L'ALSACE INTELLECTUELLE, ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE AU XVI* SIÈCLE
Avant d*arriver à ces dernières années, si tourmentées, du XVI* siècle, il nous faut jeter un re- ^rd en arrière sur le mouvement intellectuel si intense qui s'est produit en Alsace, sous l'impulsion de la crise religieuse, et cela dans les deux camps opposés, celui de l'Église et celui de la Réforme, encore que le tumulte de ces luttes ardentes ait été à la longue peu favorable au culte de l'art et de la poésie. Si l'Alsace n'a plus retrouvé alors un aussi grand écrivain que Gottfrit de Strasbourg, elle a produit une pléiade de moralistes populaires, ses satiriques les plus célèbres, ses polémistes les plus redoutables. Le plus ancien en date parmi ses écrivains plus connus — il appartient encore presque tout entier au xv* siècle — c'est Geiler de Kaysersberg (1445- 15 10) , né à Schaffhouse d'un père alsacien, le prédicateur éloquent, le peintre acerbe des vices de son temps, qui pendant plus de trente ans réunit autour de sa chaire, à la cathédrale, des foules immenses, attirées plus encore peut-être par l'humour parfois grossier de ses anecdotes que par la condamnation sévère de leurs péchés. Ce n'était nullement, comme on le répète parfois, un précur-
seur de la Réforme, dans le sens attaché d'ordinaire à ce mot; fidèle adhérent de TÉglise, il n'a cessé d'en inculquer les dogmes et d'en recommander les rites à ses auditeurs. Mais il a tout de même ébranlé
Elus fortement que bien d'autres le prestige des ommes d'Église, évoques, prêtres et moines, en dépeignant avec une franchise tantôt austère et tantôt gouailleuse leurs appétits et leurs travers. Gei- 1er n'a rien publié de son vivant ; mais ses sermons étaient notés par des sténographes bénévoles, au pied de la cnaire magnifiquement sculptée par Hammerer qu'on peut admirer encore aujourd'hui; après sa mort, ils ont paru dans de beaux in-folio, splendidement illustrés de gravures sur bois, soit à Strasbourg même, soit à Augsbourg. Ils portent les titres les plus bizarres, la Pileuse ecclésiastique^ le Lièvre en saumure, le Mouton errant, le Lion d'ener, la Fourmi, etc., et les amateurs s'en disputent es éditions originales au poids de l'or. Les historiens et les philosophes y trouvent une des mines les plus fécondes pour la connaissance des idées, des mœurs et des superstitions de l'époque.
A côté de lui se place Sébastien Brant (1458- 1521), fils d'un aubergiste de Strasbourg, jurisconsulte notable, professeur de droit à l'université de Bâle, puis syndic et secrétaire d'État de sa ville natale. Il a rédigé et mis au jour de nombreux traités juridiques et de plus nombreuses poésies latines, mais il a dû sa célébrité, un instant mondiale, à un poème didactique en vers allemands, le Narrenschiff, la « Nef des fous », qui parut en 1494 et fut traduit dans presque toutes les langues de l'Europe occidentale. C'est une satire moralisante sur les travers et les vices de l'humanité tout entière et sur les différentes couches delà société d'alors. L'auteur embarque tous ses clients, hommes et femmes.
l'alsagb intellectuelle, artistique et littéraire. 77
tous ces fous à marottes, sur un aavire qui les conduit au pays de Narragonie ; de nombreuses gravures sur bois n'ont pas peu contribué au succès incroyable de ce poème qui nous paraît aujourd'hui d'un prosaïsme un peu trivial, mais qui fut certainement un des ouvrages les plus populaires de l'époque.
Le troisième grand éducateur de l'esprit alsacien, vers la fin du xv* siècle et dans les premières décades du siècle suivant, fut Jacques Wimpheling, de Schlestadt (1450-1628), celui que ses contemporains ont nommé le n pédagogue de la Germanie » . Professeur à Heidelterg, prédicateur à Spire, savant de. cabinet au couvent des Guillemites à Strasbourg, l'auteur de V Adolescence et d'innombrables traités d'éducation se retira mélancolique dans sa cité natale quand éclata la Réforme et y mourut, bientôt oublié des générations suivantes. Sincère ami des lettres, moraliste polygraphe, qui de nos jours aurait peut-être été journaliste, il a commis d'innombrables vers latins, traitant de tous les sujets possibles, mais sans éùiotion poétique bien profonde. Wimpheling reste surtout pour nous un historien , tel qu'on pouvait l'être à son époque, l'auteur de la Germanie, de VÉpitome ou résumé de l'histoire d'Allemagne, du Catalogue des éi^êques de Strasbourg, Nature inquiète, ardente à la controverse, nous le trouvons toujours en grande querelle avec quelque chose ou quelqu'un, avec les nobles ou les Italiens, les poètes classiques trop païens ou les Suisses, les moines ou les Français.
