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Dans la quatre«vingt-s^tième olympiade surgissent deux 4éaux terribles qui, pour un instant, semblent chasser les arts d'Athènes. La Guerre fait entendre ses etanietirs et ses retmtissements ; la Peste montre sa faee livide. On entame la guerre du Péloponèse, et la peste ravage PAttique, décimant les habitants et enlevant des hommes tels que Périklès. F6n<)»nt douze ans, nous ne trouvons pas un seul nom de peintre ; c'est la minute
(1) Suidas, qui, selon Juuitts, 3 m^ ce proverbe dans tes scholies du Plutus, >
de repos dans le jour de réternité où les uns meurent et où les autres naissent. Ils sont déjà nés. De la quatre-vingt-dixième à la quatre-vingt-seizième olympiade (en vingt-quatre ans) paraissent Aglaophon, Képhissodore, Phryllos, Evenor, Demophile, Mikon, Apollodore, Zeuxis et Parrhasios.
Aglaophon fit deux portraits d'Alkibiades, que celui-ci exposa en public à son retour d'Olympie. Le premier tableau représentait Alkibiades couronné par Pythias et Olympias; le second le montrait sur les genoux de la Victoire. Par une galante raillerie, le peintre avait donné au guerrier des traits plus fins et plus délicats que ceux d'une femme (1). iElien (2) parle aussi d'un tableau représentant une jument « qui illustra Aglaophon » ; mais il est impossible de dire s'il s'agit d' Aglaophon père de Polygnote, ou d' Aglaophon portraitiste d'Alkibiades.
Les auteur^ anciens ne citent aucun ouvrage de Képhissodore, ni de Prhyllos, nid' Evenor, que Pline et Suidas désignent comme le père de Parrhasios; non plus que de Démophile d'Himère et de Neseas de Thasos. L'un de ces deux peintres paraît avoir été le maître de Zeuxis.
(1) Athénée, lib. IX, cap. 12.
(2) i£lieD, in epilogo operis De Âmmalibm. *
L'Athénien ApoUodore est un des peintres les plus louanges de toute l'antiquité. Pline (1) dit que le premier il commença à rendre l'expression des figures et qu'il fut aussi le premier qui, ajuste titre, attira de la gloire au pinceau , primusque gloriam penicillo jure contulit. Quelques lignes plus loin le naturaliste ajoute que ce fut lui qui ouvrit les portes de l'art ; — ah hoc artis fores apertas (2). Plutarque est aussi louangeur que Pline; selon lui, ApoUodore est le premier d'entre les hommes qui ait découvert la fonte des couleurs et l'expression de l'ombre (â) , c'est-à-dire le clair-obscur. Hésykhius le vante aussi beaucoup. Il fit un Prêtre en adoration et un Ajax foudroyé (4), qui était à Pergame au temps de Pline. Une scholie du Plutus d'Aristophane lui attribue encore un tableau des Héraklides que d'autres auteurs anciens affirment être de Pamphile.
Comme facture, par l'habile maniement du pinceau, par la science du clair-obscur, ApoUodore est
(1) Pline, lib. XXXV, cap. 9.
(2) Pline, lib. XXXV, cap. 9.
(3) 'AiroXXoôwpoç ô î^wy^àçoç àvOpwirtûv itpwTOç èÇeupwv ç9opàv xa^
àTioxpwfftv (jxtaç, 'AôTivaTo; ^v. Plutarque, Bellone an Pace dariores fuerint ÀthenienseSy cap. 2.
(4) Pline, lib. XXXV, cap. 9.
un des prédécesseurs d'Apelles, de même que comme expression de la beauté, comme recherche, de la perfection dans la forme, Zeuxis d'Héraklée, Zeuxis, à qui Aristote reproche de manquer d'Woç (sans expression, sans âme, sans passion) ; ce qui semble nous indiquer que ce peintre, en vrai païen, négligeait l'expression des sentiments pour s' appliquer uniquement à rendre la beauté des formes. Ce* pendant quelques-uns de ses tableaux donnent tort à cette assertion aristotélique, ainsi une Pénélope où il avait exprimé, nous dit Pline (1) « les mœurs » de cette princesse; in qua pinxisse mores videlur. Zeuxis peignait les corps plus grands que nature, pour leur donner plus de dignité et plus d'élégance. Son plus célèbre tableau est une Hélène qu'il fit pour les Krotoniates. Ne trouvant pas parmi toutes leurs filles assemblées dans un gymnase une beauté assez accomplie pour lui servir de modèle, Zeuxis choisit cinq d'entre elles, chacune ayant parfaite une partie* du corps, et réalisa ainsi le type idéal, quoique très-exact, de la beauté qu'il avait rêvée (2). Quand ce tableau composite fut achevé, Zeuxis en
(i) Pline, lib.XXXV, cap. 10.
