CHAPITRE DIXIÈME
tirer des disciples. Les nouveaux professeurs furent bientôt animés d'un esprit de concurrence qui, s'il aiguisait leurs facultés, nuisit à l'utilité de leurs travaux. Il n'était pas de sujet sur lequel ils consentissent à reconnaître leur ignorance. Comme leurs maîtres arabes *, ils discutaient avec une égale chaleur sur des matières au-dessus de leur entendement ou au-dessous de leur attention. Comme leurs écoles étaient ouvertes à tous, ils avaient à défendre leurs opinions particulières contre toute la subtilité et toute l'éloquence de leurs rivaux , et en mainte occasion ils étaient forcés d'argumenter en dépit du sens commun plutôt que de s'avouer vaincus. Aussi l'art d'argumenter en vint à être estimé le premier des talents intellectuels. L'étudiant s'appliqua assidûment à la logique d'Aristote et aux subtilités des commentateurs arabes. Les mots se substituèrent aux idées; des distinctions multipliées et dénuées de sens égarèrent l'entendement, et il s'introduisit un système de discussion scolastique que le célèbre abbé de Clairvaux définissait satiriquement « l'art de toujours chercher la vérité sans jamais la trouver. »
[4H0.J Comme les principaux ecclésiastiques en Angleterre étaient étrangers, ils importèrent un cours étranger d'études. Ainsi JofTrid, abbé de Croyland , fit venir des professeurs d'Orléans, où il avait été élevé , et les établit à Cotenham, manoir qui appartenait à son couvent. Son but était d'ouvrir, avec leur assistance, une école près de là, dans la ville de Cambridge. D'abord une vaste grange leur suffit; dans la seconde année, leurs disciples furent si nombreux qu'on assigna à chaque maître des départements séparés. Le matin de bonne heure, les travaux de la journée s'ouvraient sous le frère Odon , qui enseignait aux enfants les règles de la grammaire selon Piscien ; à six heures, Terric faisait sa leçon sur la logique d'Aristote; à neuf heures, le frère Guillaume commentait les œuvres de Cicéron et de Quintilien sur la rhétorique, et, avant midi, maître Gilbert expliquait aux étudiants en théologie les passages difficiles des saintes Écritures. Ce renseignement, s'il est authentique, révèle l'origine réelle de l'université de Cambridge *.
1. Ainsi Athclheard nous npprend que s'il avait étudié parmi les Maures les causes des tremblements de terre, des éclipses et des marées, il s'était aussi occupé de rechercher les raisons pour lesquelles les plantes ne peuvent croître dans le feu; pourquoi le nez est suspendu au-dessus de la bouche ; pourquoi il ne pousse pas de cornes sur le front de l'homme; si les étoiles .sont des animaux; si , dans cette hypothèse, elles ont quelque appétit ; et maintes autres questions également singulières et importantes. Voyez les Quastiones d'Athelhcard, ibid.
2. Pet. llles. 114. La mention qu'on y fait de l'Arabe Averroès, dont les ouvrages n'existaient point encore, a donné l'idée que le passage entier a été fabriqué dans
Il y eut pou d'érudits sous le règne de Henri qui ne fissent de temps à autre des vers latins. Quelques-uns certainement ont droit aux éloges pour leur goût et leur élégance; mais la plupart semblent n'avoir aspiré à d'autre mérite qu'à celui d'abâtardir le métro légitime en ajouant des rimes au milieu et à la fin des vers. Toutefois, les productions latines n'étaient lues et admirées que des latinistes. Les hommes riches et puissants, ceux qui seuls étaient en état de récompenser les travaux du poète , ne connaissaient d'autre langue que la leur, le gallo-normand, qui, depuis la conquête, avait été introduit à la cour du prince et dans la salle du baron, et qui était appris et parlé par tous les aspirants aux places et au pouvoir. Pour amuser et charmer ces hommes, il s'éleva une nouvelle race de versificateurs qui négligèrent les compositions latines pour la poésie indigène. Dans l'origine, ils furent appuyés du patronage des deux femmes de Henri, Mathilde et Alice. Malmsbury nous assure que tous les poètes s'empressaient à la cour de Mathilde, à Westminster, pour lire leurs vers à cette princesse et avoir leur part de ses générosités; et le nom d'Alice est fréquemment cité avec honneur par les versificateurs contemporains Gaimar, Benoit et Philippe de Thaun. Les œuvres de ces écrivains existent encore en manuscrit et montrent que leurs auteurs connaissaient peu l'inspiration poétique. Les métaphores ampoulées, les brusques transitions et les mouvemenis rapides, si caractéristiques de la muse anglo-saxonne , quoique de mauvais goût, révèlent du moins des indices de génie naturel ; mais les narrations des poètes gallo-normands sont plates, prosaïques, et interminables; leurs auteurs semblent n'avoir pas connu d'autre beauté que le tintement de la rime, ni visé à d'autre mérite que celui d'allonger leur histoire le plus possible. Ces poèmes néanmoins, tels qu'ils étaient, charmaient ceux pour qui ils étaient écrits, et, ce qui valait mieux encore, procuraient richesses et popularité à leurs auteurs.
Sous le règne de Henri, Geoflroi de Monmouth publia son Histoire de Bretagne, qu'il embellit de-nombreux contes sur Arthur et ses chevaliers , sur Merlin et ses prophéties , empruntés aux chansons et aux traditions des anciens Bretons. Cet ouvrage extraordinaire fut accompagné d'un autre de la même espèce, l'Histoire de Charlemagne et de ses douze pairs, qu'on suppose compile dessein de rehausser l'antiquité de Cambridge. Cependant il est probable que , dans un tel but, un aurait choisi une date plus ancienne ; et le nom d'Averroès peut avoir été ajouté à la marge, et de là s'être glissé dans le texte.
1. Cotton. Lib. Nero, A. 5. Bib. Reg. 13. A. 21. Mss. Harl. 4482.