui avait dû en partie sa débvrance. Toute la puissance ecclésiastique allemande, si considérable alors dans les affaires de l'empire, était entre les mains de ce prélat; car l'archevêque de Mayence, Conrad de Willelsbach, alors aussi à la croisade, lui avait confié l'administration de son diocèse ainsi que de ses biens; et l'archevêque de Trèves, Jean, pauvre en terres et sans grandes ressources militaires, apportait dans sa conduite plus de pusillanimité que de sagesse !.
L'archevêque de Cologne voulait-il, comme un de ses prédécesseurs, Philippe de Heinsberg, sous Barberonsse, jouer un rôle politique? son avarice connue ne visait-elle que les trésors arrivés en la possession de Philippe de Souabe ? l'empire était-il pour lui bon à gouverner ou à vendre 2? Toujours est-il que, ayant gagné et réuni, à Andernach, Parchevêque de Trèves et celui de Strasbourg, ce remuant personnage, à défaut des Welfen, qui étaient loin, chercha, malgré le petit nomore de princes présents, à faire élire un fils d'A bert l'Ours, le margrave ascanien, duc de Saxe, Bernhard. Philippe envoya protester à l’avance contre toute élection quise ferait précipitamment et en si petit nombre, en dépit des droits d’une famille déjà vieillie dans lecommandements. Bernard de Saxe, venu à grand’peine de la Saxe aux bords du Rhin, affligé d’une forte corpulence (depressus gravissima corporis sui gravitate), était peu fait pour soutenir
4 Gesta Trevir. : Prudentia magis quam potestale episcopatum suum regere institueral, eo quod lerru pauper et slerilis essel et bella facere non valebat.
3 Cœsar Heïsierb., Dial. Mirac., 11-30 : Adolphus eps… quasi venale imperium habens, veneno avaritiæ salisfecit.
3 Chron. Ursperg. ., p. 360 : In prejudicium dominaltionis antiqueæ et generationis in regno diuturnæ.
une pareille lutte. 11 s'esquiva à la fin de l'année 4497 et relourna dans son pays, comme devant. Mais l'archevêque Adolphe s'entêta; il convoqua une nouvelle diète pour le 4e mars 4198 et il y invita le roi d'Angleterre Richard comme prince d'Empire depuis sa captivité.
La convocation de cette diète électorale prêtait à des objections fâcheuses. Les nombreux princes laïques et ecclésiastiques que Henri VI avait précipités sur la route de la Terre Sainte : Frédéric, duc d'Autriche, Henri, comte palatin du Rhin, Hermann, landgrave de Thuringe, le comte de Holstein, Adolphe IV de Schauenbourg, les évêques de Brême, d'Hildesheim, de Halberstadt, de Verden, de Ratisbonne, de Passau, tous partisans des empereurs souabes, et beaucoup d'autres, n'étaient point là. A la nouvelle de la mort de Henri VI, ils quittaient en hâte la Terre Sainte, prenaientia mer et avaient, au milieu des plus grandes difficultés, à revenir à travers l'Italie soulevée, par Bari, Venise ou Gênes. C'était sur leur absence que comptait justement l'archevêque de Cologne.
Aussi Philippe de Souabe, qui avait d'abord voulu attendre, se hâla-t-il à son tour, mais en changeant de visées. 11 traita avec Worms, la ville fidèle, fit des menacesoudes promesses à ses adversaires des bords du Rhin, et arriva à Nordhausen, le 15 février, en Thuringe, non plus dans l'intérêt de son neveu, mais de lui-même. Ses partisans ne cessaient dé lui répéter que lui, présent, homme fait et riche, était plus capable de garder la couronne dans sa famille el de défendre l'empire que son neveu, un enfant, perdu, sous la talelle d'une femme, au fond de l'Italie. On lui faisait honte dé ses hésitations. N'avait-il pas pour lui les comtes et des barons de Souabe, tous fidèles et constants (fidissi-
môs et stabiles), les Franconiens, les Bavarois, les Autri-
‘ chiens? Dans la Saxe et la Thuringe, où chacun s'était enrichides dépouilles d'Henri le Lion et des Welfen, l'archevêque de Magdebourg, le corpulent duc Bernhard, tout à faitrevenu de ses idées d’ambition, le poussaient surtout. Il se déclara prêt, devant les princes saxons réunis à Nordhausen, à accepter pour lui la couronne ! et il obtint d'eux la convocation d’une diète d'élection pour le 5 mars à Erfurth. L'adversaire de Philippe, Adolphe, avait réuni le premier la sienne ({°° mars) à Cologne ; les évèques anglais de Durham et d'Ély, arrivés pour tenir la place de Richard et recommander le fils aîné d'Henri le Lion, étaient là. Mais l'archevêque n'avait pas ses candidats sous la main ; il chercha à gagner du temps et envoya vers les princes saxons pour demander un répit. Les princes, réunis en Thuringe, comptaient parmi eux Bernhard de Saxe, Louis de Bavière, les archevêques de Magdebourg, de Salzbourg et plusieurs évêques. Ils se hâtèrent. Réunis, le 6 mars, dans un château fort tout près d’Erfurth, ils consentaient déjà à nommer Philippe de Souabe défenseur de l'empire, avec la toute-puissance, jusqu’à l’arrivée de son neveu. Philippe insista pour une décision définitive. Il répandit l'or et l'argent, multiplia les dons de bénéfices et les promesses (/arga munera,beneñficia, promissiones),et,le 8 mars, un dimanche à Mulhausen, en assemblée, l'archevêque de Magdebourg ” Jui ayant donné sa voix, les princes présents l’élurent unanimement.