A cette première génération en succède une autre, plus entraînée déjà dans la grande lutte; humanistes latinisants ou se servant de la langue vulgaire, ils ont pris franchement parti. Les uns res-
78 HISTOIRB d'âLSÂCB.
tent dans le camp catholique, sans participer pourtant à la bataille, comme le moine franciscain de Thann, Jean Pauli, le disciple et le traducteur fidèle de Geiler, le rédacteur du recueil d'anecdotes populaires intitulé Schinipff und Ernst (Histoires plaisantes et sérieuses), le premier en date de ces Ana de la verve populaire si nombreux par la suite en Allemagne. Un autre moine franciscain, plus connu par la violence et la verve de sa plume, mais moins sympathique, c'est le frère Thomas Murner, d'Obernai (1475-1537), type accompli de l'existence vagabonde des hommes de lettres de cette époque. Il a porté son inquiétude perpétuelle de Cracovie à Paris, de Cologne à Venise et à Rome, enseignant le droit et la logique au moyen d'un jeu de cartes spécial, imitant d'abord la satire de Brant contre les travers contemporains dans sa Schelmenzunft{conîréne des coquins) et dans sa Gaeuchmàtt (Pré des coucous), s'en prenant dans le Moulin de Schmn-delsheim au beau sexe et à ses admirateurs. Puis il s'attaque à la Germanie de Wimpheling, et à ses objurgations patriotiques contre la France et, dans sa Germanie nouvelle, met les rieurs de son côté, mais attire sur son opuscule les colères du Magistrat de Strasbourg, qui fait mettre l'ouvrage au pilon. Sa polémique devient plus âpre encore quand il se lance à corps perdu dans la lutte contre l'hérésie de Luther ; le poème du Grand fou luthérien paraît en 1522, typifiant l'esprit néfaste de la Réforme, et le Magistrat fait brûler le livre par la main du bourreau. Chassé de son couvent, il se retire dans la catholique Lucerne, d'où son Testament du {fieil ours chrétien le fait expulser pour avoir hoïini les confédérés bernois; il vient se terrer dans sa ville natale et meurt comme curé d'Obernai, l'un des plus remuants polémistes d'un siècle de polémiques par
L\àL8ÂGE INTELLECTTJBLLE, ARTISTIQUE ET LITTERAIRE. 79
excellence, Tun des plus vraiment doués aussi de verve poétique, verve sans doute plébéienne et même populacière, mais qui n'en est pas moins réelle.
On ne peut lui opposer dans le camp adverse qu'un seul nom aussi célèbre et même plus connu que le sien, celui de ce Jean Fischart dont Mayence dispute la naissance à Strasbourg sans qu'on ait pu jusqu'à ce jour vider la querelle avec une certitude suffisante. Bien plus jeune que Murner, — il est né vers 1650 seulement, — Fischart, d'abord étudiant puis docteur en droit, mena, lui aussi, longtemps une vie errante, visitant la France et les Pays-Bas, l'Angleterre et l'Italie , se reposant dans l'intervalle à Strasbourg où son beau-frère, l'imprimeur Bernard Jobin, éditait de lui maints ouvrages en prose et en vers publiés sous les pseudonymes les plus étranges : travaux juridiques, controverses théologîques, faits divers et feuilles volantes; des poèmes satiriques comme la C fiasse aux puces, la Consolation aux goutteux^ la Philosophie conju^ gale ; des traductions de la Démonomanie de Bodin et de la Ruche des frelons de Marnix de Sainte- Aldegonde. Mais son ouvrage le plus connu, c'est la version ou plutôt la paraphrase du Gargantua de Rabelais, < transporté, comme il le dit lui-même, sous le méridien germanique » avec toute la verve endiablée de l'original gaulois, avec une facilité 'd'adaptation prodigieuse au milieu étranger dans lequel il présente les héros du curé de Meudon. h'Affenteuerliche Geschichtsklitterung de Fischart est peut-être le produit le plus vivant de la langue allemande au xvi* siècle. On peut mentionner encore un dernier de ses écrits, resté célèbre e^n Alsace, la Nef aventureuse de Zurich, dans laquelle il raconte la course mémorable des nautoniers zurichois, lors du grand tir international de 1576. Ils vin-
80 HISTOIRE d'âLSACB.
rent porter à leurs amis de Strasbourg une marmite
{)Ieine d'une bouillie de mil encore fumante, afin de' eur montrer avec quelle rapidité ils leur viendraient en aide àTheure du danger. Le poète fut bon pro-
fibète quand il fait parler le vieux Rhin : « C'est e propre du caractère suisse de se montrer fidèles et Ibons voisins et constants dans la détresse », et les Strasbourgeois reconnaissants, qui virent arriver à leur aide la délégation suisse au milieu des horreurs du bombardement de 1870, en conserveront à jamais l'émouvant souvenir.
