‹ Histoire d'Alsace. Nouv. éd. rev., corr. et augmChapitre 8 sur 73 · LES TEMPS PRÉHISTORIQUES · texte numérisé non relu

LES TEMPS PRÉHISTORIQUES

Ce n'est que longtemps après la chute de TEmpîre romain, dans les premières années du septième siècle, que les contrées situées entre les Vosges et le Rhin se présentent à nous sous le nom d'Alsace qu'elles porteront désormais. Le ipays des Alseciones de la Chronique dite de Frédégaire, Xepagus Alisacinse des Traditions de Wissembourg, nous ont conservé les formes les plus anciennes de cette dénomination nouvelle donnée aux parcelles méridionales de la Germanie première et aux cantons septentrionaux de la Maxima Sequanorum. Plus tard, au neuvième siècle, c'est l'expression de pagus Elisacense qui prévaut, à laquelle correspond en allemand celle à'Helisaze, puis d^Elsass. La science étymologique peu sûre des auteurs du moyen âge faisait dériver, dès le treizième siècle, le nom d'Alsace de celui de la rivière qui traverse le pays, ri 11 ou EU, et cette opinion est restée dominante jusqu'à nos jours. Aujourd'hui, la plupart des érudits compétents veulent que le nom d^ Alsaciens ou d^ hommes établis sur la terre étrangère, ait été donné par les Allamans de la rive droite du Rhin à

HIST^^RB D'aLSACR. I

HISTOIRE d'ALSACB.

ceux de leurs compatriotes qui, les premiers, prirent pied sur la rive romaine au grand fleuve.

Ce nom d'Alsace s*est appliqué, dans le cours des siècles, à des étendues territoriales bien différentes. Si, dans le sens de la largeur, il a toujours été attribué à la bande de terrain qui remonte des rives rhénanes à la crâte des Vosges, il a répondu à un domaine variable vers le sud et plus encore vers le nord. Dans son acception la plus ancienne, lepagus Alisacinse ne comprenait peut-être que l'Alsace moyenne, du Selzbach au nord à TEckenbach au midi; mais il gagne de plus en plus en étendue, finissant par embrasser tout le Nortgau ainsi qu'une partie du SuntgaUj refoulant cette dernière désignation géoffraçhique jusqu'au delà de la Thur, où elle reste définitivement fixée par rapport à 1 Alsace. Vers le nord, l'extension de la frontière alsacienne fut beaucoup plus lente ; encore au seizième siècle, elle s'arrêtait, d'après certains géographes du temps, à la lisière septentrionale de la vaste forêt de Haguenau, marquée par le cours de la Zorn et de la Moder ; peu à peu elle fut reportée vers la Lauter, et quand une fois Landau fut forteresse française, on adopta volontiers, du moins à Paris, comme limite de la province, le cours de la Queich, Mais ce dernier tracé resta longtemps sujet à litige et n'était pa» admis par tous les princes allemands intéressés à la veille même de la Révolution. Depuis, une seule modification a changé les contours de l'Alsace de Charles-Quint et de Louis XIV; pour des raisons d'ordre divers, la Convention a réuni à l'ancienne province les territoires de la Sarre orientale, qui ont été fondus dans le département du Bas-Rhin et continuent à faire partie de la Basse- Alsace actuelle, sans avoir jamais fait partie de \di province d'Alsace.

La géographie générale de cette région est une

L£S TEMPS PREHISTORIQUES. 3

des plus faciles à fixer* Elle occupe la moitié occidentale de la grande vallée du Rhin moyen, renfermée entre les contreforts des Vosges et de la Forét- Noire, qui ont formé prindtivement sans doute une seule et même chaîne, séparée lon^itudinalement par une fissure de plus en plus élargie. Elle s'offre aux yeux du voyageur qui descend la voie ferrée de Bàle à Wissembourg en un profil plus ou moins abrupt, formant comme une triple zone parallèle de montagnes, de collines et de plaines^ couvertes de forêts, de vignobles, de champs ou de prairies. La plaine, plus ou moins large (elle varie de quatre à sept lieues environ), s^ allonge, assez uniforme, sur une étendue de deux cents Kilomètres, tantôt couverte de céréales et d'autres cultures, là où prédomine le loess rhénan, tantôt conservant les restes des immenses forêts d'autrefois, réduits à de maigres taillis là où le Rhin lui-même ou ses affluents vosgiens ont recouvert de sable et de gravier le limon primitif plus fertile. Au-dessus de la plaine, vers l'ouest, se dressent de nombreux coteaux et mamelons, les uns mis en culture de temps immémorial, les autres couverts de vignobles ou de châtaigneraies; ils sont dominés à leur tour par la chaîne des Vosges qui forme la limite au couchant, avec ses futaies épaisses et, dans ses parties les

{Ans hautes, avec ses cimes arrondies, dénudées par es brises hivernales, et dont les pâturages alpestres nourrissent en été de nombreux troupeaux.

