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CHAPITRE IV

ÉllNAbetli.

Sommaire. Rétablissement du, culte réformé. — Paix avec la France. — Troubles en Ecosse. — Marie Stuart.

— Son mariage avec Henri Stuart. — Assassinat de Rizzio. — Assassinat de Henri Stuart.— Mariage de Marie avec Bothwell. — Soulèvement des seigneurs.

— Captivité de Marie. — Son évasion. — Sa défaite à Glascow. — Elle se retire en Angleterre. — Elisabeth la fait emprisonner.— Excommunication d’El.sabeth. Projets de mariage d’Elisabeth. — Procès de Marie Stuart. — Son exécution. — Philippe II déclare la guerre. — Formidable expédition. — Désastre de Y Armada. — Persécutions religieuses. — Tentatives des flibustiers sur Cadix. — Troubles en France. — Elisabeth envoie des secours à Henri de Bourbon. — Paix de Vervins. — Troubles en Irlande. — Expédition sous les ordres d Essex. — Sa fuite, son retour, son jugement. — Nouvelle révolte d’Essex. — Sa condamnation et sa mort. — Mort d’Elisabeth.

William Cecil , qui avait été secrétaire d’Édouard VI, dirigea les premiers actes de la reine Élisabeth. Politique froid et cauteleux, Cecil

avait laissé un instant sommeiller sa prudence, en s’associant aux projets de Northumberland. Marie lui fit grâce , et il tâcha de se faire bien venir en pratiquant ouvertement la religion catholique, Mais, en même temps, il entretenait une correspondance secrète avec Élisabeth, devenue, par la stérilité de la reine, héritière du trône.

Quand Élisabeth notifia aux cours étrangères son avènement « par droit héréditaire et du consentement de la nation,» le pape répliqua qu’il ne pouvait comprendre le droit héréditaire d’une personne qui n’était pas née dans le mariage, ajoutant que Marie Stuart, reine d’Êcosse, réclamait la couronne, comme la plus proche des descendants légitimes de Henri VII. Elle était effectivement petite-fille de la sœur aînée de Henri VIII. Guidée d’ailleurs par les conseils de son beau-père, Henri II, roi de France, Marie Stuart prit aussitôt le titre de reine d’Angleterre, et mit sur son écu les armes d’Angleterre avec celles d’Écosse et de France.

Ces premières hostilités décidèrent la politique et les croyances d’Élisabeth. Sous le règne de sa sœur, elle s’était, autant par adresse que par indifférence, conformée aux pratiques du catholicisme, mais, à son avènement, elle rencontre une opposition de la part du chef de

l’Église et un compétiteur dans une princesse catholique. Dès lors, elle prend la résolution do s’appuyer sur les intérêts et les préjugés du protestantisme. Le parlement reconnut la suprématie spirituelle de la reine; les statuts d'Édouard VI en faveur du service réformé furent rétablis; la messe et la liturgie romaine abolis. Tous les évêques, hormis un seul, refusèrent le serment et furent changés; enfin, toutes les propriétés ecclésiastiques, rendues à l’Église par Marie, lurent réannexées à la couronne. La révolution religieuse se trouvait encore accomplie, et cette fois définitivement. Ce ne fut pourtant ni sans troubles ni sans persécutions. Élisabeth se montra plus impitoyable que Marie, et les victimes du fanatisme protestant furent plus nombreuses encore que celles du catholicisme. Mais l’éclat du règne d’Élisabeth a fait oublier les vices et les faiblesses de cette reine, protégée d’ailleurs par la partialité des écrivains protestants.

Cependant ce régne, encore mal affermi, avait besoin de paix. Le roi Philippe II, après avoir vainement offert sa main à Élisabeth, n’avait plus les mêmes motifs ni de politique ni de religion pour rester l’allié de l’Angleterre; il consentit donc à la paix avec la France. La seule chose qui retînt encore Élisabeth, était la ces-

sion de Calais, à laquelle elle ne pouvait se résoudre. Enfin, il fut convenu que le roi de France en conserverait la possession pendant huit années, et qu’à l’expiration de ce terme, il rendrait la ville et ses dépendances, sous un dédit de cinq cent mille couronnes.

Une fois les embarras extérieurs écartés, Élisabeth s’attacha à fortifier sa puissance à l’intérieur, en développant la réforme religieuse. Dans ce double but, il lui fallait abattre sa rivale Marie Stuart : les évènements la secondèrent merveilleusement.

L’Écosse était alors livrée à tous les troubles qu’occasionnent les querelles de religion. Les populations étaient exaltées par les prédications de Jean Knox, de Genève, et l’ambition des nobles favorisait des doctrines qui tendaient à les rendre indépendants de la couronne. Aussi, les seigneurs ennemis de la cour étaient-ils presque tous partisans de la réforme, tandis que les royalistes étaient tous catholiques. Bientôt les novateurs formèrent des rassemblements , des associations, des armées. La Bible était leur catéchisme politique, et servait de texte à toutes leurs déclamations et de justification à tous leurs actes. Ils s’appelaient les Enfants de Dieu, armés contre les Cananéens, pillaient les églises, comme des asiles voués au culte de Baal ,

et égorgeaient les catholiques, comme sectateurs de Moloch. Des auxiliaires français vin-

rent défendre l’autorité royale; une armée d’Elisabeth vint appuyer les révoltés. Ceux-ci triomphèrent, et un conseil de douze seigneurs fut établi pour gouverner l’Écosse en l’absence de Marie. Par une loi du parlement, la religion romaine fut abolie et la hiérarchie épiscopale détruite. Les novateurs religieux se déclarèrent indépendants de l’autorité civile et ne relevant que de Dieu. Il ne devait plus y avoir ni évêques ni prêtres, mais de simples prédicateurs : les réformés s’appelèrent presbytériens.

