CHAPITRE VI
diminué les moyens de subsistance des pauvres tenanciers. Cette usurpation commença par ceux mêmes qui, ayant obtenu des terres d'église pendant la réformation, cherchaient à accroître leurs nouvelles possessions , ce qui s'était continué jusqu'au règne de Jacques, malgré les tumultes populaires, les actes législatifs, et les proclamations du roi. Il n'existait aucun abus auquel le peuple fût plus sensible, ou qu'il fût plus disposé à redresser* force ouverte. Récemment encore, les individus auxquels on avait donné les terres confisquées sur les complices de la conspiration des poudres, avaient empiété sur les communes , comme on l'avait fait avant eux. Les personnes lésées, jointes à celles quisesouvenaient dépareilles vexations, présentèrent une remontrance au conseil; mais voyant qu'on négligeait leurs plaintes, elles s'emparèrent du droit de se rendre elles-mêmes justice. On vit inopinément (1607, 15 mai ) des rassemblements d'hommes, de femmes, et d'enfants, dans les trois comtés de Northampton, de Warwick, et de Leicester. Ils étaient rarement moins de 1,000 ; à llill- Norlon , ancienne possession de Francis Tresham, leur nombre se montait à 3,000, et à Cottesbich à 5,000. Ils paraissaient diriges par des personnes inconnues, qu'on ne voyait jamais en public sans masques. Reynolds, leur chef avoué, prit le nom de capitaine Pouch (poche), à cause d'une poche énorme qu'il portait au côté. Cet homme était un imposteur ou un enthousiaste. Il prétendait agir sous l'inspiration de Dieu, et avec la permission du roi : il se disait invulnérable, et il déclarait qu'il avait dans sa poche un charme qui assurait le succès de ses partisans. 11 leur défendit strictement l'usage de toute expression profane, l'emploi de la violence personnelle, ou l'accomplissement d'aucun acte illégal, à moins qu'il ne fût nécessaire à la destruction 'des nouvelles clôtures. Us obéissaient ponctuellement à ses ordres. Les murs des parcs furent démolis, les haies arrachées, et les fossés comblés. Partout où les mécontents paraissaient, les habitants les recevaient avec l'expression de la joie, et, par .crainte ou par affection , ils leur donnaient des outils et des vivres. Si quelque gentilhomme se hasardait à faire des remontrances , on le plaçait immédiatement parmi
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les ouvriers, et on le forçait à travailler aux démolitions.
A la première nouvelle de ce mouvement , •> Jacques ne sut qui il devait soupçonner , des catholiques ou des puritains. Les gardes du palais furent doublées, et le lord maire reçut l'ordre de surveiller les mouvements des étudiants de la cité. Une information plus positive augmenta ses terreurs. Une proclamation ordonna aux insurgés de se disperser ( '27 mai ) , mais ils soutinrent que ce qu'ils faisaient était légal, et qu'ils s'occupaient d'exécuter le statut contre les clôtures. Les lords lieutenants voulurent lever les comtés ; mais peu d'habitants se trouvèrent disposés à encourir le ressentiment de leurs pauvres et exaspérés voisins. Enfin la noblesse, qui possédait des terres dans les districts en révolte, reçut l'ordre de se rendre dans ses domaines , et les élégants de la cour furent avertis que lenrs services seraient plus agréables sur le champ de bataille. Plusieurs corps de cavalerie se formèrent alors successivement: ils se rendirent dans les cantons soulevés et les traversèrent dans toutes les directions, chargeant, poursuivant, et tuant tous les insurgés qui cherchaient à faire quelque résistance (5 juin). Jacques recommanda la modération et la miséricorde aux commissaires chargés de punir les coupables. Il observa que le peuple n'était pas trop à blâmer : on l'avait opprimé, et il lui aurait rendu justice, si le conseil n'eût pas intercepté ses pétitions, ce qui avait causé son soulèvement. S'il avait transgressé la loi, il y avait été entraîné par la rapacitédes lords et la négligence des minisires (28 juin). Le capitaine Pouch et ses principaux associés furent punis comme des traîtres , parce qu'ils s'étaient armés contre le roi ; quelques gens de sa bande le furent comme félons, pour ne s'être pas dispersés à la lecture de la proclamation. Cette insurrection, si lentement, mais si facilement détruite , prouvait la faiblesse du gouvernement; et l'ambassadeur de France assura sa cour que , si quelque seigneur jouissant d'un peu de popularité et de talent se fût mis à la tête des révoltés, il n'eût pas été difficile de renvoyer le prince écossais dans son pays natal (I). Dans l'opinion des personnes qui réfléchis-
(I; Slowe, 889 ; Boderie, h, 279, 291, 299, 312.
