L*ÈR£ MANTEUFFEL
Le feld-'iuaréchûl baroa Edwîn de Mantenffel qui succédait à M. de Moeller avec des pouvoir» infiniment plus étendus, comme lieutenant impérial et commajadant du XY* corps^ d'armée, avait derrière lui un long passé militaire et diploraatiq^ ; Famitié personnelle et la eon£ance que lui témoignait l'empereur Guillaume eu faisaient un personnage influent k la cour, indépendant, dans une certaine mesure, du prince chancelier lui-même. Il avait commandé l'armée d'occupation allemande en France après la guerre, et gr&ce à son attitude conciliante, n'y avait pas laissé de mauvais souvenirs^^ Son entrée solennelle eut lieu i Strasl»ourg le 1*' octobre lft79, deux mois seulement après qu'un décret impérial l'eut désigné comme Statthalttr; il avait fallu d'abord arranger au nouveau représentant du souverain une demeure digne de lui. Ce jour«là commence dans l'histoire de l'Alsace contemporaine un cbapitre nouveau, qu'on a nommé VÈre Man-teuffeL Agé de 70 ans àé}k, cassé par les fatigués de ses campagnes, de constitution maladive, le vieux marécnal affirmait, en arrivant, que le désir «eul de marquer ses dernières années par une
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œuvre utile à la patrie allemande avait pu T arracher au repos. Il était sincère; sa grosse liste civile, quelque lourde qu'elle fût pour le pays, ne contrebalançait pas les ennuis incessants ae sa situation officielle, si haute qu'elle fût. Ses plus violents adversaires n'ont jamais prétendu qu il en ait tiré le moindre profit personnel ; tout s'en allait en frais de représentation et aussi en largesses charitables. Il est mort pauvre, presque ruiné, et sa régence d'Alsace-Lorraine ne lui a valu, en définitive, que des déboires et des soucis.
Le premier ennui lui vint de ses propres conseillers officiels. On lui octroya, comme ministre dirigeant, ce même Hertzog qui avait été jusque-là le chef de la section d'Alsace-Lorraine à la Chancellerie, fonctionnaire prussien raide et cassant, qui ne trouvait naturellement rien à changer dans l'administration qu'il avait surveillée jusque-là de haut et de loin, et qui déplaisait par ses allures aux plus soumis des politiciens locaux. On avait promis aux députés du pays crue parmi les sous-secrétaires d'Etat il y aurait des compatriotes, et il semble bien qu'on ait offert l'un ou l'autre portefeuille à des membres de la Délégation provinciale; mais sachant d'avance que leur influence serait minime dans le gouvernement, MM. Jules Klein et Rœchlin refusèrent ces avances; d'autres, qui n'auraient pas ; mieux demandé que de servir, ne furent pas sollicités de se dévouer au bien du pays. En définitive un seul Alsacien, Auguste Schnéegans, figura dans le personnel gouvernemental, avec le titre modeste de conseiller ministériel, sans sphère d'activité spéciale ; il s'y sentit tout de , suite si mal à Paise que cinq mois plus tard, il quittait l'Alsace pour se rendre à Berlin. Il est mort en 1898, à Gônes, comme consul-général de l'Empire allemand ; long-
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temps avant son créateur, le a parti autonomiste » avait cessé, lui aussi^ de vivre.
Manteuffel était surtout mécontent de son ministre parce qu'il voulait gouverner lui-même. Partant de ridée fort juste qu'on ne peut bien gouverner à la longue qu'en ayant pour soi les populations, il se mit à faire de fréquentes tournées d'inspection à travers le pays, haranguant à la fois les fonctionnaires et leurs administrés, maires, conseils municipaux, ministres des différents cultes, corps enseignants, s'épuisant à trouver des paroles aimables pour tous, affirmant aux Alsaciens-Lorrains qn'il comprenait et respectait leurs sentiments intimes, ^u'il ne leur demandait pas une adhésion enthousiaste au nouvel état de choses, mais une soumission raisonnée au fait inéluctable. Il avertissait pourtant ses auditeurs (comme à Goimar, le 15 octobre 1879) « qu'il ferait face à outrance contre tous ceux qui pactiseraient avec l'étranger i» . Ces avances irritaient la bureaucratie, tant supérieure que subalterne, habituée à régner en maitresse sur les contribuables, et qui trouvait au moins inutiles les politesses et les égards que le vieux maréchal témoignait aux notabiutés du pays. Aussi le Statthalter n'était-il pas depuis trois mois en Alsace que les fonctionnaires grands et petits du Reichsland ouvraient contre lui une campagne incessante et perfide dans les journaux d'outre- Rhin, le dénonçant comme pactisant avec les « fransquillons » et les chauvins, et cette campagne n'a cessé qu'avec sa mort. Sans doute ces a notables j>^ qu'on lui reprochait de trop écouter, lui témoignaient volontiers leur reconnaissance pour ses actes de conciliation, réouverture du petit séminaire épiscopal à Strasbourg, admission de certains journaux au centre allemand et de journaux modérés
français dans le pays, création de quelques journaux indépendants dans le pays même, nomination d« deux coadjuteurs d'origine alsacienne aux évéques de Metz et de Strasbourg, etc. ; m^is ils se dérobaient à Tenvi quand il les pressait de faire preuve de sentiments germaniques. A FouTerture des séances de la Délégation provinciale renforcée, Manteuffel déclara, dans une narangue qui fit alors quelque bruit, que c de même que le doge de Venise se mariais solennellement à l'Adriatique, il voulait faire la cour à l'Alsace-Lorraine et lui obtenir ses libertés ». Malbeureusement il y avait entre le prétendant et sa fiancée un grave malentendu ; les libertés ou'on lui faisait entrevoir; elle n'en avait cure; elle ne demandait cpe celle de s'en atler et de rompre l'engagement imposé par la violence. C'est à essayer de comprendre ce malentendu, à le dissiper, si possible, que Manteuffel s'épuisa vainement, durant les six années de sa régence. On peut dire au'il fit de son mieux, le vieux maréchal
Erossien. Abordable à tous, recevant, à jour fixe, ss moindres artisans qui venaient lui porter leurs doléances, d'une politesse d'an<cien régime, saluant toujours le premier quand il rencontrait, dans ses promenades solitaires autour de Strasbourg quelque autre promeneur, il recueillit certainement des sympathies personnelles que n'acquirent ni M. de Moeiler avant lui ni M. de Hohenlobe plus tard. On Ta vu, de ses propres mains, pousser la charrette ' embourbée d'une vieille maraîchère de la Robertsau, qui ne pouvait avancer; le peiiple remarque des traits pareils et y est sensible. Il y eut donc incontestabiement une détente des esprits dans les premières années de l'ère nouvelle. On respirait un peu plus librement, on n'était plus insulté chaque jour par les journaux officieux ou les agents du
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pouvoir, trop pleins de morgue ou de zèle ; mais les €0&ur8 n'étaient nullement gagnés à T Allemagne. Le Stattbalter eut beau dire à k Délectation provinciale, le 6 décembre 1880, que S. M. TBmpereur l'avait envoyé eA Alsaee pour guérir les blessures, non pour en faire' de nouvelles : « Je dois respecter des sentiments qui sont dans la nature des cnoses, aprèa que Mj)ays a vécu deux siècles en communion avec la France »; il ne réufi»issait pas à faire defl néophytes, et M. Hertzog, de son côté, trouvant que le marédral allait trop loin, demandait de revenir à Berlin. Manteuffel ayant su persuader à l'empereur Guillaume c^e sa politique était la bonne, on lui envoya, pour le seconder, un Hesaois, M. de Hoffmann, plus simple et plus docile oue Hertzog. Mais oek ne changeait rien au fond des «hoseis et le maréchal avait beau demander aux députés, dsns tous ses dtners officiels, à Fheure des toasts, de c ae joindre à l'Allemagne x>; il leur fournissait lea meilleures raisons; de ne paer le faire, an supprimaHit, en vertu du g 10, la Presse èPAl" sace-Lorraine, le petit quotidien courageux maïs forcément prudent, créé pv Râblé ; en approuvant les pro^ts du commissaire municipal, Back, pour ragcandissmnent de Strasbourg, projets qui allaient ooÂter vingt millione ; en défendant aux compagnies d'assurances françaises de fonctionner dans le pays ; en promettant aux fonctionnaires, jadis tancée par lui, de 1m protéger contre les dénonciations du ptdblic, etc.
Aussi les élections du 27 octobre 1881 furentelles plutôt mauvaises pour l'Empire. Non seulement les anciens protestataires catholiques Winterer, Guerber, Simonis étaient réélus, comme aussi Jean DoUfus à Mulhouse, Grad à Colmar, Bezanson à Metz, Kablé à Strasbourg; maïs à la place de
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Fancien chef du parti autonomiste, Schnée^ans, ce fut un protestataire, Goldenberg, qui fut élu à Saverne, et le candidat clérical Quirin l'emporta sur l'autonomiste North dans la circonscription de Strasbourg-campagne. Un seul député, sur les quinze élus, se réclamait encore du programme du parti disparu, le baron Hugo Zom ae Boulach, fils d'un ancien député au corps législatif et chambellan de Napoléon III. On pense oien que Manteuffel fut ulcéré du résultat négatif de tous ses efforts, résultat qui devait lui enlever beaucoup de son prestige dans les sphères officielles de Berlin. La lune de miel du régime nouveau est décidément passée, et quand, trois ans plus tard, le même insuccès se reproduit aux élections de 1884, son administration prend je ne sais quoi de fiévreux et de violent, qui se tourne parfois contre les immigrés eux-mêmes (comme dans l'affaire du D' Deecke, directeur du lycée de Strasbourg), plus souvent contre cléricaux et protestataires pêle-mêle. En août 1884, un règlement nouveau prescrit aux fils de Français résidant dans le pays de se faire naturaliser allemands, faute de quoi ils seraient expulsés. < Cette mesure, dit naïvement le biographe du maréchal, M. Reck, contribua beaucoup à apaiser les esprits. :» Après les élections d'octobre 1884, où Bezanson décédé avait été remplacé par un combattant plus ardent encore, Antoine, Manteuffel supprimait en novembre du coup trois journaux, dont deux catholiques, V Union d'Alsace-Lor raine et la Feuille de Sainte- Odile et un journal illustré satirique, V Echo de Schiltigheim, précurseur lointain des Zislin et des Hansi, dont le texte et les croquis exaspéraient également les immigrés. Sans doute il aurait été difficile au Statthalter de se maintenir encore longtemps à ce poste de confiance, car M. de Bismarck
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ne manquait pas de signaler en haut lieu ses maladresses «u du moins son insuccès. Mais le vieux monarque, presque nonagénaire, n'aimait pas à se séparer de ses conseillers et de ses favoris d'antan; il refusait d'infliger à son ancien adjudant général l'humiliation d'un rappel, et ce dernier mourut bientôt après dans l'exercice du pouvoir qu'il aimait. Malade depuis longtemps, il s'éteignit à Garlsbad, où il faisait une cure, le 17 juin 1885, et sa mort clôt la seconde période de l'histoire de l' Alsace-Lorraine depuis la conquête, celle où la germanisation du pays fut tentée par des procédés plutôt bénins.