(2) Voyez, pour celte curieuse anecdote, Pline, lib. XXXV, cap. 9; Cicéron, De Invent, <, lib. Il, et Denya d'Halikarnasse.
ressentit un tel orgueil quMt y mit comme inscrip-tion ces vers d'Homère (1) :
Toi^ ô* àfiçl Y^^*'''^ TuoXùv xpovov âX^ea Jtàtsyei^» Alvâç àêotwxTQoi 9e^ç &kcl ëoixev.
« Il ne faut pas s' étonner â les Troyens et les Âkhéens aux belles knémides ont supporté pe»*dant longtemps tant de souffrances pour une telle fename : sa iace ressemble terriblement à eelle des Déesses immortelles (3). ï^
Plus orgueilleux encore, il disait que son art aïait donné la vie à tout ce qu'avait pu créer de beau r enfantement de Lédael legéoied']Iomèfe(â). On surnomma cette Hélène V Hélène la courih- Mne, parce que Zeuxis, non content des sommes énormes que kn avaient données les Krotoniates, ^posa cette œuvre et fit payer pour ta regarder (4).
Apotlodore vécut asse^ pour savourer amère*-
(1) Yalère-Masiiae, liU lU, ca^. 7«
(2) Iliade, chant HI, 156-158.
(3) Adeone dextrœ suœ pictor muîtum arrogavH, ut ea tanium f&9mm comprekêMum w^êerei^ qfjkcmlum «»t Leéa imlesH p«rht edere, aut Homerus divino ingenio exprimer e potuit^ Yalère-^ Maxime, lib. III, cap. 7.
(4) iËlien, Yar. Hi$t.y lib. lY, eaf. i%.
ment la gloire de Zeuxis, de Zeuxis qui perfectionna encore les inventions et les procédés d'Apollodore et qui l' éclipsa complètement. Il paraît qu'ApoUodore s'en vengea dans des vers satiriques contre Zeuxis où il disait que le peintre d'Héraklée lui avait volé sori art (1).
Les concours de peinture existaient encore.
Zeuxis fut défié par Parrhasios d'Éphèse (2) ; acceptant le défi, il apporta au concours une grappe de raisin peinte avec tant de vérité que les oiseaux vinrent la becqueter. Quand ce fut le tour de Parrhasios, il exposa un tableau sur lequel il avait tout simplement figuré un rideau , prodige de trompe-l'œil. Zeuxis lui-même, dans son impatience de voir l'œuvre qu'on osait opposer à la sienne, s'écria : « Arrachez ce rideau, qu'on juge le tableau. » L'Hérakléen s'avoua vaincu, disant, avec raison, que lui n'avait trompé que des oiseaux, tandis que son rival avait trompé un peintre tel que Zeuxis. Quoniam ipse volucres fefel-lissetj Parrhasius autem se artificem^ dit Pline.
11 est à remarquer que, dans toutes ces luttes artistiques , ce ne sont point des œuvres que les peintres soumettent au jugement, mais des tours
(0 Pline, lib. XXXV, cap. 9.
(2) Pline, lib. XXXV, cap. 9.
de force ':trompe-r œil, effets de perspective, légèretés de main, puissances de relief; qualités énormes qui sont de l'art et du plus bel art dans un tableau où elles servent à donner la vérité, la vie et l'effet, mais qui, isolées, ne sont que des jeux d'adresse et des enfantillages.
Un concours pouvait, devait exister entre Zeuxis et Parrhasios ; ils furent frères par le talent et par l'orgueil. Jamais l'orgueil ne posséda deux hommes à un degré aussi élevé que ces deux artistes. Zeuxis se promenait aux jeux Olympiques, couvert d'un manteau de pourpre sur lequel des lettres brodées en or proclamaient son nom (1); Parrhasios, toujours vêtu de pourpre, portait ordinairement une couronne ou un diadème d'or (2) ; celui-là donnait ses œuvres prétendant que personne ne pouvait les payer à leur valeur (3) ; celui-ci se qualifiait de prince de la peinture, et prétendait descendre d'Apollon, qui, disait-il, lui apparaissait fréquemment en songe (4) ; le premier écrivait sous ses tableaux des aphorismes comme ceux-ci : On le
(i) Pline, lib. XXXV, cap. 9.
