CHAPITRE II
ui:<;ne de ii h: il a un il 1:177 — I3«y.
Pn-mière partie du règne do Uichard II. I3" - 1899.
Au grand règne d'Kdouard III succéda le règne déplorable de son petit-fils Richard 11. Il y avait dès lors en Angleterre tous les éléments du gouvernement mixte, qui, plus lard, a fait sa grandeur et sa gloire; mais ces éléments étaient encore abandonnés à eux-mêmes, sans modérateur, sans aucun principe suffisant d'action régulière et constante. La royauté, le clergé, l'aristocratie et la bourgeoisie, existaient comme autant de rouages d'une puissante machine, qui, avant d'être ajustés et gouvernés par une main savante et d'obéir de concert à une
♦ . Mac-luto»!,. Uùtairt i Angltitrrt. rè9,u d'Edouard ///.
impulsion commune, se meuvent isolément, procèdent par secousse et se heurtent l'un l'autre, au risque de se briser; et h ces causes de désordre et d'anarchie, il s'en joignait d'autres qui se manifestèrent avec plus ou moins de force, vers la fin du xiv* siècle, dans la plupart des contrées de l'Europe occidentale.
Presque tous les trônes étaient occupés alors par des i;Europ« princes faibles et incapables: le sceptre de l'Angleterre ^Ji tombait dans les mains d'un roi de onze ans: le fléau d'une minorité sans terme commençait aussi pour la France, sous le malheureux Charles VI; l'Allemagne reconnaissait pour empereur, dans Wenceslas, fils de Charles VI, un prince abruti par l'intempérance; Charles le Mauvais régnait en Navarre, et Jeanne, meurtrière de son mari, laissait flotter à Naples les rênes d'un royaume en proie aux factions; enfin, tandis que le respect des peuples, affaibli par tant de causes, allait décroissant pour leurs princes temporels, il diminuait dans une proportion plus effrayante encore pour leurs chefs religieux. Le clergé, corrompu par l'indolence et les richesses, donnait d'affreux scandales, dont nous avons de nombreux et d'incontestables témoignages dans les écrits des contemporains les plus éminents par la science et par la piété. La désolation de l'Eglise s'était accrue par le long séjour des papes à Avignon : cette période de soixante-dix ans, qui fut comparée à la captivité de Ilabylone, dura Jusqu'au retour de Grégoire XI à Home, cl fui suivie à sa mort, en 1338, d'une époque plus malheureuse encore et connue' dans l'histoire sous le nom «le grand schisme d'Occident '. On vit alors, et du-
I. à la morl <lc ("fré^oirc XI, la grande majorité <bs cardinaux, réuni» en
rant plus de quarante années, une double suecession de papes et d'antipapes, qui, établis à Home et à Avignon , déliaient à l'envï les sujets des serments prêtés à leurs princes et se chargeaient mutuellement d'anathèmes.
Ainsi tombaient aux yeux des peuples de l'Europe tous les liens apparents ou invisibles qui les retenaient dans l'ordre et dans l'obéissance, et la plu part des causes qui mettent en mouvement de nos jours les masses aveugles, se réunissaient fatalement pour déchaîner, contre les puissances, les classes inférieures plus dangereuses alors qu'aujourd'hui, car elles étaient plus grossières et plus malheureuses : le commun peuple des villes et des campagnes, accablé, ruiné par des guerres perpétuelles et des exactions intolérables, était faussé au désespoir et à la révolte par l'excès de l'oppression et de la misère, et passait rapidement d'une dure servitude à une li-. cence effrénée. Tel était le tableau qu'offraient les plus grands États de l'Europe, vers la lin du xiv* siècle, au moment où le sceptre de l'Angleterre tombait des mains victorieuses d'Édouard III aux mains débiles d'un enfant.
Cet enfant était Richard de Bordeaux, fils du fameux prince Noir, le modèle des chevaliers et l'idole du peu-
conclave à Rome, élurent, sou* les menaces de la foule qui voulait un pape italien, 1'arcbevAqnc de Bary, qui prit le nom d'Urbain VI. Etagères bientôt par ses rigueurs, ces mômes cardinaux protestèrent un mois après contre celte élection qu'ils déclarèrent nulle, comme ayant été arracbée par la violence, et réun h a Agnani, ils élurent un nouveau pape, le cardinal de Genève, qui pril le nom de Clément VII, et fut immédiatement reconnu pour seul et véritable pontife par la France, l'Ecosse, l^pagne, la Sicile cl Chypre : l'Angleterre et les autre* pays restèrent dans l'obédience d'Urbain.