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On ne craignait plus à Berlin, depuis qnelane temps déjà, de déclarer la faillite du système crapaisement préconisé par le défunt maréchal, qui n'avait amené ni la réconciliation des classes populaires, ni la germanisation des couches supérieures du pays. Gomme c'était là le but qu'on voulait atteindre à tout prix, on se mit à la recherche d'un Sersonnage considérable, prêt à essayer au besoin u système contraire. On eut quelque peine à le trouver; c'est en novembre 1885 seulement que le prince Glovis de Hohenlohe-Schillingsfurst, ancien ambassadeur à Paris et oncle de l'impératrice Augusta-Victoria d'Allemagne, fit son entrée comme représentant de Guillaume 1*' & Strasbourg. Cette petite Altesse Sérénissime, maigrelette, au teint jaunâtre, aussi froide et distante que M. de Manteuffel était accueillant et par moments expansif, s'inquiétait beaucoup moins que son devancier de l'opinion publique, et l'on sentit bientôt un vent plus rude, plus bismarckien, si l'on peut dire, souffler du côté de Berlin. Le nouveau régime valut pourtant à la capitale de l' Alsace-Lorraine une concession sérieuse, qu'il était d'ailleurs à peu près
impossible de lui refuser plus longtemps. On lui rendit, en juillet 1886, le droit d'élire le conseil municipal, dont elle était privée depuis plus de treize an8« Encore prit-on la précaution de sectionner savamment la ville et la banlieue, afin d'as* surer en tous cas, grâce aux ouartiera nouveaux, peuplés d'imjnigrés, l'élection a'un certain nombre de conseillers allemands, et, parmi eux, de l'expréfet de la Basse-Alsace et ancien directeur de police, Back, dont le gouvernement entendait faire et dont il fit le nouveau maire de la cité. Dans les autres quartiers de la villa, presque tous les anciens conseillers suspendus en 1873, qui vivaient encore^ furent renommés par leurs électeurs fidèleset l'on vit — chose piquante 1 — l'ancien maire Ernest Lauth siéger aux côtés du commissaire impérial qui l'avait évincé.
Bientôt après l'arrivée du prince de Hohenlobé, la situation du pays d'Empire s'aggrava sin^lièrement et l'on put s'y croire à là veille d'événements décisifs. Le ministre de la guerre ea France, le général Boulanger, ayant entrepris, plus ou moins ouvertement, des préparatifs de défense le long de la frontière; les feuilles officieuses d'outre- Rbm pTétendirent y voir les préliminaires d'une offensive prochaine, et le gouvernement impérial invita le parlement à renforcer considérablement les effectifs et à voter d'urgence les fonds nécessaires pour les entretenir pendant une période de sept ans. Le Reichstag, n'ayant pu se décider à aliéner la liberté de ses votes pour une période aussi longue, rejeta les demandes du chancelier, dans sa séance du 14 janvier 1887. Bismarck répon* dit, le jour môme, à ce vote par un décrétée disso* lution, et Ton vit s'ouvrir, par tout TEmpire, une campagne des plus violentes, pour ou contre le
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septennat, campagne qui se termina, la crainte d'une invasion française y aidant, par Técrasement
{presque complet des libéraux avancés et des sociaistes. Des quinze députés d' Alsace-Lorraine, les protestataires, presque tous absents, n'avaient point pris part au scrutin du 14 janvier; les cléricaux avaient, comme tous les députés du Centre, déposé des bulletins blancs pour obéir aux conseils venus de Rome. Un seul député, le baron Zorn de Boulach, avait voté pour le gouvernement. Le ministre d'Alsace-Lorraine, Hoffmann, avait vivement engagé les membres de la Délégation provinciale à travailler au succès de candidats favorables aux désirs de l'empereur, comme le meilleur moyen d'éviter la guerre. M. de Hohenlohe lui-même, dans un appel à la population du pays d'Bmpire, daté du 15 février 1887, reprenait cet argument, sus-
{rendant, pour ainsi dire, l'épée de Damoclès sur a tête des populations qu'on espérait affoler par la perspective d'une lutte terrible qui aurait pour théâtre les territoires annexés.
L'effet fut diamétralement oppoisé. Les paysans, persuadés, gr&ce à la prose officielle, que les « pantalons rouges }» allaient franchir les Vosges, se dirent qu'il serait plus utile de se montrer bien disposés pour les sauveurs futurs, et par tout le pays se propagea, sans entente préalable, comme un souffle de révolte. Le jour du scrutin (21 février) tous les députés hostiles au septennat furent réélus, la plupart avec des majorités écrasantes. M. Auguste Lalance fut nommé à Mulhouse, à la place du vieux patriote Jean DoUfus, bien que son manifeste eût été saisi par la police. Un ancien médecin-major des légions alsaciennes de Lyon, le D^ Sieffermann, de Benfeld, sans journal, sans comité, sans (affiches, voyait son nom colporté
d'une façon mystérieuse jusque dans les plus lointains hameaux des Vosges et remportait, par 16.000 voix, sur le baron de Boulacn, qui n'en réunissait pas le tiers. Le soir de cette journée de lutte, alors (jue, bien tard dans la nuit, les télégrammes affluaient à Strasbourg de tous les coins du pays, fut certainement un des moments de fièvre politique les plus intenses que l'Alsace ait jamais connus. Sur 314.000 électeurs inscrits, les candidats protestataires avaient recueilli 247.000 suffrages, c'est-à-dire 82.000 voix de plus qu'en 1884. Sans se cacher que ce triomphe aboutirait sans doute à des vexations nouvelles, on se réjouissait de voir autour de soi les visages irrités et déconfits des immigrés et l'on se disait, qu'une fois de plus, une dernière fois peut-être, on avait fait son devoir. Les plus sages et les plus éclairés pourtant ne se dissimulaient pas, au milieu de Vémotion générale^ que, ce-jour là, l'Alsace-Lorraine avait fourni pou^ longtemps son maximum d'énergie morale et quW réaction fatale, un épuisement momentané succéderaient forcément à une crise pareille, même si l'on ne devait point employer des mesures extraordinaires pour dompter des rebelles si tenaces.
Mais ces mesures extraordinaires, on n'eut pas à les attendre bien longtemps, et c'est dans de larges proportions qu'elles lurent octroyées à l'Alsace- Lorraine, Irrité de cet insuccès régional, Bismarck, soutenu d'ailleurs par la majorité nouvelle du parlement de Berlin qui voulait punir le pays de ce '€ plébiscite contre le traité de Francfort », ainsi que disait la Gazette officielle de Strasbourg, rappela M, de Hoffmann, jugé trop mou, et le remplaça par M, de Puttkammer, un de ses propres parents. Les dispositions que prit le nouveau venu firent voir bientôt combien était profonde la rancune du chan-
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celier de fer. Il prononça successivement la dissohitioD de la plupart des associations^^lsacieimes, artistiques, scientifiques et autres, qui refusaient de s'amalgamer avec les immigrés, sociétés de gymnastique, sociétés chorales, sociétés d^étudiants, et jusqu'à la vieille Société de médecine de Strasbourg. Toutes les autres durent soumettre leurs statuts à la révision des préfets, exhiber leurs insignes et leurs bannières, afin d'en effacer le moindre mot français et se déclarer prêtes à recevoir dorénavant les Allemands qui demanderaient à y entrer. La moindre inscription française sur la devanture des magasins fut défendue ; elles furent proscrites même sur les pierres funéraires. Quand le député de Strasbourg, Jacques Râblé, déjà malade au moment des élections, revînt de Nice dans sa ville natale pour y mourir, on défendit à ses collèges de prononcer un seul mot d'adieu en français sur la tombe du vaillant patriote. Bientôt d'autres c affaires » se succédèrent de la façon la plus inquiétante : l'affaire Schnaebelé, sur la frontière à Pa^y, guet-apens tendu par le commissaire de police allemana, Gautsch, à son collègue français; l'affaire de la Ligue des patriotes, qui amena l'arrestation d'une série de soi-disant affiliés dans la Haute-Alsace et aboutit au procès pour haute trahison,* intenté devant la Cour de Leipzig, à MM. Blech et Roechlin-Claudon; l'affaire de Yexaincourt où un officier français, M. de Wangen, fut blessé et un autre de nos compatriotes tué par un garde-forestier allemand, alors qu'ils chassaient sur territoire français. Des centaines, des milliers peut-être de gamins, d'ouvriers, ou de campagnards en gaieté, d'ivrognes inoffensifs, étaient traînés en police correctionnelle et sévèrement punis pour avoir crié : Vive la France ! ou :
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A bas la Prusse I en sortant du cabaret. Commissaires et agents de police redoublaient de zèle, comme si la patrie allemande courait les plus grands dangers.
Tout cela (coups d'épingle et coups d'assommoir I) avait déjà singulièrement abattu les esprits, auand se produisit la mesure capitale qui, dans 1 idée des gouvernants, devait mater les rebelles : la rupture presque complète du courant intellectuel et moral, encore si puissant, qui nous rattachait à l'ancienne patrie, par l'aggravation de la censure et le régime des passeports. Décrétée le 22 mai, cette loi des passeports fut mise en vigueur le i^' juin 18S8; ce fut comme l'établissement d'une espèce de muraille de Chine entre la France et les territoires annexés. Certaines catégories de gens (tout ce qui touchait à l'armée surtout) étaient absolument exclues. Toute autre personne non allemande qui voulait pénétrer en AIsace*Lorraine était tenue de se munir d'un passeport à l'ambassade d'Allemagne, à Paris, et il était tacitement entendu, entre la rue de Lille et Berlin, que cette pièce ne serait accordée aux postulants que dans des cas exceptionnels. On voulait faire autour de l'Alsace la solitude parfaite et l'on avait bien soin d'ailleurs de l'avertir que si elle continuait à regimber, elle n'était pas au bout de ses peines. Le prince de Hohenlohe choisissait même le jour de la fête nationale d'outre- Vosges, pour déclarer à Mulhouse, le 14 juillet 1888, que c d'autres mesures suivraient, pour détacher d'une façon durable l'Alsace-Lor* raine de la France et la rapprocher de l'AUema* gne 9.
