‹ Histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 533 sur 643 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

chrétienne, de dire quelle espèce d'homme était son maître. Celuici répondit franchement que Jean était un tyran et qu'il serait bientôt déposé par ses sujets. Ce fut la seule audience qu'ils obtinrent. Robert paraît avoir été dans les bonnes grâces du roi , qui lui donna, comme récompense de ses services, la garde de l'abbaye de Saint-Albans, charge dônt il sut tirer plus de mille marcs pour son propre usage *.

Quatre ans finirent par s'écouler, et l'obstination du roi n'était point encore vaincue. L'archevêque et les autres prélats adressèrent au pape de fortes représentations, dans lesquelles ils décrivaient leurs propres maux et ceux du clergé et des religieux , les cruautés et l'impénitence de Jean et la nécessité de mesures plus énergiques pour maintenir les privilèges et punir l'ennemi de l'Église [1212]. Innocent eut recours avec une répugnance apparente au dernier effort de son autorité. Il délia les vassaux de Jean de leur serment de fidélité, et exhorta tous les princes et barons chrétiens à s'unir pour détrôner un roi impie et pour lui en substituer un autre plus digne, de par l'aulorité du siège apostolique 2.

Jean, toutefois, aurait pu se rire de l'impuissante colère d'Innocent, s'il ne se fût trouvé aucun monarque disposé à se charger de l'exécution de la sentence. Le pape s'adressa au roi de France, et Philippe prêta une oreille empressée à des propositions si flatr-

1. Quelques écrivains ont rejeté cette histoire : je l'aurais rejetée aussi , si elle n'avait pas eu de meilleure autorité que la plupart des fables racontées par Paris. Mais je ne puis le révoquer en doute lorsqu'il affirme tenir le fait de la bouche de Robert lui-même. Cependant je me suis permis de l'ôter de la place qu'il occupe dans son histoire et de l'insérer ici . pour deux raisons : 1° parce qu'il eut lieu durant l'interdit (Paris, Hist. 205. Vita Allai. 1044). 2^ Il arriva avant la grande bataille de Muradel, qui détruisit la puissance de l'émir, en 1212 (Paris, Uist. 206. Annal. IVaverl. 176 1. Il est inséré à l'endroit convenable dans ses Vies des allés de Saint- Allans, p. 1044. Voyez, pour Robert de Londres, les Rot. Pat. 81,84.

2. Paris, 195. Le lecteur a vu qu'Innocent fondait ses prétentions temporelles sur le droit qu'il avait de juger du péché et de l'obligation des serments ( voyez la note , p. 38). Cette doctrine , quelque hostile qu'elle fût à l'indépendance des souverains, fut souvent appuyée par les souverains eux-mêmes. Ainsi , quand Richard Ier fut retenu en captivité par l'empereur, sa mère Eléonore sollicita le pontife, à plusieurs reprises, d'obtenir sa délivrance en usant de l'autorité qu'il avait sur tous les princes temporels tRym. i, 72-78). C'est ainsi que Jean lui-même, comme nous l'avons vu , avait invoqué l'aide de la même autorité pour recouvrer la Normandie, qu'avait prise le roi de France. D'abord, il est vrai , los pap*s se contentèrent de censures spirituelles ; mais, dans un siècle où toutes les idées de justice se modelaient sur la jurisprudence féodale, il fut bientôt admis que les princes, par leur désobéissance, devenaient traîtres à Dieu; que, comme traîtres, ils devaient perdre leurs royaumes , fiefs qu'ils tenaient de Dieu ; et que c'était au pontife, vice-gérant du Christ sur terre, qu'il appartenait de prononcer la sentence. Par ce moyen , le serviteur des serviteurs de Dieu devint le souverain des souverains , et s'arrogea le droit de les juger à son tribunal et de disposer de leurs couronnes comme il le trouvait convenable.

teuscs pour son ambition '. L'ordre fut donné de rassembler une nombreuse armée à l'embouchure de la Seine , et les espérançes des envahisseurs se fortifièrent par la promesse de la coopération de quelques barons anglais. De son côté, Jean ne resta pas spectateur oisif de l'orage qui s'amassait. Sa première tentative fut d'amuser ou d'apaiser le pontife. L'abbé de Beau lieu partit pour Rome avec cinq autres envoyés. [11 novembre 1213] Trois d'entre eux — pourquoi les trois autres étaient absents , on l'ignore — se présentèrent devant Innocent et proposèrent de la part du roi d'accepter les conditions qu'il avait d'abord refusées. Mais, après examen, il se trouva que les pouvoirs avaient été donnés à tous les six conjointement , et que , par conséquent , aucun acte d'une partie d'entre eux ne pouvait lier le monarque. Le pape néanmoins ne se souciait pas de perdre cette occasion de ramener ce fils obstiné; et le sous-diacre Pandolfe fut expédié avec autorité d'accepter la soumission du roi, pourvu qu'avant le premier juin il jurât, et quatre barons avec lui, d'en remplir les conditions fidèlement et conformément à certaines explications préliminaires* [1er mars]. Pendant ce temps-là Jean faisait les plus vigoureux préparatifs pour repousser les envahisseurs. Par ses ordres, tous les vaisseaux de ses États pouvant porter six chevaux se rassemblèrent dans le havre de Portsmouth; et les sheriflfs de chaque comté sommèrent, sous peine de culvertage, tout homme résidant dans les limites de leur juridiction et en état de porter les armes, de se rendre sur les côtes de Kent3 [1er avril]. La flotte traversa la Manche [15 avril], captura une escadre à l'embouchure de la Seine , détruisit les vaisseaux qui se trouvaient dans le port de Fécamp et brûla la ville de Dieppe. Mais l'armée était trop nombreuse pour pouvoir être utile. Tous ceux qui ne s'étaient pas obligés par serment à se munir d'une cotte de mailles , d'une cuirasse de fer ou d'un pourpoint garni d'écaillés de fer , furent renvoyés , et peu de jours après la difficulté de se procurer des vivres pour la multitude qui restait fit juger une autre réduction nécessaire V

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