Bientôt Marie , devenue veuve, quitta la France pour reprendre son trône d’Ecosse. Son catholicisme la mettait en hutte à la haine des novateurs populaires, et son titre de reine armait contre elle les seigneurs ambitieux qui s’étaient partagé l’autorité royale, tandis que ses prétentions au trône d’Angleterre et sa qualité incontestable d’héritière excitaient la jalousie vindicative d’Elisabeth. Dans cette position difticile et environnée de dangers, Marie prit pour époux son cousin Henri Stuart, qui, au lieu de la protéger, conspira contre elle, et fit assassiner sous ses yeux le Piémontais Rizzio, auquel ello avait donné sa confiance : il prétendait, avec les autres seigneurs, que Rizzio était l’amant de la

reine, tandis que son véritable crime était sa fidélité inébranlable dans cette cour de conspirateurs.

Cet odieux assassinat sépara les deux époux. Henri se retira de la cour, et bientôt il fut luimême assassiné. Rien ne prouve que Marie prit aucune part à cet acte perfide. Mais Both- ■well, un des meurtriers avérés de Henri Stuart, devint son époux , quoiqu’il fût marié à une autre femme, et cette union doublement coupable ternit la réputation de Marie Stuart.

Les prédicateurs presbytériens accusèrent la reine du meurtre de son époux, soulevèrent la population; et les seigneurs, jaloux de l’élévation de Bothwell , se joignirent aux révoltés. Marie ne put résister à une insurrection générale. Bothwell s’enfuit sur le continent, et la reine, prisonnière de ses sujets, fut renfermée au château de Lochleven, où on la contraignit d’abdiquer en faveur de son fils, Jacques VI. Un autre acte, qui lui fut également arraché par la violence , confiait la régence au comte de Murray, son frère naturel.

Après huit mois de captivité, Marie, délivrée par Georges Douglas, appela autour d’elle les seigneurs restés fidèles , et parvint à réunir six mille hommes : Murray les battit près de Glascow ( 1568). Alors , se fiant à la générosité

d'Elisabeth , elle alla lui demander un asile , et lui offrit d’être arbitre entre elle et ses sujets.

Elisabeth , pour toute réponse , la fit enfermer, trop heureuse de retenir captive une rivale qu’elle redoutait. Murray vint .à Londres , avec plusieurs autres seigneurs écossais, accuser Marie du meurtre de son époux. L’affaire n’eut pas de suites, probablement parce qu’on manquait de preuves , et Elisabeth n’eut pas même de prétexte pour retenir en prison une reine qui était venue lui demander l’hospitalité. Mais elle ne se relâcha en rien des ordres cruels qu'elle avait donnés.

Toutefois une prisonnière aussi considérable n’était pas un médiocre embarras. Les rois de France et d’Espagne protestèrent au nom des têtes couronnées et du droit des gens. Élisabeth n’en tint pas compte ou donna de mauvaises raisons. Mais les catholiques de l'intérieur, horriblement persécutés par elle, ne virent pas avec indifférence les malheurs d’une souveraine, héritière du trône d’Angleterre, et dont l’avènement pouvait être la fin de leurs maux. Pour hâter le moment de leur délivrance, ils conspirèrent plus d’une fois en sa faveur ; le mauvais succès de leurs tentatives ne fit que resserrer ses chaînes.

Le rang de la captive et les charmes de sa

personne tentèrent d’autres conspirateurs plus ambitieux. Bothwell, sollicité par les amis de la reine, consentait à un divorce. Le duc de Norfolk, le plus puissant seigneur d’Angleterre, obtint la promesse de la main de Marie et entreprit de la délivrer pour devenir roi. Arrêté une première fois, il fut relâché faute de preuves. Deux ans après, il conspira de nouveau, et cette fois d’intelligence avec l’Espagne. Cité devant la chambre des pairs, il fut condamné à mort et exécuté. Le parlement, qui sous ce règne ne fut que le docile instrument des volontés souveraines, demandait qu’on jugeât Marie. Élisabeth ne jugea pas l’occasion opportune.

Cependant Élisabeth, tout en protestant ouvertement de son désir de maintenir l’alliance contractée avec la couronne de France, fournissait aux huguenots des secours en hommes et en argent. Elle tenait surtout à abaisser la puissance des Guises, à cause de leur parenté avec Marie Stuart. Elle se flattait aussi de l’espoir de recouvrer Calais, que les chefs des huguenots avaient formellement promis de lui rendre; et, pour gage de leur promesse, ils lui avaient livré le Havre, dont ils se trouvaient maîtres. Mais, peu après, elle eut la douleur de voir reprendre le Havre par les troupes royales, malgré les efforts de la garnison anglaise. Cette violation des

traités autorisa la cour de France à refuser de se dessaisir jamais de Calais, et Élisabeth fut contrainte de se contenter de recevoir pour seul dédommagement le quart de la somme des cinq cent mille couronnes stipulées. Elle n’aurait probablement rien obtenu, si elle n’avait eu entre ses mains, comme otages, quatre seigneurs français.