Ce supplice— car ce fut pour beaucoup de parents et d'enfants un cruel supplice, de ne pouvoir s'em* brasser une dernière fois, et de se voir empochés
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de fermer les yeux à ceux qu'ils aimaient — dura des années. Les plus modérés d'entre les ralliés ne purent s'empêcher de protester contre un pareil état de choses ; M. Jules Klein, président du Conseil général du Bas-Rhin, disait, au printemps de 1869, à la Délégation provinciale que le calme du pays était « le repos du cimetière >, et M. Emile Pétri, le futur sous-secrétaire d'Etat, déclarait que le gouvernement s'y prenait de son mieux pour étouffer les germes de toute disposition conciliante dans les esprits. Ni la disparition du vieil empereur Guillaume !•', ni le règne éphémère de son nls, l'empereur Frédéric III, ni l'avènement de Guillaume II, ni même la chute inattendue du grand chancelier au printemps de 1890, ne changèrent rien à cette situation douloureuse. Bismarck une fois disparu de la scène pour méditer une revanche impossible dans la solitude agitée de Friedrichsruhe, la politique bismarckienne continua de s'appliquer en Alsace, et le nouveau chancelier. M, deCaprivi, déclarait au parlement, le 10 juin 1890, qu'il était décidé à maintenir le régime des passeports, c afin de rendre plus profond le fossé qui séparait la France de l'Allemagne > ; il ajoutait d'ailleurs cet aveu significatif : c C'est un fait qu'après dix-neuf années d'annexion, l'esprit allemand n'a fait en Alsace aucun progrès, lo
Ce système terroriste, maintenu avec une froide persistance durant une série d'années, finit, il faut bien l'avouer, par produire à la longue, un état d'àme nouveau. Nous ne voyions plus nos amis, nos parents d'outre- Vosges venir passer chez nous leurs vacances; les journaux français^ afin de pouvoir franchir la frontière, ne parlaient plus guère de l'Alsace; les nôtres, muselés par la crainte de la police, n'osaient parler un peu librement de ce qui
8e passait chez nous; les correspondances intimes elles-mêmes, se sentant surveillées de près par ]e i< cabinet noir >, se faisaient plus prudentes et plus rares. La nouvelle génération perdait ainsi peu à peu le contact vivant avec la France d'hier et celle de demain, tandis que les générations d'avant 1870 marchaient lentement vers la tombe. Puis aussi Ton voyait se manifester de nouveaux courants d'idées, inconnus à TAlsace d'autrefois : tel celui du socialisme, importé par des ouvriers allemands à Mulhouse et à Strasbourg, et toléré d'abord, puis même indirectement favorisé par le gouvernement. Il y voyait en effet un dérivatif puissant aux aspirations nationales et un moyen de tenir en échec la bourgeoisie libérale des villes et les grands industriels protestataires de la Haute- Alsace. Dans le haut personnel de l'Église catholique d'Alsace-Lorraine aussi, des changements notables s'étaient produits, ou allaient se produire. L'évêque patriote de Metz, M** Dupont des Loçes, avait été remplacé, en 1886, par un Alsacien, M*' Fleck, et M'' Raess, mort à quatre-vingt-treize ans, l'avait été par un autre Alsacien, M'' Stumpff ; mais ces deux prélats étant morts, le premier en 1899, le second dès 1890, le gouvernement impérial fut assez habile pour obtenir successivement du Saint-Siège la nomination de deux Allemands aux sièges épiscopaux de Strasbourg et de Metz. Les deux chefs spirituels du Reichsland étaient donc dorénavant des sujets dévoués et actifs du pouvoir souverain et l'ont bien prouvé depuis. Ces deux faits d'importance majeure, la naissance d'un parti socialiste toujours grandissant, les dispositions nouvelles des chefs del'Église, expliquent le changement d'attitude d'une partie de la population catholique comme de la population ouvrière; l'un et
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Vautre groupe, se soustrayant désormais àrinfluence de ridéal politiaue et national de jadis^ pour accen* tuer, Tun des intérêts purement religieux, l'autre les intérêts purement économiques et sociaux. Dès février 1890, ce changement de front se faisait sentir aux élections générales. A Mulhouse un ouvrier menuisier l'emportait sur le candidat protestataire^ M. Théodore Boch, de Lutterbach, qui se présentait pour remplacer M. Lalance, obligé par les perse*entions du gouvernement de quitter TÂlsace. M. Antoine, inculpé de haute- trahison, puis relâché o: faute de preuves i>, mais expulsé du pays, était remplacé à Metz par un prêtre nullement protestataire; le D*^ Sieffermann faisait de nouveau place au baron de Boulach; MM. Winterer, Simonis et Guerbet étaient réélus, mais avec plusieurs milliers de suf* fraies en moins, ce qui fut aussi le cas pour M. Lang à Schlestadt et M. de Dietrich à Haguenaa-Wis* sembourg. Strasbourg- ville vit le succès, éphémère il est vrai, de M. Emile Pétri ; à Saverne et à Strasbourg-^campagne les députés protestataires succom* bèrent également devant les autonomistes. En Lorraine, deux autres protestataires furent remplacés, eux aussi, par deux curés sans opinions politiques bien trancnées. Le gouvernement avait donc tout lieu d'être satisfait; on ne l'aimait peut-être pas davantage, mais on le craignait ; on croyait maintenant à la durée du régime, et tout ce que l'on voyait de l'autre côté des Vosges, la tragi-comédie boulangiste, puis les scandales de l'affaire du Panama, ir était pas fait pour soutenir les esprits déprimés.
Les années qui suivirent furent dures à supporter. On aurait dit que, dans la vaste cloche où l'on tenait l'Alsace captive, l'air respirable diminuait chaque jour, et les moins bien armés pour la luttet
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' ne prévoyant aucune délivrance prochaine, commençaient à se repentir d'une attitude intransigeante dont les conséquences mettaient dans la vie quotidienne de chacun une si constante amertume. Le gouvernement impérial était bien décidé, cette fois, à ne pas se montrer clément trop tôt ; aussi sa dureté vis-à-vis des populations annexées fit-elle croire à beaucoup de gens, et parmi eux au Statthalter lui-même, qu il n'aurait pas été fâché de provoquer par ses rigueurs un soulèvement inspiré par le désespoir, qui lui aurait permis de faire à nouveau table rase des quelques concessions octroyées à TAlsace-Lorraine. C'est une des pages les plus curieuses des Mémoires du prince Glovis de Hohenlohe, et l'on comprend les colères impériales contre l'éditeur trop consciencieux qui refusa de mutiler ces confessions posthumes. — -
Il n'y a pas lieu d'entrer dans le détail, assez monotone en somme, des événements des années qui suivirent ; on peut résumer la situation en disant que de 1887 à 1901, souverain, chancelier, statt'halter et ministres, tout en voulant bien constater de temps à autre certains symptômes d'amélioration, maintinrent r Alsace-Lorraine en pénitence. Ce- {rendant, déjà les élections de 1893 auraient dû eur sembler amplement satisfaisantes, puisqu'un seul député, M. *" Jacques Preiss, jeune avocat de * Golmar, représentant des générations nouvelles, pouvait être classé comme protestataire ; encore ne se présentait-il pas sous cette étiquette. Deux socialistes — dont Auguste Bebel, le chef de la Socialdémocratie allemande, — élus à Strasbourg et à Mulhouse ne pesaient pas d'un poids trop lourd dans la balance, à côté des sept cléricaux disposés à marcher avec le centre allemand et des cinq députés entièrement ralliés, dont l'un était le propre
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fils du lieutenant impérial, le prince Alexandre de Hohenlohe, et l'autre un ancien Kreisdirektor ou sous-préfet, aue les électeurs de Schlestadt avaient choisi dans 1 espoir qu'un si bon choix ferait enfin supprimer la dictature. Espérances vaines! Ni les supplications modestes et soumises de certains de ces députés, ni les réclamations plus énergiques de M. Preiss n'eurent aucun succès. Ce dernier disait au parlement, dans la séance du 30 juin 1896 : € Messieurs, le peuple alsacien-lorrain fut protestataire en 1871. Il a protesté par la voix de ses représentants, spécialement élus à cet effet, contre l'annexion à rAilemagne. Cette protestation n'a été écartée depuis, ni en droit, ni en fait... L'assimilation, la germanisation du pays n'a pas fait un pas jusqu'à ce jour... La peur domine et empoisonne notre existence politique. Le gouvernement ne com-
f>rend pas le peuple et le peuple ne comprend pas e gouvernement... L'histoire dira: L'empire d'Allemagne a réussi à conquérir matériellement l'Alsace-Lorraine, mais son administration n'a pas su la conquérir moralement, elle n'a pas su gagner le cœur et l'àme des populations... »
Le départ du prince de Hohenlohe-Schillingsfurst, en octobre 1894, ne changea que très peu cette situation depuis si longtemps stationnaire. Appelé à Berlin pour y remplacer le chancelier Caprivi, tombé à son tour en disgrâce, il fut remplacé en Alsace-Lorraine par un cousin éloigné, appartenant à la branche protestante de la famille, le prince Hermann de Hohenlohe-Langenbourg, assez âgé déjà, et qui occupa ce poste de confiance pendant treize années, sans y jouer cependant un rôle personnel aussi marquant que ses prédécesseurs. 11 abandonnait volontiers le soin de gouverner au ministre dirigeant, M. de Puttkammer d'abord, puis
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quand ce dernier eut été mis à la retraite (1902), à M. de Koeller, ancien sous-secrétaire d'État, puis ministre de Tintérieur en Prusse, avant de revenir en Alsace-Lorraine comme chef responsable du gouvernement. Pour satisfaire aux vœux de la Délégation provinciale et des députés envoyés au parlement, qui réclamaient des dirigeants pris dans fepaysmôme, onplaçaitau poste de sous-secrétaire d'Etat à l'agriculture, le baron Hugo Zorn de Boulach (1895) puis, en 1899, M. Emile Pétri à celui de la justice et des cultes, deux anciens députés ministériels sur le dévouement absolu desquels on pouvait compter à Berlin. Ce n'était pas suffisant pour réaliser l'autonomie réclamée par le pays. Mais les années s'écoulaient et on ne la voyait point venir, quoique les élections de 1898 eussent encore accentué la résignation de la terre d'Empire. Un seul des vétérans de 1874, M. le chanoine winterer auquel ses électeurs demeuraient jBdèles pour la neuvième fois, restait sur la brèche, et, à côté de lui, MM. Jacques Preiss et l'abbé Wettêrlé marquaient une attitude plus énergique vis-à-vis de l'Etat de choses actuel, tout en se gardant de franchir les limites légales. Tous les autres, cléricaux purs, libéraux, socialistes, conservateurs, protestaient à l'envi de leurs sentiments de loyalisme germanique. Aussi la censure des journaux devint-elle un peu moins sévère ; le régime des passeports fut mitigé d'abord par quelques faveurs individuelles, puis aboli, sauf exception pour tout ce qui touchait aux militaires français. Douze années de compression avaient maté, semblait-il, l'esprit public et l'on se crut assez sûr du succès final pour faire un pas en avant.
C'est en 1901 qu'un « fait divers », en fournit l'occasion. Lorsque l'empereur Guillaume visita la ville de Schlestadt, le conseil municipal de cette ville^
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qui possédait depuis un demi-siècle la montagne snr laquelle se dressaient les ruines du Hohkoenigsbourg, le plus vaste des châteaux forts vosgiens construits au moyen âge, eut l'idée lumineuse de se décharger des frais d'entretien ruineux de ce monu* ment historique en lui en faisant hommage. Guillaume II, fort sensible, on le sait, aux tradition» du moyen âge, accepta gracieusement le don, décida de restaurer le vieux castel délabré et d'en faire comme un symbole de la grandeur allemande dans l'Alsace reconquise. Il sut obtenir du parlement de Berlin, pour cette entreprise plus fastueuse qu'utile et d'ailleurs absolument indifférente aux populations alsaciennes, un million de marks. Mais comme il s'agissait de faire grand, la somme ne suffit pas et 1 on s'adressa pour le surplus à la Délégation de Strasbourg. La grande majorité, dans l'espoir du cadeau qu on obtiendrait en échang^e^ consentit à voter les 700.000 marks demandés, et l'empereur se montra reconnaissant en effet. Quand il vint en Alsace, au printemps 1902, pour constater les progrès de la restauration du vieux burg féodal — restauration lourde et baroque, qui défigurait la plus belle ruine des Vosges — il adressa, du Hohkoenigsbourg même, à la date du 9 mai, un rescrit au chancelier de l'Empire, M. de Bulow, le chargeant de soumettre au parlement un projet de loi supprimant le fameux g 10 de la loi au 30 décembre 1871. Le Reichstag ayant déjà trois fois voté cette suppression depuis 1879, ne pouvait songer à la repousser, maintenant que le gouverne* ment la proposait lui-même. D'ailleurs M. de Bulow avait soin de déclarer, dans la séance du 7 juin, que les pouvoirs publics n'agissaient de la sorte que parce qu'ils s attendaient à ce que tout mouvement tendant à séparer l'Alsace-Lorraine de l'Empire na
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trouverait aucun écho, ni aucun appui auprès de la population, c Nous ne pouvons plus, ajoutait-il, laisser sortir de notre communauté nationale nos compatriotes alsaciens-lorrains, sans compromettre notre existence nationale si difficilement conquise. > 11 ne semble pas possible qu'on puisse réussir à nous y contraindre par la force ; quant à céder volontairement ces anciens territoires de TEmpire, nous n'y consentirons jamais! » Après ces rassurantes paroles, le parlement vota la loi à l'unanimité le 9 juin; c le paragraphe de la dictature » avait vécu. Certains journalistes et certains hommes politiques ont peut-être exprimé leur reconnaissance pour ce beau geste avec une exubérance un peu trop bruyante et naïve ; il restait encore trop d'articles de lois, trop de règlements dans l'arsenal des lois répressives datant de la réaction française de 1849 à 1852, pour que la puissance du gouvernement fût paralysée en face a'un sérieux danger, en perdant Tusage de c l'épouvantail d de la dictature,, commue disaient ironiquement ses amis.
