CHAPITRE y
Jacques Ier.
Sommaire. Position difficile de Jacques. — Sévérités contre les catholiques. — Conspiration des poudres.
— Discussions orageuses du parlement. — Insurrection populaire. — Gravité des évènements extérieurs.
— Guerre de trente ans. — Controverses théologiques de Jacques. — Presbytériens d’Écosse. — Contestations avec le parlement. — Favoris du roi. — Buckingham. — Négociation avec l’Espagne. — Guerre avec cette puissance. — Mariage du prince Charles avec Henriette de Fi ance. — Mort du roi.
Le fils de Marie Stuart pouvait rencontrer bien des obstacles à ses prétentions au trône britannique. Les ministres d’Élisabeth avaient tous participé à la mort de sa mère, et devaient redouter son ressentiment; le clergé protestant ne devait pas avoir de sympathie pour un prince élevé dans les doctrines anti-épiscopales des presbytériens; et les catholiques, si cruellement persécutés par Élisabeth, devaient nécessairement chercher à repousser un prince
hérétique. Mais les ministres d'Élisabeth, prévoyant sa mort, avaient depuis quelque temps fait leur paix avec Jacques; le clergé eut confiance dans un monarque qui avait une haute idée de la prérogative royale, et qui, par conséquent, devait considérer l’épiscopat comme un des plus fermes appuis du trône; enfin les catholiques, qui avaient si malheureusement associé leur cause à celle de Marie* Stuart, espéraient quelque chose de la reconnaissance de son fils.
Ces différentes circonstances servirent si bien Jacques Stuart, qu'il fut accueilli favorablement par tous les partis et par toutes les ambitions. Cependant les déceptions arrivèrent bientôt. Les catholiques surtout s’aperçurent qu’ils n’avaient rien à espérer d’un roi très indifférent lui-même en matière de religion, et prêt à sacrifier toute croyance qui pourrait compromettre son trône ou troubler son insouciante paresse.
I ne première conspiration de mécontents ambitieux et de puritains exagérés, à la tête de laquelle se trouvaient Kaleigh, lord Grey et Watson, missionnaire catholique, fut déjouée par l'habileté du premier ministre Cecil. Jacques se crut même assez fort pour user de clémence. Le prêtre seul fut exécuté, et les seigneurs reçurent leur grâce.
Mais il résolut alors d’appliquer dans toute
leur sévérité les cruelles lois d’Élisabeth contre les catholiques, ordonna le bannissement de tous les missionnaires, et accabla d’amendes et de confiscations les familles qui demeuraient fidèles à leur culte. Parmi les victimes était Robert Catesby, fils d’une ancienne famille du comté de Warwick. Exaspéré par les persécutions qu’on avait fait subir plus d’une fois à son père et à ses proches, il s’était déjà associé à la tentative désespérée d’Essex , et n’avait échappé au supplice qu’en achetant sa liberté au prix de trois mille livres sterling. Les illusions qu’il avait conçues à l’avènement de Jacques avaient fait place à de sombres projets de vengeance; et, dans son désespoir, il conçut une de ces mesures terribles pour lesquelles la justice des hommes ne peut avoir de pitié. Son plan consistait à faire sauter avec de la poudre les chambres du parlement , et à envelopper, dans la même destruction, le roi, les lords et les communes, tous ceux enfin qui participaient aux lois pénales contre les catholiques. Il s’associa Thomas Winter, agent du parti espagnol en Angleterre , Thomas Percy, parent du comte de Northumberland , John Wright , beau-frère de Percy, enfin Guy Faukes, soldat de fortune, natif du Yorkshire.
Pour mener à fin leur entreprise, les conspi-
rateurs louèrent une maison contiguë au vieux palais de Westminster et une cave voûtée qui était sous la chambre des lords. Pendant la nuit, plusieurs barils do poudre y turent transportés et cachés sous des bûches et différents objets d’ameublement.
Le jour de l’exécution était lixé au o novembre, jour de l’ouverture du parlement. Dans l’intervalle, Catcsby, dans le but sans doute de tranquilliser sa conscience, révéla en confession toute l’airaire au jésuite Greenway. Celui-ci, s’il faut en croire sa déclaration solennelle, condamna le projet dans les termes les plus énergiques. Après avoir combattu ses objections, Catesby pria entin Greenway de lui obtenir l’avis de son provincial , sous le secret de la confession. Le provincial, qui se nommait Garnet, consulté par le jésuite, lui répondit par une verte réprimande. Toutefois, Catesby ne se laissa pas convaincre, et les deux jésuites se trouvèrent chargés d’un secret dont ils ne se dissimulaient pas le danger.
