CHAPITRE III
GfcORGKS 1".
Première partie du règne de Georges 1". — Ministère de loid Towitslictid. — Imurrection du comte de Mar eu Kcosse. — Chute de Tuwtishi n 1 cl fnrntalion du ministère Stanbopr.
Jamais les calculs et les appréhensions des hommes d'Etat n'ont été plus heureusement déjoués que par les événements qui suivirent la mort delà reine Anne. Considérant, en effet, les profondes divisions des partis en Angleterre, le mécontentementde l'Irlande et de l'Ecosse, l'opposition de tous les gouvernen ents catholiques, les intrigues du prétendant favorisées par la France, l'Espagne et l'Italie, chacun pensait que l'avènement du ■ nouveau prince serait accompagné de longs orages, / et ses plus zélés partisans n'osaient espérer une facile victoire. Néanmoins, les habiles mesures prises par le duc de Shrevvshury et la prudence des membres du cabinet prévinrent toute espèce de conflit, et jamais fils n'hérita [dus paisiblement de son père que ne
ttt LIVRE VI. CHAPITRE III.
succéda en Angleterre, à la reine Anne, un prince étranger et inconnu dans son royaume.
A peine la reine eut-elle expiré, que le ministre résident de Hanovre produisit une lettre de la main de l'électeur. Celte lettre nommait, conformément à l'acte de ré gence,un conseil de plusieurs membres qui, avec les sept grands officiera de la couronne, devaient administrer le royaume en qualité de justiciers jusqu'à l'arrivée du nouveau roi. Fresque tous appartenaient au parti whig, et parmi les plus éminents étaient les ducs de Slirewsbury, d A rgy le et de Somerset, et les lords Cowper, Halifax et Townshend. Le conseil de régence fit proclamcrGeorges I r simultanément en Angleterre, en Ecosse et en Irlande, et le parlement immédiatement convoqué, fournit aux besoins du trésor, et vota une somme annuelle de 700,000 livres sterling pour la nouvelle liste civile. Le nouveau roi, fort peu instruit, embarrassé dans ses manières, timide et opiniâtre, indifférent au progrès des lettres et des sciences, dépourvu enfin de toute qualité brillante, était cependant à d'autres égards recommandante : naturellement enclin à la bienveillance et à la justice, il se souvenait des services rendus plus que des injures; il était laborieux, économe; mais sa couronne était un fardeau pour lui. « Son étroite intelligente, dit lord Cbesterfield, ne s'étendait pas au delà des limites de son électoral; » il fuyait les applaudissements populaires et détestait la pompe du rang suprême. Son plus grand tort était de se livrer trop complètement à son entourage, et de fermer lesyeux sur la rapacité d'à wdes compatriotes, courtisans ou maîtresses, qui regardaient son royaume comme leur bien. Le sentiment de son infériorité le por-
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tait a s'enfoun r tllionimes médiocres, et il était difficile qu'un tel prince, à qui la langue et les usages de l'Angleterre riaient inconnus, y acquit de la popularité : mais ses défauts enlevaient peu de chose aux avantages que le royaume limait attendre de son règne, et c'est un point digne des sérieuses méditations des politiques et des historiens, qu'il ait fallu transmettre la couronne à un prince complètement étranger aux lois de l'Angleterre comme à ses libertés, pour en assurer le maintien.