L*£SSAI DE CONSTITUTION
(igo2-i9i4)
Le gouvernement n'aurait pas cédé pourtant au vœu de Topinon publique en Alsace, s'il ne s'était cru assuré de faire marcher dorénavant le pays vers le but indiqué dès l'origine, vers la germanisation complète et l'assimilation, la fusion même des indigènes et des immigrés. D'où cette persuasion était-elle venue à M. de Bulow, au prince de Hohenlohe-Langenbourg, à son nouveau ministre dirigeanty M. de Koeller qui revenait à ce moment précis en Alsace pour remplacer M. de Puttkammer, son ancien supérieur? D'un examen minutieux des agissements et de l'attitude de la population alsacienne, d'une étude prolongée de son état d'àme, au'on se flattait de connaître à fond. Depuis un ftge 'homme, chaque année, les représentants de la génération frappée par le recrutement militaire avaient franchi, en nombre plus ou moins considérable, la frontière pour se soustraire au service de l'Allemagne. L'élément le plus actif, le plus combatif, le plus aventureux avait été soustrait de la sorte aux forces du pays; c'était la partie plutôt passive des générations nouvelles qui restait au foyer domestique, sans fusionner d'ailleurs, autre-
ment qu'en d'assez rares exceptions, avec les immigrés d'outre-Rhin. Elle se distingua longtemps par une indifférence, au moins apparente, pour la vie Sublique, préférant aussi les plaisirs matériels et es distractions sportives à la vie intellectuelle.
Puis, un revirement se produit. A mesure que Témigration diminue (sans jamais cesser tout à fait), que cette a Jeune-Alsace » demeurée au pays augmente en nombre, qu'elle se sent davantage les coudes, elle augmente aussi davantage en assurance. Elle se dit, sans se réjouir le moins du monde de l'annexion dont ont souffert ses pères, que puisqu'elle doit vivre dans cette nouvelle maison d'Alsace-Lorraine, autant vaut la rendre habitable et la meubler à son goût. Ces jeunes générations remplacent celles d'avant la guerre, bientôt disparues, celle de la guerre même, déjà, vieillissante et qui, fatiguée de la longue lutte des années suivantes demande à finir en paix une existence traversée d'émotions terribles. Ces émotions, les jeunes ne les ont pas connues, car il y a plus de trente ans que les derniers c pantalons rouges ]» ont disparu derrière les Vosges et ils ne savent plus grand'chose — comment le sauraient-ils? — de l'Alsace française de 1860 et de 1870. Autour d'eux les groupements nationaux semblent avoir épuisé leurs forces; les alliances fondées autrefois sur les mêmes aspirations et les mêmes haines ont été rompues, par suite d'une incompatibilité trop grande d'numeur et de principes. Qu'il est loin, le temps où les démocrates et les républicains s'alliaient aux ultramontains en s'écriant : « Nous voterions avec le diable, pour combattre les Prussiens 1 :» Maintenant lés partis sont redevenus des entités vivantes et nombreuses : conservateurs et libéraux, cléricaux, démocrates, radicaux et socialistes s'affirment, se combattent,
430 BISTOIRB s ALSACE.
parfois A outrance ; déjà, çà et là, se forment ou se préparent des alliances nouvelles, tout à fait en dehors de la question nationale : ultramontains des deux rives du Rhin, libéraux allemands et libéraux d'Alsace, socialistes autochtones et socialistes immi-
frés. Des intérêts communs nouveaux vont amener es compromis où le sentiment n'a rien à voir, mais qui n'eacréeronVpas moins des habitudes nouvelles.
C'est d'ailleurs bien là-dessus que comptaient les gouvernants de l' Alsace-Lorraine. Après tant de déceptions répétées, ils n'espéraient plus se faire aimer déjà de la génération qui arrivait, vers la fin du siècle* à la vie politique et le rêve des « frères délivrés » était depuis longtemps évanoui. Mais ils pensaient qu'elle s'arrangerait pour vivre tranquil* tement sous leur houlette, sans les chérir pour cela davantage; elle vivrait en tout cas chaque jour un peu plus à l'écart de cette France dont la génération précédente avait attendu si anxieusement le retour. La troisième génération serait à eux, corps et àme, et cela leur suffisait.
Ce raisonnement ne manquait pas d'une certaine justesse. M. le chanoine Gollîn écrivait alors dans le Lorrain : c Pour le quart d'heure, le pays ne demande qu'à vivre en paix; si beaucoup tournent encore parfois leurs regards vers le midi, c'est bien plutôt avec tristesse qir avec espérance ; ici on cher* che simplement à s'arranger au mieux de la situation actuelle. »
Peut-être cette ligne de conduite aurait-elle pu mener au but, si on avait eu la patience et la bonne foi de la suivre avec persévérance, de donner aux Alsaciens-Lorrains la liberté de penser, d'écrire et d'agir nécessaires, de respecter leurs traditions, leurs habitudes, de choyer, en un mot, leur particularisme. C'est ce qu on n'a jamais sérieusement
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tenté de faire, ou bien, quand une velléité passagère d'agir de la srorte s'est produite, on s'est biexi:vite rebuté d'une tâche recommandée pourtant autrefois
f)ar Bismarck lui-même, mais à laquelle répugne 'esprit bureaucratique et de plus en plus centralisateur de l'Allemagne du nord. On na pas voulu se contenter d'avoir en Alsace-Lorraine des .citoyens obéissants et laborieux; on a voulu les dresser à outrance, leur inculquer la mentalité prussienne, alors qu'on n'osait soumettre à la môme pression les Bavarois, les Wurtembergeoisoules Badois. Toute la haute bureaucratie d' Alsace-Lorraine, qui remontait en partie jusqu'aux débuts de M. de Moeller, n'admettait pas que le pays d'Empire se développât librement^ rompît les lisières que lui avait mises la dictature, restât fidèle aux inspirations qu'il puisait dans son passé de deux siècles de vie française, et d'un siècle d'existence après la grande Révolution. Ministres, préfets, directeurs de cercles, magistrats et chefs militaires se sont imaginé qu'au commencement du XX* siècle on fait marcher une population de 1.600.000 âmes, comme on fait manoeuvrer une armée. C'est là ce qui a produit la rupture définitive entre le gouvernement ae Berlin et ses délégués en Alsace-Lorraine d'une part, et les habitants des territoires annexés de l'autre.
La protestation primitive, la protestation fran-caise, si l'on peut dire, était à peu près morte en 1902 ; ilétait bien petit, le nombre de ceux qui nourrissaient encore l'espoir d'une solution, guerrière ou pacifique, de la question d'Alsace-Lorraine par un retour à l'ancienne patrie. Mais le nombre était considérable de ceux qui voulaient conserver à l'Alsace son caractère spécial, ses mœurs, ses traditions anciennes et modernes, son amour des libertés de tout genre, son humeur ironique, qui ne s'agenouille
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pas, dévotieuse, devant les Majestés sacro-saintes que vénère tout bon Allemand. Par une chance heureuse, il y a eu là le terrain de conciliation où les partis, si divergents quant à leurs principes , pouvaient s'entendre et se donner la main, ils avaient tous un égal intérêt à maintenir la culture alsacienne, à ne point se laisser absorber par la cen* tralisation pangermaniste croissante. Il s'est trouvé de plus que la culture alsacienne «e différencie de la culture allemande (avec laquelle elle a des points de contact nombreux) en ce qu'elle recèle, en plus, une bonne part de la culture française moderne, qui a pénétré dans le sang et influencé les cerveaux de cinq générations successives. Défendre le particularisme alsacien, combattre pour les traditions du foyer domestique, c'était donc encore, pour l'Alsacien cultivé, combattre pour le maintien du trésor de la civilisation française, pour le maintien de notre langue, de nos mœurs et de nos idées.
Sans doute le maintien résolu d'une civilisation quelconque n'implique pas nécessairement la lutte politique. Dans la Suisse libre, Allemands, Français et Italiens vivent paisiblement leur vie commune en parlant des langues différentes ; Wallons et Flamands faisaient de môme dans la libre Belgique, et les Gallois d'Angleterre adorent leurs vieilles légendes et leur vieux langage tout en étant d'excellents citoyens anglais. Mais si ces peuples sont libres, r Alsace-Lorraine ne l'était pas. C'est l'aveugle intolérance des gouvernants de Strasbourg et de Berlin, c'est leur incroyable maladresse à raviver sans cesse les plaies mal cicatrisées, en essayant de proscrire et d étouffer la langue française et les derniers souvenirs français, oui ont fini par exaspérer une population calme et plutôt docile, et par détacher d'eux les Alsaciens les plus résignés. Ils ont rouvert ainsi,
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de gaieté de cœur, la question d'Alsace-Lorraine, réveillé ropinion publique en France et finalement lassé la longue patience de l'Europe.
De 1902 à 1909, le ministre dirigeant en Alsace fut M. de Koeller, représentant typique de ces « hobereaux à l'est de l'Elbe i, qui forment la caste dirigeante de la Prusse et lui fournissent ses hauts fonctionnaires civils et la plupart de ses officiers supérieurs. Énergique auand il le fallait, M. de Koeller ne manquait pas d'une certaine habileté dans le maniement des hommes, habileté qui simulait assez bien la bonhomie joviale pour qu'on pût s'y laisser prendre et, de fait, aussi l^nçtemps qu'il fut ministre, il réussit d'ordinaire à diriger la Délégation provinciale dans le sens (ju'il voulait. Ce corps, issu d'un double scrutin, divisé d'ailleurs en vertu même de ses origines, se prétait aisément à des maquignonnages discrets, contre lesquels le talent et l'éloquence de certains opposants ne pouvaient pas grand'chose. Mais, en dehors des sphères officielles, l'opinion publique commençait à se réveiller; la presse, muselée jusqu'alors, jouissant désormais de la loi générale allemande, élevait une voix plus libre ; les journaux devenaient plus nombreux; en 1902 on comptait 66 journaux politiques dans le pavs, dont beaucoup sans doute n'étaient que de petites feuilles d'annonces, dirigées par les directeurs de cercle et subventionnées par le gouvernement; mais plusieurs autres ne manquaient ni de rédacteurs habiles ni de nombreux lecteurs. Nous citerons seulement le Journal d'Alsace-Lorraine, de Strasbourg, qui sous l'énergiaue et intelligente direction de M. Léon BoU défenaait les principes de 1789 et, dans la mesure du possible, l'idéal républicain ; le Nouvelliste, de Colmar, rédigé d'une plume alerte par M. rabb4 Wetterlé, représentant
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de Topinion catholique non ralliée à rAUemagne; r Express^ de Mulhouse; \b Lorrain, de Metz. Peu à peu, dans les années qui suivirent, leur nombre s'accrut encore ; il y en eut de quotidiens, de bi-hebdomadaires, d'hebdomadaires; il y eut dés revues mensuelles et trimestrielles ; dès 1902, la statistique enregistrait 178 organes de presse pour T Alsace- Lorraine, dont 132 rédigés en allemand, 18 en français et 28 bilingues ; chiffre considérable quand on le compare à celui des habitants.
