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les Bretons, sous le patronage du roi de France. Celui-ci leur demanda des otages et promit de ne conclure séparément aucune paix avec Henri II. Les Poitevins et les Bretons furent vaincus avant d'avoir obtenu du roi Louis un secours efficace; plusieurs capitulèrent avec Henri, d’autres émigrèrent et s’enfuirent sur les terres du roi de France. Les deux rois songèrent alors à se réconcilier et les hostilités furent suspendues. Ils se virent dans la ville de Montmirail, où la paix fut conclue. Louis garantit à Henri la possession de la Bretagne; Henri, de son côté se reconnut vassal du roi de France, pour les États qu’il possédait dans le royaume, y compris la Bretagne. Les deux rois s’embrassèrent. Henri II céda la Bretagne, le Maine et l’Anjou à son 111s aîné; celui-ci fit hommage pour ces provinces entre les mains du roi de France et donna ensuite l’investiture du duché de Bretagne à son jeune frère Gcoffroi , dont il reçut à son tour le serment. Le roi d’Angleterre céda ('Aquitaine et le Poitou à son second fils Richard, qui reconnut , ainsi que son aîné, le roi de France pour son seigneur direct.
Une autre réconciliation, une autre paix fut tentée à la royale entrevue de Montmirail : le roi de France y convia son hôte illustre, l’archevêque de Cantorbéry, et il serait parvenu, avec l’aide des envoyés du pape, à le réconcilier avec le roi d’Angleterre, si Thomas Becket se fut soumis sans réserve au bon plaisir du roi Henri et n’eût ajouté ces mots à son serment d’obéissance : Sauf l’honneur de Dieu.
Cette seule parole remettait tout en question : elle parut présomptueuse au roi de France lui-même qui cessa.
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pour un temps, d’accorder sa faveur à l’archevêque, et celui-ci fut réduit à vivre, dans une pauvre hôtellerie à Sens, des aumônes des prêtres et du peuple. Tandis que Louis Vil paraissait l’abandonner, Henri II redoublait d’efforts pour le perdre, et rien ne nous donne une plus haute idée du pouvoir de l’Eglise, dans ce siècle, que l’importance qu’il attachait à la victoire sur le primat, et l’immensité des forces qu’il mit en œuvre pour l’obtenir.
Ses envoyés firent en son nom des offres séduisantes aux villes lombardes, Milan , Crémone et Parme, liguées avec le pape contre l'empereur Frédéric, si elles voulaient l’aider à obtenir du pontife, leur allié, la dégradation de Becketou sa translation à un autre siège.
Ces tentatives échouèrent; mais sur un autre point, le roi eut un succès qui fut, |>our Beckel, une disgrâce mortelle. L’un de plus grands privilèges de l’archevêque de Cantorbéry était le sacre des rois 1 : Henri voulut l’enlever à Thomas Beckel. 11 allégua la vaste étendue de ses États, à l’appui de la nécessité où il était, disait-il, de se donner un collègue dans la royauté, et ayant résolu de faire couronner roi son fils aîné , Henri II désigna l’archevêque r-ouro„110.
d’York pour lui donner l’onction sacrée et produisit mrni
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une lettre surprise au pape Alexandre III, et qui autori- jeune Honii. sait ce prélat à couronner le jeune prince au mépris des (( l70) droits du primat2. Une seconde lettre du pape avait annulé la première. Henri feignit de l'ignorer et fît passer outre à la cérémonie du sacre qui fut fait par l'archevêque d’York , assisté de deux évêques. Le roi Henri Ii voulut, dans cette occasion, servir son fils à table, et s’é-
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2. Le docteur l.ingard croit celte lettre apocryphe, [ttht. d'ing.)
cria tout joyeux que, depuis ce jour, la royauté ne lui appartenait plus.
Son triomphe cependant fut de courte durée : en faisant couronner son fils, il n’avait point fait iwrtager cet honneur à la femme de ce jeune prince, fille du roi de France. Louis VII s’en offensa, et se vengea en excitant le jiape contre Henri et en rendant sa faveur et sa protection à Becket. Alexandre envoya au primat un bref qui suspendait l’archevêque d’York et les prélats qui avaient assisté au couronnement, et il menaça Henri de la censure et de l’interdiction, s’il ne rendait enfin justice à Becket contre ses ennemis, injustes détenteurs de ses biens. Henri II menacé, en outre, par ses sujets du continent et alarmé des orages prêts à éclater dans sa propre famille, crut devoir fléchir et consentit à une nouvelle entrevue avec l’archevêque. Elle eut lieu à Fretval, où les deux rois se virent d’abord et conclurent la paix. L’arche- ÿ vêque vint ensuite et fut reçu en grâce ; mais le baiser royal n’avait été ni demandé ni reçu, et cette réconciliation ne fut qu'apparente.