HICHARD II. 45
pic, et dont le glorieux souvenir disposa favorablement la nation pour son jeune héritier. Celui-ci lit à Londres, le 16 juillet 1377, son entrée solennelle aux acclamations de la multitude.
L'homme le plus puissant à cette époque était encore le premier des trois oncles du jeune roi l, Jean de Gand, duc de Lancastre, chef de la famille des Plantagenets et prétendant par sa femme aux couronnes de Castille et de Léon. Les lords craignirent qu'il n'usur- Conseil pat le trône, et, pour balancer son autorité, ils nom- <w8t'"ce* nièrent avec lui un conseil de onze membres chargés de partager, durant la minorité du roi, avec le chancelier et le trésorier, les soins du gouvernement : ce conseil fut modifié par le premier parlement du règne. Les communes, que présidait le célèbre Pierre de la Mare, obtinrent l'adjonction de nouveaux conseillers, et deux marchands de Londres, Walworth et Philpot, furent nommés trésoriers pour administrer les subsides de guerre au nom du parlement.
Les débuts du règne furent marqués par des expédi- Expédition, lions sans gloire , bientôt suivies de grands troubles à Au^if l'intérieur. La trêve avec la France était expirée, et le nouveau théâtre de la guerre fut la Flandre et la Bretagne. Une tentative téméraire de Charles V, pour réunir En Breusne. cette dernière province aux domaines de la couronne, parut d'abord favorable aux Anglais, que les Bretons appelèrent à leur aide contre le roi de France. Mais Charles V mourut en 1380; la paix fut alors conclue entre son successeur Charles VI et Montfort, duc de
I. Lci deux tulrci onclfs de Richard I! éliicnl le» duc» de Glocesler el d'York.
I l \ HE III. CHAPITRE II.
Bretagne, qui le reconnut pour suzerain, et les Anglais se rembarquèrent sans avoir combattu.
En Flandre V*™ aulre expédition conduite en Flandre, en 1383, par Henri Spenser, évèque de Norwich, au secours des Gantois, de nouveau révoltés contre le comte Louis, leur suzerain, n'eut pas une issue plus beureuse 1 : les Anglais battirent en retraite devant l'armée française, victorieuse à Rosbecque et commandée par le jeune roi Charles VI en personne.
L'Angleterre enfin était encore en guerre, à la même époque, avec l'Écosse, où Robert Stuart 2 avait sue- En Ecosse, cédé, en 1370, à son oncle David II. Les seigneurs écossais avaient fait irruption dans les comtés du nord, et mille chevaliers français, sous les ordres de l'amiral Jean de Vienne, étaient venus en aide aux envahisseurs. Le jeune Richard, accompagné de ses oncles et d'une armée nombreuse, marcha au nord |>our le repousser. U s'avança jusqu'au cœur du pays et brûla Edimbourg, ville encore à moitié barbare. Les Écossais rendirent aux Anglais ravages |>our ravages et portèrent le fer et la flamme dans le Northumberland. L'armée anglaise revint sur ses pas pour couvrir les fron-
1. Le but primitif de celte expédition était une croisade, publiée par Urbain VI, contrôles adhérents de son compétiteur Clément VII. Une bulle d'Urbain accordait h tous ceux qui s'engageraient dans cette entreprise les mêmes indulgences qu'à ceux qui partaient pour combattre les infidèles. L'expédition était dirigée contre la France; mais la campagne s'ouvrit en Flandre, ce pays étant un «les grands fiefs de la couronne de France : le comte Louis cependant avait reconnu Urbain VI.
2. Le roi Robert II était Dis de Majorie, fille de Robert Bruce etdeWaller, lord lligk Steward, ou grand-inlendant d'Ecosse. Le nom de cette charge devint celui de 1a lamille. et Robert U fut le premier qui l'ail porté sur le trône.