Les élections de 1903 se ressentirent de l'apaisement relatif amené par les agissements de M. de Roeller et par ses avances répétées au parti du Centre qui dominait à la Délégation provinciale. Les députés envoyés à Berlin n'étaient pas non plus pour effrayer le gouvernement; M. Winterer, démissionnaire, était remplacé par un clérical rallié, le député socialiste de Mulhouse par M. Th. Schlumberger préoccupé surtout d'intérêts économiques. MM. Preiss, Blumenthal et Wetterlé faisaient seuls fîfi^res d'opposants. Les autres (quatre membres du Centre, un libéral, un conservateur) ne pouvaient effrayer personne. Le trait le plus caractéristique du scrutin fat {>eut-être l'accroissement des voix du parti sociaiste. Sans réussir à faire nommer aucun des leurs, les c compagnons » réunirent au scrutin du 16 juin un ensemble de près de 62.500 suffrages. Mais eux aussi n'étaient plus protestataires, et dans la séance du 3 février 1903 l'on put entendre à la Délégation provinciale de Strasbourg le clérical Ricklin et le socialiste Emmel déclarer tous deux que personne en Alsace-Lorraine ne voulait plus entendre parler de la « protestation » et que la germanisation du pays d'Empire faisait de notables progrès, grâce surtout à la lutte entamée par le gouvernement français contre l'Église catholique.
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Les éleotions générales de 1907 Be ohangèrent pas la situation prédominante du parti du Centre; laaifl la lutte fut des plu« vives. Sur 397.000 électeurs inscrits, 346.000 (soit 87 %) participèrent au scrutin, il se présenta 57 candidats pour les 1 5 sièges disponibles* Le Centre allemand en conquit quatre, avec 106.000 voix, les socialistes deux, avec 81.000 voix; le parti conservateur, un; les trois> \
groupes libéraux et démocratiques, malgré leurs 26 .000 suffrages n'eurent aucun représentant; les Alsaciens non rattachés officiellement à l'un des partis du Reichstag eurent quatre élus avec 55 .000 voix ; et les Lorrains indépendants trois députés, avec 48.000 voix. M. de Koeller pouvait être satisfait de ce résultat.
liais la situation se gâtait peu à peu; entre le ministre, le centre et les libéraux de la Délégation
{provinciale, dont les prétentions s'étaient accrues, es rapports n'étaient plus aussi cordiaux qu'au débi]d;; un souffle d'indépendance plus vif se faisait sentir par moments dans cette assemblée si docile autrefois. A Berlin Ton trouvait le Statthalter trop vieux pour sa tâche et M . de Koeiler un peu usé
Î)8nt-être^ ce qui amena un changement de décors sur e théâtre gouvernemental. Le prince Hermann de Hohenlohe-Langenbourtf se retirait, volontairement ou non, ie 7 octobre 1907, pour faire place au comte de Wedel, ancien ambassadeur d'Allemagne à la cour de Vienne et, pour lors, homme de confiance de Tempereur Guillaume. Bientôt après sa venue, M. de Koeiler cédait la place i l'un de ses soussecrétaires d'État, le baron Hugo Zom de Boulach, Îui fut, de 1910 à 1914, le chef du ministère 'Alsaoe-Lorraine. Bien en cour, — Guillaume II lui conféra la dignité de châtelain du Hohkoenigsbourg — M. de Boulach» un peu gêné d'ailleurs par son
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passé de lieutenant de mobiles en 1870 et par les traditions bonapartistes de sa famille, n'a jamais eu Tautorité nécessaire pour diriger l'opinion ni la Chambre des députés conformément à ses vues, ni surtout la poigne nécessaire pour lui faire accepter les siennes. Dans certains milieux confiants et naïfs, on avait salué Tavènement d'un Alsacien à la tête du ministère comme un succès d'importance. On put constater bientôt que sous la pression croissante des ultras d'outre-Rhin, Chancellerie, Statthalter, ministère et bureaucratie n'entendaient faire aucune concession sérieuse à l'opinion publique du pays, qui se raidissait de plus en plus dans les traditions de son particularisme, à mesure que la presse pangermaniste et ses séides dans la presse alsacienne s'obstinaient à lui inculquer la mentalité des frères d'outre-Rhin.
Ils n'aboutissaient qu'à réveiller l'esprit d'opposition contre tout pouvoir arbitraire, inné à la race alsacienne, et pour mieux tenir tète à ces agressions haineuses on songeait dès lors à former entre démocrates indépendants et centristes alsaciens-lorrains (c'est-à-dire avec ceux des catholiaues qui refusaient de marcher avec le Centre allemand) une espèce de fédération alsacienne-lorraine dont les chefs politiques auraient été M. Blumenthal et M. l'abbé Wetterlé. Les périodiques de tout genre se multipliaient, les journaux politiques, si longtemps timorés, presque muets, s'enhardissaient à défendre les intérêts du pays d'Empire, les vœux de ses habitants, contre le gouvernement lui-même. Les controverses très vives que suscitait entre immigrés et autochtones, la question de la valeur de la culture française pour l'Alsace, amenaient la publication, dans la vaillante Rei>ue Alsacienne illustrée^ créée en 1899 par M. le D^ Pierre Bûcher,
puis dans les Cahiers alsaciens, d'études nombreuses et topiques établissant le bilan de tout ce que l'esprit alsacien devait à la France. Toute une littérature spéciale témoigna bientôt de l'antagonisme croissant entre l'idée alsacienne et les prétentions germaniques ; ce conflit tantôt latent, tantôt déclaré, était encore envenimé par les feuilles officieuses, surtout par la Strassburger Post, qui poursuivaient de leurs dénonciations et de leurs calomnies tout ce qui touchait à la France. C'est ainsi que, dans les sept ou huit dernières apnées, on a pu constater un véritable réveil du particularisme alsacien d'abord, puis des sympathies naturelles et profondes pour la civilisation française qui lui sont innées depuis la grande Révolution et l'épopée impériale. Sans viser d'ailleurs aucun but politique, mais soucieux de répondre au désir naturel de leurs compatriotes, des hommes intelligents et courageux,
Earmi lesquels je dois nommer^ une fois de plus, le ►' Bûcher, ont organisé des cycles de conférences, des tournées théâtrales ; ils ont mis les auditoires de Strasbourg, de Colmar et de Mulhouse à même d'applaudir aes orateurs distingués ou célèbres, des actrices renommées d'outre- Vosges. Ils groupaient dans des réunions privées les amis et les amies de la France et dans des causeries intimes, sérieuses ou gaies, on parlait de l'absente, on en souhaitait tout bas le retour.
Avant môme que ce travail de conservation, de restauration de Vidée française se fût nettement dessiné dans les couches supérieures de la société alsacienne, gr&ce à l'adhésion surtout de l'élément féminin, une littérature populaire usant des différents dialectes de la province était née. Le Théâtre alsacien de Strasbourg et de Colmar contribuait lui aussi, malgré toute la prudence qu'il mettait dans
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sefi satire», à faire rire le public alsacien — * et les Allemands eax-mémes — des petitesses et des ridicules des représentants subalternes de Tadministration germanique. Les pièces de M. Stosskopf {M. le Maire, Le Candidat, Le Drapeau) frayaient la route à d'auires champions, plus hardis, de la
{censée indépendante alsacienne, dont la plume et e crayon s'en prenaient hardiment aux protago* nistes du pangermanisme officieux et même parlois au monde officiel. Un jeune artiste de talent, M. J .-J. Waltz (Hansi) de Colmar commençait alors sa carrière, plutôt accidentée, de caricaturiste, par les Images des Vosges, la continuant par son Professeur £naischke, son Histoire d'Alsace, puis par Mon {dllage, et les fous rires de ses compatoiotes le consolaient et le yengeaient des amendes et des mois de prison que lui octrojraient largement les juges de Colmar et de Leipzig. Un autre cbammon de la même cause, au crayon plus primitif, d une verve plus populaire, mais d'un mordant douloureux pour ses victimes, Henri Zislin, de Mulhouse, allait partager souvent avec Hansi les faveurs de la justice allemande; les dessins satiriques de sa feuille. Dur s Elsass, constitueront un jour le dossier très curieux d'une époque et d'un régime. Malgré ces prodromes d'un mécontentement plus général, le gouvemement comptait bien arrêter cette agitation encore très superficielle d'aîBeurs, en a<3cordant au pays quelques grâces nouvelles. Le 15 mars 1910, le chancelier de l'Empire, M. de Betbmann-Hollweg, annonçait au parlement que Fempereur^ son maître, s'était mis d'accord avec les gouvernements confédérés pour octroyer è l' Alsace- Lorraine une Conatitution plus autonome, annonce <|ui fut accueillie naturellement avec une satisfaction très vive par les députés du pays. Mais quand.
le 29 juin, MM. Hauss et consorts déposèrent à la Délégation de Strasbourg le vœu que cette Délégation fût consultée préalablement sur les changements constitutionnels projetés à Berlin, le soussecrétaire d'État è la justice, M. Pétri — un Alsacien pourtant! — déclara que le gouvernement ne reconnaissait pas au Landesaussçhus^ le droit de sie mêler de questions qui étaient du ressort exclusif du Bundesrat et du Reichstag et, pour donner plus de poids à ces paroles, le gouvernement tout entier, nainistres et conseillers ministériels, sortit solennellement de la salle des séances, au milieu de Thilarité de rassemblée.
Le projet du chancelier fut déposé sur le bureau du parlement, vers Noël i9t0 ; la discussion en fut commencée en janvier et traîna longtemps, bien qu'aucun des partis parlementaires, sauf les conservateurs, xkj fût hostile. La Délégation provinciale ayant essayé de faire entendre sa voix et se montrant hostile à certaines parties du projet, elle vit clore brusquement ses séances, le 9 mai 1911, ce qui ne manqua pas de produire un effet désastreux dans le pays. C# ne fut que le 26 mai que la nouvelle Constitution d'Alsace-Lorraine fut votée en troisième lecture, avec les modifications que le parti du Centre allemand^et les socialistes avaient concertées avec le chancelier de l'Empire. Les libertés octroyées avaient été savamment contrebalancées^ par les moyens d'en mettre Fexercice en échec, autant que possible. L'empereur restait naturellement le souverain du Reichstand, représenté par un Statthalter résidant à Strasbourg et gouvernant par l'entremise d'un secrétaire d'Etat, responsable devant le souverain^ mais nullement devant la représentation du pays. Celle-ci se composerait dorénavant de deux Chambres. La seconde
Chambre était composée de 60 membres, élus au suffrage universel direct, dans un nombre égal de circonscriptions électorales que fixerait le gouvernement; seulement, pour être électeur, il fallait, outre l'âge légal (25 ans), des conditioiis de domicile qui excluaient beaucoup d'ouvriers ou de journaliers agricoles. La première Chambre semblait instituée principalement pour servir de frein à la représentation populaire. Y étaient appelés de droit, les deux évéques de Strasbourg et de Metz^ le président du Consistoire supérieur de l'Église de la confession d'Augsbourg, le président du Synode de l'Église réformée, le président de la Cour d appel de Colmar, un représentant de l'Université de Strasbourg, un délégué des Consistoires Israélites^ un délégué de chacune des villes de Strasbourg, Metz, Colmar et Mulhouse, un délégué des Chambres de commerce de chacune de ces villes, deux membres élus parle Conseil d'agriculture, nommé lui-mémepar le gouvernement, deux représentants de la Chambre des artisans; plus tard viendraient s'y ajouter encore trois représentants des classes ouvrières. A côté de ces membres de droit, l'empereur se réservait de nommer un nombre égal de membres de son choix, sur la proposition du conseil fédéral. C'était assurer pour toujours la prépondérance à l'élément gouvernemental, puisque le choix impérial en fait d'Alsaciens-Lorrains ne se porta guère que sur des hommes-liges et des ratés du suffrage restreint ou universel, sur des généraux prussiens et des nobles badois domiciliés en Alsace. Et comme l'accord était obligatoire entre l'Empereur et les deux Chambres (toutes deux assermentées), il était clair
?ue toute proposition législative de la seconde Ihambre qui déplairait en haut lieu ne réussirait jamais à devenir une loi du pays.