La composition du nouveau ministère constata la com- (U,mpoiillon plète victoire des whigs. Lord Toxvnshend, premier se- m|^*|èrt crétaire d'Etat, en fut le chef, et les principaux membres d» cabinet furent, après lui, le chancelier Cowper,le général Stanuope, second secrétaire d'État, et les lords Nottingham, Sunderland, Somerset, Halifax et Marlborough. Ce dernier figura dans le conseil par son nom plus que par son crédit : il eut le titre de commandant en chef de l'armée, mais ses rares talents couvraient, en temps de guerre seulement, ses vices et ses intrigues, et il n'eut dans le cabinet qu'une ombre de pouvoir K Le conseil privé lui en même temps formé de trente-trois membres, et compta parmi eux Robert Walpole et Pulteney. Towns-Lord Town»b*od lieml. beau-frère de Robert Walpole et chef du nouveau |« générai cabinet, s'était fait connaître d abord au congrès de Ger- Su,,hope* lruydenberg, où il avait été envoyé comme plénipotentiaire avec Marlborough, et nommé plus tard ambassa- «kur près des états généraux, il avait signé avec eux, en
t. L'opinion de lord Mahon, sur ce point, diffère de celle Je Smolell. Le «"« de Mirlborougb, dit-il , fil parlicdis membres entre lesquels toutes les af- «ttit«| concentrée*. RU t. d'AngMerrt, I. IX, chap. i.
I70t>? le célèbre Irai lé de la terrien». Homme droit et intègre, médiocre orateur, habile ministre, il aurait eu plus de succès encore s'il n'eût souvent poussé l'oubli des formes du langage jusqu'à la rudesse, et l'obstination jusqu'à l'entêtement le plus opiniâtre. Son influence dans le conseil était balancée par celle de Jacques Stanho|>e, qui, à l'exemple de tant d'hommes célèbres de l'ancienne Borne, avait commence par commander les armées avant de diriger les affaires de l'Etat. Fait prisonnier en Espagne a la journée de lîrihuega, libéré en 1712, il avait été l'un des plus ardents adversaires de la paix d'Utrecht. Non moins intègre que son collègue Townshend. il joignait a une rare générosité de sentiments une franchise quelquefois indiscrète, et portait dans les affaires les qualités qui le distinguaient sur les champs de bataille, un grand courage, une bouillante ardeur et une activité infatigable.
Aucun tory, a l'exception de Nottingham. ne lit parti» du nouveau ministère : un trop grand nombre de tons avaient trempe récemment dans des complots jacobilos pour qu'à celle époque un ministère mixte fut possible. Le prétendant, généralement désigne alors sous le nom de chevalier de Saint-George, reconnut bientôt à quel point la composition du nouveau cabinet lui était contraire : il était accouru de Lorraine à Paris au bruit de la mort imminente de la reine Anne, sa sœur: mais les premiers actes du nouveau règne donnèrent des craintes sérieuses
au gouvernement français qui crut devoir ôter tout prétexte aune rupture: le prétendant fut donc imité à s'éloigner, et il retourna en Lorraine, d'où il publia un manifeste très-compromettant pour le précédent cabinet,
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a la dissolution duquel il altribuait la ruine ou l'ajournement indéfini de ses espérances.
II importait que l'accord régnât entre le cabinet et le Dissolut»» parlement : celui-ci fut dissous dans le temps prescrit par parlement, les statuts des deux derniers règnes !. Une proclamation 47, , royale invita les électeurs à avoir égard, dans leurs choix, au maintien de la succession protestante, et le pays qui, l'année précédente, avait envoyé au parlement une ma"^lcctl0Il,w|l(g, jorité tory, ré[>ondit cette fois à l'appel de la couronne [>ar l'élection d'une chambre des communes apparie- l,J nant presque tout entière à l'opinion opposée.
Exalté parce succès, le cabinet écouta son ressentiment «mire ses adversaires politiques, et jugea l'heure de la vengeance arrivée. Les communes s'y associèrent surtout contre les principaux auteurs de la paix dTtrecht, considérée par les whigs comme déshonorante pour l'Angleterre. Le duc d'Ormond, qui, à la tête de l'armée, avait rendu, par son immobilité, cette paix inévitable, et les deux principaux ministres Oxford et Bolingbroke, qui avaient rédigé svs instructions, furent accusés de trahison. Bolingbroke et d'Ormond prévinrent leur jugement par la fuite et passèrent sur le continent : Oxford attendit le sien, et au nombre des plus grands griefs contre lui, on fit valoir la création des douze pairs qu'il avait conseillée, disait-on, et que la reine Anne avait faite, Arrestation par un abus téméraire de sa prérogative, pour assurer le d ""o^rT1' succès d une mesure politique. Accuse par les communes, à la barre de la chambre des lords, Oxford allégua vaine-
1. Di?m statuts publié* sous Guillaume III et »ons la reine Anne, rendaient obligatoire la convocation d'un nouveau parlement dans les si* mois après la du trône.