RICHARD II. i7
tières et fut ensuite licenciée sans a\oir obtenu aucun avantage sérieux ou durable.
Ces entreprises épuisaient le royaume, et le besoin de subsides, sans cesse renaissant, avait fait imposer, en 1381, une capitation de douze sols sur chaque in- in»urreciion dividu au-dessus de quinze ans : cette taxe vexatoire PtPi,,,redonna lieu à d'odieuses recherches *, causa une irritation générale, et il suffit d une étincelle pour tout embraser. Un collecteur d'impôts outragea , sous prétexte de s'assurer de son âge, une jeune tille de quinze ans d'une rare beauté. Le père, forgeron de son état, accourut aux cris de la mère indignée, et frappant l'insolent collecteur de son marteau, il l 'étendit mort à ses pieds. Cet événement devint le signal d'une vaste et formidable insurrection : les serfs des bourgs et villages des bords de la Tamise se soulevèrent, animés par les prédications incendiaires d'un prêtre nommé John Bail, qui les haranguait et les enflammait contre la noblesse, en prenant pour texte ces paroles :
Quand Adam bêchait et qu'Eve filait, Qui était alors gentilhomme'?
L'insurrection s'étendit des côtes méridionales de Kent a la rive droite del'Humber, et Ton vit st reproduire les atrocités de la jacquerie française». I ne multitude furieuse se répandit dans les campagnes et dans les villes, pillant et démolissant les châteaux et les maisons, massacrant leurs possesseurs, brûlant les archives des tri-
« . Kn\fiblon.
Wben Adam deUed and Eva span, Wbo wai ihen ihe gentleman?
48 LIVRE lit. CU.IHTRR II.
hunaux, décapitant les juges, les jurés et les gens de loi. Le torrent dévastateur se dirigea sur Londres, sous la conduite du couvreur Wat-Tylcr 1 et d'un prêtre démagogue, Jacques Straw : cent mille hommes se rassemblèrent en armes à Black-Heath, où ils proclamèrent l'égalité des hommes, l'abolition de toutes les dignités et de toutes les taxes, sauf celle du quinzième qu'avaient payée leurs pères; ils entrèrent ainsi dans les faubourgs de Londres, sur la rive droite de la Tamise, requérant impérieusement l'affranchissement immédiat de tous les serfs; ils ne voulaient pas, disaient-ils, d'un roi du nom de John, désignant ainsi le duc de Lancastre, chef du conseil; mais ils consentaient à demeurer fidèles aux communes et au roi Richard, s'il faisait droit à leur requête. A l'approche du péril, le jeune roi, avec la princesse de Galles, sa mère, et les principaux dignitaires de l'Église et de l'État, s'étaient jetés dans la Tour de Londres : les insurgés se répandirent dans Southwark; ils démolirent plusieurs maisons et incendièrent le mobilier de l'archevêque, à Lambeth ; ils franchirent le pont et s'avancèrent jusque sous les murs de la cité, dont la populace leur ouvrit les portes, et durant toute une nuit d'horreur et d'épouvante, la capitale fut en leur pouvoir : on vit alors quelques-unes des scènes hideuses qui, reproduites en France après cinq siècles, ont rendu une époque récente exécrable : les prisons furent démolies, le magnifique palais de Savoie, chef-d'œuvre de l'art et résidence du duc^ de Lancastre, fut livré aux flammes;
