Interrogatoire, séance du 13 mars
« .'iH I.IVRE 111. CHAPITRE IV.
par la garnison. Le gouverneur «le C.ompiègne, Guillaume de Flavy, était un très-vaillant capitaine, mais aussi un tyran souillé de crimes, déteste de tous pour scs horribles cruautés et ses déliauches 1 : il y a tout lieu de croire qu’il vit avec déplaisir la pucclle dans sa ville, et l’on prétendit qu’il l’avait d’avance vendue et livrée aux Bourguignons. Elle fut, dit-on, le jour même de son arrivée à Compiègne, intérieurement avertie de sa perte prochaine, dont cependant elle ignorait le jour et l’heure : on rapporte qu’après avoir communié dévotement à Saint-Jacques, elle s’appuya pensive contre un des piliers de l’église et dit à quelques habitants et aux enfants qui l’entouraient : « Bons amis et chers enfants, je vous le dis avec assurance, il y a un homme qui m’a tendue; je suis trahie et bientôt je serai livrée à la mort. Priez Dieu pour moi, je vous supplie ; car je ne pourrai plus servir mon roi ni le noble royaume de France 2. » Quoi qu’il en soit, jamais elle ne montra un plus brillant courage que le soir du même jour, dans la sortie qu’elle tenta par la porte du pont à la tête de six cents hommes, tant à pied qu’à cheval. Le premier choc fut terrible : les Bourguignons furent surpris et presque désarmés : mais Jean de Luxemliourg voyant le petit nombre des assaillants, fit sonner l’alarme dans tous les quartiers du camp : Anglais et Bourguignons accoururent en foule , et les Français, trop inférieurs en forces, battirent en retraite. La pucelle se surpassa elle-même : deux fois elle revint à la
(. Le Brun «les Chaiincllcs, d'après les mémoires de Duclcr<|. 2. De Baranlr, d’après les Llironiquos de Bretagne.
HENRI VI
charge, puis elle se mit à l'arrière-garde marchant la dernière et toujours combattant. Les ennemis reconnaissaient son étendard, ils la distinguaient elle-même à sa huque écarlate, bordée d’or et d'argent, et la voyant si faiblement accompagnée, ils poussèrent jusqu’à elle.
La barrière de la ville n’était qu’à demi entr’ou verte ', et avant qu’elle eût pu la franchir, un archer picard saisissant sa huque de velours, la tira en bas de son cheval : elle se releva combattant encore et parvint jusqu’aux fossés du boulevard devant le pont : là enfin, accablée,
vaincue par le nombre, elle succomba, mais sans recon-
naître de vainqueur 2, et fut saisie par Lionncl , bâtard Priic de Vendôme, qui la céda à Jean de Luxembourg , commandant du siège, et sous la garde duquel elle demeura.
Ce fut alors une joie, un triomphe sans pareil parmi les assiégeants : les Anglais surtout apprirent cet événement avec transport; on eût dit que tonte la France était à eux : il leur semblait avoir plus gagné par la prise de celte jeune fille que par les lauriers de Crécy et d’Azincourt, et le régent Bedford fit chanter à cette occasion un Te Dmm solennel 3.
Bien ne fut épargné par le gouvernement anglais pour tenir la redoutable captive en sa puissance : il offrit, pour elle, la rançon d’un roi, 10,000 livres qui en feraient 60,000 aujourd'hui : il força Jean de Luxciu-
1 . Le sire de Flavy fui même accusé de l’avoir fail fermer sur elle el d’avoir empêché les habitants de voler à son secours. (Vvycs la dissortaliou k ce sujet dans Vllistoirc de Jeanne d'Arc , par Le Hrun des Charinetles.)
2. Elle ue se rendit pas, et n’ayant donné sa foi personne, demeura libre de fuir et de rompre scs fers.