Les secours donnés aux huguenots français, et plus encore l’emprisonnement de Marie Stuart, provoquèrent les colères de la cour de Rome. Le pape, Pie V, publia une bulle d’excommunication contre Élisabeth, la dépouillant de ses prétendus droits à la couronne d’Angleterre, et relevant ses sujets de leur allégeance. Quoique cet acte eût peu d’elTet, Élisabeth en fut émue dans un moment où les catholiques de son royaume étaient poussés à bout par les persécutions.

A la même époque, les Pays-Bas, soulevés contre la domination espagnole , offrirent au roi de France d’abord, puis à Élisabeth, de se placer sous sa dépendance; la prudente reine refusa, mais leur envoya des secours. Philippe, irrité, se crut en droit de favoriser les insurgés de l’Irlande, mais son intervention fut impuissante. Ce malheureux pays eut à souffrir sous Élisabeth les malheurs les plus atroces. La po-

litique anglaise s’y montra implacable et sauvage.

Sur ces entrefaites, arriva en Angleterre la nouvelle des massacres de la Saint-Barthélemy; les protestants, pénétrés d horreur, crurent aux bruits répandus depuis longtemps à dessein sur une prétendue conspiration catholique pour leur destruction, conspiration dont Marie Stuart était représentée comme la tête. Les ministres d’Élisabeth avaient fait trop de mal à cette princesse, pour pouvoir en espérer jamais un pardon; et comme elle était héritière du trône, il leur importait d’en finir avec elle, pour ne pas perdre un jour leurs honneurs et leurs richesses. Profitant donc des évènements qui se passaient en France, ils prévinrent Élisabeth de pourvoir à sa propre sûreté, l’assurant qu’il n’y avait pas d’autre moyen de tromper la malice de ses ennemis, qu’en mettant à mort Marie Stuart, sa rivale et leur alliée. Élisabeth n’était pas éloignée de leur avis; mais elle n’osait commander publiquement l’assassinat de sa plus proche parente. Elle fit partir pour Èdimbourg un agent secret, qui offrit aux seigneurs possesseurs de l’autorité de remettre Marie entre leurs mains, « pour recevoir ce qu’elle avait mérité dans ce pays selon l’ordre de la justice, » ajoutant que, la leur remettre pour la

garder, serait par-dessus toutes choses ce qu’il y aurait de plus dangereux. Elle leur demandait en conséquence, comme garanties, leurs enfants et leurs plus proches parents.

Mais le comte de Marr était alors régent, et il rejeta fièrement les odieuses insinuations d’Élisabeth. Peu de jours après, il tomba malade et mourut. Ses amis attribuèrent sa mort au poison. Morton, partisan reconnu du ministère anglais, fut nommé régent.

Cependant les alarmes d’Élisabeth, relativement aux projets supposés des catholiques français, s’étaient dissipés : un mariage lui avait été proposé avec le duc d’Anjou, frère de Henri III, et , après plusieurs entrevues avec ce jeune prince, les conditions avaient été réglées et acceptées de part et d’autre. Mais le bruit de ce mariage alarmait également les fanatiques des deux pays. Les ligueurs français déclarèrent en chaire que le mariage de l’héritier présomptifde la couronne avec une princesse hérétique présageait la chute de l’Église, et les ministres protestants, en Angleterre, dépeignaient ce mariage comme une union impie et sacrilège entre une fille de Dieu et un fils de Satan. Élisabeth hésita, et le duc d’Anjou, en attendant sa décision, alla prendre le commandement des insurgés des Pays-Bas, qui lui offraient la sour. i. H

veraineté. Six mois après, il mourut à Château- Thierry.

Quoique la reine eût indifféremment protégé, hors de l’Angleterre, les dissidents de toutes les nuances , elle ne montrait pas la même tolérance au sein de son royaume. Si les catholiques étaient cruellement persécutés, les sectaires, qui ne se conformaient pas aux prescriptions de l’Église anglicane, n’étaient pas épargnés. Les persécutions les plus atroces étaient autorisées par les votes d’un parlement servile. Les prisons regorgeaient de détenus pour cause de religion. Ceux qui niaient la suprématie de la reine étaient traînés sur la claie, pendus et mis en quartiers. Les noms de tous les réfraclaires de chaque paroisse, montant à près de cinquante mille, furent envoyés au conseil des ministres ; les magistrats étaient sévèrement blâmés de leur peu d’activité. Nul n’était en sûreté chez lui, oû il était exposé, à toute heure de jour ou de nuit, à la visite d’un magistrat qui se faisait accompagner le plus souvent de la populace armée. Qu’on juge des excès qui se commettaient dans des visites domiciliaires faites avec de tels agents. Une foule de prêtres catholiques furent arrêtés, et, à leur étonnement , accusés d’avoir comploté la mort de la reine. Malgré leurs protestations,

ils furent condamnés à mort, après avoir été soumis aux plus affreuses tortures.