Cette chaîne de montagnes qui s'étend du col de Valdieu jusqu'à la frontière de la Bavière rhénane, formait jadis un mur bien autrement difficile à franchir qu'il ne l'est de nos jours. Quelques cols sans doute^ celui de Bussang, celui du Bonhomme^ celui de Sainte-Marie-aux-M ines, servaient au transit du sel et du bétail, et de quelques autres marchandises

HISTOIRE d'aLSÂGB.

venant de Lorraine ; mais la seule route un peu plus considérable était celle qui conduit du Phalsbourg actuel à Saverne, cette fameuse montée par laquelle tant de fois les invasions ont pénétré sur le plateau lorrain ou sont descendues vers la plaine alsacienne. Du côté de l'est, la limite naturelle de PAlsace et son « rempart naturel contre les insultes de ses voisins » était formée par le Rhin, qui la longe de Huninffue à Lauterbourg, conservant un cours précipité durant çresque tout ce parcours de deux cents kilomètres puisqu il dévale de cent trente-cinq mètres environ, encore qu'il ne fût pas resserré, comme il l'est depuis un siècle, par des endiguements formidables. Il s'étalait, trop librement parfois, dans les terres riveraines du Sundgau et de la Basse- Âlsace comme dans celles du Brisgau et du margraviat de Bade, et ses bras tortueux encadraient partout le cours principal du fleuve, formant des îles innombrables et d'étendue très diverse. En dehors du Rhin, le principal cours d'eau à mentionner est riU qui, sortant de terre au sud de Ferrette, sur les dernières pentes du Jura, coupe obliquement la plaine d'Alsace dans la direction du nord-est, devient navigable en aval de Colmar et se déverse dans le grand fleuve en aval de Strasbourg, après s'être grossie en cheiùin d'une série de petits torrents descendus des Vosges, la DoUer, la Thur, la Fecht, la Lièpvre et la Bruche, qui ne servent guère qu'à l'irrigation des prés dans la plaine ou aux besoins de l'industrie moderne. Au nord de Strasbourg quelques autres petites rivières descendues directement des basses Vosges, la Zorn, la Moder, la Sauer, se déversent directement dans le Rhin. Viennent enfin la Lauter et la Queich, nées déjà dans la Hardt^ sur le territoire actuel de la Bavière rhénane, la première, aujourd'hui frontière de l'Alsace, la seconde

LBS TBAIPS PRBHISTORIQUES. 5

qui le fut autrefois, avant les traités de 1815. Le climat de cette région devrait être un climat tempéré, puisqu'elle s'étend du quarante-septième degré 30' au quarante-neuvième 40' de latitude nord. Mais, enfoncée dans le corps de l'Europe, loin des mers, formant avec les territoires de la rive droite' du Rhin un long couloir alternativement balayé par les vents du sud et ceux du nord, longée par un fleuve puissant, sillonnée par une foule de petites rivières dont Tévaporation constante imprègne l'atmosphère d'une humidité lourde et pénétrante, l'Alsace est sujette à des changements de température fort brusques et souvent excessifs dans la plaine comme dans les montagnes. Les étés y sont chauds, les hivers longs et froids, les printemps très courts, les pluies abondantes, les orages fréquents, les gelées tardives et souvent désastreuses pour les vignobles. Néanmoins l'Alsace a toujours passé, et non sans raison, pour un des territoires de l'Europe centrale les mieux dotés par la nature. La Basse- Alsace, d'un sol plus fertile et plus riche en produits variés, la Haute-Alsace avec ses mines et ses vignobles, ont pu être considérées par leurs voisins comme une terre d^abondance, môme lorsqu'elles souffraient des malheurs de la guerre. Au seizième siècle, le célèbre géographe Sébastien Munster déclarait dans sa Cosmographie « qu'il n'y a point encore une autre région en toute la Germanie qui puisse ou doive être comparée au pays d'Alsace > , et peu après les horreurs de la guerre de Trente Ans et les campagnes incessantes de Louis XIV, un Jésuite de Fribourg, le P. Kœnig, affirmait que cette province était le jardin, mieux que cela, a: le paradis du monde germanique d .

