CHAPITRE PREMIER
LES MAITRES d'âPELLES
La Fatalité conduit-elle les hommes et les faits avec sa main de fer? le Hasard se joue-t-il sans .:esse de tous les deux? éternel problème. Est-ce la Fatalité, dans un but décourageant, par une sombre pensée, ou le Hasard, sans réfléchir, par un caprice enfantin, qui a voulu que nous ignorions la patrie <iu plus grand poëte et du plus grand peintre de la Grèce, d'Homère (1) et d'Apelles?
(1) Si ou admet toutefois, malgré la critique allemande qui ne voit dans Homère qu'un cycle.de poètes, l'existence du grand aveugle.
— J'allais dire, avec Lucien, des deux plus grands peintres grecs, car le créateur de « l'aurore aux doigts roses, des ténèbres de la mort, du manteau de pierre (1) » et de fant d'autres expressions qui sont des tableaux a sa place marquée au premier rang des coloristes.
Tous les auteurs anciens qui parlent d'Apelles s'entendent et n'ont qu'une seule voix pour proclamer son génie ; mais ils se contredisent étrangement quand il s'agit du lieu de sa naissance. Dans certains manuscrits,, Pline n'ra parle pas; dans d'autres, il désigne l'île de Kos (2) . Ovide indique aussi l'île de Kos (3). Strabon (4), Lucien (5), iElien (6) et \e poëte grec du douzième siècle, Jean Tzetzès (7), le font naître à Éphèse; et Suidas, dans son Lexicon^ dit : — je traduis textuellement
(2) Voici le texte de Pline, lib. XXXV, cap. 10 : « ApeUes Cous, Olipnpiade 112, picturœ plura solus prope quant cœteri omnes conlulU^ BakeaotpLus, (kuis la leçoa qu'il a donnée 4^m^ près un manuscrit imaginaire, a substitué eo usque à Cous.
(3) a ui Venus Artificis labor est et gtoria Coi
/Equoreo madidas quœ premit imbre eoma»» »
Ovide, Be Ponto, lib. IV, eleg. 1.
(4) Strabon, lib. XIV.
(5) LvttifiQ, De Cakuamià.
(6) JSlieQ, msiw. miinml., Mb. IV, «ip. ^
(7) Tzetzès, ChUiade8,S, 197.
— « Apeltes de Kolapkouj (devint) par adopiiouy peintre d'Ëphèse (1).
Par cette adoption ^ Suidas entend ies droits de cité qu'à l'exemple de la plupart des villes grecques, qui agissaient ainsi envers les grands artistes, les magistrats d'Éphèse accordèrent à Apeltes. Il quitta très-jewe Kolophon, sa ville natale, pour venir étudier dans l'atelier du peintre Éphore (2)^ qui professait à Éphèse. Fut-ce alors que les Éphésiens, émerveillés de ce qu'en peu de temps l'élève surpassait le maître dans la science du dessin et dans la magie du coloris, lui octroyèrent l'indigénat? Ne fut-ce que bien plus tard, à sou retour d'Asie, quand, devenu illustre, il vint se fixer à Éphèse qu'il enrichit de ses œuvres, que les citoyens l'honorèrent de cette haute marque d'estime?
Il ne reste donc que Pline et Ovide pour sott* tenir l'île de Kos. Et encore Ovide n'a-t-il pas voulu dire que les habitants de l'île de Kos, qui possédaient la plus belle œuvre d'Apelles,, la Kyipris Anadtfomènef lui donnèrent aussi les droits de cité? Peut-on d'ailleurs demander la vérité historique au charaiant auteur des Métamorphoses?
(1) 'AiceXX^; KoXofxidVio;;, Oé(T«i 6g, £<||éaioc Xjm^^iixfati^ SuidAfi, W mot 'AiceXXiic.
(2) Suidas, au mot 'AiceXX^;.
Au contraire, quatre auteurs, sans compter Suidas, afifirment Éphèse; et celui-ci même semble le plus consciencieux ; seul des écrivains anciens, il parle de Pythios, le père d'Apelles, et de Ktésiokhos, son frère et son élève (1).