HISTOIRE D'ANGLBTERRK.
s-oient , les ministres n'étaient pas moins coupables que leur souverain. S'il ne déployait aucune sollicitude pour gagner l'affection de ses sujets anglais, eux-mêmes paraissaient trop disposés à favoriser cette indolence, cette dissipation , qui mettait en grande partie le gouvernement du royaume dans leurs mains. Les principaux d'entre eux étaient Ceci!, créé, en 1604, vicomte de Cranborne, et l'année suivante comte de Salisbury, et Henri Howard, comte de Norihampton , qui, d'amis et frères d'armes, devinrent rivaux en poursuivant la fortune et le pouvoir (I). Salisbury ne tarda pas à prendre l'ascendant. Sa politique lente et circonspecte, sa fertilité à inventer des expédients pour couvrir ses projets , et la sagacité avec laquelle il dévoilait les desseins réels ou imaginaires des cours étrangères , le rendirent plus cher au timide et soupçonneux Jacques, et le nom familier de « mon petit basset ». (2) fut la preuve du haut degré d'estime que lui portait le léger monarque. Northamplon paraissait pencher pour les intérêts de l'Espagne : son rival, plus adroit, flattait 1 inclination secrète et non avouée du roi, qui, effrayé de faire une guerre ou verte à cette puissance, travaillait par des moyens clandestins à élayer et à fortifier ses ennemis. H arriva cependant qu'Aune se querella avec Northamplon. Une réconciliation, obtenue par l'autorité de Jacques, dégénéra en une antipathie marquée, et Salisbury profita de l'occasion pour s'assurer les bonnes grâces d'une princesse qui, ainsi que son fils, l'héritier présomptif, l'avaient jusqu'alors regardé comme un ennemi secret. Il lui fit l'abandon ( mai 1007 ) de la propriété de sa maison à Theobalds, et quoiqu'il reçût en échange plus du double de sa valeur, il eut l'adresse de persuader au roi et à la reine qu'il leur avait fait une faveur (3). Depuis l'année 1698, il était grand maître de la cour des pupilles, l'office le plus lucratif que possédât un sujet dans toute la chrétienté (4). lUuccéda, sur
(1) Boderie, h, 135, 201, 440; m, 344; it, 21.
(2> LodG*. m , 292; Mémoire» de Sidiiey. m, 362.
{3j «On lui baille , par ladite tenante, une lerre beaucoup plus noble , co beaucoup plus belle jwtiie , autant ei plu» de domaine» cl beaucoup meilleur», et 200,000 fr. pour bâtir une autre maison. (Néanmoins encore a-t-il fort obligé le roi son maître- • Boderie, n, 251.
( l) Wïndwood, i, 41. Boderie l'évaluait à 100,000 cou-
la demande particulière du roi ( 1608, 6 mai ), à ta charge de grand trésorier , vacante par la mort du comte de Dorsel ( 1 ). Ce fut une grande mortification pour son rival INorthampton, qui avait ouvertement sollicité cette place. Jacques, pour le dédommager, lui accorda celle de garde du sceau privé, qui lui donnait la présidence au conseil, quoiqu'elle fût inférieure par le rang et les appointements; mais il y joignit l'allocation d'une table à la cour, splendidement entretenue, et la donation de fiefs de 5,000 livres de revenu annuel (2).
Parmi les projets formés par Jacques , il en existait un surtout qui lui tenait fort à cœur, mais il trouva une vive opposition dans les préjugés de ses sujets des deux nations. Son avènement au trône avait donné le même chef à l'Angleterre et à lÉcossc : il désirait les unir en un seul corps. Leur obéissance à un même souverain avait fait disparaître les anciennes causes d'hostilité : mais le roi désirait une incorporation plus complète, qui communiquât les mêmes droits a tous les sujets, et les soumit aux mêmes lois. C'était un magnifique projet , mais prématuré, et par conséquent imprudent. Jacques ne parait pas avoir, conçu toute la force du préjugé national ; il ne songeait pas que des animosités qui subsistent depuis des siècles ne se déracinent pas dans l'espace de deux ou trois ans , et que les décrets absolus d'un conquérant peuvent seuls changer immédiatement les lois et les institutions d'un peuple. Le mot d'union fut accueilli avec horreur par les Écossais, qui y attachaient l'idée d'une sujétion nationale, et par les Anglais avec mépris , comme une invitation a leurs pauvres voisins de descendre de leurs montagnes, et de venir s'engraisser sur le riche sol de l'Angleterre. I<a libéralité du roi envers les Ecossais qui l'avaient suivi avait excité des préjugés contre les mesures qui auraient pu en attirer un plus grand nombre en Angleterre, et les prétentions de la noblesse
ronne». H disposait , dans cette cour, du mariage des veuves , et affermait le» terres des mineurs pour un lier»
de lt ur valeur réelle. Aulic. Coquin , 155.
(1] < Mon maître m'a accordé cet honneur, sans que je l'aie mérité ou demandé. . Mémoire» de Sidney , h , 32r5. Mais Boderie dU qu'elle lui fut procurée par tt reine, in,
(2) tbid., m, 248, 302; Winwood , h, 399.