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La sûtisfaction donnée à l'Alsace- Lorraine était donc en définitive minime, et d'autant plus précaire que la Constitution nouvelle n'empêchait absolument paâ le souverain, d'accord avec le Conseil fédéral et le parlement, de reprendre quelque jour le « chiffon de papier » octroyé, comme on enlève son joujou à l'enfant boudeur ou désobéissant. De nouvelles maladresses du gouvernement central ou local blessèrent bientôt au vif les populations alsaciennes. En mai 19il, Guillaume II vint inaugurer en grande pompe la statue de son grand<père sur le naiserplatz de ce Strasbourg qu'il avait fait bombarder jadis avec un acharnement si cruel. En juin 1911, on faisait prononcer par le Sénat universitaire la dissolution du Cercle des étudiants alsaciens-lorrains, ^qvlb prétexte que ses membres manifestaient des sentiments hostiles à l'Allemagne. En août, M. le D' Schwander, le nouveau maire de Strasbourg, acceptait d'être parrain au baptême, à Wilhelmshafen, dfu nouveau croiseur cuirassé Strasshurg, acte de complaisance que les Alsaciens ne lui pardonnèrent pas.
Aussi, quand le moment fut venu de nommer les soixante membres de la seconde Chambre, les électeurs étaient mal disposés pour le gouvernement. Mais celui-ci profita de ce que toute organisation sérieuse manquait encore au groupe de l' union nationale ahacienne-lor raine , dont les chefs de file étaient MM, J. Preiss, Blumenthal, Helmer, A. Laugel, etc., pour écarter tous les chefs de ce parti, en s'arrangeant, selon les circonstances, soit avec les cléricaux purs, soit avec les libéraux démocrates, soit même avec les socialistes. On vit de hauts fonctionnaires allemands voter pour ces derniers. Le premier tour de scrutin du 22 octobre ne donna que o5 résultats définitifs. Au second tour (29 octobre
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1911), la coalition des libéraux et des socialistes • emporta les sièges restants^ avec Tappui à peine dissimulé da gouverneinent. Il y eut donc doréna- Tant quatre groupes parlementaires à Strasbourg r le Centre (26 voix) avec lequel marchait le plus souvent le ffroupe lorrain (10 voix); les socialistes, qui disposaient de il voix; les libéraux démocrates, ralués pour la plupart, et quatre ifulépendants qui n'étaient pas généralement hostiles au pouvoir; 296.000 électeurs avaient pris part au vote.
Les élections pour le Reickstag (12 janvier 1912) accentuèrent encore les succès du Centre et des socialistes. Sur les quinze sièges, les cléricaux en remportèrent sept et deux amis du Centre se joignirent à eux en Lorraine* Strasbourg^-viile, Colmar, Mulhouse ek Mets choisirent comme représentantis des socialistes, dont deux seulement, MM. Peirotes et G. Weil étaient Alsaciens de naissance ; un seul libéral l'emportait au scrutin de baUotage à Saveme, en éliminant l'unique conservateur qui depuis douze ans représentait cet arrondissement à Berlin. Le parti socialiste avait réuni cette fois 110.600 voix au set utin.
Les nouvelles Chambres alsaciennes avaient com-^ miencé les discussions habituelles sur le budget et rompu déjà plus d'une lance avec MM. Zom de Boulaeh et Mandel, son collègue, et— disaient les mauvaises langues — - son intime ennemi, quand M. Blumenthal, que le conseil municipal de Colmar avait envoyé à la première Ckamk'e , vint révéier à cette assemblée, le 29 avril 1912, les scandales de l'aflFaire de la grande fabrique de locomotives de Graffeiistaden. Sur des dénoneiations calomnieuses et à la suite d'enquêtes secrètes, le ministère de Berlin réclamait catégoriquement le renvoi du directeur, M. Heyler, accusé de menées
<L françaises > ,. et menaçait, eacas de refus, de ne plus faire de commandes àTuaine. M. Mandel, mis spécialement en cause, se d^endit de si piètre façon que la seconde Chambre^ après une interpellation dea plus orageuses^ volait, à TiuiEanimité, un blàme révère aux ministres toeaux qui n'aTaient pas voulu on du moina pas osé prendre la défense à%s Alsaciens incriminés. Le triomphe des pamgermanistes fut ai bruyant et les rendit tellement audacieux que le comte de Wedel, personnellement insulté, dut faire intenter des poursuites contre le plus insolent de leurs organes, la Gazetie du Rhin et de West-phalie, pumiée k Essen, la patrie dea Rrupp. Mais alors qu'on mettait en prison les carieatunstes de Cotmar et de Mulhouse, les însulteurs du Stattbalter impérial n'étaient condamnés qu'à une légère amende. Ton» ces incidents ne facilitaient pas le travail parlementaire commun; d'autres incidents venaient s'y joindre sans cesse. En i9i^, M. A. Laugel se voyait obligé de donner sa démission de président de la Société pour la conserçation des monuments historiques d'Alsace^ parce qu'il était allé faire une conférence à Belfort et qu'on menaçait la Société de lui retirer les subsides officiels s'il continuait à la diriger. Un peu plus tard, le gouvernement prononçait la dissolution du Soutenir Alsacien-^Lorrain^ cbargé de veiller pieusement sur les tombes de iS70. On n'avait osé défendre, quel-
3ues années auparavant, l'inauguration solennelle u monument commémoratif pour les morts deWisaemJDOurff (16-17 octobre 1909), ni à Metz la participation des Alsaciens à la fête du Sauçenir (15 août 1911), maia la presse pangermaniste avait sommé nos gouvernants de ne plus permettre de pareils scandales ; il fallait bien obéir. Quand on le menaçait de protestations à la Chambre^ M. Zorn de Bon*
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lach s'écriait d'un accent résolu : c Votez vos résolutions, nous ne reculerons pas d'une semelle... Il y a quelqu'un à Berlin qui aécide seul si nous devons ou non nous présenter devant vous! » En même temps, il élaborait, de concert avec Berlin, de nouveaux projets dictatoriaux qui tueraient la presse de langue française et lui permettraient de se débarrasser sans phrases de toutes les associations îuffées dangereuses pour le repos de l'Empire. Une indiscrétion, dont on n'a pas su l'auteur, fit connaître ces projets au public et valut au ministère un nouveau vote de bl&me unanime à la seconde Chambre d'Àlsace-Lorraine (22 mai 1913). Cela n'empêcha pas MM. de Boulach et Mandel, peutêtre M. le comte de Wedel lui-même, de solliciter du parlement de Berlin le vote de ces lois d'exception nouvelles; mais celui-ci fit la sourde oreille (janvier 1913). Tout cela n'augmentait pas le prestige du gouvernement local. L'incroyable mobilisation de toutes les autorités militaires et de la garnison entière de Strasbourg, motivée par une prétendue visite de l'empereur, que réussit à mettre en scène un ancien sous-officier braque, nommé Wolter, provoqua par tout le pays de longs éclats de rire et couvrit tout le monde officiel, — sans sa faute, cette ^ fois — de ridicule (5 février 1913), Dans tout Etat d'organisation parlementaire tant soit peu sérieuse, le ministère aurait été contraint depuis longtemps déjà de quitter la place.
Un nouvel incident, qui montrait jusqu'à quel point les autorités militaires allemandes se moquaient des lois et avec quelle incroyable insolence elles traitaient le pouvoir civil et ses administrés, vint mettre fin brusquement à l'existence du ministère Zorn de Boulach, Mandel et Pétri; ce fut la fameuse affaire de Saverne, où le général von Deim-
l'essai db constitution. 445
ling, le colonel von Reuter et le lieutenant von Forstner se rencontrèrent dans leur haine commune contre les « voyous » (Wackes) d'Alsace. Les insultes adressées par un petit lieutenant frais éclos à ses recrues alsaciennes, Toffre qu'il faisait d'une somme d'argent à qui trouerait la peau d'un desdits Wackes j l'invitation de souiller (on ne peut citer ici le mot propre) le drapeau français, n'auraient eu aucun retentissement au loin, si l'on avait infligé dès l'abord quelques semaines de prison au jeune hobereau qui s'était permis ces propos incongrus. Mais la « tunique du roi » devait être respectée ; le colonel couvrit son subordonné, d'abord condamné pour la forme, puis acquitté par un conseil de guerre supérieur. Des citoyens furent maltraités par la soldatesque, blessés par des ofiiciers; des juges allemands eux-mêmes furent arrêtés et jetés dans la 4c cave des pandours > , et le ministre de la guerre à Berlin trouvait cela fort naturel, alors que le chancelier plaidait avec embarras les circonstances atténuantes, sans oser défendre pourtant ni Deimling, ni Reuter. Pour une fois, le parlement de Berlin, si docile en fait d'affaires militaires, trouva que c'en était trop ; tous les partis, sauf le groupe ' conservateur, protestèrent avec indignation contre ces procédés, impolitiques autant que brutaux, et votèrent une formule de blâme, assez anodine d'ailleurs, à M. de Bethmann-Hollweg, par 293 voix contre 54 et 4 abstentions (4 décembre 1913). Cet effort épuisa le courage de l'assemblée et, le 20 janvier 1914, elle se contenta de nommer une commission d'enquête qui ne fonctionna jamais. Mais en Alsace on fut moins endurant; dans ses séances du 13-15 janvier, la seconde Chambre attaqua vivement les ministres qui n'avaient pas osé défendre avec énergie la liberté des citoyens malmenés par
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la soldatesque, but Tordre d<e ses cfae£s, surtont quand ou apprit racquittement scandaleux des Reuter, Forstiuu* et Schad, par un couAeU de guerre supérieur. Le 19 janvier 19i4, la première Ckambre s'occupait elle aussi, de < l'affaire de Saverne » , et bien que les deux tiers des membres fussent des
f personnages officiels ou nommés directement par 'empereur, la pression de l'cqpinion pabiicme, 1 indignation des honnêtes gens étaient telles^ que toute l'assemblée^ sauf deux généraux prnasiems et le servile Labandi professeur de droit public^ s'assacièrent au blAme formulé par Tordre du jour ; deux autres c sénateurs > n'osant affronter ni le courroux de Topinion^ ni celui du souverain, s'abstinrent de voter.