(2) Junius, De Pict. veter. CaiaL art.^ p. 144.
(3) Pline, lib. XXXV, cap. 9.
(4) Parrhasios, dit Pline (lib. XXXV, cap. 10), se peignit aussi sous la figure d'Hermès, voulant presque être adoré.
criiiquera plutôt qu'an ne Vimitera (i) ; ie second plaçait BOUS tes siens des distiques entra-^louangeurs dans lesquels il se surnommait à6po<réaeTt)ç (2) , fastueux, vivant dans les délices. Tous deux, inspirés par Torgueil froissé, étaient caustiques et mordants jusqu'au vif. Zeuxis voyant que dans son tableau de la Centauresse^ ce n était pas la perfection de Texécution, mais la singularité même du sujet qui frappait les spectateurs, cria à son élève : « Allons, Mykion, couvre ce tableau ; qu'on le reporte chez moi : ces gens-là sont indignes de le* regarder; ils comptent pour rien ce qu'ils devraient le plus applaudir (3). Parrhasios, écoutant les juges d'un concours le déclarer vaincu par Timanthe de Samos dans son tableau représentant Ajax disputant â Odysseus les armes d'AkhiUe, dit simplement
(1) Invisurum aliquem facUius quam mitaturim, inscription que Zeuxis avait placée sous une figure d'athlète.
(2) Pline, lib. XXXV, cap. 10. — Voici rioscriptiou que Parrhasios mettait sous ses tableaux : « L'homme qui vit dans une mollesse excessive, mais qui honore la vertu, a fait ces tableaux. l\ a pour patrie l'illustre ville d'Ëphèse. Je n'oublie pas non plus mon père Ëvenor, qui a produit en moi un vrai Grec, le premier de tous les peintres de la Grèce. » — Il paraît que quelqu'un biffa le mot àêpoôCaixo; et mit en place faSSo- StaiToç, qui veut dire, dans un sens ironique, vivant de son pinceau (de ^aêSCov), et aussi, vivant dans les coups de verges (defàêôoç).
(3) Lucien, Zeuxiê ou Af^iochuSy 7,
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« qu'il était fâché de voir son héros vaincu une seconde fois par un misérable (1). »
L'orgueil immodéré de ces peintres s^appuyait d'ailleurs sur une longue et glorieuse liste d'œuvres : les Grecs devaient à Zeuxis, indépendamment des tableaux déjà cités, un Athlète^ Zeus sur son trône entouré des autres Divinités ^ Heraklès enfant écrasant deux serpents^ dont nous connaissons peut-être une copie dans les fresques d'Herculanum, une Alkmène qu'il donna aux habitants d'Agrigente (2), et un très-bel Amour couronné de roses dans le temple d'Aphrodite à Athènes (3). A Parrhasios : Un Général de mer cuirassé^ Méléagre^ Heraklès et Persée^ dans un seul tableau qui fut trois fois frappé de la foudre sans être détruit, VArkhigalle (grand prêtre de Déméter), que Tibère paya plus tard six millions de sesterces, une Nourrice krétoise^ un Dionysos^ la Vérité^ un Prêtre^ un Athlète courant au combat et ruisselant de sueur ^ un autre Athlète étant ses armes ^ un J?wée,
(1) Ergo magnls suffragiis super afus a Timanthe Sami in Ajace armorumque judicio, Heroîs nomine se moleste ferre dicebat, quod iternm ab indigno victus essel. Pline, lib. XXXV, cap. iO. Voir aussi Athénée, lib. X, cap. 2, et iElien, Hist. var. lib. IX, cap. 2.
(2) Pline, lib. XXXV, cap. 9.
