‹ Histoire d'Alsace. Nouv. éd. rev., corr. et augmChapitre 9 sur 73 · L'ALSACE ROMAINE · texte numérisé non relu

L'ALSACE ROMAINE

An moment où Jules César pénétrait sar le sol de la lutnre Alsace, les Gaulois ne s'y trouvaient plus seuls. Dès le iv* siècle avant l'ère chrétienne, les tribus germaniques avaient commenéé à descendre de leurs cantonnements, situés entre la Vistule, l'Elbe et la mer Baltique, vers les régions de l'Allemagne centrale actuelle, refoulant devant elles les peuplades celtiques qui occupaient encore ces régions, et des luttes incessantes, qui préfigurent les rivalités de l'avenir, se continuent obscurément entre ces deux races, assez apparentées à l'origine, jusqu'au premier siècle avant Jésus-Christ.

A cette date, les Germains avaient non seulement occupé presque tous les territoires jusqu'au Danube etjusquau Rhin, mais ils songeaient à franchir ces fleuves; déjà,- la terrible invasion des Gimbres et des Teutons (102 av. J.-C.) avait révélé à Rome le danger menaçant de leur futur voisinage. Sur le cours inférieur du Rhin, dans la Néerlande et là Belgique actuelles, des tribus germaniques avaient pris pied, évinçant les anciens peuples celtiques ou se mélangeant à eux , comme en témoignent les Commentaires. Elles avaient môme occupé déjà

12 HISTOIRE d'aLSÀGE.

une partie du territoire de l'Alsace actuelle. Des bandes isolées de la grande confédération des Suèves pénétrèrent sur les terres des Médiomatriques, qui habitaient alors les régions entre la Lauter et la Moder, et les refoulèrent jusqu'au delà des Vosges, dans la vallée de la Moselle, où l'historien les retrouve plus tard, groupés autour de leur nouvelle capitale, Metz.

Toute une série de tribus suèves s'établirent à leurs anciens foyers, et sur les deux rives du Rhin moyen, les Vangions autour de Worms, les Némètes autour de Spire, les Triboques autour de Brocomagus (le Brumath actuel) et d'Helvetus (le village d'Ehl, près de Benfeld). D'autres encore les suivent au cours du premier siècle, soit en ennemis, soit comme amis, appelés par les nations gauloises rivales. Ainsi ce fut comme allié des Séquanes, qui lui promettent le tiers de leur territoire s'il les défendait contre les Eduens, que le grand chef de bandes Arioviste franchit le Rhin vers l'an 70 avant Jésus-Christ, entraînant avec lui Suèves, Marcomans, Triboques, Harudes, etc. Vainqueur dans une série de combats contre les Éduens, le chef germain s'établit d'abord solidement dans la Haute-Alsace, puis s'apprête à descendre vers la Saône, encore que le Sénat romain lui ait décerné récemment le titre d'allié et d'ami de Rome (59 av. J.-C). Jules César, qui venait d'être désigné pour le gouvernement des Gaules, dut prendre des mesures immédiates pour protéger la province déjà romanisée, et les Etats gaulois indépendants, mais amis, contre la double invasion des Helvètes (dont nous n'avons point à parler ici) et des Suèves d'Arioviste.

Pour sauver les Eduens de l'écrasement qui les menaçait, le proconsul accourut à Vesontio, le Be-

l'alSAGB ROBIAINE. 13

sançon actuel, et après avoir soigneusement approvisionné ses troupes, il les conduisit à travers les contreforts du Jura jusque dans la plaine entre les Vosges et le Rhin où l'attendait Tennemi. Les Commentaires nous ont conservé le souvenir de Tentrevue entre les deux chefs et celui de l'émoi des légionnaires en présence des rudes et puissants guerriers qu'ils apercevaient pour la première fois . César nous décrit également, et même en termes d'apparence assez précis, les lieux où s'engage la

Sremière des batailles dont l'Alsace et les bords u Rhin furent si souvent l'enjeu. Pourtant cette précision dans les indications du futur dictateur n'a pas été suffisante pour mettre les commentateurs et les historiens d'accord sur l'emplacement de cette rencontre mémorable. Les uns se prononcent pour rOchsenfeld, près de Gernav (Haute- Alsace); d'autres cherchent le champ de bataille plus au nord, aux environs de Beblenheim: d'autres encore descendent jusque dans la Basse- Alsace vers Epfig et Stotzheim, alors que certains critiques affirment au contraire que la lutte eut lieu dans la Franche-Comté actuelle et non pas en Alsace. Les textes sont insuffisants ; et les fouilles entreprises n'ont rien donné de certain.

