CHAPITRE CINQUIÈME
qui Dieu ait merci ! voulait le mettre à mort pour sa trahison et sa scélératesse. Dieu du paradis ! je courus toute la nuit h cheval pour le sauver; et son père me le remit pour en faire ce que je voudrais ; qu'il est vrai le dicton que nous n'avons pas de plus grand ennemi que l'homme que nous avons préservé de la potence ! Une autre fois il tira l'épée contre moi, dans la chambre de la reine, de qui Dieu ait merci ! 11 fut aussi complice du duc de Gloucester et du comte d'Arundel; il consentit a mon meurtre, a celui de son père et de tout mon conseil. Par saint Jean! je lui pardonnai tout ; et je ne voulus pas croire son père, qui déclara plus d'une fois qu'il méritait la mort. »
[19 août.] L'infortuné roi se leva après une nuit sans sommeil, entendit la messe, et monta sur la tour pour guetter l'arrivée de son adversaire. Enfin il vit l'armée, qui s'élevait à quatre-vingt mille hommes !, se dérouler le long de la plage jusqu'à ce qu'elle atteignît le château et l'entourât de la mer a la mer. Il frissonna et pleura, et maudit le comte de Northumberland, mais fut rappelé en bas par l'arrivée de l'archevêque Arundel, du duc d'Albemarle et du comte de Worcester. Ils s'agenouillèrent devant Richard, qui, prenant le prélat à part , eut avec lui une longue conversation. Après leur départ, il remonta sur la tour, et, contemplant l'armée de ses ennemis, il s'écria : « Bon seigneur Dieu ! je me recommande à ta sainte garde , et te crie merci , afin que tu me pardonnes tous mes péchés. S'ils me mettent à mort, je le souffrirai patiemment, comme tu as fait pour nous tous. » Northumberland avait commandé à dîner; et le comte de Salisbury, l'évêque et les deux chevaliers, sir Stephen Scrope et sir William Feriby, s'assirent, par ordre du roi, à la même table que lui; car puisqu'ils étaient tous compagnons d'infortune, il ne voulut pas souffrir de distinction entre eux. Tandis qu'il mangeait, des personnes inconnues entrèrent dans la salle, l'insultant par des sarcasmes et des menaces : dès qu'il se fut levé, on l'appela dans la cour pour recevoir le ducdeLancaster. Henri se présenta complètement armé, à l'exception du casque. Dès qu'il vit le roi, il fléchit le genou, et avançant de quelques pas, il renouvela sa révérence son bonnet a la main.
« Beau cousin de Lancaster, » dit Richard en se découvrant, « vous êtes le bienvenu. » — « Monseigneur, » répondit le duc,
' 1. J'ai adopté le plus petit nombre. Le Ms. harleien la fait monter à 100,000 hommes.
« je suis venu avant mon temps. Mais je vous en exposerai la raison. Votre peuple se plaint de ce que, depuis vingt ou vingtdeux ans, vous le traitez rigoureusement; mais, s'il plaît à Dieu, je vous aiderai à le mieux gouverner. » Le roi repartit : « Beau cousin, puisque cela vous plaît, cela me plaît aussi. » Henri alors adressa successivement la parole à Tévêque et aux chevaliers, mais refusa de faire attention au comte. Les chevaux du roi furent aussitôt demandés, et on amena deux maigres et misérables bêtes sur lesquelles Richard et Salisbury montèrent ; et au bruit des fanfares et des acclamations de triomphe, ils suivirent le duc à Chester.
A Chester, on expédia des ordonnances, au nom du roi, pour la convocation du parlement et le maintien de la paix1. Henri congédia la plus grande partie de son armée, et se prépara à conduire son prisonnier dans la capitale. [24 août.] A Lichfield, Richard saisit un moment favorable pour descendre par sa fenêtre, mais il fut repris dans le jardin, et, à dater de ce moment, il fut constamment gardé par dix ou douze hommes armés. Dans le voisinage de Londres, ils se séparèrent. Henri, accompagné du maire et des principaux citoyens, se rendit à Saint-Paul [30 août], pria devant le maître-autel, et pleura pendant quelques minutes sur le tombeau de son père : le roi fut envoyé à Westminster, et de la lendemain à la Tour [31 août] ; et sur sa route, il fut accueilli par des malédictions et salué du nom de « bâtard, » parole de mauvais augure, et qui prophétisait sa prochaine dégradation 2.
Lorsque le duc avait débarqué en Angleterre, il avait juré sur les Evangiles que son seul but était de revendiquer son droit aux honneurs et possessions de la maison de Lancaster. Si ce serment était sincère, son ambition avait grandi avec le succès. 11 aspirait maintenant à échanger la couronne de duc contre celle de roi. Pouvons-nous croire qu'il ait rencontré de l'opposition dans ses complices, les Percy ? Cependant, on nous l'assure . Toutefois, par leur perfidie ils s'étaienfc-donné un maître. Ils avaient déjà renvoyé leurs troupes, et les amis de Richard les abhorraient comme les derniers des traîtres. Ils n'avaient donc d'autres ressources que de se soumettre, et de seconder le dessein de Lancaster 3. Après plusieurs consultations, on résolut de com-