Dans le même temps, les bûchers de Smithlield étaient rallumés pour punir quelques pau* y res anabaptistes.

Cependant, en Écosse, le parti des seigneurs dévoués à l’Angleterre avait le dessous. Conseillé par les seigneurs du parti national , le jeune roi, quoique âgé de douze ans, envoya à Morton l’ordre de résigner son autorité.

11 obéit, et, peu après, lut accusé d’avoir participé à l’assassinat de Henri Stuart, le père du roi. Elisabeth envoya un agent officiel pour tâcher de détourner le coup qui menaçait Morton ; elle essaya même de soulever les seigneurs du parti anglais ; mais ceux qui étaient avec le roi ne se laissèrent pas intimider, et Morton, condamné à mort, fut exécuté. Cette résolution du jeune roi alarma Élisabeth; Marie Stuart vit en conséquence augmenter les rigueurs de sa captivité.

De nouveaux évènements précipitèrent le dénoùment. Les exilés catholiques, encouragés par le duc de Guise, par Castelli, nonce du pape à Paris, par l'ambassadeur d’Lspagne, méditèrent la délivrance de Marie. Des prêtres jésuites furent envoyés en Angleterre pour se concerter avec elle, et en Écosse pour s’assurer

la coopération du roi Jacques. Les plans étaient vastes et bien combinés. Le duc de Guise devait débarquer, avec une armée, dans le sud de l’Angleterre, pendant que Jacques entrerait, par les frontières du nord, avec un corps de troupes écossaises, et que tous les catholiques de l’intérieur se soulèveraient. Mais tout était encore à l’état de projet, et nul préparatif n’était fait, lorsque les agents secrets d’Élisabeth, se mêlant au complot, en dénoncèrent tous les détails. Les prêtres jésuites furent arrêtés, et de nouvelles persécutions s’appesantirent sur les catholiques.

Marie avait eu connaissance des projets conçus ; aux reproches qui lui furent adressés, elle répondit qu’il n’y avait aucun crime de sa part à chercher sa délivrance. L’argument sembla juste, et les ministres, qui voulaient sa mort, durent attendre une nouvelle occasion. Elle se présenta bientôt.

Des agents envoyés de Paris, associés, sans s’en douter, à des espions du ministère anglais, complotèrent la délivrance de Marie, et entraînèrent dans leurs projets un jeune homme de famille et de fortune, nommé Bahington. Celui -ci, plein d’ardeur et de zèle, se jeta à corps perdu dans la conspiration; mais, persuadé qu’il n’y avait aucune tentative à faire en faveur

de Marie, tant que vivrait Élisabeth, il proposa de commencer l’entreprise par la mort de la reine. Il se chargeait de ce soin avec cinq gentilshommes de ses amis, tandis que d’autres iraient délivrer la reine d’Ècosse.

Les ministres anglais furent aussitôt informés de ce qui se tramait. Mais l’important pour eux était de mêler directement ou indirectement Mario Stuart au projet d’assassinat. L’imprudent Bahington reçut le conseil de prendre l’avis de Marie elle-même; et, dans une lettre qu’il lui adressa, il lui apprit qu’il était déterminé, lui et ses amis, non-seulement à la délivrer de sa captivité, mais encore à dépêcher la reine usurpatrice de ses droits, l’assurant qu’ils étaient prêts, au reçu de son approbation, à s'engager sur le sacrement à réussir ou à perdre la vie. Les messagers, porteurs de la correspondance des conjurés, étaient des hommes payés par le cabinet anglais, de sorte que la lettre de Bahington fut placée sous les yeux du ministère, avant que d’être remise à Marie Stuart. 11 s’applaudit de voir un piège si bien dressé, et lit parvenir la lettre à la malheureuse captive.

Marie, dans sa réponse, déclare qu’elle accepte l’offre de délivrance de Bahington, mais, en même temps, elle l’avertit de ne pas faire

un pas qu’il ne se soit assuré de deux choses : de l’appui d’un parti puissant à l’intérieur, et de la coopération d’un corps de troupes espagnoles des Pays-Bas, qu’il ne pouvait obtenir avant le commencement de l’automne.

Comme on le pense bien, cette lettre ne fut pas remise d’abord à Babington, mais au ministre qui l’avait provoquée. On en prit aussitôt copie, et elle ne fut transmise que quelques jours après à l’imprudent conspirateur. Quelques historiens affirment qu’il y fut fait des interpolations relatives au projet d’assassinat, afin que la complicité et l’autorisation de Marie ne'pussent être équivoques.