Le besoin d’argent avait engagé Catesby et ses complices à faire des ouvertures à un jeune seigneur catholique nommé François Tresham, qui , après quelques hésitations , promit de leur fournir des secours pécuniaires. Mais Tresham était beau-frère de lord Mounteagle, qui, en sa
qualité de pair, devait assister, le 5 novembre, à l’ouverture de la séance. Tresham voulut le sauver de la destruction commune. En conséquence, le 26 octobre, une lettre anonyme fut remise à lord Mounteagle, dans laquelle il était prié, de la part de quelqu’un qui s’intéressait à sa conservation , de ne pas assister à la séance d’ouverture du parlement. Lord Mounteagle communiqua la lettre aux ministres. En même temps, d’autres avis secrets les avertissaient de se tenir sur leurs gardes , et ils obtinrent même des renseignements sur l amas de poudre qui se trouvait dans la cave.
Guy Faukes s’était chargé de la garde du caveau, qu’il visitait plusieurs fois par jour. C’était lui aussi qui devait mettre le feu aux poudres. Cependant, quoique les conjurés, de leur côté, eussent été secrètement avertis de la découverte du complot, les ministres paraissaient être dans la plus grande sécurité, et le jour de la séance d’ouverture des chambres restait toujours fixé au 5 novembre. î.a journée du 4 venait de s’écouler, lorsqu’un peu après minuit, Faukes descendit à la cave pour y faire ses dispositions définitives. A peine en eut-il ouvert la porte, qu’il fut saisi par un détachement de soldats, et, sous ses yeux, on fit les recherches nécessaires. Après avoir dégagé les bûches et les
vieux meubles, on constata deux ruuids et plus de trente barils de poudre.
Conduit aussitôt devant le roi et le conseil assemblé, Faukes répondit avec fermeté, avouant ses intentions, et refusant de dire s’il avait des complices. Ceux-ci se trahirent eux-mêmes en prenant les armes et en se rendant chez quelques nouveaux affiliés qu’ils s’étaient faits dans les provinces. Poursuivis de près, ils opposèrent une résistance désespérée à ceux qui voulaient les saisir. Catesby, Percy et Wright furent tués. D’autres furent pris et exécutés. Carnet, qui n’était pas avec eux; et qui n'avait appris le complot que sous le secret de la confession, fut arrêté avec un autre jésuite. Greenway s’enfuit sur le continent. Mais, dans l’opinion populaire, les jésuites passèrent pour les principaux auteurs de la conspiration. Aussi, de nouveaux hills furent passés au parlement . portant des peines sévères contre les catholiques , et cette tentative de quelques hommes désespérés ne servit qu’à faire redoubler les persécutions. Un nouveau serment d’allégeance fut ordonné. Quelques catholiques le prêtèrent; mais un grand nombre d’entre eux préférèrent l’exil.
Cependant le parlement ne se montra, pas aussi facile à conduire que sous Klisabeth. Dès la première session, le roi se trouva engagé
dans des discussions orageuses qui n’étaient que le commencement de la grande lutte dont son successeur devait être la victime. Dans son adresse au roi, la chambre soutint que les lois nouvelles ne pouvaient être établies, ni les lois imparfaites réformées, ni les lois nuisibles abrogées par aucun autre pouvoir que celui de la haute cour du parlement, c’est-à-dire avec l’agrément des communes, le concours des lords et l’assentiment du souverain. Jacques se plaignit de la présomption des communes ; il soutint que les privilèges de la chambre étaient une faveur du roi ; la chambre répondait qu’ils appartenaient aux Anglais par droit de naissance. 11 attribua la décision des élections contestées à la cour d^chancellerie; la chambre la réclama pour elle-même. Ces dangereuses questions furent longuement discutées sans solution satisfaisante; mais l’opiniâtreté des communes semblait présager des orages, que le roi n’évitait qu’en faisant à propos des concessions partielles.
Il s’en fallait de beaucoup d’ailleurs que les mœurs et les habitudes de Jacques lui attirassent l’estime et l’affection de ses nouveaux sujets. Son inaptitude aux affaires et son goût pour les plaisirs frivoles le rendaient odieux et ridicule. Deux fois par semaine il passait son
temps à voir des combats de coqs, et son goût pour ce passe-temps était si prononcé, que le traitement du maître des coqs était égal aux salaires unis des deux secrétaires d’Êtat. Du matin au soir, il était à lâchasse; et, à son retour, il se livrait avec excès aux plaisirs de la table. En vain ses ministres le suppliaient à genoux de donner plus d’attention aux affaires publiques. Il répondait qu'il n’entendait pas se rendre esclave de son peuple, et que sa santé, qui était la santé et le bien-être de tous, exigeait de P exercice et des distractions.