(3) Cité par une scholie des Akhamiem d'Aristophanes.
les DioskureSj Télèphe^ Akhille, Agamemnon, Odysseus (1) ; enfin, de petits tableaux obscènes que le fils d'Evénor peignait pour se délasser de ces grands travaux (2) • Son œuvre de prédilection était une allégorie du peuple d'Athènes où il avait exprimé tous les caractères des Athéniens : la clémence, l'inconstance, la colère, l'injustice, la miséricorde, la gloire, le courage, la beauté, la férocité et la grandeur d'âme (3),
iElien (4) nous dit encore que Zeuxis décora un des palais d'Arkhélaos, roi de Macédoine, et Lucien décrit longuement, en s'extasiant, dans Zeuxis ou Antiochus (5), un tableau du peintre d'Héraklée qui représentait une Centauresse , créature moitié femme et moitié jument. Dans cette longue description je traduis ces quelques lignes. « La Centauresse ressemble à ces fières cavales de Thessalie, encore indomptées et qui n'ont point fléchi
(1) Pline, lib. XXXV, cap. 10 ; Platarque, De avâiendispoetis.
(2) Pline, lib. XXXV, cap. 10. Voir aussi Saétone, in Tiberio.
(3) Pinxit démon Atheniensium, argvniento quoque ingenioso : vohbat namque varium, iracu7idum, injvstvm, iriconsiantem; eumdem exhortabilemy clementemy miHericordem, excelsum^ gloriosum^ humilem, ferocem fugacemque, et omnia pariter ostendere. Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(4) iElien, Var. Hist.^ lib. 14, cap. 17.
(5) Parag. 3 et suiv.
SOUS le poids de récuyen Le haut du corps est d'une belle femme, à l'exception des oreilles, qui se terminent en pointes comme celles des Satyres ; mais le mélange, la fusion des deux natures à l'endroit où la nature chevaline se confond avec la nature féminine, est rendu par une transition si habile, qu'il échappe à l'œil et qu'on ne saurait y voir d'intersection, » Dans le même opuscule, Lucien prétend que « Zeuxis, cet admirable artiste, n'exerçait jamais son talent sur des sujets communs et vulgaires ; il était rare, continue-t-il, qu'il peignît des héros, des Dieux, des batailles; il cherchait toujours quelque chose de nouveau, une conception extraordinaire et étrange, et c'était là qu'il faisait donner toute la puissance de son talent. » Voilà qui est audacieux. Évidemment, pour le sceptique de Samosate, les Dieux, les héros et les batailles sont des sujets communs et vulgaires; mais en était-il ainsi des Grecs des grands siècles, de ceuxlà qui accusaient ^Eskhyle d'impiété ; de ceux-là qui, sur terre et sur mer, vainquaient les Perses dans de vulgaires batailles, comme les appelle si plaisamment Lucien? Heureusement pour lui et pour son génie, Zeuxis, par les tableaux que nous venons de citer, Zeus^ Héraklès et les autres, donne un éclatant démenti aux paroles de Lucien et prouve que,
dans son œuvre de peintre^ la Gentauressej fantai* sie d^un jour^ caprice auquel il sacrifia son talent quelques heures, fait exception à ses grandes images divines.
Gomme Anakréon, comme ^skhyle, comme Eu-^ ripides, ce grand peintre eut, paraît-il, une mort singulière : à ce que raconte Verrius Flaccus (1)^ il peignit une vieille fenlme, et, ce portrait achevé, il se mit tellement à rire en regardant cette face grotesque rendue avec une extrême vérité, qu'il en mourut.
Ândrokydes, Timanthe et Eupompo vivaient ab temps de ces deux rivaux illustres, Zeuxis et Par* rhasios (2).
Androkydes de Kyzique (8), dans la Propontide^ faisait de petites compositions que nous appelle-^ rions aujourd'hui des tableaux de genre. Il edt surtout célèbre par un tableau qui représentait des
(1) Verrius Flaccus, au mot Pictor.
(2) Pline, lib. XXXV, cap. 7.
(3) Plutarque, m Pelopidd.
poissons dans le gouffre de Scylla (1). Et Plutarque soutient ce paradoxe, qu'Androkydes peignit trèsbien les poissons « parce qu'il s'en nourrissait toujours et qu'il les aimait énormément, » Alors il n'est plus étonnant qu'Apelles et Raphaël aient si bien peint les femmes.
Timanthe n'était pas de Sikyône, comme Ta prétendu Eustathe, ni de Samos, comme le dit Pline, mais de l'île de Kythnos ; c'est Quintilien (2) qui nous l'affirme.
Pline , Cicéron , Quintilien , Valère-Maxime , Eustathe et, après eux, grand nombre de critiques du dix-huitième siècle se sont extasiés sur un Sacri^ fice d'Iphigénie dans lequel Timanthe peignit Agamemnon le visage couvert, ne voulant pas, disent les uns, montrer, par respect pour l'Art, le désespoir du père, ne pouvant pas, disent les autres, surpasser les diverses expressions de douleur qu'il avait déjà données aux autres assistants (3). Tous,
(i) Plutarque, SymposiacoUy lib. IV, quœst. 2 et 4; et Athénée, lib. VIII, cap. 5.