Une fois munis de ces précieux documents, les ministres jugèrent à propos de mettre un terme à la conspiration. Quatorze conjurés furent arrêtés. Babington, et six autres avec lui, avouèrent hautement leurs desseins. Les sept autres nièrent leur culpabilité, et n’en furent pas moins exécutés. Élisabeth voulait qu’on leur fit souffrir quelque genre de mort plus barbare et plus horrible que le châtiment ordinaire de la trahison ; mais, quand on lui représenta qu’un tel changement serait illégal, elle demanda «que l’exécution fut prolongée à l’extrémité de la souffrance. »

Marie Stuart, surveillée de plus près, et

n’ayant aucune communication au dehors , ne savait encore rien de toute cette procédure, lorsqu’on la transporta tout à coup au château de Fotheringay, dans le Nortliamptonshire. Qnelques jours après, une commission, composée de pairs, de juges et de conseillers privés, se présenta au château, et somma Marie de comparaître en sa présence. Elle s’y refusa d’abord, ne leur reconnaissant pas le droit de juger une tète couronnée. Mais, craignant de confirmer l’accusation par son silence, elle se détermina à répondre. Quant au premier chef d’accusation , savoir, le fait d’avoir conspiré pour faire envahir le royaume par des étrangers; elle ne le nia pas. Elle était, disait-elle, l’égale et non la sujette d’Elisabeth, et, entre égaux et souverains, il n’y avait d’autre loi que la loi naturelle. Cette loi l’autorisait pleinement à chercher à se délivrer d’une injuste captivité. Quant au second chef, c’est-à-dire le fait d’avoir comploté la mort de la reine, elle le nia positivement. On lui lut un passage de la lettre à Babington, qui faisait allusion à l’attentat. Elle protesta solennellement qu’elle n’avait jamais écrit ces lignes. 11 est à remarquer, d'ailleurs, qu’on ne lui produisait que des copies; et, comme les accusateurs avaient les originaux entre leurs mains, leur bonne

foi, en cette occasion, peut à juste titre paraître suspecte. Nau, secrétaire de Marie,, avoua que la lettre de Babington contenait bien une allusion à la mort d’Élisabeth, mais que Marie ne voulut faire aucune réponse à ce sujet, parce que c’était une chose qu’elle ne désirait ni ne projetait.

Marie, à qui l’on avait refusé même le secours d’un avocat, se défendit elle-même avec beaucoup d’habileté et de courage contre l’armée de légistes qu’on lui opposait comme accusateurs et comme juges. Mais sa condamnation avait été résolue d’avance , et sa culpabilité fut déclarée par tous les commissaires , à l’exception d’un seul.

Prévoyant ce résultat, Élisabeth avait convoqué le parlement, auquel furent soumis les détails de la procédure. Les deux chambres demandèrent la prompte exécution de la condamnée.

Cependant les ambassadeurs de France et d’Écosse faisaient entendre de vives réclamations. Le premier ne reçut que des réponses aigres et même des affronts; le second fut amusé par de vaines négociations. Deux mois s’écoulèrent dans l'indécision, Élisabeth n’osant pas se décider à signer l’ordre de l’exécution. Elle reculait devant l’infamie de ce meurtre

légal , ne voulant pas cependant que Marie vécut plus longtemps pour l’inquiéter. Car elle lit insinuer à sir Amyas Paulet, gardien de la captive, qu’il pourrait bien lui épargner la honte d’une exécution. Paulet, qui était un bigot rigide, s’indigna qu’on put lui proposer un assassinat. L’ordre royal fut donc envoyé , et Marie monta sur l’échafaud, le 8 février 1587 , environ vingt ans après qu’elle eut perdu sa liberté. Ce fut le premier exemple d’un régicide judiciaire.

Jacques proféra d’abord des paroles de vengeance ; mais les partisans d’Élisabeth à la cour d’Écosse lui firent entendre que, devenu l’héritier présomptif de la couronne d’Angleterre, il ne devait pas risquer ce bel héritage par une rupture avec la reine. Un présent de quatre mille livres sterling acheva de lui fermer la bouche.

Le ressentiment de Henri 111 n’était guère plus à craindre : au milieu des difficultés delà guerre civile , il ne se souciait pas , par un dévoûment chevaleresque, d’assurer aux huguenots la puissante alliance d’Élisabeth. Peutêtre même ne voyait-il pas sans déplaisir un évènement qui diminuerait beaucoup l importance du duc de Guise.

Cependant un vengeur de la majesté souve-

raine outragée se présenta. C’était Philippe II. Il est vrai qu’il avait aussi à venger ses propres injures. Depuis longtemps Élisabeth , quoiqu’officiellement en paix avec l Espagne , fournissait des secours aux insurgés clés Pays-Bas , et son favori Leicester , qui commandait l’armée anglaise, prenait le titre et l’autorité de gouverneur des provinces révoltées. Des aventuriers anglais enlevaient sur mer les vaisseaux marchands des Espagnols , et allaient sur les côtes d’Amérique piller leurs établissements. Cette guerre de pirates était encouragée par Élisabeth , qui prenait secrètement sa part des prises.

Philippe II avait, pendant de longues années, dissimulé son mécontentement : ses préparatifs avaient été faits en silence, et Élisabeth fut avertie qu’une invasion formidable menaçait l’Angleterre. Cent trente-cinq vaisseaux, portant huit mille marins et dix-neuf mille soldats, étaient réunis à l’embouchure du Tage, et le fameux Farnèse avait rassemblé sur les côtes de Flandre une armée de trente mille hommes, destinée à l’invasion de l’Angleterre.

