CHAPITRE DIXIÈME
et le service par lequel il tenait son fief était de pourvoir au passage de son souverain. Henri répondit qu'il avait déjà choisi un bâtiment pour lui-même, mais qu'il confierait son fils et ses trésors aux soins de Fitz-Stephen. Avec le jeune prince (il était dans sa dix-huitième année) s'embarquèrent son frère Richard et sa sœur Adèle, tous deux enfants naturels de Henri ; le comte de Ghester et la comtesse sa femme, nièce du roi; seize autres nobles dames, et cent quarante chevaliers. Ils passèrent quelques heures sur le pont à banqueter et à danser, et distribuèrent trois barils de vin à l'équipage ; mais le désordre et l'ivresse qui régnèrent vers le coucher du soleil engagèrent les plus prudents à quitter le vaisseau et à retourner au rivage. Henri avait mis à la voile dès que la marée lavait permis. Guillaume , après un long délai , ordonna à Fitz-Stephen do suivre son père. Aussitôt toutes les voiles furent déployées, toutes les rames en mouvement; mais , au milieu de la musique.et des réjouissances, le soin du gouvernail fut négligé, et a le Vaisseau-Blanc, » emporté par le courant1, donna tout à coup contre un rocher. L'eau qui entrait rapidement avertit les joyeux passagers de leur situation alarmante. Fitz-Stephen descendit immédiatement le prince dans une chaloupe , et ordonna do ramer vers la terre; mais les cris de sa sœur rappelèrent Guillaume vers le lieu du naufrage , et la chaloupe s'engloutit sous le poids de la multitude qui s'y précipitait. Peu après, le bâtiment lui-même s'enfonça , et trois cents personnes furent ensevelies dans les flots. Un jeune seigneur, Geoffroy de L'Aigle , et Bérold, boucher de Rouen, s'étaient seuls sauvés en grimpant au sommet du mât ; quelques instants après, l'infortuné Fitz-Stephen nagea vers eux, s'informa de ce qu'était devenu le prince , et , apprenant qu'il avait péri , plongea sous l'eau. Geoffroy, engourdi par le froid d'une nuit de novembre , fut bientôt emporté par une vague ; et , comme il s'abîmait, il fit une prière pour le salut de son compagnon. Berold ne lâcha pas prise , fut sauvé le matin par un bateau pécheur, et raconta les détails de cette lamentable catastrophe. Henri était arrivé à Southampton, et exprimait souvent sa surprise de la lenteur de son fils. La première nouvelle de l'accident fut apportée à Théobald de Blois , qui la communiqua à ses amis , mais n'osa point la lui apprendre. Le lendemain matin, le fatal/Secret fut révélé par un jeune page qui se jeta en larmes aux pieds du roi. Henri tomba du coup à terre ; mais, se remettant , il affecta de déployer un cou-
1. Ce courant est appelé encore aujourd'hui le Gattefaz , et il est formé par une chaîne de rochers peu élevés qui s'avancent en mer, dans la commune de Galteville , à environ un mille et demi du port de DarÛeur.
HISTOIRE D'ANGLëTëBKE
rage qu'il n'avait pas. Il parla de soumission aux décrets de la Providence ; mais la blessure avait pénétré fort avant dans son cœur : sa douleur se changea peu à peu en morne mélancolie , et on dit que depuis ce jour jamais personne ne le vit sourire Mathilde, par la mort de Guillaume , devint veuve à l'âge de douze ans , six mois après son mariage. Elle fut traitée par Henri avec une tendresse paternelle; mais, à la demande de son père, elle retourna en Anjou, et, dix ans après, elle prit le voile au couvent de Fontevrault 2.
La nation généralement ne regretta pas la perte du prince. L'arrogance et la violence de sa jeunesse avaient appris à craindre le despotisme de son âge mûr. Il était déjà initié à tous les mystères de l'iniquité , et avait professé publiquement en toute occasion son mépris et sa haine pour les Anglais 3. Mais Henri, privé de son seul fils légitime , avait de nouveaux plans à former, de nouvelles précautions à prendre contre les prétentions et les tentatives de son neveu. Tous les yeux étaient fixés sur ce prince; ses vertus et ses infortunes étaient le sujet de toutes les conversations, et peu de gens doutaient qu'il ne finit par monter sur le trône. Foulques d'Anjou, que le roi avait offensé en refusant de rendre le douaire de Mathilde, lui fiança sa fille cadette Sibylle, et lui donna le comté du Mans; de leur côté, les plus puissants barons de la Normandie, Amaury de Montfort et Walleran, le jeune comte de Meulan, se chargèrent de l'aider, à la première occasion, de toutes leurs forces et de toute leur influence. Henri était informé par ses e>pious des plus secrets mouvements de ses ennemis. A la cour d'Anjou il employa les menaces, les promesses, la corruption pour empêcher le mariage projeté. 11 entreprit même de prouver que les deux fiancés, Guillaume et Sibylle, étaient parents au degré prohibé de consanguinité*. Il débarqua soudain en Normandie avec un corps nombreux de troupes anglaises [1 123] , somma ses barons de le suivre ; et , sans communiquer ses intentions à personne , il