I. Cet homme lirait son nom <lc »a profession, wat - tyltr signiGtnl Gautier le couTrcur.
quiconque ne répondait pas au mot d'ordre des insurgés, était immédiatement mis à mort; les Flamands surtout étaient en butte à leurs cruautés, plus de soixante de ces malheureux furent égorgés aux acclamations d une multitude forcenée K Le jeune roi, dans cette crise terrible, donna des preuves d'un grand courage et d'une présence d'esprit supérieure à son âge : il tint conseil, et trop faible pour combattre ouvertement l'insurrection, il essaya de négocier; il assigna Mile-End pour rendez-vous aux insurgés, et annonça qu'il accueillerait en personne leurs demandes. 11 sortit à cheval de la Tour, avec une suite peu nombreuse, et s'avança jusqu'au lieu désigné, où il se vit immédiatement entouré de soixante mille pétitionnaires en armes. Leurs demandes , plus modérées qu'on aurait cru, se réduisaient à quatre : ils requéraient l'abolition de l'esclavage, la réduction de la rente des terres a un taux égal et uniforme, la franchise d'achat et de vente aux foires et marchés, et une amnistie générale. Richard souscrivit à ces vœux : des chartes conformes furent rédigées à la hâte, copiées pour chaque paroisse et revêtues du sceau royal. Mile-End fut immédiatement évacué : les pétitionnaires, presque tous des comtés voisins, se retirèrent, en apparence satisfaits, et le roi put croire l'insurrection apaisée. Elle sévissait alors avec fureur où il n'était pas. Tyler et Straw l'ayant vu sortir de la Tour, s'y élancèrent avec quatre cents hommes : l'archevêque célébrait la messe et fut massacré à l'autel ; le confesseur du roi et cinq de ses officiers eurent le même
t. Walsingham. — Slow.
sort. Une bande .d'insurgés força les apparu inenls royaux, d'où la princesse de Galles, mère du roi, fut emportée évanouie; les furieux sondèrent sa couche avec leurs épées; puis, sortant de la Tour saccagée, ils se répandirent dans les rues, portant sur des piques les têtes de leurs victimes et dressèrent sur le pont de Londres leurs sanglants trophées
Le roi traversait alors Smith-Field, suivi de soixante cavaliers seulement : tout à coup il aperçut Tyler, venant à sa rencontre, à la tète de vingt mille insurgés. Tyler avait rejeté successivement toutes les chartes qui lui avaient été présentées, et voyant Richard, il fit arrêter les siens et s'avança seul. Dans le colloque qui s'engagea entre eux, Tyler gesticulait avec son poignard et s'était enhardi jusqu'à porter la main sur la hride que tenait le roi ; le lord-maire Walworth, indigné, le frappa à la gorge, de son épée : Tyler blessé piqua son cheval, à quelques pas de là il tomba et fut achevé par l'écuyer du roi, Robert Standish.
Richard courait alors un danger immense; déjà les conduite insurgés bandaient leurs arcs pour venger sur lui la uro'* mort de leur chef : une heureuse audace sauva le roi; il s'élança seul vers les rebelles. « Mes amis, leur dit-il, me voici, que me voulez-vous? Tyler était un traître : c'est moi qui suis votre chef, je suis votre roi; demeurez en paix et suivez-moi. » Saisie d'admiration pour cette action hardie, la multitude obéit et suivit le roi en silence; mais déjà le bruit de son danger s'était répandu , une troupe de mille hommes d'armes accourait, réunie à la hâte par le lord-maire et sir Robert Knowles : à leur approche, une foule d'insurgés se jelè-
HICHAKD II. 51
rent à genoux et demandèrent merci : Richard les couvrit de sa protection et les renvoya tous en paix dans leurs demeures : défense fut faite en son nom, sous peine de mort, à tout étranger de passer la nuit dans la cité de Londres
L'insurrection avait fait de grands progrès dans le sud et dans l'est : les propriétaires é|>ouvantés se tenaient cachés dans leurs châteaux, sans oser rien entreprendre pour la commune défense : un seul homme, Henri Spenser, évêque de Norwich, fit preuve de résolution, il prit les mesures nécessaires pour arrêter ce torrent furieux : armé de toutes pièces, il marchait lui-même au combat et rétablit Tordre dans plusieurs comtés. La mort de Tyler étouffa la rébellion et valut au roi une armée : de toutes parts il reçut des offres de secours et se vit rapidement à la tête de quarante mille cavaliers ; il ré- fî. voqua alors les chartes d'affranchissement qui lui avaient rtJ|iS*n< été arrachées par la violence et comprima par la force les restes de l'insurrection épars et encore menaçants dans les provinces : de nombreuses et cruelles exécutions accompagnèrent sa triste victoire et furent ordonnées par le juge Tressilian, qui acquit dans cette occasion un renom exécrable.
Le parlement suivant fut marqué par un fait digne d'attention : Richard, après avoir révoqué les chartes qu'il avait données aux serfs et aux vilains de son royaume, exprima le désir qu'ils fussent affranchis par un acte légal, et fit soumettre à l'examen des deux chambres une proposition tendant à abolir toute servi-