Le 20 mai 1588, la flotte, appelée, par la présomption des Espagnols, Y invincible Armada , partit du Tage. Les ministres anglais tremblaient ; Élisabeth seule montrait de l’énergie,

quoique l’Europe entière jugeât que c’en était fait de la puissance britannique. Les éléments vinrent à son secours. A la hauteur du cap Finistère, une tempête violente dispersa la flotte : les côtes de la France et les rivages de la Galicie furent couverts de débris. Après une relâche de trois semaines, le duc de Médina Sidonia , commandant de la flotte, remit en mer, pénétra dan* la Manche, harcelé par les vaisseaux anglais , plus légers et plus agiles que les gros navires espagnols. Cependant il résista bravement à tous leurs efforts; mais une nouvelle tempête, plus violente que la première, l’assaillit, et l’Armada fut bientôt disperséele long de la côte, d’Ostende à Calais.

11 n’y avait plus moyen , pour les Espagnols affaiblis, de revenir par la Manche, au milieu des flottes anglaises. Le duc de Médina résolut, de l’avis de tous ses officiers, de tourner le nord de l’Écosse et de l’Irlande; mais il eut encore à lutter, dans ces mers orageuses, contre la violence des vents et des vagues, et quand il rentra au port de Saint-André, il avait perdu trente vaissaux de première classe et dix mille hommes.

Les désastres de l’Armada causèrent en Angleterre une joie proportionnée aux craintes qu’on avait conçues. Élisabeth célébra son

triomphe par des sacrifices de victimes humaines. Parmi les catholiques détenus pour cause de religion , on choisit six ecclésiastiques , qui furent pendus comme prêtres, quatre laïques, qui furent suppliciés comme « réconciliés » à l’Église catholique , et quatre autres, comme recéleurs de prêtres. Dans les trois mois qui suivirent, quinze autres prisonniers furent exécutés , sans qu’on les accusât d’autre chose que de la simple pratique de leur religion. Depuis la défaite de l’Armada jusqu’à la mort de la reine, soixante et un ecclésiastiques, quarantesept laïques et deux femmes de qualité subirent la peinecapitalepour cause de religion. Dès que la victime était suspendue au gibet, et avant sa mort, le bourreau lui ouvrait le ventre, et lui arrachait les entrailles palpitantes.

Les puritains fournirent aussi quelques victimes , mais en plus petit nombre. Jacques Stuart, devenu, parla mort de Marie, héritier présomptif de la couronne, penchait vers le puritanisme; et les ministres anglais ménageaient déjà d’avance ses susceptibilités religieuses.

Les succès qu’avaient obtenus Drake, Cavendish et plusieurs autres flibustiers sur les rives de l’Amérique espagnole avaient répandu en Angleterre le goût des expéditions aventu-

reuses. Don Antonio, prieur de Crato, qui avait disputé, sans succès, à Philippe la couronne de Portugal , s’étant vainement adressé à Élisabeth, une association de particuliers tenta de conquérir ce royaume. A l’aide de souscriptions , ils réunirent un armement de deux cents voiles , portant vingt et un mille hommes. Drakc commandait la flotte, et Norris l’armée de terre. La reine encouragea cette entreprise, qui devait faire du mal à son ennemi, sans qu’il lui en coûtât rien.

Mais, après une vaine tentative sur la Corogne , et de là sur Lisbonne, où pas une épée ne fut tirée en faveur de don Antonio, ces aventuriers furent contraints de se rembarquer et de regagner l’Angleterre, après avoir perdu la moitié de leurs forces.

Cependant de graves évènements s’étaient passés en France. La journée des barricades avait compromis le trône des Valois, déjà fortement ébranlé par la ligue. Il fallut l’assassinat du.duc et du cardinal de Cuise à Blois pour rendre à Henri 111 quelque autorité. Réuni alors au roi de Navarre, il venait de mettre le siège devant Paris, lorsque, le 1er août 1589, un moine dominicain l’assassina à Saint-Cloud. Henri deBourbon prit le titre de roi de France et sollicita des secours d’Élisabeth. Ce prince protestant, et en-

nemi acharné des Espagnols, avait un double titre à l’alliance de la reine. Toutefois elle ne lui accorda des secours que d’une main lente et avare. Mais le roi d’Espagne ayant opéré un débarquement sur les côtes de la Bretagne, dont il réclamait la souveraineté pour sa fille, l’infante, comme représentant de sa mère, Élisabeth de France, Élisabeth se décida à donner à Henri IV un appui plus sérieux. La prise de Calais par les Espagnols lui fit bâter ses préparatifs, et une flotte formidable, sortie de Plymouth, se dirigea vers Cadix, pénétra dans la rade, y attaqua laflotte espagnole, qu’elle battit, et - s’empara de la ville, qui fut pillée -et rançonnée.

Philippe voulut se venger par une nouvelle expédition, non moins formidable que celle de l’Armada, mais une tempête dispersa de nouveau ses flottes, qui durent regagner les côtes d’Espagne après des pertes immenses.

Au moment où Élisabeth se félicitait de ces succès, dus aux hasards de la mer, sa joie fut troublée par l’annonce de la paix de Vervins, signée entre Henri IV et les Espagnols. Vainement avait-elle fait de pressantes remontrances au roi français ; vainement l’ambassadeur anglais, appuyé par les députés des Pays-Bas, mitil tout en œuvre pour empêcher les conclusions de la paix. Henri répondit qu’il avait envers son

peuple des devoirs que sa reconnaissance pour d’autres ne pouvait l’empêcher de remplir. Par le traité de Vervins, la France rentrait en possession de Calais et de toutes les places qui lui avaientété enlevées pendant la guerre. Grâce à son habile politique, Henri put bientôt après donner un gage à la liberté religieuse par la proclamation de l’édit de Nantes.