A peine le royaume était-il remis de l’émotion causée par la conspiration des poudres, qu’une insurrection populaire fut l’occasion de nouveaux troubles, l es grands seigneurs propriétaires avaient, pour la plupart, fait enclore à leur profit particulier de grandes portions de terres communales ; les paysans, exaspérés , formèrent de nombreux rassemblements, et détruisirent les clôtures, démolirent les murs de parcs et comblèrent les fossés. Les troubles durèrent plus d’un mois, jusqu’à ce qu’enlin des corps de cavalerie, envoyés contre les insurgés, les dissipèrent et exécutèrent les principaux meneurs.
Les discussions du roi avec le parlement se renouvelaient à chaque session, et firent échouer
une mesure sage que Jacques avait fort à cœur: c’était l’union de l’Angleterre et de l’Ëcosse en un seul corps de nation. Cette proposition fut accueillie avec dédain par les Anglais, et avec horreur par les Écossais. Tout ce qu il put ob- ' tenir fut la naturalisation de tous ses sujets dans les deux royaumes; il prit alors le titre nouveau de roi de la Grande-Bretagne.
Cependant les dépenses imprévoyantes du roi le forçaient d’avoir, plus qu’il ne l’aurait voulu, recours au parlement; et, à chaque réunion des chambres, on entendait de nouvelles plaintes sur les usurpations de la couronne et -sur le mauvais emploi des deniers publics. Jacques avait beau protester qu’il ne souffrirait pas qu’on mît en question son pouvoir; on ne tenait pas compte de ses défenses, et les orateurs et les comités de la chambre attaquaient avec hardiesse tous les abus. Les discussions se terminaient toujours par des transactions ; mais ces transactions mêmes étaient autant de progrès pour l’opposition, et autant de défaites pour la couronne.
Vers cette époque se passaient à l’extérieur des évènements d’une haute importance. Le traité de La Haye, en 1609, constatait l’indépendance de la Hollande, après une lutte de quarante ans contre le roi d’Espagne. La mort
de Jean, due de Clèves, de Juliers et de Berg, avait soulevé une foule de prétentions ambitieuses. Plusieurs héritiers se présentaient, et entre autres l’empereur Rodolphe, qui avait commencé par se mettre en possession des fctats disputés. Tous les princes d’Allemagne, que la religion ou la politique rendait ennemis de la maison d’Autriche, se coalisèrent, et, à leur tète se mit le roi de France, Henri IV, qui méditait une grande confédération européenne, ayant pour objet l'abaissement définitif de la maison d’Autriche. La Hollande et l’Angleterre devaient l’appuyer. Mais le crime de Ravaillac \ int arrêter les grands projets du roi français; et quoique son successeur demeurât uni à la ligue, il n’en fut pas le chef. Toutefois, dix mille Français et quatre mille Anglais furent mis sous le commandement du prince d’Anhalt, chef des forces combinées. Alors commença la fameuse guerre de trente ans, qui n’eut d’autre résultat, pour ce qui concerne les affaires d’Angleterre, que de faire perdre sa principauté à l’électeur palatin, gendre du roi Jacques.
Cependant les questions purement politiques occupaient Jacques beaucoup moins que les controverses théologiques. Ses prétentions comme défenseur de la foi étaient immenses, et il avait à cœur, par-dessus tout, d’ètre considéré comme t. i. 16
un savant distingué. Il écrivit en français une brochure violente contre Vorstius, professeur à Leyde, et le monarque pamphlétaire poussa le ressentiment scientifique jusqu’à exiger des états de Hollande l’expulsion du théologien hérétique.
Mais les presbytériens de son royaume d’Ècosse ne se montraient pas aussi traitables. Ils avaient donné à leur Église une forme républicaine, avaient mis en question l’autorité du magistrat civil, et proclamé le principe de la résistance aux souverains injustes et tyranniques. Ces doctrines hardies et le sombre enthousiasme des presbytériens semblèrent si dangereux au roi, qu’il fit les plus grands efforts pour détruire l’édifice élevé par Ivnox. Mêlant habilement l’intrigue et la menace à la corruption, il parvint à imposer des évêques à l’Église; mais le bas clergé, et en général toutes les classes inférieures, demeurèrent invinciblement attachés à la doctrine presbytérienne. L’oppression passagère de Jacques devait devenir funeste à son successeur.