(2) Timanthes, ut opinor Cythnius, Orat, insHL, lib. Il, cap. 13.
(3) On pourrait citer ces cinq auteurs, qui disent tous la même chose, et auxquels d'ailleurs de spécieux commentateurs ont fait dire cinq choses différentes. Je tne contente d'en citer un; et je choisis naturellement la langue la plus parfaite ;
à l'exception de deux ou trois esprits plus réfléchis qu'enthousiastes, ont proclamé que cette étoffe recouvrant la tête d'Agamemnon était un trait de génie, sans s'apercevoir que Timanthe n'avait eu d'autre pensée que d'imiter Euripides, qui, après avoir fait dire à Agamemnon, au deuxième acte de VIphigénie : « Roi, je rougis de verser des larmes, et père infortuné je rougis de n'en point répandre, » au cinquième acte décrit ainsi le* sacrifice : « Agamemnon la voit donc s'avancer vers le terme fatal; il gémit; il détourne la vue; il verse des larmes; il se couvre le visage de sa robe, » Il n'y a donc là aucun trait de génie , mais seulement le respect de la tradition. Et je trouve Timanthe fort heureux d'avoir à appuyer sur les vers du grand tragique son prétendu trait de génie, qui, malgré les enthousiasmes emphatiques de Cicéron, de Pline et de Quintilien, deviendrait alors une preuve d'impuissance.
Les Grecs devaient encore à Timanthe un Polyphème endormi (1), un Palamède tué par tra^
c'est dire que je prends Cicéron : a Pictor ille vidit am immo- <K landa Iphigenia trisiis Calchas esset , tristior Ulysses , mœa rerei Menelaus^ obvolvendum caput Agamemnonis esse, quo- « niam summum Ulum luclum pmciUo non posset imitari. » De Perfecto Orat. A»
(1) Pline, Ub. XXXV, cap. 9.
hison et un Héros qui fut transporté à Rome (1).
On ne connaît qu'un seul tableau du Sikyônien Eupompe, un Vainqueur au combat gymnique^ dont on pourrait peut-être se faire une idée par la statue d'un jeune vainqueur qui se trouve au musée des Antiques, 11 est célèbre comme créateur d'un troisième style de peinture. Avant lui, il n'en existait que deux : le style helladique et le style asiatique; mais, après la révolution qu'il fit en fondant l'école de Sikyône, on divisa le style helladique en deux, le style attique et le style sikyônique, et l'on conserva le style asiatique ou ionique (2), Le premier chapitre de l'histoire d'Apelles montre et caractérise ces trois écoles.
Dès la cent unième olympiade (364) apparaissent Euxènidas et Pamphile d'Amphipolis, tous deux illustres par leurs élèves. Le premier fut le maître d'Aristides de Thèbes (3) ; le second fut le maître d'Apelles. Pamphile, qui succéda à Eupompe dans la direction de l'école de Sikyône, peignit les
(1) Sunt alla ingenii ejus exemplaria : velut Cyclops dormiens, itt parvula iabella ; cujus sic magniiudinetn exprimere cupienSy pinxit juxta Satyros thyrso poUicem ejus metienies, Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(2) Pline, lib. XXXV, cap. 9.
(3) Pline, lib. XXXV, cap. 10.
Hérakiides suppliants, œuvre que d'autres pensent être d'Apollodore, la, bataille de Phliunte, une Vietoire des Athéniens et Ulysse sur un radeau (1). Mais le maître d'Apelles a sa place marquée dans r histoire.
Entre la cent troisième et la cent septième olympiade se montrent, en même temps que Skopas, en même temps que Praxîtèles (2) > qui prépare la venue d'Apelles en mêlant dans ses statues la grâce à la grandeur que possédaient seules les œuvres de Phidias, Ekhion, Thérimaque et Aristides.
Le plus célèbre tableau d' Ekhion représentait une vieille femme portant une lampe devant une jeune mariée remarquable par l'expression de pudeur qui empourprait son visage (3). Sans nul doute, Ekhion, à la fois de l'école expressive inaugurée par le sculpteur Skopas, et de l'école réaliste créée par le peintre Eupompe, dont Ekhion était peut-être un des élèves, avait cherché, en prenant ce sujet, des effets de contrastes : contrastes psychologiques, pudeur et malignité, innocence et rouerie ; contrastes physiologiques, jeunesse et
(1) Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(2) Yoir J. Sillig., Caial. Artiflcum, tab. It.