: L'archevêque de Cologne devancé voulut se rattraper. IL objecta que les électeurs n'avaient été ni en nombre suffisant, ni en lieu convenable. Pour 6,000 marcs, il s'engageait à
{ Regisir, de Negotioi imperii, n° 136. — Chron. Ursp., p. 307. —#“* .* ‘Ann. Einselden : tractat ipse de adipiscendo imperio. .i# à.
faire élire Berthold V de Zæhringen, un homme qui avait tous les vices (omni iniquitate plenus), tyran, spoliateur et blasphémateur, plus avare encore que riche (pecuniosus et avarissimus). Celui-ci refusa et se vendit à Philippe pour l'abbaye de Shaffouse et le fief de Brisach. C’est alors que l'archevêque de Cologne désespéré se tourna décidément du côté des Welfen. Le fils aîné d'Henri le Lion, revenant de Terre Sainte, était trop loin encore; Adolphe envoya chercher en Angleterre son second fils, Otton, comte de Poitout.
Celui-ci était le favori de Richard d'Angleterre, qui en avait fait successivement un comte d'York et un duc d’Aquilaine. Haut et robuste de taille, de mine colorée et joyeuse, de conversation gaie, chevalier accompli dans tous les exercices militaires et prêt à toutes les audaces, il était l'émule et le compagnon de Richard, mais arrogant en paroles, plus prodigue que généreux, plus confiant en lui-même qu'avisé 2, Richard laissa partir son ami en le comblant de présents; et celui-ci, lui ayant vendu ses comtés et duchés pour augmenter encore ses trésors, s'embarqua pour les Pays-Bas. Assez mal reçu par l'évêque de Liège (17 mai), il entra triomphalement dans Cologne, que des intérêts de commerce liaient à l'Angleterre, et il fut proclamé à son tour par ses partisans qui se trouvaient là, le 9 juin.
Occupé de recevoir les serments de ses vassaux et fier de se montrer, la couronne en tête, aux bourgeois de Worms, Philippe avait fort imprudemment laissé son hardi compé-
A Woïrpour lous ces détails Winkelmann, el surtout l'appendice IV, ÆMartène, Chron. Turon. Amplissima collect., I, 406 : Corpore , facie lætus, sermone jocundus. — Chron. de Mailros, re= IX, 257 : /n omni acie miles eminentissimus. — Chron. Urs- Superbus et stulius.
D) Towx V, 2
titeur faire ces premiers pas vers l'empire. Il jeta une garnison insuffisante de trois cents chewmliers dans la ville impériale d’Aix-la-Chapelle. Otton, à la tête de forces plus considérables, assiégea celle-ci; elle se rendit. Otton y fut couronné le 12 juillet et s’assit sur le trône de Charlemagne. 11 y avait là surtout des princeset des évêques des Pays-Bas et de Westphalie, entre autres les comtes de Flandre; de Limbourg, de Namur, de Gueldre, de Hollande et les évêques d’Utrecht, de Minden et l'abbé de Corvey. Pour se consoler, Philippe de Souabe n'eut plus qu'àentrer dans Mayence, qui lui était fidèle, avec les insignes de l’empire ; et, comme l'archevêque de cette ville n'était pas encore revenu de la croisade, l’arcnevêque du royaume de Bourgogne, Sion de Tarentaise, à défaut d’un prélat allemand, l'oignit, le consacra et lui mit la couronne sur la tête.