De vieilles légendes populaires racontaient en-

6 HlSTOIRfi d'aLSAGS.

core au dernier siècle qu'une mer immense recou** vrait la vallée actuelle du Rhin et que, sur certains rochers escarpés des Vosges, on voyait toujours les anneaux de fer où des générations reculées amarraient leurs nefs grossières. Les anaeaux de fer et les nautoniers appartiennent à la fable, mais la mer exista sans doute avant l'époque tertiaire; puis le sol émergea peu à peu des eaux, qui baignaient des sites tropicaux, riches en monstres in- *connus. De profondes modifications climatériques amenèrent une période de &oid intense : les cime& des Alpes et des Vosges se couvrent de glaciers;

{rendant combien de siècles, qui le dira jamais? Puis a surface de la vallée rhénane change de nouveau d'aspect: les eaux amoncelées rompent la digue naturelle qui la fermait vers le nord et, par la trouée de Bingen, elles s'échappent vers les mers septentrionales. Le sol de la plaine se dégage et s'assèche peu à peu entre les chaînes de montagnes; une nouvelle flore, une faune nouvelle apparaissent. Après le mammouth, Tours des cavernes, le cerf géant, l'aurochs, surgit l'homme préhistorique de Pépoque quaternaire, l'homme de l'âge de pierre, qui niche dans les cavités naturelles et les dispute aux fauves.

D'où venaient ces premiers habitants de l'Alsace ? Les uns, parmi les savants qui s'en sont occupés, veulent qu'ils aient remonté le cours du Rhône et ipénétré dans ces régions par la trouée de Belfort; d'autres les voient franchir le Rhin, venant de l'orient. 11 reste trop peu de traces de ces peuplades primitives, dans les rares débris de leurs demeures ou de leurs tombes, pour qu'on puisse éclairer d'un jour plus vif cette longue période du passé qui se dresse au seuil de l'histoire de toutes les nations et qu'on appelle les temps préhistoriques. Les col-

LES TEMPS PREHISTORIQUES. 7

lôctions archéologiques de Strasbourg, Colmar, Mulhouse et Haguenau nous conservent pourtant des témoignages de Tâge de pierre, de Tâge de bronze, de Tftge de fer qui se sont succédé, ou se sont entremêlés parfois, ici comme ailleurs. L'existence des premiers êtres sauvages qui, de leurs haches de silex, combattaient les bêtes fauves et qui façonnaient déjà de grossières poteries,, fut prouvée du jour où Ton déterra dans le loess d'Eguisheim, dans la Haute-Alsace (1865), le fragment de crâne dolichocéphale qui représente le premier spécimen de 1 humanité sur le sol d'Alsace. Depuis, on a retrouvé d'autres ossements près de BoUwilIer, vers Ferrette, dans une grotte d'Oberlarg et ailleurs, et les archéologues nous signalent également des fragments de poterie et des fours, des restes d'animaux depuis longtemps disparus, des pointes âe flèches en silex, qui remontent à l'époque paléolithique. Aucune date, quelque vague qu'elle soit, ne saurait être fixée pour ces premières colonisations dans nos régions; elles furent en tout cas distantes les unes des autres et peu nombreuses. Il peut s'être passé des siècles avant que les progrès de la civilisation aient appris aux habitants des cavernes à se creuser des demeures souterraines artificielles dans l'argile du sol, en recouvrant ces creux de branchages ou de roseaux, à perfectionner leurs armes en attachant un manche à leur hache ou à leur couteau de pierre à feu. On a découvert tout récemment de ces fosses à entonnoir, réceptacles où l'homme abritait à la fois sa personhe et la récolte de ses champs, à Achenheîm et Stutzheîm, dans les environs de Strasbourg; on a même découvert des cimetières de ces populations primitives, où les morts étaient enterrés, accroupis sur le sol. Cette période néolithique prend nn, non d'un

8 HISTOIRE D^ALSAGB.

coup, mais par changements progressifs, quand les métaux> apparaissent dans la fabrication des armes comme aussi pour les usages domestiques. Le cuivre sans alliage, puis le nronze, remplace|it la

{)ierre, apportés sans doute dans nos parages par es Rhétiens qui les tenaient eux-mêmes des Étrusques. Le fer pénètre à son tour dans les régions centrales et septentrionales de l'Europe et Ton place d'ordinaire — avec une assurance peut-être un peu trop grande — son apparition au vu* siècle avant J.-G. Les tombes de Hallstatt (dans le pays de Salzbourg) marquent cette période intermédiaire, comme les trouvailles de La Tène (sur le lac de Neuchatel) marquent le triomphe absolu du fer, Tapparition de 1 argent et des perles de verre, la fabrication des vases avec le tour du potier ; cette seconde période, les archéologues la commencent généralement avec le iv* ou le v** siècle avant J.-C. et la prolongent jusqu'aux abords de l'ère chrétienne. L'âge de bronze aurait été pour l'Alsace une époque heureuse et calme, l'âge de fer au contraire aurait été rempli par des luttes incessantes.

