CHAPITRE CINQUIÈME. tJ
Cette pétition réussit en partie. Immédiatement après le synode, les évêques avaient obtenu un acte du parlement où il était dit que, attendu que plusieurs personnes, sous le masque d'une sainteté extraordinaire et dans un costume particulier, allaient de lieu en lieu, prêchaient sans autorité dans les églises, les cimetières, les foires et marchés, inculquaient de fausses doctrines, excitaient des dissensions entre les différentes classes de la société, persuadaient au peuple de les soutenir par la violencej et refusaient d'obéir aux citations de leurs ofdinaires; les shériiïs seraient tenus, sur le certificat des prélats en chancellerie, d'arrêter ces délinquants et leurs fauteurs, et de les tenir en prison jusqu'à ce qu'ils consentissent à plaider dans les cours ecclésiastiques. Sur la représentation des communes, que cet acte avait été passé sans leur consentement, et qu'elles n'entendaient pas se soumettre h la juridiction des prélats autrement que ne Pavaient fait leurs ancêtres, il fut révoqué, avec l'approbation du roi et des lords ». Mais le succès de Wyclifle s'arrêta là. Son appel en matières de doctrine, d'un tribunal spirituel à un tribunal laïque, scandalisa quelques-uns de ses plus puissants partisans ; et le duc de Lancaster se rendit en hâte à Oxford pour lui conseiller de se soumettre au jugement de son ordinaire. Il y consentit à contre-cœur, lut une profession de foi en présence du primat et des évêques de Lincoln, de Norwich, de Worcester, de Londres, de Salisbury et de Hereford, et se retira au rectorat de Lutterworth, où on le laissa sans le tourmenter davantage. Deux années après, comme il assistait à la messe de son vicaire, le jour de la fête des Innocents, au moment de l'élévation de l'hostie, une attaque d'apoplexie le priva de l'usage de sa langue et de la plupart de ses membres. Il languit deux jours, et expira à la fin de l'année 1384 '2.
Avant de poursuivre, on me permettra d'ajouter quelques détails sur le caractère et les sentiments de cet homme extraordinaire. Exemplaire dans ses mœurs, il déclamait contre le vice avec la liberté et la sévérité d'un apôtre; mais, soit politique, soit prévention, il dirigeait ses invectives les plus amères presque exclusivement contre le clergé. Ses prêtres ambulants formaient, il est vrai, une honorable exception : c'étaient de véritables prédicateurs évangliques ; mais le reste, le pape, les évêques, les di-
1. Rot. Pari., m, 124, 141. Gascoigne, apud Lewis, 286. LeU Coll. ni, 409. i>. Wood. An t. Oxon. 189.
gnitaires et le corps entier des « clercs possesseurs » n'étaient que des menteurs et des démons, des hypocrites et des traîtres, des hérétiques et des antichrists. Que plusieurs d'entre eux, comme il doit toujours arriver dans de vieilles et riches institutions, aient pu mériter quelques-uns de ces noms , cela est probable ; mais , dans son zèle, le nouvel apôtre ne savait faire aucune distinction ; et il résolut de porter la hache dans ce qu'il regardait comme la racine du mal, leurs biens temporels. Il soutint qu'ils étaient tenus de mener une vie de pauvreté, a l'imitation de leur maître1 ; que leur temporel leur était donné pour être employé en Thon- ^ neur de Dieu, et, en conséquence, pouvait légitimement leur être retiré aussitôt qu'ils le détournaient de cette destination2 ; que payer les dîmes et redevances a un bénéficier qui dépensait son revenu en choses de luxe et de vanité, c'était se rendre complice de ses péchés ; et que les lords séculiers étaient non-seulement autorisés, mais obligés a priver de ses possessions une église habituellement coupable3. On ne sera pas surpris si des invectives aussi grossières et des doctrines aussi préjudiciables à leurs intérêts alarmèrent et irritèrent les membres du clergé. Ils en appelèrent à la protection du roi et du pontife ; mais bien que leur réputation et leur fortune fussent en jeu, ils ne cherchèrent pas a se venger de leur adversaire, et se contentèrent d'un ordre qui lui enjoignait de quitter l'université pour résider sur son bénéfice. Si le lecteur lui accorde le prix du courage, il ne peut leur refuser celui de la modération.
Sur beaucoup de points de doctrine, il n'est point aisé de constater les sentiments réels de ce réformateur. En commun avec d'autres novateurs religieux, il réclamait le double privilège de changer d'opinions a volonté et d'être infaillible à chaque changement; et lorsqu'il jugeait convenable de dissimuler, il savait tempérer ses doctrines par des conditions ou les expliquer par des
1. Apud Lewis, p. ?y3. Il prétendait que l'homme qui enseignait qu'il était légitime de doter les gens d'éftlise, était le plus grand des hérétiques et des antichrists. Triaîog. îv, 15. Ses sept arguments en faveur de cette doctrine furent refutés par Woodford, Fascicvl. rcr. r.rpelend. i, 221-230.