(3) Pline, lib. XXXV, cap. 10.
AVANT ÀPELLES 128
vieillesse, beauté et laideur; contrastes artistiques, visage pâle et posé, aux chairs fermes et veloutées, et figure jaune et bistre, aux chairs tombantes et sillonnées de rides, Ekhion avait encore peint Dionysos^ Sémiramis^ la Tragédie et la Comédie (1).
Aristide» est presque contemporain d'Apelles, cependant il atteignait le sommet de sa réputation quand, inconnu, le grand peintre étudiait encore à Tatelier de Pamphile. L'artiste thébain cherchait surtout l'expression ; il ne serait pas détemporisé au dix-neuvième siècle. Pline assure qu'il exprimait avec grand art les passions et les troubles de l'âme; mais il lui reproche de la dureté dans le coloris (2), ce qui veut dire sans doute qu'il ne savait pas bien fondre ni harmoniser les couleurs, Aristides avait le don de trouver des sujets : qu'on se figure Ana-panomenos marie d^ amour pour son frère, ou le Sac (Tune ville (8), dans lequel il avait représenté un tout petit enfant se traînant jusqu'au sein ensanglanté de sa mère à l'agonie ; le peintre avait montré l'expression douloureuse de la mère, qui craignait que Tenfant ne bût le sang mêlé au lait. Plus tard,
(1) Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(2) Durior paulo in coloribns, t*line, lib. XXXV, cap. 10.
(3) Pline, lib. XXXV, cap. 10.
Alexandre fit transporter ce tableau à Pella. D'une fécondité étonnante, Aristides peignit encore un Suppliant^ dont on entendait presque la voix, — pœne cum voce; — Dionysos; un Artamènes qu'on voyait à Rome au temps de Pline ; un Vieillard enseignant à U7i enfant l'art déjouer de la lyre; des Chasseurs portant leur gibier; enfin, pour Mnason, tyran d'Elatée, qui le lui paya 90,000 francs de notre monnaie (10 mines par tête), un combat de cent figures (1). En mourant, Aristides laissa inachevé un tableau représentant Iris (2), l'agile Déesse.
A Aristides s'arrête la liste des peintres grecs venus avant Apelles. Les autres sont contemporains du peintre d'Éphèse ou ils lui sont postérieurs. Nous parlerons des premiers dans le cours du volume, étant mêlés à la vie d' Apelles, Quant aux seconds, nous ne parlerons pas d'eux. Pour la plupart, — j'excepte Euphranor, Antidote et Nikias, — leurs noms seuls existent; les anciens n'ont guère pris la peine de mentionner leurs œuvres. Peintres de la décadence, grassement payés par les tyrans, ils se multiplient à l'infini ; ils imitent d'abord la manière des grands peintres du siècle
(1) Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(2) Junius, De Pict, veter. Catalog.,, p. 28.
d'Alexandre, des Apelles, des Protogènes, des Aristides et des Pausias, en exagérant les qualités, qui alors deviennent des défauts; et bientôt, ne se contentant plus d'imiter, ils copient maladroitement les œuvres des maîtres. Ce sont ces artistes qui, durant les guerres civiles de la Grèce, émigrèrent à Rome, et, se mêlant aux artistes latins, décorèrent les palais de Pompeïa et d'Herculanum.
La peinture grecque était morte avec Apelles ; elle était morte à l'apogée resplendissante de sa. grandeur, de sa force et de sa perfection.
Nous avons rapidement passé en revue les peintres qui précédèrent Apelles; nous avons appris, par les descriptions de certains tableaux, que les anciens connaissaient le clair-obscur, le relief, la perspective, qu'ils égalaient dans le dessin les chefs-d'œuvre de la statuaire, qu'ils étaient des coloristes; nous nous sommes rendu compte des perfectionnements matériels de la mécanique de l'art, partant de la peinture linéaire pour arriver successivement à la peinture ombrée, à la peinture monochrome, enfin à la peinture polychrome, à la détrempe et à l'encaustique; nous avons examiné la marche morale de là peinture, se plaisant d'abord, avec Polygnote et Panaenos, à représenter d'héroïques actions dans des fresques à cent personnages.