CHAPITRE TREIZIÈME
foi de ce tyran, elles étaient restées en pleine mer, attendant l'arrivée de Richard. Celui-ci demanda immédiatement satisfaction du traitement fait aux croisés, et essuya un refus formel. Isaac avait équipé six galères pour la défense du port , et rangé ses forces le long du rivage. Ce prince, ainsi que ses gardes et ses chefs, étaient splendidement vêtus. Le reste n'avait pas d'armure défensive , et combattait avec des épées , des lances et des massues. Après un vif engagement, les galères furent prises : les archers des premières chaloupes balayèrent le rivage ; Richard débarqua avec son impétuosité naturelle, et Limassol fut pris. Le lendemain Isaac se laissa surprendre dans son camp par l'activité des envahisseurs, et s'échappa avec difficulté à Nicosie. Rendu plus humble par ces désastres, et découragé par la défection des Cypriotes, il consentit à solliciter une conférence, qui fut tenue dans une plaine devant Limassol. Richard y parut sur un cheval de guerre espagnol , vêtu d'une tunique de soie rose, avec un manteau brodé de croissants d'or, et portant un bâton de commandement dans la main droite. Après bien des paroles, il fut convenu qu'Isaac payerait trois mille cinq cents marcs d'or; qu'il ferait hommage au roi d'Angleterre; qu'il lui remettrait tous ses châteaux ; qu'il servirait avec cinq cents chevaliers à la Terre-Sainte , et qu'à son retour, s'il avait donné satisfaction à son nouveau seigneur, il serait réintégré dans la possession de ses États. Mais le Cypriote se repentit bientôt de sa facilité, et échappa la nuit à la surveillance de ses gardiens. La résistance toutefois était inutile. Il perdit une autre bataille, Nicosie se rendit, et sa fille, qu'il aimait éperdument, tomba aux mains du vainqueur [31 mai]. Le cœur brisé, il quitta l'importante forteresse de Saint-André et se jeta aux pieds de Richard , qui ordonna de le charger de chaînes d'argent, et de l'enfermer dans un château sur la côte de Palestine1.
Ce fut à Limassol que le roi épousa Bérengère, qui fut sacrée et couronnée par l'évêque d'Évreux *. Il y reçut aussi la visite de Guy de Lusignan, l'infortuné roi de Jérusalem. Guy avait porté cette couronne du chef de sa femme Sibylle ; mais au siège de Saint- Jean-d'Acre il trouva un dangereux compétiteur dans Conrad, marquis de Montferrat et prince de Tyr. Sibylle était morte ; et Conrad, qui avait épousé sa sœur Mélisente, soutint que la couronne ne pouvait plus appartenir à Lusignan , mais qu'elle lui revenait comme mari de l'héritière réelle. Philippe, qui était arrivé
1. Vincsauf, 321-328. Trivet, 105. Hoved. 393, 394. Isaac mourut captif en 1195. Hoved. 432.
2. Ils ne s'étaient point mariés en Sicile a rause Mi carême.
à Saint-Jean-d'Acre. épousa la cause de Conrad: et cela seul eût été une raison suftisante aux yeux de Richard pour soutenir les intérêts de son rival. Il reçut Lusignan avec honneur, le reconnut comme roi de Jérusalem, et lui donna deux mille marcs pour subvenir à ses besoins du moment «.
Le sié^e d'Acre durait depuis près de deux ans, et l'attaque ainsi que la défense avaient été conduites avec la bravoure la plus opiniâtre. L'entrée du port était gardée par les galères de Pise , tandis que Tannée de terre campait autour de la ville , en demicercle, de la mer à la mer. Mais les assiégeants étaient eux-mêmes assiégés; et, des montagnes voisines, Saladin, avec une immense armée, épiait tous leurs mouvements. Le nombre de ceux qui périrent par le fer, lu famine et la peste, est presque incroyable. Cent vingt mille corps, nous dit-on, furent enterrés au grand cimetière, dans le cours d'une seule année; et sur la liste des morts étaient inscrits. les noms de six archevêques, douze évèques, quarante comtes et cinq cents barons *. Mais les arrivées do chaque jour suppléaient aux pertes du jour précédent; il semblait que l'existence de la chrétienté dépendit de la réduction d'Acre; et chevaliers, ecclésiastiques et guerriers accouraient continuellement, de toutes les parties de l'Europe, déposer leurs os dans cet immense charnier. L'arrivée de Philippe peu après son départ de Sicile avait répandu une nouvelle vigueur dans l'armée. Des machines de guerre avaient été construites ; les murailles furent battues et minées, des broches furent faites, et rien ne manquait pour l'assaut que la présence de Richard, avec qui le roi de France s'était engagé à partager le danger et la gloire de la tentative. 11 était à Famagouste à la poursuite d lsaac, lorsqu'il fut rejoint par les envoyés de l'armée d'Acre. Ils se plaignirent de ce que ses délais avaient paralysé les efforts de toute la chrétienté , de ce qu'il semblait ne chercher que son bien particulier et non le bien général, et de ce qu'il avait tourné contre les habitants de Chypre les armes qu'il avait fait vœu d'employer contre les infidèles do l'Asie. Richard n'était pas d'humeur à supporter des reproches. Il répondit