RICHARD
comme elle avait sa charte : des hommes de toute race entrèrent dans ces corporations qui aidèrent puissamment a faire disparaître, dans les cités, les distinctions entre les Normands et les Saxons. Un signe caractéristique de la fusion qui achevait de s’opérer dans la masse du peuple se voit par les titres mêmes des officiers municipaux ; le plus élevé avait le nom français-normand de maire, les autres conservèrent l’ancienne dénomination saxonne d ’alderman : on vit aussi s’éteindre, sous le règne de Richard, la population connue sous le nom d'oullaws (hommes hors la loi) si célèbre dans les chants nationaux et dont le plus grand nombre appartenait à la race dépossédée par la conquête.
On doit à Richard, un code maritime, un système de poids et de mesures et de sages modifications à la loi barbare sur les naufrages '. Un événement digne d'attention sous ce règne, est la sentence rendue en parlement, par des barons et des évêques, contre le chancelier Guillaume de Longchamps. Cet arrêt mémorable est la première application qui fut faite en Angleterre, du grand principe de la responsabilité ministérielle.
Le règne de Richard I" est l’époque la plus reculée à laquelle remonte l’origine des statuts ou de la loi écrite 2, et il est à remarquer que cette loi, qui est devenue la véritable souveraine de l’Angleterre, date précisément d’ud règne où chacun n’obéissait qu’à la force.
A . En vertu d'uue ancienne coutume, lorsqu’un vaisseau se brisait sur U côte, la cargaison devenait la propriété de la couronne. Richard ordonna que si le propriétaire périssait, ses fils et ses Pilles, et k leur défaut, ses frères et ses soeurs, obtiendraient la préférence sur la couronne.
2. lieeves, ïïùtory of tke F.ngUsk law. — Blackstone, Commentaire *.
Institutions.
Origine
de
la loi écrite.
Election du roi Jean
Nortbamp • ton.
Jean, surnommé sans Terre ».
Le règne de Jean fut une lutte perpétuelle. L’héritier légitime du trône, selon l’ordre de primogéniture, était le jeune Arthur, son neveu, duc de Urelagnc, fils de son frère aîné Geoffroy; mais l’Angleterre avait conservé l’ancien usage germanique, qui donnait à l’élection ou au choix, parmi les membres de la famille régnante, la plus large part dans la transmission du sceptre. La succession de Jean au préjudice de son neveu ne viola donc point la loi ou la coutume nationale. Ce prince, lils préféré de la reine Eléonore, avait été réconcilié par elle avec son frère Richard, qui le désigna pour son successeur, et c’est à lui que sa mère transmit l’hommage des riches provinces dont elle avait hérité. Jean fut élu roi d’Angleterre à Nortbampton, dans une assemblée solennelle de barons et d’éyèques, sous la condition formelle qu’il respecterait les droits de chacun. La Normandie se soumit et le reconnut pour duc, mais le Maine, la Touraine et l’Anjou se déclarèrent pour son neveu Arthur, dont le droit fut défendu par Philippe Auguste, à qui sa mère Constance, veuve de Geoffroy, l’avait confié. Philippe l’abandonna cependant après une courte guerre, vendit à Jean sa neutralité au prix du comté d'Évreux ci de plusieurs grands fiefs qui furent transférés en dot
À . Jeau fut surnommé sans Terre ou lackland , parce que, étant mineur h U mort de son père Henri II, il n'avait pu encore posséder aucun fief en son non propre, quoiqu'il fut souverain désigné d'Irlande.
JEAN
à Blanche de Castille, nièce de Jean et femme du jeune Louis, (ils aîné de Philippe. Arthur, trop faible pour résister, rendit hommage à son oncle pour le duché de Bretagne.
Jean se vit alors au faîte de la fortune : il régnait paisiblement sur l’Angleterre, et sa puissance s’étendait sur tout le littoral de la France, depuis la Somme jusqu’aux Pyrénées : il perdit tout par ses violences, ses injustices et sa lâcheté. Sa première querelle sérieuse fut avec le roi de France : il la provoqua par l’enlèvement d’Isabelle d’Angoulême, qu’il ravit à Hugues, comte de la Marche, son époux, et dont il fit sa femme, au mépris des lois divines et humaines. Hugues implora et obtint contre le ravisseur le secours du roi de France, leur commun suzerain. Un traité récent, conclu entre les deux rois, fut rompu : Philippe tira l’épée, appelant sous sa bannière les barons normands et angevins ; tandis qu’Arlliur retirait son hommage à son oncle et montait à l’assaut de ses forteresses.