La date précise de la naissance d'Apelles est au moins aussi difficile à faire connaître que sa patrie. Quand Pline cite une date, c'est toujours l'olympiade dans laquelle l'artiste florissait, — florebaty — c'està-dire, était arrivé à la pleine maturité de son talent, au sommet de sa réputation. Comme les artistes parviennent plus ou moins jeunes à cette perfection et à cette renommée, on ne peut guère se baser sur cette olympiade'même, ni pour savoir la date de leur naissance, ni pour savoir la date de leur mort. Pline n'indique donc presque que le demisiècle où ils vécurent.
Parlant d'Apelles, le naturaliste dit qu'il florissait dans la cent douzième olympiade (2), qui correspond aux années 332, 331, 330 et 329 avant l'ère chrétienne ; époque h laquelle Alexandre continuait la longue expédition d'Asie, commencée en 336
(1) a Maôy)T9)ç (Apelles) najiçiXou tou 'ApiçiTCoXiTOU Trpotepov Se *Eç6pou ToO 'Eçeffiou, ulèç IIuOiou, àôeXçoç KTïiatéxou, xai aùxoO Ç<o-
Ypàçou. » Suidas, au mot 'AweXXvîç.
(2) Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(première année de la cent onzième olympiade). En effet, c'est bien là le moment de la suprême grandeur d' Apelles ; c'est bien dans cette olympiade que le peintre fleurit, sinon par son génie, qui s'accroîtra encore quand il aura recouvré la liberté, du moins par les faveurs dont l'accable Alexandre, par l'amitié toute familière qu'il partage avec le conquérant de la moitié du monde, par les trésors que lui prodigue le nouveau possesseur de ces riches contrées : la Perse, l'Asie Mineure et l'Egypte.
La grande question est de savoir à peu près quel âge avait Apelles dans la cent douzième olympiade : c'est la clef des dates de l'histoire du grand peintre. Cette question, nous allons essayer de la résoudre ; cette clef, nous allons tenter de la trouver.
Apelles étudia d'abord à Éphèse, chez Éphore, qui, artiste assez médiocre, n'eut bientôt plus rien à montrer à son élève. Nous pouvons penser qu' Apelles entra à douze ou quatorze ans dans cet atelier, et qu'il en sortit à seize ou dix-huit ans. Ajoutons à celles-ci les dix années que, pour apprendre encore, Apelles passa à Sikyône, dans l'atelier de Pamphile; cela lui fait vingt-huit ans. A cet âge, Philippe le mande en Macédoine. Quatre ans
après, Fassassinat du roi donne le trône à son fils. ApeHea avait donc environ trente-deux ans à lavénement d'Alexandre, la première anitée de la cent onzième olynopiade (336 avant J.-C).
Voyons maintenant si ces suppositions, calculées par Tâge -présumé du peinlre et par les années d'étude nécessaires, se coordonnent logiquement avec les dates exactes, avec les faits avérés de rhistoire.
Nous trouvons qu'Apelles a trente-deux ans la première année de la cent onzième olympiade. II était donc né en 368, première année de la cent troisième olympiade. Trois olympiades plus tard, 356 avant Jésus-Christ, année de la naissance d'Alexandre, Apelles entre dans l'atelier d'Ephore; il y reste cinq ou six ans, ce qui nous donne l'année 350. Déjà on parle de lui à Éphèse ; il vient à Sikyône dans l'atelier du vieux Pamphile, qui professe depuis vingt-huit ans, depuis la centième olympiade. C'est à cette époque, vers 349 ou 348 avant l'ère chrétienne, que Julius Sillig (!) place Apelles pour la première fois avec cette notion qui se rapporte si bien avec nos calculs : <t Apelles primum prodit. Apelles se montre pour la pre-
(i) Catdog. Arlifictm, tab. H.
mière fois, » c*e6t-à-dire Âpelles fait pressentir qui il sera; il révèle déjà son génie; après avoir surpassé son maître d'Éphèse, voici qu'il dépasse ses condisciples, voici qu'il égale son nouveau maître, le grand Pamphile. Apelles reste à Sikyône jusqu'en ^liO ; car nous sommes certains qu'il passa dix ou douze ans à l'atelier de Pamphile, puisque ce peintre n'acceptait ses élèves que pour ce temps(l). Puis, en â&O, alors que Philippe, repoussé de l'tle d'Eubée, forcé de lever le siège de Byzance, craignant la nouvelle alliance que viennent de contracter Thèbes et Athènes, reste un an dans l'inaction guerrière et cherche à civiliser sa patrie en y attirant, à la suite d' Aristote, les génies de la Grèce^ l'élève de Pamphile est mandé par lui à Pella.