Mais alors que tous les vrais Alsaciens accuaaiaat aixisi le gouvernement de Strasbourg d'ui» faiblesse coupable vis-à-vis de la caste militaire, on incriminait ailleurs cette même faiblesse dans vn sens absolument contraire. La volonté de c celui qui décide seul à Berlin », naguère «encore invoquée par M. Zorn de Boulach pour restar s vissé au fauteuil ministériel » — comme le lui reprocbait un orateur de la seconde Chambre — se fit sentir brasquement, impérieuse comme toujours. Le Siutthaiter, comte de Wedel» disparaissait de Tborizon, après avoir reçu, comme fiche de consolation, le titre de
grince; avec lui fut balayée la [déiade des t trois Ixcellences », MM. Zorn de Boulach, Maiidelet Pétri, qui pendant les dernières années avaient géré,, du moins de nom, les affaires de T Alsace-Lorraine, sans que celle-ci eût lieu de leur en être particulière- ^ ment reconnaissante. Il fallut quelque temps pour remettre sur pied le gouvernement ain3i disloqué par un geste du maître. Ce fut assez tard seulement que le chancelier de l'Empire trouva dans la per-
l'bSSAI 9B CONiTITUTION. 447
sonne dn baron de Dallwîtz, ancien fonctionnaire supérieur, le nouveau lieutenant de l'empereur, qui vint occuper son poste, accompagné du comte de Rœdern comme ministre d'Etat. Obéissant à la clameur des ultras prussiens — le directeur de la police berlinoise, M. de Jagow avait déclaré F Alsace-Lorraine c pays ennemi » — les nouveaux venus reprirent les errements d'autrefois et la c politique à poigne > , croyant briser la résistance morale grandissante par ces mesures de force. Mais dès mars 1914 se constituait la Ligue pour la défense de V Alsace-Lorraine, où se groupèrent des représentants de tous les partis et dont le président de la seconde Chambre, un rallié pourtant, accepta la direction; elle se proposait de repousser les attaques et les suspicions dirigées contre le pays et ses habitants et d'intenter des actions judiciaires contre ses calomniateurs. Le gouvernement, de son côté, s'appliquait à détruire toutes les influences indépendantes et réussit en effet à écarter de la mairie de Colmar et, par suite, de son siège à la première Chambre, M. Blumenthal, Tun de ses plus énergiques et spirituels adversaires ; il crut écraser la presse en impliquant des journaux c non agréables > dans de nombreuses poursuites; le 19 mai 1914, Hansi comparaissait, une fois de plus, devant le tribunal de Colmar, pour avoir n insulté les représentants de la force publique et les instituteurs » dans son album Mon i^illage; à la stupéfaction de tous, il était renvoyé devant la Cour suprême de Leipzig, pour crime de haute trahison. Tout semblait présager, pour la session prochaine, des luttes intenses entre la représentation du pays et les représentants d'un souverain qui ne s'était pas gêné pour rappeler à Strasbourg même, qu'il pouvait, s'il le jugeait à propos, mettre en
448 HISTOIRE D'alSAGB.
pièces la Constitution naguère octroyée par lui. Mais subitement Forage, qui grondait dans le lointain depuis des années, éclate. Le traité de Francfort est déchiré par la main môme de TAUemagne; la France, brusquement attaquée par un adversaire qui préparait de longue date son agression perfide, se dresse d'un élan magnifique pour repousser Tinvasion, pour délivrer enfin ses provinces perdues en 1871, ces territoires où tant d'Ames conservaient encore c à la patrie absente de leurs foyers une affection fidèle, jusqu^au jour où elle viendrait y reprendre sa place »•
Le moment n'est pas venu de raconter l'histoire de ces quatre mémorables années qui s'étendent de juillet 1914 à novembre 1918. Nous sommes encore trop près des événements, acteurs, témoins et vietimes de cette lutte âpre et si longtemps indécise, dans laquelle s'étreignirent, avec une égale ardeur, deux races, deux civilisations, l'une résolue à dominer le monde à tout prix, l'autre décidée à tous les sacrifices pour sauver sa propre indépendance et la liberté des nations.
Nous n'avons à nous occuper ici, naturellement, que des événements qui se passèrent sur le sol de 1 Alsace et encore ne pourrons-nous marquer que d'une façon succincte les faits principaux qui s'y produisirent au cours de la crise mondiale.
On a vu, dans le chapitre précédent, que depuis de longs mois déjà la tension des esprits en Alsace avait été extrême. Les affaires de Graffenstaden et de Saverne, les débats animés des Ghan)i)res à Strasbourg, les discussions au Parlement do Berlin, la chute subite du ministre d'Alsace-Lorraine, M. Hugo Zorn de Boulach et de ses collègues, la disparition du Statthalter lui-même et son remplacement par un fonctionnaire prussien , relativement obscur, tout
HISTOIRB D*ALSACB. 29
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cela avait fait comprendre aux plus indifférents, aux plus incrédules, que, d'une part, la patience des Alsaciens-Lorrains était lassée; que, d'autre part, le gouvernement allemand, exaspéré de leur attitude, talonné par la presse pangermanic^ue et la clique militariste et féodale de Berlin, était bien décidé à briser cette résistance passive, d'autant plus intolérable à ses yeux qu'elle était non pas d'ordre matériel, mais purej3&ent morale. Pourtant, — on doit le dire parce c^ue c'est la vérité bîstorîque, — le& populations alsaciennes^ qui prévoyaient que les fléaux d'une guerre à outrance les frappcaraiant elles- BiâjBes ea première ligœ, n'ont rieii £ait pour pro- Toaow IWage q[ui menaçait à l'borizon et a ont nouement aouhaitô le conflit» anadi peu d'ailleurs quel'ÎBimenM majorité du peuple français. BeanoMip mâme, d'un côté de la fironitlère comme de l'autre» n'ont pu se décider à la croire prochaine et 0e relu* aaiant enoore à In croire possible quand déjà s'était produit l'attentat de Séraiévo. Il leur fiemUait en effet inadmissible qu'une lutte à mort entre toutes lea nalions de l'Eun^, armées jusqu'aux dents ^ pût s'enga^r à propos d'une querelle de rAutriche avec la Serbie. Oa ne prit les anxiétés du petit nombre tout à fait au sérieux que lorsque les pré-
Saratifs pour l'entrée en guerre de rAUeniag&e^ epuis longtemps commencés en secret, furent offi« ciellement avoués vers le i"^ août. Alors, il est vrai^ ce fut, par toute l'Alsace, une panique générale; ouvriers et bourgeois se ruèrent vers les banques et les caisses d'épargne^ pour en retirer leurs dépôts ; vers les négociants et les n^rcbands de comestioles, pour réunir à la hAte quelques proviaicms nécessaires ; vers les pichets des chemins de fer pour essayer de fuir,si possible, un territoire oà, bientôt sans doute, allaient se heurter les armées. Les
LA GtJERRE DE DELIVRANCE. '^^
jeunes gens appelés ou rappelés au service de F Empire essayaient par milliers, sans y réussir toqjbuîS^ 4'éehapper à cet appel, à travers les forêts et les^ montagnes, prêf étant, une fois la guerre deven\|§^ certaine, combattre et périr sous les drapeaux de la France plutôt que d'at^taquer leurs comj^atriotds d'autrefois sur Tordre des hobereaux prussiens. En 1917 le eonseîller intime Schloessmgk avouait devant la CSiambre des députés d'Àlsace-Lorraîne que le nombre des déserteurs du pays d** Empire était de 18.426 tK sans compter les insoumis et les réfractaires ».
C'est alors aussi tpie commence le long, le cruel supplice des Àlsaeîens-Lorraîns annexés, qui dura jusqu^à Farmisûce de novembre 1918. Supplices malmefs di'abord, ear le nombre des comipatrlotes alsaciens, hommes, femmes, vieillards, enfants même, incarcérés, expulsés, bannis, emmenés dans les camps de concentration, exilés Jusque vers la Èpontière russe, traduits devant les conseils de guerre, frappés de lourdes amendes, fusillés parfois ou massacrés par la soldatesque surexcitée, fut très ccméidérable. On vit jusqu'à des enfants de seize ans, des femmes et des jeunes filles traînés sur la ligne de feu pour y exécuter des travaux pour l'armée. En 1918, le gouvernement avouait 1 .640 arrestations préventives et plus de 1.900 expulsions d'Alsace- Lorraine avec internement forcé à l'intérieur de l'Empire.
lunniment plus nombreux farent les malheureux qui, pendant de longs hivers, eurent à subir les tortures quotidiennes du froid et de la faim. Mais ce qui fat plus terrible encore pour nos infortunés concitoyens, ce fut Tisolement moral dans lequel on les tint plongés durant ces lugubres années. On les berçait des nouvelles d^incessantes victoires
4SS HISTOIBE O^ALSACE.
parfois réelles, plus souvent inventées par une presse stipendiée. Tontes les feuilles indépendantes avant été supprimées, les organes officiels et officieux, à leur tête la Strassburger Post^ couvraient d'injures les Alsaciens trop inertes ou même récalcitrants, à leur g^é, ce qui ne les empêchait pas d'affirmer à leurs lecteurs d'Outre-Rhin oue l'immense majorité du pays adorait le ré^me allemand. Presque chaque semaine les populations des villes et des campagnes voyaient les drapeaux de leurs oppresseurs arborés aux bâtiments publics pour célébrer de nouveaux triomphes et les cloches des églises et des temples carillonner en leur honneur. iJne police inquisitoriale surveillait les gestes et les paroles des suspects. La délation était organisée jusqu'au foyer domestique ; on salariait les servantes pour qu'elles dénonçassent leurs maîtresses. Les listes noires^ dressées depuis de longes années, avaient permis aux gouvernants militaires et civils de rafler, dès le premier jour, les notables du pays notoirement hostiles ou soupçonnés seulement de n'être pas dévoués au régime impérial. Quelquesunes des plus marquantes parmi ces victimes désignées d'avance réussirent à s'échapper à temps, comme M. Blumenthal, l'ancien maire de Golmar, l'abbé Wetterlé, député, le D" Bûcher, et quelques autres encore; d'autres, moins heureux comme M. Jacques Preiss, le courageux député protestataire, étaient conduits en exil, pour n en plus revenir. Lui et bien d'autres sont morts sur la terre étrangère, sans avoir pu voir la délivrance de la terre natale ; leur souvenir doit en rester d'autant plus vivant parmi nous.
Pendant que ces faits se déroulaient à l'intérieur du pays, la lutte à main armée s'engageait sur les frontières de l'Alsace par une double et vigoureuse
offensive. Les divisions de Belfort franchissaient la nouvelle ligne de démarcation créée par le traité de Francfort, le 7 août, et marchaient, en combattant, vers Altkirch, Sainte-Marie-aux-^ines, Saales et Mulhouse, tandis que l'armée de Nancy s'élançait pour reprendre la Lorraine annexée. Sur les deux fronts 1 offensive fut d'abord victorieuse. Le 8 août nos troupes entraient, après de rudes combats, à Mulhouse, la capitale industrielle de l'Alsace, aux acclamations de la foule enthousiaste ; mais bientôt, prises en flanc par des forces supérieures, elles durent céder la place^ et les troupes allemandes se vengèrent cruellement par des pillages et des massacres dont r épisode le plus connu est le sac de Bourzwiller (10 août). D'abord ce retour offensif sembla devoir être éphémère, car dix jours après, nos s Idats revenaient plus nombreux, réoccupaient Mulhouse et leurs patrouilles s'avançaient jusqu'à Colmar.