Elisabeth n’encontinua pas moins à fournir des subsides et des troupes à la Hollande; mais le repos d’un allié aussi puissant que la France ne lui permit pas de se mesurer directement avec les forces espagnoles. ‘

Cependant les troubles sanscesse renaissants de l’Irlande occupaient vivement le cabinet anglais. La révolte et le succès d’O’Neil , comte de Tyrone, inspiraient de graves inquiétudes. Par suite de la funeste politique qui prenait pour règle la persécution plutôt que la justice, le lordlieutenant Perrot avait été rappelé, parce qu’il se montrait autant ami des indigènes que des colons anglais. 11 avait pourtant amené l’Irlande à un état de tranquillité jusqu’alors inconnu dans ses annales. Mais on prétendait que son impartialité donnait de nouvelles forces aux mécontents irlandais. Accusé par les colons, dont il avait réprimé les violences, il fut enfermé à la Tour et condamné à mort.

Élisabeth voulait dompter l’opiniâtreté des Irlandais, auxquels elle refusait même le titre de sujets. Une expédition fut résolue, et on en confia le commandement à Essex, le favori de la reine, qui avait succédé à Leicester dans l’emploi de mignon royal. Mais, au lieu de gloire que devait recueillir Essex, et malgré les formidables préparatifs de l’expédition, il passa plusieurs mois à prendre quelques villes, jusqu’à ce que son armée fût réduite de moitié par la désertion et les maladies; et Tyrone, contre lequel l’expédition avait été principalement dirigée, obtint des conditions aussi favorables que s’il eût été vainqueur. Les ennemis d’Essex l’accusaient hautement ; la reine le menaçait de sa juste vengeance, lorsque tout à coup, tandis qu’on le croyait encore à la tête de son armée, il reparut à la cour. Élisabeth, indignée, lui intima l’ordre de se considérer comme prisonnier dans sa chambre, et le fit comparaître devant un tribunal particulier, composé de dix-huit commissaires, ayant le pouvoir de prononcer « la censure » , mais non la condamnation du prisonnier. Élisabeth, dans toute cette affaire, montrait les passions d’une maîtresse irritée, qui voulait dompter l’orgueil d’un amant présomptueux.

Amené devant un tribunal irrégulier, com-

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posé d’hommes qui étaient ses rivaux et ses ennemis politiques, Essex tut forcé de comparaître à genoux, avec ses papiers dans son cha peau, placés devant lui sur le plancher. I. 'audience dura onze heures, et ce ne fut que passé le milieu de la séance qu’on lui permit de se tenir debout. Un peu plus tard, on le laissa se soutenir surun buffet. lie fameux Bacon, qui devait son emploi à l’amitié d'Esscx, soutint a\ec acharnement l’accusation ; et chacun des commissaires, sans exception, prononça la censure du coupable. Sur leur rapport, communiqué à Élisabeth, il fut décidé qu’Essex serait suspendu de l’exercice de tous ses emplois, et qu il resterait prisonnier sous le bon plaisir de la reine.

Cependant ^a captivité fut douce; car il avait pour prison sa propre maison. Mais il avait joué trop longtemps le premier rôle à la cour, pour pouvoir se résigner à l’obscurité d’une disgrâce. Après avoir lait de \ aines tentatives pour rentrer en faveur, il eut recours aux dangereuses ressources d une conspiration. Chaque jour accouraient chez lui des mécontents de tout rang et de tout état, nobles, puritains et catholiques. J.eur projet était de s’emparer de la personne des ministres, et de contraindre la reine à gouverner suiv ant leur direction. .Mais les ministres T. I. lo

étaient avertis, et Essex reçut ordre de se présenter devant le conseil. Cet ordre lui fit brusquer le dénoûment , avant d’avoir pris les mesures nécessaires. Suivi de deux cents gentilshommes, il s’élança dans la rue l’épée à la main, appelant à l’insurrection tous les citoyens qui étaient fatigués de la tyrannie des ministres. Mais les rues étaient désertes, et personne nerépondit à son appel. Repoussé par la garde, il se vit abandonné par la plupart de ses compagnons, et se retira dans sa demeure, où, peu de temps après , il se remit entre les mains du lordamiral.

- Conduit à la Tour et mis en jugement devant la cour des pairs, il fut condamné à avoir la tête tranchée.

Ses amis espéraient que la reine lui ferait grâce; mais ses ennemis étaient puissants, et ils entretinrent la colère d’Élisabeth en blessant sa vanité. Essex, dans un de ses moments de dépit, avait appelé la reine « une vieille femme aussi tortue d’esprit que de corps.» Ces paroles avaient été recueillies, et lui furent rapportées en temps opportun. On savait qu’Élisabeth pardonnait moins facilement une offense à sa beauté qu’une atteinte à son autorité : aussi la vieille femme signa-t-elle alors, et avec empressement, l’ordre d’exécution de son ingrat amant.

1 jjS A 1603.