Apelles demeure quatre ans à la cour de Phi^ lippe, le peignant lui, son fils, ses seigneurs et set généraux , et la cent onzième olympiade arrive,
(1) C'est iPline, lib. XXXV, cap. 10, qui nous dit ce fait par ces paroles : Docuit (PamphUus) neminem minoris talmto aunis decem. Dans d'autres éditions de Pline, le texte dîfière : Docuit neminem talento minoris [annuis XD], Selon la première version, Apelles resta dix ans à Técole de Pamphile; selon la seconde, qui parait la plus correcte, il dut rester douze ans, à 500 sesterces par ao, pour compléter le talent. Ici, d'ailleurs, le texte tant discuté de Pline importe peu, attendu que Pamphile mourut pendant qu' Apelles était à son école et qu'ainsi l'élève devint libre dès qu*îl le voulut.
apportant en elle l'assassinat de Philippe et Tavénement d'Alexandre. Le nouveau roi avait vingt ans ; son peintre en avait trente-deux.
Maintenant que nous avons tenté de nous renseigner sur la patrie d'Apelles et sur la date de sa naissance, commençons son histoire et l'histoire de ses œuvres. Prenons-le d'abord vers 350, quand, presque encore un enfant, il quitte l'atelier d'Ephore, le maître éphésien, pour l'atelier de Pamphile, le maître sikyonien.
La Grèce, à cette époque, vers le milieu du quatrième siècle, avait trois écoles de peinture : la première allait disparaître, l'école d'Athènes; la seconde était à l'apogée de sa gloire, l'école ionienne; Eupompe venait de fonder la troisième, l'école de Sikyône. L'école d'Athènes cherchait l'idéal, l'école Ionienne la grâce, l'école de Sikyône la vérité. L'école d'Athènes s'inspirait de la nature, l'école ionienne l'embellissait, l'école de Sikyône la copiait. Raphaël eût été un athénien, Corrége un ionien, Holbein un sikyonien.
Malgré tous les penchanls qu'avait Apellespour l'école ionienne, et peut-être même à cause de ces penchants qu'il désirait combattre, il voulut aller à Sikyône recevoir des leçons du sévère Pamphile, le successeur d' Eupompe. Apelles pensait qu'il
n*en serait que plus gracieux, que plus expressif, s'il savait sous la draperie faire sentir le corps, sous la chair nue faire agir les muscles. Les peintres sikyôniens, savants, positifs, cherchant la vérité , enseignaient Tanatomie, sans doute peu connue et dédaignée par ces natures demi-asiatiques de rionie, qui ne s'attachaient qu'au coloris et à la grâce , pardonnant volontiers une faute de dessin, pourvu que le tableau charmât les yeux au premier abord par des couleurs fondues ou éclatantes, par des contours plutôt gracieux et faux que rigides et vrais, enfin par une expression de tranquillité voluptueuse, de calme serein et placide, répandue sur les figures et sur les horizons.
Si Eupompe fut le créateur de l'école de Sikyône, son élève, le Macédonien (1) Pamphile, en fut le législateur et le véritable fondateur. Ayant fort étudié les belles- lettres et les sciences exactes, les mathématiques, la géométrie, sans lesquelles il pensait que la peinture ne pouvait se perfectionner (2), il exigea de ses élèves une grande ins-
(0 Ipse Macedo natione, PJine, lib. XXXV, cap. 10; il était originaire d'Amphipolis, d'après Suidas, au mot 'AneXXfic.