Quoi qu'il en soit d'ailleurs, l'issue de la lutte n'est pas douteuse : après des efforts acharnés, la tactique et la discipline romaines l'emportèrent sur la bravoure des Germains et si Arioviste lui-même put s'échapper au delà du Rhin, il laissa des milliers de ses guerriers sur le champ de -bataille. Ce ne fut pas une victoire éphémère comme tant d'autres; on a pu dire qu'elle avait changé la face du monde, puisqu'elle a fixé pour près de cinq siècles le Rhin comme limite entre la Gaule devenue romaine et la Germanie indépeû4ante et barbare. La Gaule en-

14 UISTOIRB d'alSAGE.

tière, après quelques années de luttes désespérées, acceptait l'hégémonie, puis la domination du Sénat et du peuple romain, et avec elle les territoires de , l'Alsace, occupés par les Séquanes au sud, par les'* Triboques au nord, jouirent à leur tour des bien-' faits de la « paix romaine » .

Cette province, naturellement fertile, offrant des routes de plaine faciles aux commerçants pacifiques comme aux légions impériales, vit bientôt se développer une civilisation plus intense et plus raffinée. De vastes exploitations agricoles se fondent, les bourgs et les villes se créent ou s'agrandissent, les vétérans congédiés s'établissent dans le pays, contractent des unions avec les femmes autochtones, créant ainsiune population celto-romaine mélangée d'éléments germains, d'allures industrieuses et pacifiques, protégée contre toute agression par les castels établis le long du fleuve d'abord, et plus tard par la grande muraille protectrice,* le limes , réunissant le Rhin moyen au Danube supérieur, en englobant les Champs décumates, — une bonne partie du Wurtemberg et du pays de Bade actuels.

Dans quelle proportion Gaulois et Germains ontils partagé notre sol sous la protection des aigles romaines, c'est ce qu'il n'est plus guère possible de deviner aujourd'hui. 11 serait également difficile d'être catégorique sur le degré de civilisation

fénérale auquel les habitants de la contrée, ceux e la montagne et ceux de la plaine, ont pu s'élever du premier au quatrième siècle sous la sauve- {^arde des Césars romains. La masse de la popuation sédentaire (qu'il ne faut pas d'ailleurs se figurer trop dense) n'a pas sans doute été modifiée profondément par le nombre, probablement assez restreint, des colons, marchands, vétérans qui s'éta-

l'alsàgb romaine. 15

blirent alors le long de la riye gauche du Rhin, et il semble quelque peu hasardé d'afËrmer qu'au quatrième siècle on ne parlait que le latin en Alsace. Il est probable que les premiers arrivants, comme dans tous les pays nouvellement ouverts, ne constituèrent pas une élite sociale, au point de vue de la richesse ou des mœurs. Mais il est certain que, plus tard, dans les villes plus étendues et dans certains sites agrestes qui les tentaient, des citoyens également riches et amis des arts, aimant le confort et pouvant se le donner, ont vécu en assez grand nombre.

Chaque année fait surgir du sol des restes d'édifices, de peintures murales, d'établissements balnéaires, de statues de divinités, de mosaïques, de fours de potier, d'aqueducs, de pierres tombales civiles et militaires, qui attestent l'activité industrielle et le bien-être croissant, tout au moins des couches supérieures de la population alsacienne d'alors. Sans doute les édifices publics et privés comme les temples des dieux ont disparu lors des invasions répétées des barbares au quatrième et au début du cinquième siècle, mais on a retrouvé sous leurs décombres et on conserve dans les musées et dans les collections particulières une foule de témoins de cette civilisation plus raffinée, fresques, sarcophages, autels, inscriptions, bijoux, etc. On a découvert des traces de villas romaines jusque dans des vallées désertes, des régions recouvertes plus tard de forêts, le long de routes, aujourd'hui modestes chemins vicinaux, mais dont le nom qu'ils portent encore dans la bouche du peuple {{^oie des payens ou voie romaine)^ montre qu'elles furent jadis des chaussées impériales.

En se romanisant plus ou moins profondément au cours des siècles — ses divinités elles-mêmes

16 HISTOIRE d'àLSAGE.

furent romanisées — la population d'Alsace perdit naturellement toute existence indépendante politique et s'absorba dans le puissant empire universel . Nous savons peu de chose, en définitive, sur Tétat mental et les occupations quotidiennes de nos ancêtres à cette époque. Tout ce qu'on en peut dire c'est qu'ils paraissent s'être adonnés avec succès à l'agriculture et, surtout depuis le troisième siècle, à la plantation de vignobles dont les produits se consommaient dans le pays ou étaient vendus aux voisins de Germanie, en même temps que d'autres

{)roduits industriels (poteries, armes, étoffes), dont es mercantis d'Alsace allaient trafiquer, soit par terre, soit en descendant le grand fleuve, échan- ' géant leurs marchandises contre les produits en nature des peuplades riveraines.