Henri II rendit compte à son fils de cette entrevue, il lui apprit que l’archevêque avait fait sa paix avec lui, cl lui enjoignit de lui rendre toutes ses possessions. Le primat, de son côté, se disposait à retourner en Angleterre où il se fit précéder par des lettres qui suspendaient l’archevêque d’York et frappaient d’excommunication deux évêques, ses plus ardents persécuteurs. 11 était sur la côte de Flandre, prêt à s’embarquer, quand de toutes parts, il reçut de sinistres avis : il apprit que des partis armés se répandaient sur le rivage où il était attendu :
« Qu’importe, dit-il, quand ils mettraient mon corps en
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pièces, j’irai. Il y a sept années que mon Église est privée de son pasteur; c’est mon ardente prière et la dernière peut-être que j’adresse à mes amis, que si je ne puis rentrer vivant dans Cantorbérv, ils m’y ramènent du moins apres ma mort. #
Il mit à la voile et se dirigea sur Sandwich, petit port dépendant de son Église. La grande croix de Cantorbéry attachée au mât du navire, frappait de loin les regards, et attira sur le rivage où il débarqua les habitants de la ville et des lieux voisins. Son trajet de Sandwich à Cantorbéry fut un triomphe. Le bruit de son arrivée s’était rapidement ré[>andu : partout sué son passage arrivaient les populations des paroisses avec leur clergé, marchant la croix en tête au chant des hymnes et au son des cloches. A Cantorbéry, l’enthousiasme fut au comble : grands et petits, tout le monde s’abandonna à la joie; l’archevêque fut conduit dans la ville en procession solennelle, les églises retentirent des actions de grâces, et les murs de l’ancienne citédu joyeux son des trompettes.
Le lendemain, plusieurs officiers du roi vinrent trouver l’archevêque : parmi eux, était Handolf de Broc qui occupait le château de Salwood, au mépris des droits du siège primatial. Ils reprochèrent vivement au primat la condamnation de l’archevêque d’York et des évêques et lui intimèrent de les absoudre. Le primat répondit que la sentence avait été prononcée par le pape et non par lui, qu’il franchirait la limite de ses devoirs en absolvant les prélats; qu’il le ferait néanmoins, par amour pour la l>aix, s’ils voulaient se soumettre au jugement de l’Église1.
Cette offre charitable cl conciliante du primat fut reje-
i. M. Aur. Thierry n’a point cité ce fait.
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lée par les trois prélats, qui franchirent la iner, abordèrent en Normandie et se rendirent en hâte au château de Bure, près de Baveux où se tenait le roi Henri. L'archevêque n’épargna aucun effort pour réveiller dans l’ànie du monarque des ressentiments à peine assoupis , et lui dépeignit, comme l’acte le plus audacieux, la sentence qui le frappait lui-même avec ses collègues. A celte nouvelle, la fureur du roi se ralluma. « Malédiction, s’écriat-il, malédiction sur tous les lâches que je nourris, et qui m’ont laissé exposé si longtemps aux insolences de ce prêtre , sans tenter un effort pour m’en délivrer! » Quatre chevaliers, Heginald Fita-L’rsc, Guillaume de Tracy, Hugues de Morville et Richard Briton, ayant entendu cette parole fatale, se levèrent, sortirent et après s’ètre concertés, ils gagnèrent la côte séparément et arrivèrent le jour des Innocents, 28 décembre, au château de Saltwood où ils s’étaient donné rendez-vous1. Le lendemain, ils se mirent en marche avec une troupe d’hommes armés pour Cantorbéry. L’archevêque était alors retiré dans une chambre intérieure avec quelques familiers : les étrangers s 'étant fait introduire en sa présence, l’un d’eux, Fitz-L'rse, lui reprocha violemment les sentences qu'il avait prononcées depuis son retour, comme autant d’attentats contre l’autorité du jeune Henri, et le somma d’absoudre les évêques excommuniés. « Il n’est pas en mon pouvoir, dit le primat, de délier ceux que mon souverain seigneur le pape a liés, qu'ils s’adressent à lui. — F2h bien ! répondirent les meurtriers, voici l’ordre du roi : vous sortirez de son royaume et désormais, il n’y
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aura plus de paix entre lui et vous, car vous l’avez rompue. — Assez de menaces, dit l’archevêque, aucun homme, j’en prends à témoin le Dieu qui a souffert sur la croix, ne mettra de nouveau l’Océan entre mon Église et moi. Je ne suis pas revenu pour m’enfuir une seconde fois, et quiconque me cherchera, c’est ici qu’il me trou- ' vera, luttant pied à pied pour le Seigneur. »