Mais à ce moment, la fortune de la guerre parut tourner. L'écrasement de la Belgique, l'invasion des départements du nord par les Allemands, après leurs succès à Charleroi, obligèrent le généralissime français à concentrer tous ses efforts, pour la défense du sol de la république et de sa capitale. La majeure partie de la Haute- Alsace déjà libérée dut être évacuée pour la seconde fois sauf les quelques vallées vosgiennes du sud-ouest, Massevaux, Saint- Amarin, Thann, où nos braves soldats purent se maintenir au prix des plus rudes efforts. Alors, tandis qu'après la première victoire sur la Marne (septembre 1914) s'organisait lentement l'avance générale, la crête des Vosges devint, à partir du printemps de 1915, le champ de bataille où se livrèrent des combats parfois obscurs, parfois retentissants, toujours meurtriers, si bien qu on y vit tomber, de part et d'autre, plus de victimes que dans les plus sanglantes ren-
4M HISTOIRK d'aLSACS.
contres du premier Empire. Que de milliers et de milliers de morts dorment leur dernier sommeil dans les yastes fosses comnranes ou dans les cimetières improvisés au mflieu des kètrées vosgiennes ou dans les petits villages éparpillés sur le versant oriental de la montagne l Mais aussi le nom du HartmannswUlerkopf, le a Vieil-Armand », du Reicksackerkopf^ du Linge, et bien d'autres resteront immortalisés par la bravoure de nos soldats, chasseurs alpins, artilleurs et lignardsy longtemps après que leurs tombes, dénudées au}ourdliui par les aoatis et la mitraille, seront recouvertes d'une frondaison nouvelle. Pendant trois ans ces co«ibats, continués à de courts intervalles, n'aboutirent pas à de bien notables avances des niôtres, qui voyaient la plaine d'Alsace s'étendre sous leurs yeux^ qui la survolaient de leurs avions rapides, mais ne parvenaient point à refouler l'ennemi puisqu'ils ne voulaient point porter la désolation dans les cités amies en y jetant des projectiles destructeurs. Seuls les cantons du sud-ouest, mentionnés plus haut, jo«D»saient, sous la protection du drapeau tricolore, d'une immunité relative et de la sécunié de la paior. Réorganisés et administrés à la française, heureiEX et confiants dans l'avenir, les habitants die cette région favorisée se voyaient avec joie redevenjas français, alors que leurs compatriotes du Ha;ut'Rkin septentrional et du Bas-Rhin, trompés par une presse menteuse, ne savaient encore, après les combats sur la Marne, l'Yser, la Somme, autour de Verdun, quelle pourrait être l'issue de ce gigantesque duel, oà, pour la première fois depuis que rhumanîté a
f^ris conscience d'elle-même, L'Euirope et l'Asie, 'Amérique, l'Afrique et l'Austaralie s'associaient dans les mèm^s bataillies. Aux coups du canon grondant sur la crête des Vosges se mêlaient les son-
LA GUSRRB DB DBLIVRÀNGB. 455
aeries de leurs propres cloches violées, les télégrammes de TÎcloire et les proclamations fastueuses de l'ennemi et, si parfois un journal ami de ta France pénétrait juisqn'auz plus favorisés, les masses alsaciennes furent longtemps dans }'impot»sibilité de se rendre compte de la situation véritable et d'entrevoir l'issue de la lutte.
Pendant qu'elle continuait de la sorte, ardente autant cpi "opiniâtre, la situation politique de la Terre d'Empire fiuctuait avec une égale violence, selon que les succès militaires semblaient plus ou moins décisifs à Berlin. On vit les autorités supérieures civiles de l'Alsace-Lorraine, comme aussi les ebefs militaires, disparaître pour faire place à denouveaxrx venus. Des^ fonctionnaires, plus ou moins obscurs eux-mêmes, vinrent remplacer tes premiers successeurs du prince de Wedel, de Zom de Boulaeb et de Mandet. A M., le comte de Redern, appelé à une secrétairerie d'État à Berlin, on substitua M. le baron de Tscbammer-Quarîta, et Ton crut flatter immensément l'amour-propre des Alsaciens, en appelant dans la capitale oe l'Empire le maire de Strasbourg, M. Schwander, comme sous-secrétaire d'Etat, dans l'espoir que son expérience administrative réussirait à nourrir les finances et les populations de rAtlemagne, bloquée par terre et par mer. Puis, quand les États-Unis d'Amérique eurent enfin réalisé l'immense effort qui mettait leurs millions de dollars et leurs millions d'bommes à la disposition de l'Entente, quand le débarquement de quinze eent mille Américains eut donné à réfléi chir aux plus fougueux des pangermanistes et que les esprits prudents d*outre-Rkin — ils étaient alors et sont encore fort rares — se mirent à prêcher un arrangement à l'amiable avec l'adversaire qu'on n'avait pu écraser, les Alsaciens-Lorrains
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earent la surprise d'entendre tout à coup leurs maîtres, si dédaigneux jusque-là, changer de langage à leur égard. Voyant que la balance penchait décidément du côté de la « iustice immanente », le gouvernement impérial nt un dernier effort — était-il bien sincère? — pour rallier les populations annexées autour du fantôme de l'autonomie, de cette autonomie qu'on leur avait si longtemps imputée à crime de réclamer. Quand le prince Max de Bade eut été nommé chancelier de l'Empire, à la veille du grand règlement des comptes, le statthalter Dallwitz et le ministre Tschammer furent disgraciés par l'empereur et l'on eut la surprise de voir l'ex-sous-secrétaire d'État et maire Schwander, désigné comme représentant de Guillaume II et l'un des chefs du centre catholique alsacien, M. Hauss, appelé à présider son ministère. On essayait en même temps de galvaniser la représentation provinciale, tenue strictement en tutelle depuis le début de la guerre, pour lui arracher des protestations de dévouement en faveur de l'Allemagne. Quelques-uns, trop compromis, cédèrent à la pression d'en haut ; la plupart, plus patriotes ou plus perspicaces, désireux de sauvegarder leur influence future, refusèrent de s'associer à ces manœuvres tardives ; quelques autres réservèrent leur adhésion pour le jour cle la victoire.
Après le déclanchement effectif de la grande attaque de juillet 1918, les Alsaciens comprirent enfin que l'heure de la délivrance approchait. Mais une nouvelle terreur pesa bientôt sur les esprits. Resterait-il (quelqu'un et auelque chose à délivrer ? On se répétait la parole féroce de Guillaume II : < Si jamais je suis obligé de rendre l'Alsace, elle sera nue comme ma main 1 ^ et l'on savait trop que le courroux du maître orgueilleux, acculé àTablme^
était immense. Bientôt aussi Ton sut, par des indiscrétions on des menaces prématurées, que l'ordre secret, depuis longtemps donné, d'évacuer en certaines circonstances les populations et les richesses matérielles du pays, en tant que trans-
f portables, allait être mis à exécution. Dès 1914 es voleries effrontées des ofiBciers et des soldats * étaient innombrables en Alsace, considérée par eux comme c pays ennemi » , et plus tard on a connu les ordres déjà donnés pour cette opération gigantesque d'une dévastation et d'un pillage systématiques, qui devaient commencer le 1§ novembre en^Haute-Alsace. On v attendait, avec une anxiété croissante, cette cruelle et dernière épreuve.
Aussi ce fut une joie immense q^uahd l'armistice inopiné du 11 novembre 1918, qui stipulait l'évacuation immédiate de l'Alsace-Lorrame par les troupes allemandes, fut connu des habitants du pays. Si cet acte fut, pour nous autres enfants de l'Alsace à l'ouest des Vosges, un éblouissement si merveilleux qu'on osait à peine, au premier moment, le croire véritable, comoien plus fut-il pour les populations prisonnières un miracle de délivrance^ comme il fut un coup de foudre pour les centaines de milliers d'Allemands qui, la veille encore, se regardaient comme propriétaires uniques de la terre conquise 1
Cette dernière quinzaine de novembre fut troublée seulement par la tragi-comédie de la proclamation d'une espèce de République rouge à Strasbourg par les soldats débandés d'Alsace et des marins venus de Kiel. La Chambre des députés avait refusé de reconnaître l'autorité de MM. Schwander et Hauss; les soifiets de soldats et d'ouvriers socialistes refusèrent de reconnaître la sienne ; un instant le drapeau rouge fut hissé sur la Cathédrale. Mais ce dernier cauchemar s'évanouit à l'approche de
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nos bataillons vainqueurs. Cette derni^e omnzaine de novembre, cette première quinzaine de aéœrabre resteront dans la mémoire de ceux qni les ont vécues comme le point himineux de leitr existence. Ce furent en effet c d'inoubliables journées » ou fraternisaient les émotions joyeuses et les denlfi glorieuXf où se manifestait par moments un entboasiasme délirant dont on n'aurait pas cru capables nos placides populations alsaciennes. Les Allemands^ si nombreux, restés dans les territoires restitués après Tarmistice, purent se rendre compte, s'ils ne voulaient pas f^mer les yeux à réndence même^ de Tétat uAme véritable de nos foules alsaciennes, urbaines et rurales, en les voyant accourir au-devant de leurs libérateurs, à mesure que nos nands chefs, Joffre, Poch et Pétain, et leurs vaillants «amaradeSy Castelnau, Mangin, Gouraud, Hirschauer, — on ne peut les nommer tous— <- entraient à la téta de nos -poihis vainqueurs à Mulhouse, à Metz, à Colmar, à Strasbourg.
Et (|uand, quelques jours plus tard, M. Poinearé vint visiter officieUeimest rAlsace-Lorraine redevenue française, acocMnpagx^ du président du Conseil, le vieux Clemenceau que la bouche des ^ poilus > avait baptisé € le père La Victoire », et des présidents du Sénat et de la Chambre des députés, MM. Antonin Dubost et Paul Deschanel, ce fat à bon droit que le Président de la République, au milieu d^un enthousiasme aussi sincère qu'universel, put répéter sur le perron de rHôtel-de-Ville» la
Î>arole que venait de lui dire M. Léon Ungemach, e maire de la cité libérée : a Le plébiscite est fait ! 9
Dix mois se sont passés depuis et, — comme c'est le sort de toute oeuvre humaine — - nous avons vu
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<le& heure» dif&dles succéder aux heures délinmles et triomphales ; oa devait les prévoir et surtout ue pas s'eu pkiadre ni s'en iaq^uiéter.. Ce n'est pas dans les salles de bal et au milieu des banqiuets et par des flata d^éloqu^ice que s'élahove la destinée des nations; c'est par un travail assidu^ par une étude scrupuleuse du passée par ia maturité des résolutions longtemps pesées et méditées que se trancheront peu à peu hàs problèmes si graves dofot la solution décide de la vie ou de la mort des sociétés modernes et décidera certainement aussi du bonheur de la France et de la prospérité de l'Aisance contemporaines.
Les plus sages ont pressenti dès le début qu'on commettrait fatalement des erreurs et des oublis en essayant de régler à la fois toutes les questions relatives à l'Alsace de demain, questions si compliquées parfois et môme contradictoires, au milieu du conflit des langues et des races, des mœurs, des traditions et des croyances. Il était donc facile à certains de prévoir des tensions et même des conflits qu'ils ont essayé peut-être de susciter ensuite eux-mêmes. Pour quelques pessimistes incorrigibles, l'horizon si radieux de la veille s'est déjà voilé de brumes. Mais il faut se garder de prêter une oreille trop complaisante à ces insinuations couvertes ou à ces lamentations découragées. Il n'est aucune des difficultés de l'heure présente, si sérieuses qu'elles soient, que ne puisse aplanir la volonté énergique mais calme des gouvernants, appelés à faire régner chez nous, avec le concours actif et joyeux des populations elles-mêmes, la justice et la liberté au profit de tous ; heureux s'ils
Eeuvent y joindre la pacification des esprits et le ien-être matériel 1 Tout en respectant, dans la mesure du possible, les vieilles traditions provin-
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cîales que n'ont pu effacer émanante années vécues sons le joug ennemi, ils trayailleront à renouer plus étroitement encore le lien, qui n'a jamais été entièrement rompu, malgré tous les efforts de l'Allemagne victorieuse, depuis que les grands jours de la Révolution avaient amené le rapprochement plus intime de la France et de l'Alsace. Ce ne sera pas le travail d'un iour; mais, si difficile qu'elle soit, la tâche est belle et grande, et l'homme d'État qui réalisera cette fusion des esprits et des cœurs, cet accord parfait entre la mère patrie et sa fille retrouvée, aura sa place marquée dans l'histoire.