Le roi Jean obtint, au début de cette guerre, un succès inespéré. Le jeune duc de Bretagne s’était emparé de vive force du château de Mirabeau, en Poitou, résidence de la reine Eléonore, et il tenait son aïeule assiégée dans une tour de cette place, lorsque, instruit du danger de sa mère, Jean accourut, surprit les assiégeants et fit son neveu prisonnier. 11 le retint d’abord au château de Falaise, où il essaya en vain d’arracher de lui une renonciation à ses droits. Sur son refus, Arthur fut transféré à Rouen. Là, le 3 avril, à minuit, il reçut l’ordre de sortir de la tour où il était enfermé. Il trouva à la porte, sur une barque, son oncle accompagné de Mauluc, son
Enlèvement
d’Isabelle
d’Angoulènic.
Guerre •vcc le roi do
France.
Captivité
et
assassinat
du
jeune Arthur de
Bretagne.
CiUlion du roi Jean devait l la cour des pairs
«o Fiance.
Coofifcalion
de»
provinces
possédée»
par
FAuglelerrc en France.
écuyer. L’infortuné jeune homme, saisi d’effroi, demanda en vain la vie, et comme Mauluc hésitait à frapper, Jean saisit son neveu par les cheveux, le poignarda lui-même et jeta son corps dans la Seine. Ce fait a été raconté par celui des chroniqueurs qui vécut le plus près de cette époque ', et si l’on peut douter que le roi ait souillé sa propre main de ce meurtre , du moins il est incontestable qu’il l’ordonna.
Avec ce crime commencèrent ses disgrâces. Les Bretons exaspérés demandèrent vengeance, et députèrent, à cet effet, l’évêque de Bennes au roi de France, suzerain du meurtrier. Philippe Auguste cita Jean à comparaître, comme duc de Normandie et possesseur d’autres grands flefs, devant la cour des pairs pour y prouver son innocence : l’accusé n’ayant pas comparu, la cour condamna Jean, comme coupable de félonie et de trahison pour le meurtre de son neveu, à perdre toutes les terres qu’il tenait par hommage de la couronne de France 3. Les Français et les Bretons envahirent aussitôt les domaines continentaux du roi d’Angleterre. Jean eut recours au pape; il provoqua les censures ecclésiastiques contre son suzerain, et en même temps il leva des soldats en Angleterre et en Irlande, et arma sa flotte qu’il mit sous les ordres du comte de Pembroke. Mais son crime avait indigné ses sujets : l’archevêque Hubert signifia au roi le refus de ses barons de le suivre sur le continent. Phi-
1. Ralph , al. b.‘ do Coggeshali. — Dont Bouquet, Historiette de France, t. XVIII.— Rev suspectas habebalur tb omnibus quasi ilium manu propria occidistel (Malh. Weslminal.). — Guillaume le Breton ne met aucunement ee fait en doute. (PkilippiJ., I. VI.)
2. I.a couronne d'Angleterre conserva le duché de Guyenne par des causes peu conuues. — Mac-Intosh, /iief. d'Auglct.
JF. AN.
lippe emporta ou réduisit tour à tour Château-Gaillard, p»rie Falaise, Rouen, Arques et Verneuil : toute la Normandie ,, Norn^Bdifi non secourue et rapidement conquise, se soumit à Philippe, malgré la haine héréditaire des Normands contre et de les Français : l’Anjou, le Maine et la Touraine furent également réunis : et la couronne de France recouvra ainsi toutes les riches provinces qui en avaient été séparées depuis plus de deux siècles.
La mort de l’archevêque de Cantorhérv, Hubert, et l’élection de son successeur suscitèrent de nouveaux périls au roi Jean et ouvrirent un abîme sous ses pas.