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nicnl pour sa défense sur ce point un ordre formel de la re!ne 1 ; il fut arrêté et renfermé à la Tour.
Ces rigueurs étaient superflues, et leur résultat trompa en beaucoup de lieux les espérances de leurs auteurs. Une partie considérable des classes inférieures était acquise aux torys par suite de son attachement pour l'établissement religieux et pour les doctrines étroites et absolues de la haute Église, et une grande multitude, par un aveuglement difficile à comprendre après les éclatantes leçons du passe, s obstinait à reconnaître un lien secret et indissoluble entre la cause du prétendant et celle de la haute Église. Le gros de la nation haïssait les dissidents protestants plus que les catholiques, et en beaucoup d'endroits on se j>orta envers les premiers aux plus condamnables excès, insultant leurs personnes et brillant leurs chapelles. Ces désordres provoquèrent une répression sanglante, rendirent nécessaire de remettre en vigueur le statut célèbre contre la rébellion, tombé en désuétude depuis le règne d'Élisabeth, et furent le prélude du soulèvement formidable de 1715, pour le rétablissement des Stuarls.
Trois choses étaient nécessaires pour assurer le succès de cette insurrection ; il fallait qu'elle éclatât simultanément en Angleterre et en Écosse, que le prétendant la soutînt, en temps opportun, par sa présence sur les lieux, et que la France lui \\ni en aide: les jacobites étaient fondés à espérer le concours de ces trois circonstances; mais par
1 . Un ministre n'eût pas alloue1 celle excuse djns les temps postérieurs et lorsque Pu-responsabilité absiluc do la couronne fut au nombre de» principes du gouvernement constitutionnel. Voyez a ce sujet les réUexions de air Henry Ibllam, Ilisl. conslil. d' Angleterre, cliap. xvt.
mite de la fatalité qui semblait s'attacher à la cause des
Stuarts, aucune d'elles ne se présenta.
Bolingbrokc, fugitif, avait été rejoindre le prétendant en Lorraine, à Comrnercy, où il tenait sa petite cour, et lui avait offert ses services qui furent acceptés. Qualifié Bo,,nnl,roke
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ministre du prince exilé, il revint à Paris, foyer des intri- <*« préieadéni gues jacobites et d'où il entretint une active correspondance avec le chevalier de Saint-George et ses principaux partisans à Londres, en Irlande et en Ecosse. Il sollicitait en même temps des ministres de Loufs XIV et de ce prince lui-même, un secours efficace en troupes et en munitions. La France était encore profondément ébranlée des suites désastreuses de la dernière guerre : les ministres redoutaient d'en provoquer une nouvelle, et le vieux roi était partagé entre ses justes craintes et son attachement pour les Stuarts. N'osant soutenir ouvertement leur cause contre la foi des traités, il la favorisait en secret et avait permis qu'un petit armement se fit pour cet objet dans le portdu Hâvre. Ce secours, tout faible qu'il était, eût été fort efficace, conduit par le prince en personne sur le théâtre de l'insurrection. Le roi Georges avait peu de troupes sous ses drapeaux, tandis que les jacobites étaient nombreux dans beaucoup de comtés de l'Angleterre cl comptaient pour eux la majorité de la population en Irlande et en Écosse. Jamais depuis la bataille de la Royne , les affaires des Stuarts n'avaient eu un aspect plus florissant. La mort de Louis XIV survenue en 1715, Mon
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ruina leurs projets : ce prince, dit Bolingbroke, emporta Uuis xlv. tout l'espoir de leur fortune avec lui dans la tombe. m5
La politique du .duc d'Orléans, régent de France, fut toute différente, et sans se montrer directement hostile au
Aiii.nco prétendant, il contracta une alliance étroite avec le ca- "ovîr 1 binet du roi Georges; aucune assistance publique ou George»!**, secrète ne fut donnée aux Stuarts. el sur la demandé de sir George Uyng, qui parut avec une escadre en vue du Havre, l'armement qui se faisait dans le port fut suspendu. Des ordres furent alors donnés partout au nom du prince pour empêcher l'insurrection d'éclater; mais il était trop tard |>our l'Ecosse où déjà ses partisans avaient pris les armes.