Les meurtriers sortirent et peu de temps après ils revinrent revêtus de leurs armures ; trouvant les portes closes, ils les rompirent à coups de hache, et s’avancèrent vers l’église. L’office du soir était commencé et l’archevêquc montant les degrés de l’autel gagnait sa place accoutumée, lorsque Heginald Fitz-Urse apparut à la porte du cloître l’épée nue à la main. Scs trois compagnons suivis de plusieurs autres se montrèrent presque aussitôt armés de toutes pièces et la visière levée. Les moines épouvantés couraient fermer les portes de l’église, l’archevêque les arrêta : «11 ne convient pas, dit-il, de faire de l'église une forteresse : c’est en souffrant plus qu’en luttant que nous triompherons de nos ennemis ; je suis venu ici pour souffrir et non pour combattre. » Aucun obstacle n’arrètant les meurtriers, ils s’avancèrent l'épée nue. Presque tous les clercs prirent 1a fuite : trois seulement demeurèrent auprès de l'archevêque qui n’essaya point de fuir. Les assassins crièrent alors d’une voix terrible : « Où est Thomas Becket, traître au roi et à son pays? » Ne recevant aucune réponse, ils crièrent avec plus de force: « Où est l'archevêque ? » A cette question, il descendit les marches et répondit à liante voix : « Me voici ; je ne suis pas traître au roi, mais je suis un prêtre du Seigneur: que me voulez-vous? — 11
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faut absoudre, dirent-ils, ceux t|ue vous a>ez excom- • inuniés et rétablir ceux i|ue vous avez suspendus. — Ils n’ont pas satisfait, répliqua l'archevêque, et je ne nie détournerai pas de la justice par crainte de vos. épées : je ne les absoudrai pas, et suis prêt à mourir pour le Seigneur, afin que cette Eglise soit affranchie et pacifiée l»ar mon sang. » Tous étendirent à ce moment leurs mains sur lui ; l’épée de Keginald s'abattit sur sa tète, et du même coup entama le bras d’Edouard Grim, qui seul, après la fuite de tous les autres, était resté auprès de l'archevêque et le tenait étroitement embrassé. Guillaume de Tracy |wrta le second coup sur la tête de sa victime sans l’ébranler, il redoubla ; l'archevêque tomba et reçut dans sa chute, de Richard Hriton, un quatrième coup, si violent, que l’épée se brisa sur les dalles. Les meurtriers, après cet horrible attentai, quittèrent l’église et se firent place à travers la foule, en criant : «l’our le roi! poulie roi ! »
Coniidér.iion« Ainsi périt cet homme véritablement remarquable, qu'celle lIu' BenW* croître devant Dieu la responsabilité de ses Hu roi actes dans la même pro|»ortion que sa fortune. Il coin-
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du primo, mit des fautes par une opinion peut-être exagérée de ses droits et de ceux de son Eglise, mais il faudrait renoncer à reconnaître la grandeur morale sur la terre si on ne l’honorait dans l'homme qui, maître d’achever sa vie au milieu des délices et dans la faveur du plus puissant roi de l’Europe, renonce à toutes les douceurs de l’existence et accepte volontairement la pauvreté, l’exil et une mort sanglante pour obéir à sa religion et à sa conscience. Le pouvoir spirituel à cette époque était la seule force en état de tempérer dans le royaume la rigueur du
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droit féodal, tel qu’il était établi par les conquérants, et toute atteinte mortelle à ce pouvoir en était une contre le principe supérieur de civilisation chrétienne : défendre ce principe, du moins dans de certaines limites, était pour le primat d’Angleterre une œuvre utile et juste au point de vue social : le défendre sans restriction était, au |K>int de vue religieux, une obligation absolue que le primat n’aurait pu méconnaître sans abjurer les doctrines de l’Eglise, sans subordonner ses devoirs de premier |>asteur à ses devoirs de sujet. Il aurait fait, en l’oubliant, ce qui se fit quatre siècles plus tard ; il eût mis l’Eglise dans l’Etat et il eût rendu le pouvoir royal d’autant plus oppressif et redoutable qu’il n’était encore ni pondéré ni contenu par d’autres pouvoirs; il eût enfin fortement ébranlé l’autorité du sacerdoce dans les âmes avant que l’Evangile les eût éclairés de sa lumière ; et en perdant par la ruine du pouvoir spirituel l’unique garantie des opprimés, la nation eût été livrée sans défense à tous les caprices d’une force aveugle et brutale. D’autre part aussi , cl par suite des prodigieux progrès de l’influence cléricale en Europe, on a vu les nombreux abus auxquels Henri II s’efforça de mettre un terme, et, pour conclure, nous dirons que dans la lutte mémorable qui s’engagea sous ce prince entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir royal, la victoire complète de l’un ou de l’autre aurait pu devenir funeste : il était à désirer que les deux pouvoirs continuassent à se faire équilibre, et pour qu’un tel résultat fût possible, il fallait que celui qui commençait la lutte trouvât un adversaire en état de lui résister, et qu’en face d’un Henri II se rencontrât un Becket.