Parmi les privilèges et les immunités ecclésiastiques Oroiu que les rois d’Angleterre, à leur sacre, faisaient serment u couronne de maintenir, était le droit d’élection des évêques par les chapitres : néanmoins les baronnies annexées aux dw* évêchés donnaient aux évêques une grande importance dans l’État comme membres du parlement; la couronne avait ainsi un immense intérêt à conserver une grande influence dans les élections, et elle maintenait avec un soin jaloux son droit de convocation des chapitres, avec recommandation de ses candidats, ainsi que le droit de confirmation, qui entraînait implicitement celui de veto en cas d’un choix qui lui fût hostile. Il en était à peu près de même dans plusieurs Etats du continent : il est il remarquer, cependant, qu'en Angleterre un grand nombre d’églises cathédrales, ayant été anciennement des monastères , continuaient à être desservies par des moines, qui réclamaient et exerçaient tous les privilèges du chapitre. Il en résultait ce grave inconvénient que des hommes, étrangers |>ar état au monde, désignaient ceux qui étaient appelés à y occuper une grande place et à extr-
Rouble élection au tiéga
Cauloibéry.
cer une large influence dans les affaires humaines : cet inconvénient n’était nulle part plus sensible que dans le choix du primat d’Angleterre. L’église cathédrale de Cantorbéry avait été d’abord un monastère dépendant de l’ancienne église de Christ-Church, dont les moines revendiquaient à chaque instant, avec une indomptable énergie, leur droit d’élire, et le disputaient aux prélats. Ceux-ci, fondant leurs prétentions sur une ancienne discipline et sur l’usage établi depuis la conquête normande, voulaient concourir pour une part à l’élection, et ils étaient soutenus par la couronne.
A la mort de l’archevêque Hubert, survenue en l’année 1203, la majeure partie des moines de Christ-Church prévoyant que leur privilège serait vivement contesté, se réunirent clandestinement et tirent choix de leur sous-prieur Rcginald, qu’ils élurent archevêque. Ceux des moines qui n’avaient point participé à cette élection protestèrent contre elle, et demandèrent la licence royale et le concours des évêques pour un choix public et légitime : ils élurent, sur la recommandation du roi, l’évêque de Norwich, Jean de Gray, son confident et l'un de ses justiciers. La cause entre les deux compétiteurs fut portée devant le pape. Le saint-siège était alors occupé |Kir le fameux Innocent III, génie dominateur et superbe, qui poussait aux dernières limites h-s prétentions de Grégoire Vil à disposer des couronnes et à juger les rois, et qui était aussi le plus inflexible défenseur des privilèges ecclésiastiques.
Innocent se prononça en faveur des moines contre le roi et les évêques, mais reconnaissant un vice dans les deux élections il les annula l’une et l'autre. II jeta cn-
JEAN
suite lui-même les jeux, |H)ur la dignité primatiale, sur un ecclésiastique anglais d’un grand mérite, Etienne Langton, q ui avait professé avec beaucoup d’éclat à Paris, et qu'il avait ensuite appelé à Home où il le lit cardinal. Le pape demanda au roi Jean que la nouvelle élection eût lieu dans cette capitale où les moines de Clirist-Cliurcb s’assemblèrent, et où il dirigea leur choix sur Etienne Langton qui fut élu. Innocent envoya demander la confirmation royale, mais ses lettres furent retenues à Douvres, et avant de l’avoir obtenue, il consacra Langton.
Le roi vit dans cet acte imprudent une offense grave à sa prérogative; furieux du mépris qu’innocent 111 paraissait faire de son droit de confirmation, il maintint comme valable l’élection de l’évêque de Norvvich, et jura qu’Etienne Langton ne mettrait pas le pied dans le royaume. Innocent mit tout en œuvre, prières et menaces, pour vaincre l’obstination du roi, tout fut inutile. Le pontife alors eut recours aux armes de l’Église, il fit, pour réduire Jean à l’obéissance, ce qu’il avait fait avec succès dans le royaume voisin, contre Philippe Auguste, à l’occasion de ses deux mariages, il mit l’Angleterre en interdit: le service divin y fut suspendu; on ferma les églises, on prohiba l’administration des sacrements aux fidèles, à l’exception du baptême aux enfants : les cadavres furent inhumés dans une terre non bénite, toutes les cloches furent muettes et cet état de choses dura cinq ans. Jean opposa au pape une inflexibilité égale à la sienne, mais les armes des deux adversaires ne l’étaient pas. Innocent III eut recours à la raison suprême des papes à cette époque contre les rois, il frappa le roi d’Angleterre d’excommunication, il délia ses sujets de
Etirnii*
Ljii|;Iou
élu
à Itomo archevêque de
Canlorbéry.
