CHAPITRE VI
Jacques et ton épouse Anne de Danemark. — Insurrection. — Union de l'Auftle'err* et de l'Écosse. — Dépenses du roi.— Aoie* du parlement. — Mariage , emprisonnement et mort d'Arabclla Smart. — Mari du prince Henri. — Elévation de Carr, comte de Somerset. — Divorce du comte et de la comtesse d'Kssex. — Élévation de Genrne Villirr» , duc de BncLingham. — Arreslâtiou et jugement du corme et de la comtesse de Somerset. — Disjjràcedc Coke. — Affairesavecla Hollande.— Krrairsde Vorslius. — Synode de Dordrecht. — lutroduciioQ de l'épiscopat en Écoase. — Visite de Jacques a Edimbourg. — Commission de riraers en Ir'andp. — Fuite de Tjrone. — Colonies dUluter. — Actes du par ement irlandais. — Nouvelles colonie».
l orsque Jacques prorogea le parlement en 1606. il était déjà sur le trône depuis plus de trois ans, et cependant il n'avait encore fait aucun progrès dans l'estime ou dans l'affecl ion de ses sujets anglais. Ce fut en vain qu'il chercha, par ses discours et ses proclamations, à mériter la réputation de sage politique. Son inapplication aux affaires et son amour pour la dissipation provoquèrent des remontrances et des plaintes. Deux fois la semaine, le roi d'Angleterre passait son temps à voir des combats de coqs (I). Tous les jours, la chasse le tenait à cheval du matin au soir (2). Les fatigues de cet exercice étaient remplacées par les plaisirs de la table, auxquels il se livrait avec excès (3). La conséquence en était qu'on laissait, sans les remarquer, des questions de la dernière importance pour la nation, cl que, non-seulement les ambassadeurs étrangers, mais encore ses propres ministres, ne pouvaient, pendant plusieurs semaines, trouver l'instant de paraître en sa présence. Ils le supplièrent à genoux de donner plus d'attention aux affaires publiques*, des lettres anonymes l'avertirent de son devoir; les comédiens ridiculisèrent ses faiblesses sur
(1; Il vit combattre les coqs, «qui est un plaisir qu'il prend deux fois la semaine.» Boderie, i , 56. J'observe que le gage du maître des coqs , 200 livres par au , était égal aux salaires de deux secrétaires d'État. Extrait de* revenus du roi , p. 45, 48.
(2) Voyez les leures, dans Windwood, u, 46; Lodfi*. m . 2 15, 247, 31 1 , 332, 335 , 337 ; Boderie , i , 195, 302,
(3) Voyez Boderie, 1,241, 283; m, 197.
HISTOIRE D'ANGLRTF.KRK.
le théâtre; mais le roi n'en fut nullement ému. 11 répondit qu'il n'entendait pas se rendre esclave; que sa santé, a qui était la santé et le bienêtre de tous, «demandait de l'exercice et des récréations, et qu'il retournerait plutôt en Êcosse que de consentir à se claquemurer dans un cabinet , ou à s'cnchainer à la table du conseil (1).
Sa femme, Anne de Danemark, pouvait avoir des prétentions à la beauté, et elle y joignait de grands talents et beaucoup d'esprit. Elle n'hésita pas à manifester son mépris pour les faiblesses du roi. Elle affectait souvent une supériorité qui l'obligeait à se contraindre en fa présence, et dans quelques occasions, elle osa même lui disputer Tau lorité royale. Jacques passait pour mari fidèle, et la voix du scandale, qui avait commencé à se faire entendre en Ecosse, n'avait jamais osé attaquer le caractère de la reine en Angleterre (2). Le cri public l'accusa de favoriser les intérêts de l'Espagne, et d'inspirer à son fils Henri du mépris pour les pacifiques dispositions de son père. Mais, soit que ce fût le résultat de sa propre prudence, ou que le conseil anglais le lui eût suggéré, du moment de son arrivée en deçà de la Tweed, elle abandonna totalement ses intrigues politiques, et donna toute son attention aux amusements et aux spectacles de la cour, objets daus lesquels elle excellait. Déployer les grâces de sa personne et la richesse de ses vêtements , se faire rendre et recevoir les hummages de tout ce qui l'entourait, briller par-dessus toutes les femmes dans une suite de bals et de mascarades , devint sa principale étude. Aucune dépense , aucune décoration ne fut épargnée pour donner de l'éclat à ces fêtes. Les premiers poêles du siècle étaient chargés de composer des pièces de théâtre, et les meilleurs artistes, des machines.