insur.cciio.1 John Erskinc, 11 comte de Mar, dirigeait alors dans
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comie .le Mar ce pays les affaires des Stuarts : il avait fort habilement m E^"f ' alimente des foyers d'insurrection sur plusieurs points,
At%*ï\*\w* e*> s il eut ^ auss' remarquable dans la guerre que dans la politique, la cause qu'il défendait, pour un temps du moins, aurait pu triompher ; mais cet homme d'Etat, si habile dans le cabinet, était totalement dépourvu de talents militaires. Il ne manquait point d'ailleurs de bravoure personnelle, et. le 6 septembre 1715, déployan l'étendard de la révolte à Castletown dans le Braemaren présence d'une soixantaine seulement de personnes dévouées, il proclama solennellement le prétendant roi d'Ecosse, sous le nom de Jacques VIII, et roi d'Angleterre et d'Irlande sous celui de Jacques III Mar fut bientôt rejoint par cinq cents* de ses vassaux : la nouvelle de cette prise d'armes se répandit comme l'éclair dans toute l'Ecosse, et, pour l'annoncer, la croix de feu passade main en main selon l'usage, jusqu'aux extrémités les
I. I.'' vcnl n m Irès-viulenl cl il abatlil le globe «l'or qui surmontait la lance a laquelle éiail ul'aclio l'étendard* Celle circonstance fut consi>icrcc par lc$ montagnards superstitieux comme un fâcheux présage. Sir Wali«T Sc<>it, ffilf.
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|»lus reculées du pa\s. Les clans du nord et de l'est, conduits par leurs chefs, accoururent : ceux de l'ouest furent beaucoup moins prompts à se déclarer, mais entin, après avoir longtemps hésité, les grands chefs Caméron, Sluart d'Appui, Glengarry, (lanronald et Brcadalbanc 5e mirent en mouvement, rejoignirent l'armée insurgée, et lout l'ouest de l'Ecosse fut en feu. Le comte de Mar se vil en peu de temps à la tète de cinq mille hommes résolus avec lesquels il occupa la ville de Perth, tandis que le prétendant était proclamé à Inverness par le brigadier Mac-Intosh «, à Dublin par le comte de Panmure, à Aberdeen par le comte Marischal, à Gordon par lord Huntly, et à Dundee parGraham, |>arent du fameux Claverhouse: Edimbourg, enfin, avait déjà failli tomber par surprise; aux mains des jacobites, en la puissance desquels était toute la partie supérieure de l'Ecosse au nord du Tay.
L'effroi était grand à Saint-James, et les difficultés extrêmes pour les ministres, menacés tout ensemble par de sourdes conjurations et par la révolte en armes, obligés à se garder à la fois contre l'étranger et contre l'ennemi intérieur, redoutant des débarquements sur plusieurs points du territoire, contraints en outre à calmer l'effervescence populaire et à maintenir en repos une foule fanatique, ardente à témoigner son zèle pour Dieu et pour la haute Eglise en se portant aux plus odieuses violences contre les catholiques et les dissidents. Pour suffire à tant d'exigences, pour obvier à tant de périls, le gouvernement n'avait que huit mille hommes de troupes réglées, disséminées