Opposition du roi.
Innocent 111 met
l'Angleterre
en
interdit.
Il délie les Anglais de
leur serment de fidélité
au
roi Jean.
Uoublc
politique
du
saint-siège.
leur fidélité et il choisit Philippe Auguste, l’ennemi le plus redoutable de ce prince, comme le ministre de sa colère et l’exécuteur de sa sentence : le monarque français rassembla aussitôt une armée formidable et disposa tout pour franchir le détroit et pour déposséder son rival. Jean, de son côté, convoqua ses barons et appelu ses sujets aux armes. Ils se rendirent à son appel, mais plutôt pour abjurer son autorité que pour la soutenir. Jean, par le scandale effroyable de ses mœurs, par ses exactions et par ses cruautés, avait été à lui-même son plus grand ennemi : il s’était aliéné ses barons et des soixante mille hommes réunis sous sa bannière, dit l’historien contemporain, à peine s’en trouvait-il un seul qui lui fût dévoué '.
A la tète d’une flotte nombreuse et d'une armée magnifique il ne se sentait point affermi, le souvenir de ses crimes se réveillait dans son cœur pour l'accabler et il se voyait, non sans effroi, maudit du ciel et en horreur à la terre4. Son orgueil fut dompté, et pour échapper à la justice humaine qui armait contre lui Philippe Auguste, il courba la tête devant le pontife. La politique d’innocent lit était devenue plus favorable à ses espérances : l’intérêt du saint-siège n’était pas d’augmenter outre mesure la puissance du roi de France, en réunissant lesdeux plus belles couronnes sur sa tète, et le légat Pandolphc, après avoir excité ce prince à détrôner le roi Jean, était passé en Angleterre muni des instructions secrètes et
< . Mali h . Piril.
2. On dit que dam ion désespoir, il envoya chercher un appui jusqu'en Orient, chez les musulman», et qu'il offrit ù un de leurs princes de lui faire hommage de sa couronne, s'il voulait lui venir eu aide.
contraires d’innocent III. 11 saisit avec empressement les premières ouvertures de paix et de soumission que lui lit le roi d’Angleterre. Jean fut réconcilié à l’Église par le légat et, pour prix du pardon qu’il obtint, il fit hommage de son royaume au pape et consentit à le tenir de lui en fief. Pandolplie alors tourna ses efforts contre Philippe Auguste et lui fit défense de poursuivre son entreprise en cherchant à déposséder son rival. Philippe, furieux de trouver un obstacle là où il eoni|>tait sur un appui, ne renonça point à son dessein: il annonça l’intention de conduire son armée en Angleterre, mais il fut abandonné de celui de ses puissants vassaux dont le concours lui était le plus nécessaire ; Ferrand, comte de Flandre, refusa de le suivre. Philippe alors jura que la France deviendrait Flandre ou que la Flandre serait annexée à ses domaines; il tourna ses forces contre son vassal rebelle, et déjà il avait emporté ou gagné plusieurs places, lorsqu’un grand désastre de sa Hotte dans un combat naval contre les Anglais lui fit ajourner cette conquête et le ramena vers ses frontières.
Le roi Jean cependant songeait à porter le fer et la flamme dans les États de son puissant ennemi, mais ses barons refusèrent de s’embarquer jusqu’à ce qu’il eût donné satisfaction à ceux de leurs collègues ecclésiastiques ou Laïcs frappés de confiscation ou d’exil pour leur dévouement au cardinal primat, Etienne Langton, et qu’il eût rouvert son royaume aux proscrits et hu primat. Le roi plia devant la nécessité, il révoqua la sentence d’exil contre Langton, contre les évêques qui avaient embrassé1 sa cause et contre les moines de Christ-
Le roi Jean se reconnaît vassal du
saint-siège.
Sa
réconciliation avec l’Eglise.