SURNOMMÉ LE CONQUÉRANT
Couronnement de Guillaume. — Son retour en Normandie. — Insurrections. — Soumission totale du royaume. — Abaissement des indigènes. — Fiefs de chevaliers. — Incidents des tenures militaires. — Innovations dans la procédure judiciaire. — Domesday. — Revenus du roi. — Insurrection des barons normands. — Rébellion de Robert, fils du roi. — Guerre avec la France. — Mort de Guillaume. — Son caractère.
Parmi les plus formidables rois de la mer au commencement du Xe siècle était Rollon, qui, par son activité, avait acquis le nom de Ganger (coureur). Le nord de la France était le théâtre de ses exploits; et les provinces maritimes que Hastings avait déjà ravagées furent désolées par les fréquentes invasions de cet infatigable barbare. Mais l'homme devant qui tant d'armées avaient fui fut subjugué par le zèle ou l'éloquence d'un ecclésiastique. En 912, Franco, archevêque de Rouen, le décida à embrasser la foi de l'Évangile, et à se reconnaître vassal de la couronne de France. Pour prix de son consentement il reçut la main de Gisèle, fille de Charles-le-Simple , et avec elle la vaste étendue de terrain qui est bornée par l'océan, la rivière d'Epte, et les deux provinces du Maine et de la Bretagne. Les nouveaux venus donnèrent à ce territoire le nom de Normandie ou terre des hommes du Nord.
Rollon laissa ses États à ses descendants, race de princes habiles et heureux, qui prirent indifféremment les titres de comte, de marquis ou de duc. La nécessité de cultiver un désert introduisit parmi les colons des habitudes de travail et de subordination. Leur nombre s'accrut successivement par l'arrivée de nouveaux aventuriers; et l'esprit d'entreprise et le mépris du danger qui avaient distingué leurs pères dans la poursuite du pillage les mirent bientôt en état d'atteindre et même de dépasser leurs voisins dans la carrière de la civilisation. La rapidité de leurs progrès fut due en grande partie à la sagesse et à la justice de leurs princes , et * plus encore à l'influence de la' religion, qui adoucit la férocité de leurs mœurs, les porta à cultiver les arts utiles et les arts d'agrément, et ouvrit à leur curiosité les trésors de l'ancienne littérature. Moins de cinquante ans après le baptême de Rollon, les Normands étaient comptés au nombre des nations les plus policées comme les plus belliqueuses de l'Europe.
CIIAP1TRK HITÏ1E.MK. 277
Le cinquième successeur de Rollon fut Robert II, qui contribua à rétablir sur le trône Henri, roi de France, et qui reçut de la reconnaissance de ce monarque le Vexin en addition à ses États patrimoniaux. La huitième année de son règne, la curiosité ou la dévotion le poussa à entreprendre un pèlerinage en Terre Sainte. Sa réputation l'avait précédé. Il fut reçu avec respect dans tous les pays; à Constantinople , l'empereur grec lui rendit des honneurs distingués ; et à son arrivée à Jérusalem les portes de la ville furent ouvertes gratuitement par ordre de l'émir. Mais sa constitution ne put supporter les fatigues du voyage et la chaleur du climat. Il mourut, en revenant, à Nicée en Bithynic.
Robert, dans l'année J027, avait eu d'Herlève, fille d'un officier de sa maison, un fils illégitime, Guillaume, depuis duc de Normandie et roi d'Angleterre. Cet enfant était extrêmement aimé de son père, qui, avant son départ, dans une assemblée de barons à Fécamp, les décida à le reconnaître comme héritier présomptif du duché. Le comte Gilbert fut nommé son tuteur, et le roi de France s'engagea solennellement à protéger les droits de son vassal orphelin. Mais le tuteur fut tué; les intérêts de Guillaume furent négligés, et ses États , pendant sa minorité , ne présentèrent que des scènes continuelles d'anarchie et de meurtres produites par la violence effrénée et la rapacité belliqueuse des barons. A l'âge de- 19 ans, Guillaume prit pour la première fois les armes afin de soutenir ses droits à la succession paternelle contre les légitimes descendants de Richard II, père de Robert; et, avec l'aide d'Henri, il délit, dans la vallée des Dunes, Guy de Bourgogne, le plus redoutable de ses compétiteurs. Mais, dans le cours de cette campagne, le roi de France apprit à craindre l'habileté croissante de son élève. Il tourna ses armes contre le jeune prince, joignit ses forces à celles de Guillaume d'Arqués, autre prétendant au duché , et , plus tard , à deux reprises , fit entrer une armée nombreuse en Normandie au secours des différents insurgés. Mais l'activité et la bravoure de Guillaume déjouèrent tous les efforts de ses adversaires et finirent par les contraindre au respect. Les princes voisins briguèrent son alliance; Baudoin de Flandre lui donna sa fille Mathilde en mariage; et lorsqu'il entreprit l'invasion de l'Angleterre, il était généralement réputé un des plus hardis chevaliers et des plus entreprenants souverains de la chrétienté1.
Les progrès do coite invasion, depuis son origine jusqu'à la bataille de Senlac, ont été relatés dans le chapitre précédent. De Senlac, Guillaume revint à llastings. Il s'était imprudemment per-
i. Guil. Pict. 40-404; ed. Majores.
278 HISTOlItK IJ'AXGLKTEKRE.
suadé que la campagne était terminée, et que les indigènes, découragés par la mort de leur roi et par la défaite de leur armée, s'empresseraient de lui offrir la couronne *. Peu de jours suffirent pour dissiper cette illusion. Londres fut mis en état de défense par le zèle de ses citoyens; les habitants de Romney repoussèrent une division de la flotte normande qui essayait d'entrer dans le port ; et une force nombreuse qui s était assemblée à Douvres menaçait de tomber sur l'arrière - garde des envahisseurs s'ils avançaient vers la capitale. Le premier soin de Guillaume fut de la disperser; et , dans sa marche , il châtia sévèrement la ville de Romney. A son approche, les forces de Douvres se dissipèrent, et la garnison lui offrit les clefs de la place *.
Cette acquisition fut aux Normands d'un avantage inappréciable. La dyssenterie régnait à un degré inquiétant dans l'armée, et le château de Douvres, qui à cette époque était regardé comme imprenable, offrit un sûr asile à la multitude des malades. On employa huit jours à en augmenter les moyens de défense, et à réparer les dommages causés par une soldatesque indisciplinée qui, en dépit de ses chefs, avait mis le feu à la ville afin de piller les habitants à la faveur de la confusion. Enfin, ayant suppléé à ses pertes par des renforts de la Normandie, le conquérant commença à marcher dans la direction de Londres. Quelques écrivains nous racontent gravement que , sur sa route , il se vit peu à peu enveloppé par quelque chose qui avait l'apparence d une forêt mouvante; que soudain les branches, qu'on avait prises pour des arbres, tombèrent à terre, et découvrirent dans leur chute une multitude d'archers, l'arc tendu et les flèches dirigées contre les envahisseurs ; que Stigand, archevêque de Canterbury, et Egelnoth, abbé de Saint-Augustin, sortant de la foule, demandèrent pour les habitants du Kent la confirmation de leurs anciennes lois et immunités, et que, dans sa frayeur, le Normand étonné s'empressa de consentir â leur demande5. Celte anedocte est une fiction d'une époque plus récente, et était inconnue aux anciens écrivains, qui nous apprennent qu'à son départ de Douvres Guillaume vit venir les habitants de Kent avec des offres de soumission , et reçut d'eux des otages comme garantie de leur obéissance *.