Ce fut là le commencement de grands malheurs (fuerunt hæc initia magnorum malorum), dit la Chronique de Trèves, dont l'archevêque, d’abord partisan d'Otton, avait passé à Philippe, avec assez de prudence cependant pour ne vouloir pas se compromettre en le couronnant de sa main. Une nouvelle guerre de Wiblingen à Welfen devait sortir de cette double élection. Mais, ce qui était plus grave, elle allait réveiller la lutte de l’empire et de la papauté, de l'Allemagne et de l'Italie; et, par là, les noms des deux familles rivales de Saxe et de Souabe, des Welfen et des Wiblingen, servant de drapeau à des luttes politiques souventtransformées depuis, commencèrent à devenir ceux des factions plus célèbres en Europe des Guelfes et des Gibelins d'Italie. La papauté ne pouvait, en effet, rester indifférente entre deux candidats qui allaient demander sans doute l'un et l’autre à être couronnés à Rome. Elle le fut d'autant moirs que, peu de temps avant cette double élection, un :
AVÈNEMENT ET PRINCIPES D'INNOCENT Hi 4
nouveau pape venait d'être élu à Rome dans la personne du célèbre Innocent IT:
Aäniemeot et principes d'Innocent III, — La chrétienté Le vieux et faible pape Célestin LIT étant mort, le 8 jan- .…vier 1198, lecollège des cardinaux, au nombre de vingt-sept, n'altendit pas que les trois jours sacramentels fussent écoulés pour procéder à l'élection d'un nouveau pape. Le cadavre était à peine déposé à la basilique de Saint-Jean de Latran, qu'ils se réunirent le 9 surle Palatin, au Septisonium, etélurent tout d'une voix le cardinal Lothaire, de la famille des comtes de Segni, du titre de Saint-Serge-et-Saint-Bacchus,âgéde trente-septans. Le premierdes cardinaux diacres luï passa le pluvial d'or et le salua du nom d'Innocent IIE A a suite du schisme d'Innocent IL et d'Anaclet, les cardinaux s'étaient efforcés à chaque vacance d'enlever au clergé et au peuple de Rome toute part à l'élection. Formant ainsi, sous le nom de eurie romaine, une forle aristocratie politique qui disposait du pouvoir pontifical, ils précipitaient jes choses pour ne point laisser au clergè et au peuple le temps de revendiquer leurs anciens droils et aux compétitions le temps de se produire. Le clergé et le peuple d'ailleurs accueillirent avec joie la nomination de ce jeune pape; ils le conduisirent en hâte à Saint-Jean de Latran, où il s'assit urinstantsur le trône papal et d'où il jeta quelques poignées d'argentäla foule, se gardant alors d'en prodiguer davantage pourn'avoir point l'air d'acheter son désistement. Fils du comte Trasmundo de Segni, qui possédait des biens cbcläteaux dans la Sabine, el de la Romaine Claricia Scotta,
de la famille des Conti, par conséquent de noble et riche naissance, destiné à l’état ecclésiastique, Lothaire avait étudié la théologie et la grammaire à l'Université de Paris, et le droit civil, récemment remis en honneur, ainsi que le droit canonique, fraîchement constitué, à Bologne, à l'époque même où ces deux droits rivaux se heurtaient dans la personne de Frédéric Barberousse et d'Alexandre III. Fait car dinal-diacre à son retour à Rome par Clément III et employé par lui au loin dans des missions délicates, il avait déjà fait preuve d’un grand savoir et d’une expérience précoce. Tenu loin des affaires qu'il aimait avec passion, sous Célestin 1I{, de la famille rivale des Orsini, il s'était consolé en écrivant un livre sur le mépris du monde. La résignation n'y apparaît pas toujours. Il s'était enfoncé ensuite, après le théologien Pierre Lombard, dans la piété, en sondant le terrible mystère (éremendum mysterium) de l'Eucharistie et le dogme de l'éternité des peines. Ily proclamait, avec
l'énergie qu'il mettait à tout, le pouvoir du prêtre de trans-
substancier les espèces dans le sacrement; et il y soutenait
d’une façon terrible l’éternité des peines, en disant que le
mal, subsislant éternellement, comme un penchant, même lorsqu'après la mort il ne peutplus être commis, continue à
mériter le renouvellement sansfin du châtiment. Mais les écrits qui semblent répondre le plus au besoin d'action, qui lui faisait regarder la vie comme unservice militaire (seroi-
lium mililare); ceux qui l’annoncent el le font comprendre