(1} tbid., i. 302. 310; ii, 244, 279, 440; nr, 21 ; Windwood ,n, 64, 217. Les comédiens le représentèrent pansant ses chirni et ses Faucon*, ou ballant »ea domestiques, ou buvant jusqu'à livreuse. Une fois, son dogue favori, Jowter, qui avait été perdu, revint avec la lettre suivante a «on cou : • Bon monsieur Jowler, noua voua prions de parler au roi ( car il voua écoute tous les jours, et n'en -,fait pas autant pour nous), afin qu'il plaise à Sa Majesté de s'en aller a Londres ; car toute la campagne s'est ruinée pour elle, toutes nos provisions sont mandées , et II ne noua est plus poaaible de l'entretenir. • Lodge, m , 245.
(2) Peytoo,332, 336,338, 346.
Anne , elle-même, ainsi que ses favorites , surprenaient et charmaient la cour, en paraissant successivement sous des costumes différents de déessts, de néréides, de sultanes turques, ou de princesses indiennes. Cependant le lecteur devinera difficilement ce qui détruisait quelquefois ces plaisirs et ces spectacles. L'ivresse, à cette époque, ne se bornait pas au sexe masculin ; quelquefois les femmes de la plus haute distinction, après avoir passé des semaines h l'étude de leurs rôles respectifs, se présen taient aux spectateurs dans l'état d'ivresse le plus dégoûtant (1).
Jacques était à peine remis de la terreur panique que lui avait causée la conspiration des poudres, quand une insurrection, au cœur du royaume, vint lui causer de nouvelles alarmes. Elle fut provoquée par la rapacité des seigneurs de manoirs, qui avaient enclos, pour leur propre usage , de grandes portions de terres , jusque-là communes , et avaient ainsi
(I) Quand Christian IV, de Danemark, visita le rot , en 1G08 , Gecil donna un grand festin et un bal masqué , a Tbeobalds. en honneur du royal étranger. Le lecteur s'amusera de l'extrait d'une lettre écrite par un des botes: • Ceux auxquels je n'ai jamais pu faire goûter de bonne liqueur, suivent actuellement la mode , et se plongent dans les délices. Les femmes abandonnent la sobriété et se montrent ivres a tomber. Après dîner, on donnait la représentation du Temple de Salomon. L'arrivée de la reine de Saba se Ht , ou , pour mieux dire, devait se faire... La dame qui jouait le rolc de la reine apportait les dons les plus précieux à Leurs Majestés ; mais , oubliant les marches qui montait-nl sous le dais , elle jeta la cassette sur les genoux de Sa Majeslé danoise, et tomba S ses pieds, ou bien plutôt sur son visage. Il y eut beaucoup de bruit et de confusion. On se servit de nappes et serviettes pour tout nettoyer. Sa Majesté alors se leva , et voulut danser avec la reine de Saba ; mais il tomba luimême et s'humilia devant elle. On l'emporta dans une autre chambre et on le mit sur un lit de parade, qui n'était pas médiocrement gâté par les présents de la reine. I.a (été et la parade continuèrent. Beaucoup de personnes qui portaient les présents allaient de travers et tombaient, car le » in leur était monté au cerveau. On vit enfin paraître , dans de nebes habillements, l'Espérance, la Foi, et la Charité. L'Espérance essaya de parler , mais elle avait tant bu, que ses efforts furent inutiles, et qu'elle se retira- La Foi était alors toute seule, mais elle quitta la cour, tout en chancelant. La Charité vint aux pieds du rot, et parut vouloir couvrir la foule des péchés que ses sœurs avaient commis ; elle fit la révérence et des présents. Elle revint alors vers l'Espérance et la Foi , qui étaient malades et vomissaient dans une salle basse. ••Wuga» an liquap, • i , 3tt, 319, 350. Édition 1804.