En Irlande, ce prince se rendait encore plus impopulaire qu’en Écosse. Par une proclamation publiée en 1605, il commandait à tous les prêtres catholiques de quitter l’Irlande, sous peine de mort. Cette proclamation fut renouve-
lée en 1023. Mais il était impossible, au milieu d’une population hostile, de mettre ces menaces à exécution. Elles ne servirent qu’à irriter et à provoquer des rébellions sans cesse renaissantes. En outre, les enquêtes vexatoires sur les titres défectueux des terres, en dépouillant les indigènes, les poussaient au désespoir; et là, comme en Écosse, le roi Jacques jeta des semences d’irritation et de vengeance, dont le règne suivant devait recueillir les tristes fruits.
L’économie d’Élisabeth avait maintenu son pouvoir absolu, parce qu’elle n’avait pas besoin de recourir au parlement. Les prodigalités de Jacques le mirent sous la dépendance des chambres, qui, à chaque demande de subsides, arrachaient quelque concession à la couronne. Malgré sa répugnance à réunir le parlement, il y était obligé soit par ses besoins personnels, soit par les circonstances extérieures. De nouveaux évènements qui se passaient en Allemagne le contraignirent donc, l’année 1619, à avoir recours encore aux communes. Les Bohémiens, insurgés contre l’empereur, avaient offert la couronne à Frédéric, gendre de Jacques, qui, ainsi que nous l’avons dit, avait été dépouillé du Palatinat. Le trône de Bohème était une compensation trop séduisante pour pouvoir être refusée; mais Frédéric avait besoin
de secours pour se maintenir. Dans le parlement convoqué par Jacques à cet effet, des subsides furent votés ; mais les députés profitèrent de l’occasion pour réclamer contre une foule d’abus. Le premier et le plus criant était celui des monopoles accordés par patentes. Un grand nombre fut supprimé, et ceux qui les exploitaient furent rigoureusement punis. Le chancelier Bacon, qui vendait publiquement la justice, fut mis en accusation et condamné à une grosse amende, et Jacques fut contraint de reconnaître solennellement la liberté de discussion.
-Jacques, impatient des remontrances parlementaires, prorogea la chambre, mais fut obligé de la convoquer de nouveau pour envoyer des secours à l’électeur palatin. Cependant, dans l’intervalle de la session, deux députés qui s’étaient montrés les plus ardents champions des prérogatives parlementaires, Coke et Sands, avaient été arrêtés sous des prétextes frivoles. La chambre, qui savait que le véritable motif de cette persécution était la hardiesse de leur langage dans les débats, protesta hautement contre cette violation du privilège parlementaire. Jacques répliqua d’un ton aigre; la chambre persista, et la discussion devint si vive, que le parlement fut dissous, et plusieurs des chefs populaires furent encore arrêtés. On les relâcha
néanmoins peu après, mais l’injure n’en fut pas moins vivement ressentie.
Jacques, d’un caractère faible, malgré toutes ses prétentions à la fermeté, se laissait gouverner par des favoris* Robert Carr fut le premier; il fut supplanté par George Y'illiers, qui fut créé duc de Buckingham, grand-amiral, et comblé de richesses et d’honneurs. Mais ce n’était qu’un homme frivole, qui traitait les affaires les plus sérieuses comme des parties de plaisir. De longues négociations étaient depuis longtemps entamées avec l’Espagne pour obtenir le mariage du prince Charles, fils de Jacques, avec l’infante. Enfin, le traité était conclu, lorsque Buckingham persuada au prince d’aller visiter Madrid et l’infante sous des noms supposés. Cependant ils ne restèrent pas longtemps inconnus, et une réception magnifique leur fut faite par la cour d’Espagne. Mais le faste insolent de Buckingham, la légèreté de ses manières et de sa conduite, choquèrent les habitudes graves des Castillans. Ses fréquentes querelles avec Olivarez indisposèrent ce ministre, et ce voyage imprudent amena une rupture éclatante, et, par suite, la guerre avec l’Espagne.
Le parlement , qu’il fallut convoquer à cette occasion, accorda des subsides pour la guerre, mais renouvela ses plaintes contre les patentes
de la couronne, et ses accusations contre ceux qui les exploitaient.
Pendant ce temps, Buckingham, pour regagner une alliance puissante , après avoir perdu celle de l’Espagne, négocia en France le mariage de Henriette, fille de Henri IV, avec le prince Charles , et , malgré les avis contraires du pape et de Philippe d’Espagne , le roi Louis XIII donna son consentement. Toutefois, Jacques ne vécut point assez pour être témoin de la célébration du mariage. Une fièvre tierce l’emporta au bout de onze jours de maladie : il mourut, laissant à son fils d’innombrables difficultés.