tout à fait, ce sont ses discours sur la consécration du pontife romain. Déjà, en théorie, il ne reconnaît personne
au-dessus du pape, excepté Dieu. II y soumet l'empereur à la papauté, c’est-à-dire l'État à l'Église dela façon la plus complète ;et il proclame « Rome, le sel de la terre, supérieure par la primauté du pape à ce qu'elle était autrefois
AVÈNEMENT ET PRINCIPES D'INNOCENT HI a
par la suprématie impériale, » Rappelé aux affaires pendant les derniers mois de Célestin sur son déclin, il y faisait déjà sentir l'énergie de son influence. Élu enfin, dans an moment de crise où la cour de Rome sentait le besoin d'une direction puissante, il apportaitau pontificat une vie pure, un caractère lait au commandement, des richesses qui n'étaient pas inutiles pour exercer le pouvoir, une instruction approfondie à la fois dans le droit et dans la théologie (am in Jjurequamintheologia), autant d'expérience dansles affaires que de talent à les exposer, autant de ténacité pour suivre son but que de ressources pour l'atteindre, l'habileté d'un diplomate avec l'éloquence d'un sermonaire, enfin et surtout, pour accomplir les immenses devoirs dont il venait d'accepter le fardeau, ce dévouement ardent et convaineu qui ne devait laisser passer sous son pontificat aucun événement auquel il n'essayät de mettre sa puissante volonté.
Le nouveau pape, qui n'était encore ni prêtre ni évêque, ne voulut pas, pour prendre plus tôt le pouvoir, faire avancer ces consécrations, qui ne pouvaient se faire qu'à des jours fixes, IL attendit patiemment et montra ainsi qu'il avait la pleine possession de lui-même. Ce fut le jour de la fête de saint Pierre (22 février), que celui qui devait se cônsidérer comme le successeur le plus direct de l'apôtre, malgré la différence des personnages, des temps et des circonstances, entrasolennellementen chargecomme souverain temporel de Rome et de l'État de l’Église, en mêmetemps que comme souverain pontife de la ebrétienté. Consacré dans Saint-Pierre par les évêques d'Ostie, d'Albano et de Porto, revètu du pallium « en l'honneur du Dieu lout-puissant etde la Mierge Marie », il célébra sa première messe, fit sa profession de foi, jura le serment traditionnel, et, probablement, exposa alors aux cardinaux, aux évêques, aux diacres, aux
ecclésiastiques et aux laïques présents un résumé des principes qui devaient inspirer tout son pontificat. Ce sont ceux que l’on trouve exposés dans ses quatre sermons sur la consécralion du pontife romain.On l'y retrouve tout entier, ainsi que dans ses lettres, avec sa foi sacerdotale raisonnée, sa logique de juriste et toute la fière confiance d’un homme qui se croit le lieutenant de Dieu sur la terre.
Innocent, dit-il de lui-même, est le « serviteur fidèle et prudent que Dieu a établi pour gouvernersa maison, afin qu'il lui donne la nourriture dans le temps nécessaire » ; mais, tout en faisant observer que celui qui est élevé au plus haut degré de considération est abaissé par sa fonction jusqu’à être le serviteur de tous les serviteurs, le débiteurdes sages et des insensés, il n’en proclame que plus haut que le vicaire de Jésus-Christ, le successeur de Pierre, préposé à la maison, est « l'intermédiaire entre Dieu et les hommes, au-dessous de Dieu, au-dessus des hommes, moins que Dieu plus que l’homme, jugeant tout et n'étant jugé par personne, selon {a parole de l’apôtre : « C’est Dieu qui me juge. » « On demandera sans doute plus, ajoute-t-il, de celui à qui l’on a donné davantage, parce qu'il a à rendre compte à Dieu, et pour lui et pour tous ceux qui sont confiés à sa garde ; » mais, si l'on cherche ailleurs la limite de ce pouvoir pontifical qui prime en dignité et en étendue le pouvoir impérial (prior, dignior et di ffusior quam imperialis), on voit bien que le pape n’admet pas même la juxtaposition, l'égalité de ces deux pouvoirs, mais la subordination complète de l’État à l'Église.
Pour lui l’Église ne saurait être libre si elle n'a la domination même ; et comme l'Église c’est lui, ainsi qu'un souverain temporel dira plus tard : « l’État c'est moi, » Innocent ne croit pas être libre s’il ne commande pas. C’est ce qui caractérise