(2) Sine quibus negabat artem perfici passe. Pline, lib. XXX\ , cap. 10,
truction. Il les voulait comme lui connaissant les chefs-d'œuvre, sachant en démêler les sens quelquefois obscurs, en saisir les allégories et les symboles les plus abstraits; car, pensait-il, le sujet est beaucoup dans une œuvre picturale, et pour créer un Zeus ou une Athéné, une Artémis ou un Hermès, on doit chercher le plastique et le grandiose dans V Iliade, et éclairer ces corps tout humains, éclatants de vie et de beauté, par une sorte de lueur divine trouvée en lisant les doctrines plus immatérielles des philosophes de l'école d'EIée, de Xénophane,de Parménides et d'Empédokles, et de ces deux grands maîtres, Anaxagore et Platon. Pamphile demandait aussi la géométrie à ses élèves, car ce n'est que par elle que l'on arrive à la perspective; science en laquelle excellait probablement Pamphile, puisque ses tableaux encaustiques dont nous savons le nom, le Combat de Pldiunte et ta Victoire des Athéniens {1) ^ étaient remplis d'un
(1) Pamphili picturœ sunt Cognatio^ et Prœlium ad Phliuntem, ac Victoria Athenifnsium, item Ulysses inrate. Pline, lib. XXXV, cap. 10. Certains commentateurs ont vu dans cognatio la confédération des Grecs; d'autres tout simplement une famille assemblée; mais le vrai sens de cognatio (auyYévsia) est : un sacrifice privé offert par une famille au Dieu protecteur. Quant à Victoria Atheniensium^ il est probable que ces mots désignent la victoire de Marçithon, la victoire par excellence, de même
grand nombre de figures. De peur de ne peindre qu'un bas-relief, Pamphile n'aurait pas abordé un sujet aussi vaste, s'il n'eût été sûr de la diffé* rence des plans et des lumières.
Pamphile avait une haute autorité, non-seulement dans son école, mais encore dans Sikyône. Sa puissance allait si loin qu'il fit ériger une loi qui contraignait les enfants des hommes libres à apprendre le dessin ; exemple qui fut suivi par toutes les villes de la Grèce (1),
Entrant à son école, les élèves de Pamphile s'engageaient à y rester dix ans. Le maître pensait que dix années suffisaient à peine pour connaître à fond tout l'art de peindre. Un talent (un peu plus de 5,821 francs), tel était le prix auquel il évaluait
que Vrbs désigne Rome, la ville par excellence. C'est peutêtre sur Y Ulysse sur nn radeau, de Pamphile, que les eaux avjiient prâté, qu'un poëte anonyme composa celte jolie épigramme recueillie dans V Anthologie de Planude (lib. IV, i2Ô)*
« Toujours la mer a été sans pitié pour le dis de Laêrte. Ses flots viennent d'inonder son ima^e et de l'effacer de ce panneau; mais qu'importe? Dans les épopées du divin Homère, ses traits sont marqués en caractères impérissables. »
Alexandre Lenoir, dans ses Remarques sur les productions des peintres If s plus célèbres, ouvrage dont il écrivit seulement quelques chapitres, dit que Pamphile « composa plusieurs écrits, non-seulement sur la peinture et sur les peintres illustres, mais encore sur la grammaire et sur l'agriculture. »
(1) Pline, Lib. XXXV, cap. 10.
ses leçons. Cette somme interdisait à bien des jeunes gens, qui fussent peut-être devenus de vrais peintres, l'étude de la peinture. Cependant c'était dans une grande pensée que Pamphile exigeait tant d'argent; il voulait que chaque artiste eût son pain gagné d'avance; qu'il ne fût pas forcé de vendre des tableaux peints à la hâte et sans la perfection voulue, sur l'achat desquels reposerait sa vie de chaque jour. Il élevait la peinture à l'état de privilège ; il croyait que l'homme attaqué par la misère, par la faim, se prenait à se décourager, et, ou jetait ses pinceaux, ou se mettait aux gages d'un prince, devenant une sorte d'esclave parasite, faisant des portraits, lançant des bons mots, jouant de la lyre, et avant tout flattant le maître,
La résignation n'était pas une vertu commune dans le monde païen. Instruits par les luttes douloureuses et par le supplice de Jésus, enfants du christianisme, religion des larmes et des afflictions, construite avec les ossements des martyrs et cimentée par leur sang, nous pensons autrement aujourd'hui : la douleur et la lutte, c'est le creuset où se forment les génies ; la douleur purifie, la lutte élève. En effet, comme pour renouveler le sanglant et admirable rachat expiatoire du Christ, il semble que Dieu, en créant un génie, le désigne