Les Ibères, de race chamîte, identifiés aux Bas-

2ues actuels, auraient été les premiers immigrants e cette période, d'après les fantaisies de certains auteurs allemands récents, qui ne veulent point que les Celtes aient séjourné longtemps en Alsace ; ils appellent en témoignage le ûom de Wasgenwald (forêt des Basques ?) donné aux Vosges septentrionales. A ces petits « moricauds », d'autres intervenants auraient disputé notre sol; ce seraientj les Ligyens ou Ligures, venus des bords de la Méditerranée bien antérieurement aux migrations aryennes. Arrivés chez nous en remontant la vallée du Rhône, ils y auraient laissé des descendants

LES TEMPS PREHISTORIQUES. 9

encore reconnaîssables ethnographiquement daas le Sundgau, se seraient portés jusque vers la mer du Nord, auraient marché vers l'ouest, occupé les rives de la Meuse et de la Moselle, se seraient étendus ensuite vers la Seine, la Loire et la Dordogne jusqu'à ce qu'ils fussent chassés par les Gaulois au vii^ siècle. C'est à l'actif de ces Ligures qu'on essaie de mettre aujourd'hui les fortifications primitives établies sur les premiers contreforts de la crête vosgîenne, et surtout le fameux Mur payen de Sainte-Odile. Ce seraient encore les Ligures qui auraient été les premiers habitants de Strasbourg et lui auraient donné son nom, comme aussi celui de Colmar appartiendrait à leur langue.

Pendant des siècles — à ce qu'on nous affirme — ils avaient habité la région rhénane supérieure, et mis en culture son sol fertile par un travail assidu, se reposant au sein de la paix de leurs pérégrinations lointaines, quand ils virent surgir au nord, à l'ouest, les adversaires redoutables qui les subjuguèrent ou les refoulèrent dans les hautes vallées des Vosges, occupant la plaine partiellement défrichée; c'étaient les Celtes ou les Gaulois. De race aryenne comme les Italiotes, les Germains et les Slaves, les Celtes arrivaient, eux aussi, du continent asiatique par de lointains et séculaires détours, inondant tour à tour l'Europe centrale, occidentale et jusqu'aux îles britanniques. Ces envahisseurs nouveaux occupaient encore une partie tout au moins de l'Alsace actuelle, quand y apparurent les Romains. Si les préoccupations politiques n'avaient essayé d'obscurcir, comme à plaisir, les données de la science historique même les plus lointaines, il ne saurait y avoir de doute à ce sujet. Pour tout savant impartial, les habitants de l'Alsace, à l'aurore des temps historiques, étaient certainement de race cel-

10 HIBTOIRB d'aLSAGB.

tique, mélangés sans doute aux restes des immigrations antérieures. Ils n'auraient pas laissé la preuve de leur origine dans certains monuments mégalithiques dressés sur nos montagnes, dans de nombreux tumuli retrouvés de nos jours parmi les forêts de la plaine, qu'on ne pourrait nier pourtant un fait évident par lui-môme, puisque les preuves archéologiques et linguistiques de la présence des Celtes sur le sol de rAÏlemagne future dans les siècles antérieurs à l'ère chrétienne, se récoltent jusque sur les bords du Danube, de la Saale et du Meîn.

Rien ne prouve d'ailleurs qu'ils aient été nombreux et nous ne savons que bien peu de choses sur les cités qu'ils possédaient sur le sol de T Alsace. La conquête romaine, et plus tard la conquête germanique, ont pu effacer leur souvenir et jusqu'à leur nom, d'autant plus que toute cohésion nationale leur faisait défaut, mais les nombreux objets trouvés dans leurs tombes violées, les bijoux d'or et de bronze, les bagues, les bracelets et les fibules, les urnes funéraires plus artistiques, les longues épées, les ferrures des roues du char d'un grand cnef, tout montre leur puissance et leur richesse. César, vainqueur sans générosité, mais observateur sagace, nous a laissé dans ses Commentaires le tableau des luttes intestines, soit entre les petits a clans » ou « nations » entre lesquelles se fractionnait la race gauloise, soit entre les différentes couches sociales d'un même clan. Sans doute, il ne nous entretient pas des Celtes de l'Alsace en particulier, mais on est en droit de leur appliquer ce qu'il dît des Gaulois en général. En tout cas c'est par lui, grâce à ses victoires comme général, grâce à ses récits comme historien, que l'Alsace sort enfin, vers le milieu du premier siècle avant Jésus-Christ, de la pénombre qui nous cache presque entièrement ses origines.

Page 1