CHAPITRE NEUVIÈME
de Coutances, ne lui avait pas laissé moins de deux cent quatrevingts manoirs ; les premières familles de la nation tenaient à lui par le sang ou par alliance, et son commandement dans le nord avait mis à sa disposition les services d'une population nombreuse et guerrière. Par ses ordres, quatre vaisseaux marchands norvégiens, d'une valeur considérable, avaient été saisis et pillés; et quand le roi, à la demande des propriétaires , le somma de rendre raison de ce délit, le mandat royal fut à diverses reprises dédaigné et méconnu. Guillaume entreprit de châtier l'insolence de son vassal ; sa rapidité déconcerta les amis du comte : les principaux chefs northumbres furent surpris et faits prisonniers; et le fort château de Tinmouth, après un siège de deux mois, fut obligé de se rendre. Cependant, du haut des murs de Bamborough, Movvbray continuait de défier les armes de son souverain, et Guillaume n'entreprit pas la tache décourageante de réduire cette forteresse imprenable; mais il éleva dans le voisinage un autre château à qui il donna le nom fort bien approprié de Malvoisin, ou Mauvais- Voisin. A la fin le comte fut attiré hors de son asile. Une offre insidieuse de livrer entre ses mains la ville deNewcastle l'engagea à quitter Bamborough dans le silence de la nuit, avec trente cavaliers seulement. La garnison de Malvoisin le suivit immédiatement : les portes de Newcastle furent fermées , et le comte échappa aux poursuites en se réfugiant dans le monastère de Saint-Osvvin. Pendant cinq jours il se défendit vaillamment contre les assauts répétés d'un ennemi supérieur en forces; le sixième, il fut blessé à la jambe et fait prisonnier. Le captif fut conduit, par ordre du roi, à Bamborough, et la comtesse Mathilde fut invitée à un pourparler. Du haut des remparts elle vit son époux dans les fers, ayant à côté de lui le bourreau prêt à lui crever les yeux si elle refusait de rendre la forteresse. Sa tendresse (ils n'étaient mariés que depuis trois mois) triompha de sa répugnance; les. portes furent ouvertes; et Morell, le gouverneur, pour se faire bien venir du vainqueur, révéla les détails d'une vaste et dangereuse conspiration qui tendait à placer sur le trône Etienne d'Albemarle, frère de Judith d'infâme mémoire. Hugues , comte de Shrewsbury, acheta son pardon pour trois mille livres. Gauthier (Wallcr) de Lacy s'enfuit sur le continent; Odon , comte de Holderness , eut ses biens confisqués et fut emprisonné; Mowbray lui-même fut condamné à une prison perpétuelle , et passa près de trente ans dans le château de Windsor. Guillaume, comte d'Eu , proche parent du roi, se battit contre son accusateur, fut vaincu et perdit les yeux. Le sort de Guillaume d'Alderic, parrain du roi, excita encore plus de pitié. Il fut con-
damné à être pendu; mais l'intégrité de sa vie et ses protestations sur l'échafaud convainquirent le public de son innocence *.
V. A la mort du Conquérant , le tré>or royal de AVinchesler contenait soixante mille livres d'argent , indépendamment de l'or et des pierres précieuses 2; et, si à cette somme nous ajoutons le revenu annuel de la couronne, nous pouvons avancer en toute sûreté qifà son avènement Guillaume était un très-opulent monarque. Mais il n'était pas d'accumulation de richesses assez considérable , pas de ressources assez abondantes pour suffire à ses prodigalités. Il repoussait toute économie ; et dans ses habits et sa table, dans ses plaisirs et ses présents, il laissait loin derrière lui les plus extravagants de ses contemporains s. D'immenses sommes furent dilapidées à acheter ou récompenser les services d'étrangers qui , quel que fût leur pays ou leur caractère, étaient assurés de recevoir un gracieux accueil du roi d'Angleterre *. Quand ses ressources commençaient à lui manquer, il y suppléait par des extorsions ; et il n'était pas d'expédient si bas et si injuste qui ne fût adopté sans hésitation s'il servait à remplir ses coffres. L'autorité que l'archevêque Lanfranc tirait de son âge et de son rang contribua à réprimer pendant quelques années l'extravagance du roi; mais la mort de ce prélat, en 1089, écarta toute contrainte; et, à la place d'un moniteur importun, le roi mit un ministre rapace et sans conscience. Ralf (surnommé dans la suite le Flambard, ou la Torche-Dévorante) était un ecclésiastique normand d'une naissance obscure, d'un esprit prompt , de mœurs dissolues, et d'une ambition insatiable. 11 avait suivi la cour du Conquérant, et avait d'abord attiré l'attention en qualité de délateur public. Du service de Maurice, évèquc de Londres, il avait passé à celui de Guillaume, qui découvrit bientôt son mérite , et l'éleva graduellement au rang le plus élevé du royaume , en le nommant aux charges de chapelain, trésorier et justicier royaux. Le ministre sentit que pour conserver la faveur du maître , il était nécessaire de flatter ses vices ; et il employa avec succès son adresse à imaginer de nouveaux movens de lever de l'argent. La liberté de chasser fut restreinte par un surcroit de pénalités ; pour multiplier les amendes, on créa
1. Chron. scix. 202 , 204 . 8im. 221. Orderic , 703, 704. Aîur. Bev. 141, 142. Bromp. 992. Le comte d Eu « ctecatus et extesticulatus est. n Malm. 70.