CHAPITRE TREIZIÈME
pris ; mais il s'échappa avec un seul chevalier et un enfant qui sa-, vait la langue du pays. Ils voyagèrent trois jours et trois nuits sans entrer dans une maison ni acheter de vivres, et se trouvèrent le quatrième jour à Erperg, dans le voisinage de Vienne. L'enfant fut envoyé au marché. L'argent qu'il fit voir excita la curiosité ; mais il éluda toutes les questions en répondant que son maître était un riche négociant qui arriverait dans trois jours. Richard, quoiqu'il se sentit en danger, était trop faible pour continuer son voyage. L'enfant fut de nouveau envoyé au marché, fut arrêté, mis à la torture, et finit par révéler le nom et la retraite du roi [24 déc.]. Quand Richard vit sa maison entourée d'hommes armés, il tira son épéo, et refusa de se rendre à tout autre qu'à leur seigneur. Ce seigneur parut immédiatement : c'était Léopold, duc d'Autriche, ce même Léopold qu'il avait traité de la manière la plus outrageante dans la ville d'Acre, et qui, comme beau-frère d'Isaac, se croyait le droit de venger les injures de cet infortuné monarque. Il reçut l'épée du roi, et le commit aux soins d'un baron nommé Hadmarravec ordre de l'enfermer étroitement dans le château de Tyernsteign *.
Il est temps de revenir à l'Angleterre, qui, durant l'absence du monarque, avait été appauvrie par la rapacité de son ministre et tourmentée par l'ambition de son frère. Le roi avait confié les rênes du gouvernement à Guillaume de Longchamp , Normand de naissance obscure , qui , sous le règne de Henri , avait passé du service de Geoflroi , fils de Rosanionde , à celui de Richard. Ses talents et son habileté furent promptement récompensés par l'estime de son nouveau maître , et son immoralité ne fut pas un obstacle à son avancement dans la cour d'un prince qui alors portait les armes contre son père. Quand Richard parvint au trône, les dignités plurent sur le favori. Il fut fait chancelier, puis évôque d'Ely, ensuite justicier , d'abord conjointement avec l'évêque de Durham , après sans collègue , et enfin , à la requête pressante du roi, légat du pape en Angleterre et en Écosse. Ainsi, en l'absence de Richard, il se trouva placé à la tète de l'Église et de l'État [4 1 90] ; et, s'il faut en croire les écrivains contemporains (quoique leur témoignage, étant celui d'ennemis, doive être reçu avec précaution), il exerça de la manière la plus despotique cette double autorité. On dit qu'il était hautain et insolent, rapace et prodigue ; accablant les laïques de taxes, ruinant le dergé à force d'exactions, et forçant à la soumission par la sévérité et la promptitude de sa vengeance. 11
1. Comparez Hovcdert (408), Ncwbrigcnsis (iv, 31) et Matthieu Paris ^113, 144) avec la lettre de l'empereur dans Rymer, i, 69.
affrétait l'appareil de la royauté, était toujours accompagné d'une garde de mille cavaliers; et, comme les châteaux du roi étaient en son pouvoir, il pouvait en peu de temps composer de leurs garnisons une armée formidable *. Un tel homme devait avoir autant d'ennemis qu'il y avait de personnes molestées par sa tyrannie ou morlifiées de sa supériorité. 11 en méprisa le plus grand nombre, sur d'être protégé tant qu'il pourrait remplir les coffres de son maître. Mais il en était un qu'il craignait : c'était Jean , frère du roi, aussi dépourvu de principes et aussi ambitieux que lui-même. Dans les croisades précédentes , peu de pèlerins, soit plébéiens, soit princes, étaient revenus chez eux. Jean avait calculé ces chances, et, en cas de mort du roi, avait résolu de s'emparer du sceptre. Il y avait bien un enfant qui avait p!us de droits à la succession , Arthur, fils de son frère aîné, Gcoffroi ; mais comme les titres du plus proche héritier avaient été méconnus dans d'autres occasions, ceux d'Arthur pouvaient l'être à la mort de Richard. Richard, toutefois, favorisait les intérêts de son neveu; et, dans son traité avec Tancrède, roi de Sicile, et dans ses lettres au pape, il déclara le jeune prince héritier présomptif du trône. En même temps, pour déjouer les projets de son frère, il chargea le chancelier d'ouvrir une négociation avec le roi d'Écosse, et d'obtenir son aide puissante pour appuyer, au besoin, les prétentions d'Arthur. Mais le secret ne put être caché aux espions dont Jean avait entouré le roi à Messine ; et, dès qu'il en eut connaissance, il résolut de renverser le chancelier, comme l'obstacle le plus redoutable à son ambition .
La première tentative échoua. Quand Gauthier, archevêque de Rouen, arriva de Sicile [fév. M 91], il était, dit-on, porteur d'un instrument scellé du sceau royal, qui ordonnait la formation d'un conseil sans l'avis et le concours duquel il était défendu à Longchamp d'agir. Un tel conseil , qu'on avait composé de ses ennemis personnels , aurait de fait mis fin à son autorité. On ne sait si cet instrument était véritable ou forgé ; ce qu'il y a de certain , c'est que, s'il avait été obtenu du roi, on jugea prudent de le supprimer. 11 ne fut mis en lumière qu'un an plus tard , lorsqu'il fallut un ordre royal pour justifier la destitution violente du ministre s.
1. lloved. 389. Giral. Camb. in Avg. Sac. 11, 405, 406. Newbrig. iv, 14.
2. On a prétendu que l'objet du chancelier dans la négociation avec l'Ecosse était de perpétuer son pouvoir par la succession d'un mineur ; mais û est probable qu'il ne fit, comme il le prétendit , qu'exécuter les ordres de Richard ; la pn uve en est dans la déclaration du roi qu'Arthur était son héritier iHovcd. 3bf>, SbW, et dans la confiance qu'il mit dans l'honneur du roi d'Ecosse iHoved. 41 U.