Le centre prmcipal de cette activité commerciale fut d^assez bonne heure la ville d'Argentorat, établie au confluent de la Bruche et de l'IU. Des traces d'habitation retrouvées lors de fouilles récentes et remontant à la période préhistorique<, semblent indiquer ce site d Argentorat comme un des {)oints de communication les plus anciens à la fois et es plus fréquentés entre les deux rives du Rhin. C'est tout naturellement à ce croisement des grandes artères de communication que les Romains fixèrent le centre administratif et militaire de lia région. C'est là que fut assis, sous Auguste, le camp des différentes légions qui veillèrent successivement sur la frontière, surtout de la huitième; depuis le faubourg de Kœnigshoffen actuel jusqu'à l'église Saint- Etienne, entre les bras de l'IU, se groupèrent les arsenaux, les magasins publics, les demeures des vétérans, des fonctionnaires, des nautoniers, des aubergistes et des changeurs attirés là par la double exploitation du trafic et de la garnison. L'his-

L^ALSACB EOMAin. 17

toire intérieure de ce Strasbourg des premiers siè« clés chrétiens et de son déyeloppement politimio nous est assez mal connue; nous savons seulement par Ammien Marcellin (vers 355) qu'elle "figu* rait parmi les municipes romains de la Germanie prenuère. Son développement matériel nous est bien mieux connu, surtout depuis que les fouilles récentes faites pour la canalisation des égouts et l'établissement des nouveaux rempartSiOnt fait découvrir près de l'ancienne porte Nationale tout un vaste cimetière gallo-romain. On sait maintenant comment, sur les marécageux bas-fonds aux bords de riU, le terrain fut d'abord rehaussé, puis consolidé par des pilotis, comment on y entassa du gravier et des blocs de basalte. Peu à peu, l'enceinte des murs en terre et les palissades furent remplacées par des murs en pierre de trois mètres d'épaisseur

5 ai subsistent en partie, avec des tours en saillie ont les bases ont été retrouvées sous le sol actuel, et Ton a pu constater aussi que, plus tard, au moment de la décadence générale de l'Empire, ces mêmes murs ont été réparés à la hâte avec les pierres votives et les dalles tumulaires des générations antérieures.

A côté de Strasbourg on pourrait énumérer encore toute la série des stations militaires qui bordaient la grande voie traversant l'Alsace du sud au nord, depuis Augusta Rauracorum (Augst, près de Bâle) jusqu'à Tribunci (près Wissembourg ?), en passant par Cambetes (Kembs), Morts Brisiacus (Vieux-Brisach), qui se trouvait alors sur la rive gauche d i Rhin, avant qu'un caprice du fleuve le fît passer sur le bord opposé, Argentoi^aria (Artzenheim ?) , Helvetum (Ehl), Brocoma^us (Brumath), Saletio (Seltz), etc. Dans la direction des Vosges, au pied même de la montagne, sur la Zorn. se trouvait Très

HISTOIRE D'ALSAGB. 2

18 EiSTome d'alsacb.

Tabernse (Sayerne), poste important destiné, quand arrivèrent les invasions ^rmaniques, A fermer aux envahisseurs Tacoès da plateau lorrain. Dans certaines de ces localités, «des fonilles intéressantes ont été faites; dans «dautres^^on n'a rien retronyé iusqn'ici ; plusieurs n'ont d'aiUeurs été que des relais de poste^ des campemeaits militaires et jamms des cités, même modestes.

La période de calme et d'expansion matérielle pour rAisaoe ronaaine dura jusqu'au milieu du troisième siècle. Après l'abandon des Champs décwmates commence une période d'attaques dangereuses et d'invasions triomphantes. Avant lemineu <iu siècle,les Alimmans apparaissent en Alsace; ontils nris et ravagé Strasbourg dès leurs campagnes de 235 ou de ^6? On ne sait^ mais il est certain qu'ils l'ont détruite en 355 et qu'ils s'étaient établis dans le voisinage de ses ruines.

On accuse l'empereur Cionsitance (350-^61) di'avoîr

{promis à leur roi Choodomar un vaste tenitoire sur es bords du Rbia, s'il l'aidait à se débarrasser de ses concurrents. Quand ils eurent passé le fleuve et détruit Argentorat, Constance envoya contre eux son comsin Julien, ils avaient gagné déjà les plaines de la dhampagne. Le jeune césar les arrêta, les poursuivit jusopi'à Brumaftb (356) où il les battit, et l'année suivante, il reprit l'offensive, marchant de Saverne vers Straslwyarg pour barrer le chemin à de nouvelles hordes ailamaûmues qui s'avançaient sous sept chefs confédérés. Cest à quelques kilomètres de Strasbourg, entre Hurtigheim et Rœnigsho'ffen, que fert remportéeen aolkt 357 la dernière grande victoire où, sor le sol d'Alsace, la tactique romaine triompha dm nombre et de la force brutale des barbares. Après une lutte des plus achar-

Page 1