au malheur et lui dise : Comme Jésus persécuté et mort sur la croix pour renaître dans toute sa splendeur, comme Jésus le Nazaréen, tu expieras une gloire tardive par des peines renouvelées, par l'injustice, par les martyres, par la misère. Galilée, Dante, Colomb, Cervantes, le Tasse, Molière, Chénier, Byron, ces grands noms n'en font-ils pas preuve?' Les païens, dont la religion était l'expression du bonheur sous toutes les formes, dans laquelle les forces de la nature symbolisées par des figures belles et heureuses, prenaient côte à côte le nectar et l'ambroisie, servies par Hébé aux beaux pieds, à la table de Zeus, ne croyaient qu'au bonheur et le recherchaient par tous les moyens possibles. S'ils voyaient un génie comme Homère, frappé par le malheur, ces sybarites avaient la bonhomie de croire que ce n'était pas précisément à cause de ses infortunes qu'il avait chanté en vers divins la colère cTAkhillej fils de Pélée^ et que, s'il avait gardé ses deux yeux, s'il avait vécu non dans les fastes persiques que haïssait Horace, mais dans le calme de l'aisance, il eût sans doute fait d'aussi beaux vers. En quoi les Grecs avaient peut-être raison? Cependant, au temps d'Apelles, dans Protogènes, nous trouvons l'exemple d'un peintre misérable et, malgré cela, développant,son talent. Mais que de
14Ô HISTOfRE d'aPELLES
peines eut-il à supporter î Ayant appris seul à desK siner et à peindre, jamais il ne eut, à proprement parler, le mécanisme de l'art; et dans la suite, même après avoir été proclamé son rival par le généreux Apelles, après avoir été apprécié à sa valeur par ses concitoyens, il garda une certaine timidité de touche, une sorte de gêne dans la pratique du pinceau ; indécisions qui s'expliquent parce que, ne les sachant pas d'avance, il avait cherché en tâtonnant les procédés de la peinture. Sans quitter Protogènes, parlons de choses plus physiques, plus palpables, plus naïvement simples; pour vivre, il fut forcé de badigeonner des vaisseaux. S'il avait employé ce temps à copier ou à créer, ou il se serait perfectionné , ou il aurait produit plus d'œuvres.
A Sikyône, Apelles eut des condisciples dignes de lui; les plus célèbres étaient Mélanthe, Pausias, Asklépiodore et Habron (1) . Avec eux, il étudia sous
(1) Par Pline, nous savons que Mélanthe et Pausias furent élèves de Pamphile; quant à Asklépiodore, que Piutarque dit Athénien, nous pensons qu'il étudia à l'école de Sikyône, parce que, écrit Pline, il se faisait surtout remarquer par ses proportions (in symmetria), et qu'il vivait du mênoe temps qu'Apelles. Or, la symétrie, Tart des proportions exactes et des mesures nous semble désigner un élève du consciencieux et de l'exact Pamphile. Pour Habron-ou Abron, — souvent les Latins
les yeux de Pamphile, Étades variées et attachantes, tantôt, armés d'une pierre noire, ils dessinaient quelque figure sur une mince tablette de buis (1) ; tantôt, avec l'éponge ou le pinceau de crin (2), ils peignaient à fresque sur des murs fraîchement récrépits, ou à la détrempe sur des murs secs et sur des panneaux de bois de mélèze (3) , placés sur des chevalets (4); tantôt enfin, peignant à l'encaustique, ils prenaient dans leur boîte à couleur (5)
ne remarquaient pas l'esprit rude, — nous retrouvons dans ced sujets :« Amicitia et Concordia » (Pline, lib. XXXV, cap. 11), les tendances allégoriques que nous remarquons chez Mélanthe et chez son élève Apelles. Ce qui nous fait penser aussi que ce peintre fut camarade d' Apelles, c'est que celui-ci fit son portrait: « Mirantur Apellis Abronem Samii. » Pline, lib. XXXV, cap. 10*
(1) On dessinait alors ainsi. Dès que Fétude était finie, jugée bonne ou mauvaise, il fallait l'effacer et en recommenccF une autre sur la même tablette, comme font aujourd'hui les écoliers qui calculent sur des ardoises. Les élèves n'avaient pas le plai-^ sir, bien dament gagné, de conserver kurs dessins de la veille et de juger de leuss progrès.
