CHAPITRE CINQUIÈME. H
Leinster, les O'Brian soutenaient avec persévérance, et souvent avec succès, la cause de l'indépendance irlandaise. Si les indigènes eussent réuni leurs efforts , ils auraient pu repousser les envahisseurs dans l'océan ; mais ils perdirent cette belle occasion par leur dissension et leur folie. Leurs hostilités étaient communément le résultat soudain d'une provocation particulière, ot non d'un plan pour la délivrance de l'île ; leurs armes se tournaient aussi souvent contre leurs propres compatriotes que contre leurs ennemis nationaux; et plusieurs tribus recevaient des pensions annuelles du gouvernement comme prix des services qu'elles rendaient en protégeant les frontières contre les incursions des Irlandais plus hostiles.
La partie occupée par les Anglais ne présentait pas moins d'anarchie et de désunion. Les colons étaient divisés en deux classes, les Anglais de race et les Anglais de naissance. Les premiers étaient les descendants des anciens envahisseurs, et se considéraient comme les héritiers légitimes des terres et revenus qu'avait conquis Fépée de leurs ancêtres. Plus ils étaient éloignés du siège du gouvernement, moins ils en respectaient l'autorité ; et comme ils vivaient en contravention continuelle aux lois anglaises, ils cherchaient naturellement à s'affranchir de leur contrôle. De la vint que beaucoup d'entre eux adoptèrent le costume, les mœurs, le langage et les lois des indigènes, et se transformèrent insensiblement de barons anglais en chefs irlandais. Le plus puissant de ces derniers était Thomas Fitz-Maurice, qui rassembla, sans distinction de pays, tous les aventuriers sous son étendard, chassa les colons anglais qui refusèrent de se conformer à ses vues, encouragea les mariages avec les indigènes, et établit parmi ses vassaux les coutumes de Tanistry et de Gavelkind. Cependant, telle était la faiblesse du gouvernement que, pour être sûr de sa fidélité , on le créa comte de Desmond, et que ses possessions furent érigées en comté palatin.
Les Anglais de naissance comprenaient les personnes nées en Angleterre que le roi avait investies d'emplois en Irlande, et cette foule d'aventuriers que la pénurie ou le crime bannissaient chaque année de leur patrie. Ils étaient pour les anciens colons un objet particulier de jalousie et de haine : le gouvernement avait confiance en eux et les avançait comme contrepoids à la malveillance des autres. Edouard III avait été jusqu'à défendre à tout individu qui n'était point Anglais et possesseur de terres, ténements ou bénéfices en Angleterre, d'occuper un emploi sous le
gouvernement irlandais; mais cette prohibition souleva l'indignation des Anglais de race : au mépris de son autorité, ils tinrent une assemblée à Kilkenny [1342]; et leurs remontrances furent si vives qu'il révoqua Tordre et leur confirma les droits qu'ils avaient hérités de leurs ancêtres.
Edouard avait nommé son fils Lionel, duc de Clarence, au gouvernement d'Irlande. Ce prince débarqua avec une armée [mars 1361], obtint quelques avantages sur les indigènes, et quitta l'île après avoir plutôt excité qu'apaisé la. jalousie qui régnait entre les deux partis. Quelques années après il y retourna ; un parlement fut tenu sous son influence, et le résultat fut le célèbre statut de Kilkenny [1364]. Les dispositions n'en étaient pas dirigées contre les indigènes, mais contre les descendants des colons anglais qui, « au détriment du bien public, avaient rejeté les lois d'Angleterre pour celles d'Irlande. » 11 décrétait que le mariage, la nourriture des enfants et le compérage avec les Irlandais soumettraient à l'avenir le délinquant aux peines de haute trahison ; et que l'Anglais qui adopterait un nom irlandais, ou la langue irlandaise, ou le costume irlandais, serait contraint par l'emprisonnement ou la confiscation de donner caution qu'il se conformerait aux mœurs de sa patrie. Il était déclaré, en outre, que les lois Brehon étaient une indigne coutume qui s'était glissée depuis peu parmi les Anglais, et on faisait un crime de haute trahison a tout Anglais de décliner l'autorité de ses propres lois, et de soumettre sa cause à la décision des juges Brehon *.
Cependant les anciennes dissensions continuaient de prévaloir parmi les étrangers , et les Irlandais étendaient graduellement leurs conquêtes. Pour rétablir la tranquillité, Richard, dans la neuvième année de son règne, créa le comte d'Oxford, son favori, marquis de Dublin , et ensuite duc d'Irlande; lui donna à vie le gouvernement de l'Irlande, et accorda à lui et à ses héritiers toutes les terres qu'il pourrait conquérir sur les indigènes, a l'exception de celles qui avaient déjà été annexées à la couronne, ou conférées aux anciens aventuriers 2; le parlement alloua trente mille marcs pour l'expédition , et on entretenait généralement les plus ardentes espérances de succès, lorsque tout ce plan fut détruit par la dissension qui s'éleva entre le roi et ses barons, et par l'exil et la mort du duc. Maintenant, toutefois, le moment