On a prétendu que, depuis la mort d'Essex, Elisabeth, dominée par un noir chagrin , avait vu décliner rapidement ses forces, et était restée affaissée sous le poids de sa douleur. Mais on semble oublier que cette amante désolée avait alors soixante-cinq ans; et il n’est guère besoin d’expliquer par les regrets de l’amour les changements qu’apportaient les ravages du temps à son corps usé et flétri. A mesure qu’elle vieillissait, sa vanité de femme devenait plus ombrageuse, et son goût pour les flatteries exagérées plus ridicule. Cinq mois avant la mort d’Elisabeth, lord Howard écrivait au comte de Mark : « La reine, notre maîtresse, ne fut jamais si galante depuis des années, ni si portée à la gaîté. » A cette époque même, la reine avait un nouveau favori, le jeune comte de Clanriearde, auquel elle faisait toutes sortes de minauderies coquettes, car il est bon de remarquer que celle qui s’appelait elle-même avec ostentation « la reine-vierge » eut toujours des amants, même dans les derniers jours d’une vieillesse peu attrayante.

Elle n’osait pas songer qu’elle devait mourir un jour, et ne permit jamais à ses ministres de traiter avec elle la question de la succession. Le roi Jacques d’Ecosse lui était particulièrement odieux, seulement à cause de ses droits d'héri-

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lier. Cependant, malgré ses luttes contre sa dissolution prochaine, et quoiqu’elle refusât obstinément de se mettre au lit, jusqu’à ce qu’elle fût entièrement épuisée, le moment fatal arriva, sans qu’elle voulût parler de son successeur. Elle succomba le 14 mars lt>03.

Quel que soit le jugement que l’on porte sur Élisabeth, il est constant que, sous son règne, l’Angleterre acquit un développement considérable de puissance. Son influence à l’extérieur peut être attribuée sans doute aux troubles et aux déchirements qui affaiblissaient les nations voisines. Mais ses forces intérieures furent surtout augmentées par cet esprit d’entreprise commerciale, qui fut soigneusement entretenu et protégé par Élisabeth. On peut dire que les circonstances la servirent, et qu’elle profita habilement des circonstances.

Du reste, si les qualités de la reine brillaient dans le lointain d’un certain éclat, ceux qui l’approchaient étaient témoins des infirmités de la femme et de la femme mal élevée. Elle ne pouvait supporter la plus petite contradiction, et dans ses colères elle faisait entendre les plus grossiers jurements. Ses dames d’honneur étaient souffletées par elle à la moindre offense ; et même les plus grands officiers de l’État n’étaient pas à l’abri de ses brutalités. Un jour elle

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prit 1 un d eux au collet; une autre fois elle cracha sur sir Arundel ; enfin, dans un de ses dépits amoureux, elle donna un soufflet à Essex.

Du reste , les mœurs les plus dissolues régnaient à sa cour, et elle donnait l’exemple de l’impudicité. « C’était un lieu , dit Harrington, où régnaient toutes les énormités au plus haut degré. » La reine-vierge aurait voulu être courtisée par tous les seigneurs de son royaume, et elle faisait très mauvais accueil à ceux qui avaient la réputation de vivre en de bons termes avec leurs femmes.

Ses prétentions à la beauté étaient tellement fodes, que les exagérations les plus ampoulées de la flatterie la moins délicate étaient accueillies avec faveur. Elle-même vantait à tout propos ses charmes: elle annonça par une proclamation à son peuple qu’aucun des portraits qui avaient été faits jusque-là de sa personne ne rendait justice à l’original ; qu’elle allait en faire publier un pour la satisfaction de ses sujets bienaimés, et que, pour cette raison, il était rigoureusement défendu à quiconque de peindre ou de graver aucun nouveau portrait de sa figure sans sa permission, ou d’exposer et publier aucun des anciens portraits, jusqu’à ce qu’ils eussent été refaits d après le modèle officiel qu’allait faire paraître l’autorité.

ANGLETER RE.

Sous le règne de cette princesse, le parlement ne fut ni plus incommode, ni moins docile que sous Henri VIII. Dans une occasion cependant, en 1601, il se plaignit hautement de la multitude des monopoles accordés parla reine à ses favoris. Par monopole, on entendait une patente investissant un individu, en récompense de ses services réels ou prétendus, du privilège exclusif de vendre quelque denrée particulière. De sorte que chaque seigneur de la cour avait le monopole d’un article de consommation , l’un du vin, l’autre du sel, un troisième du vinaigre ; et. les denrées de première nécessité s’étaient par cet abus élevées à des prix excessifs. Aussi les représentants des bourgs et des comtés avaient-ils été chargés, par leurs commettants, de demander l’abolition de cet onéreux fardeau. Mais Élisabeth s’écria qu’on violait la prérogative royale, et déclara ouvertement que, si les deux chambres osaient un moment prétendre lier les mains de la reine par acte de parlement, elle saurait toujours les délier à son bon plaisir. Néanmoins, dans cette occasion, l'opinion publible se prononça si hautement contre les exactions du monopole, qu’Èlisabeth se crut obligée de promettre le redressement des abus. Mais elle se contenta de promettre, et les favoris continuèrent à s’enrichir aux dépens du peuple. Le gou-

vernement représentatif n’était eneore qu’un vain mot, ou plutôt un instrument passif entre les mains de souverains despotiques, qui rejetaient sur le parlement la responsabilité des lois les plus tyranniques.

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