Nous n'avons énuméré que les plus marquants parmi tous les noms célèbres de 1 Alsace d alors. Mais combien mériteraient encore d'être nommés ! Voici Valentin Boltz, l'auteur de drames populaires (Tobie, le fidèle Eckart, le Miroir au Monde (1551); George Wickram, de Colmar, le narrateur du Fil d'or et des « Contes en diligence » {Rollççagenbnchlein); Jérôme Boner, de Colmar, Michel Herr, de Strasbourg, traducteurs de nombreux classiques, grecs et latins; les chroniqueurs Materne Berler, de Rouffach, Bernard Hertzoç, de Wœrth et leurs nombreux confrères; Jean Pnilippson, né à Sleide, et plus connu sous le nom de Sleidan, l'auteur du grand ouvraçe d'histoire contemporaine, longtemps classique, les Commentaires sur l'état de la Religion et de V Empire durant le règne de Charles^Quint (1665). Il avait été longtemps au service de la France et conserva des rapports suivis avec la cour desValois, même après être entré au service de la république de Strasbourg,
Si l'histoire de l'art n'a plus de noms illustres à citer, comme celui de Schœngauer, si la Réforme est plutôt néfaste aux tableaux de a: saintetés » et aux verrières des cathédrales, l'architecture civile
ALSAGB INTELLECTUELLE, ARTISTIQUE ET LITrÏRAlRB. 81
de là Renaissance a produit certains édifices remarquables à Colmar, Ensisheim, Mulhouse et Strasbourg, et la musique — du moins la musique religieuse, composant les cantiques de la foi nouvelle — peut revendiquer quelques notabilités secondaires.
Mais c'est surtout dans la littérature savante qu'on peut signaler un bon nombre de travailleurs de mérite. Je nommerai Jérôme Guebwiler, le latiniste, le poète et l'historien, qui pour rester fidèle à sa foi catholique quitta Strasbourg et mourut à Haguenau (1545); Béat Bildt, de Schlestadt, plus connu sous le nom latinisé de Beatus Rhenanus(1485- 1547), à la fois archéologue et philologue, dont la ville natale conserve la belle bibliothèque ; Conrad Pellican, de Rouffach, mort à Zurich en 1561, un des premiers hébraîsants de son temps; Mathias Zell, de Kavsersberg (1477-1648), qui succède à Geiler dans la chaire de la cathédrale, un des initiateurs de la Réforme strasbourgeoise ; Gaspard Hédion, d'Esslingen (1494-1562), un des collègues de Zell et l'un des premiers à publier en langue vulgaire les chroniques du moyen âge; Martin Bucer, surtout, né à Schlestadt en 1^1, mort à Cambridge en 1561, l'un des plus féconds théologiens de l'Alsace protestante, l'un des plus actifs dans l'organisation des Eglises nouvelles par tout le Saint Empire, le correspondant très écouté d'Edouard VI d'Angleterre et du landgrave Philippe de Hesse. Plus connu encore, plus apprécié, même dans le camp des ennemis de la Réforme, est l'illustre humaniste Jean Sturm, lui aussi natif de Sleide, aucjuel le Magistrat de Strasbourg confia l'organisation première de la célèbre Ecole latine ou Gymnase fondée en 1538, et plus tard la direction de l'Académie. Sturm fut en même temps, pendant de
g2 HisTOims d'alsags.
longues années, l'agent of&cieux de la couronne de France dans sa ville d'adoption et F ami dévoué des huguenots.
Aussi longtemps que vécut cette première génération de la réforme représentée encore, après la mort de ses chefs, par la veuve de Mathias Zell, la vaillante et tolérante Catherine Schûtz, Strasbourg fut aux avant-postes du grand mouvement religieux et servit de centre et de trait d'union entre la réforme de Luther et celle de Zwingle et de Calvin. Mais quand la crise confessionnelle relative à la doctrine de la Gène eut aigri les esprits, quand une génération de zélotes qui lançait également Tanathème contre les erreurs de l'Eglise romaine et celles de Thérésie calviniste, domina dans la cité, l'influence intellectuelle et morale de Strasbourg diminua beaucoup etlacraintedefroisserl'orthodoxie luthérienne affaiblit d'une façon sensible l'activité scientifique elle-même. Les sciences positives seules en furent moins directement atteintes ; il y eut encore des savants distingués, comme le médecin Jean Gronthier d'Andernach, jadis médecin de François I*% puis directeur de l'hôpital de Strasbourg, comme le botaniste Jérôme Bock, l'auteur du Kraeuterbuch^ un des premiers manuels de cette science en langue vulgaire, mais la liberté de penser n'en fut pas moins paralysée et le sort du vieux Sturm lui-môme, mis d'office à la retraite, comme suspect d'hérésie, avertit les esprits trop libres que les Eglises, quelles
au'elles soient, n'aiment pas que l'on discute leurs octrines.
Il serait injuste d'oublier, en terminant ce chapitre sur le mouvement intellectuel de l'Alsace au seizième siècle, le développement rapide du grand instrument de progrès que fut et que restera l'art de l'imprimerie. Inventée à Strasbourg môme vers le