(2) PetiicUlum et penmUus; rpaç^c dans un sens vague et général; ^«êâîov plus spécialement pour la peinture à l'encaustique*
(3) Les peintres ^rees ne peignaient pas seulement à la dé* trempe sur le mélèze , ils employaient aussi la plupart des autres bois, et même l'ivoire.
(4) Oxpiêaç. Ces chevalets, dont la forme nous a été conservée par des bas-reliefs, ressemblaient tout à fait à ceux des peintres modernes.
(5') Ki6«^tiov, botte à compartimen«t8 dan» laquelle les peia** trea en«aiu9lique& plaçaient leurs eiffo» préparées^
au moyen de poinçons aigus (1), les cires imprégnées de substances colorantes, et ils les étendaient ensuite sur l'ivoire avec des fers plats et larges (2) , chauffés dans la braise (â).
Dans l'enseignement de Pamphile entraient aussi
(1) KéffTpov, cestrum; sorte de burin, de poinçon très-aigu qui pouvait piquer les cylindres de cire.
(2) KauTT^p, xau-nfjpiov, cauterium ; sans doute une sorte de baguette de fer à bout aplati et assez large, ayant la forme d'une petite pelle de bois d'enfant.
(3) Il ne paraît pas douteux que Pamphile n'enseignât à ses élèves la peinture à l'encaustique, connue déjà depuis longtemps. Écoutons Pline (lib. XXXV, cap 2) : « Pamphilus quoquCj Apellis prœceptor, non pinxisse tantum encausiica^ sed etiam docuisse traditur Patisiam Sicyoniunif primum in hoc génère nobUem. » Or, si Pamphile enseigna l'encaustique à Pausias, il dut faire la même chose pour ses autres élèves» surtout pour Mélanthe, qui lui succéda dans la direction de l'école de Sik^ône.
Nous ne parlons pas de la peinture à la détrempe, dont la pratique n'a pas été perdue, mais nous allons expliquer, le plus succinctement possible, la peinture à l'encaustique, dont malgré toutes les recherches des archéologues, — parmi lesquels, en première ligne, Vinfatigable comte de Caylus, — on n'a pu retrouver exactement les procédés. 11 semble qu'il y avait deux manières de peindre à l'encaustique.
La première consistait : 1® à tracer avec le cestrum des contours sur l'ivoire; 2* avec le môme cestrum à prendre dans les compartiments de la boîte les différentes cires imprégnées de couleurs, auxquelles on avait donné en les préparant la forme de petits cylindres, et à les porter dans les contours; 3° à étendre et à fondre ces cylindres de cire colorante .avec le cauterium chaud. La seconde, la plus simple, consistait à
les rebutantes études d'anatomie, les cours d'optique, de géométrie et de perspective, les leçons de philosophie et d'histoire, de belles-lettres et d'esthétique. Combien le sacerdotal Pamphile avait-il bouleversé la méthode si simple de son maître Eupompe, à qui Lysippe, sortant de la forge (1) pour entrer dans l'atelier, jetant la masse qui martelle le fer pour prendre à pleine main la grasse terre à modeler, demandait un jour quel maître il
tremper Je pinœau (faêôiov) dans des espèces de godets (xua- 6i<ixoç, petit vase, petite coupe) renfermant des cires liquéfiées et maintenues par la tiédeur à l'état liquide, et à les employer comme dans la peinture à la détrempe. Ensuite, ainsi que dans la première manière, on égalisait, on polissait encore le tableau avec le cauterium.
Dans les deux manières, il va sans dire que les peintres avaient toujours un réchaud près d'eux, et pour fondre leurs cires et les mêler aux couleurs, et pour tenir chauds leurs eauterivm et leurs cestrum. Cette peinture, en séchant, obtenait un brillant, un éclat et une solidité qui défiaient presque l'action du temps, puisque la bataille de Marathon^ peinte à l'encaustique par Polygnote, sous un portique découvert d'Athènes^ résista près de neuf cents ans (jusqu'au temps de Synesius, — au commencement du quatrième siècle, — qui raconte qu'un consul romain l'enleva aux Athéniens).
Quelques auteurs veulent qu'il y ait eu une troisième manière de peindre à l'encaustique, consistant à étaler d'abord les cylindres de cire sur les panneaux, et ensuite à tracer avec le cestrum les contours sur ces panneaux enduits de couleurs.
(1) Lysippe fut d'abord forgeron : « Prinio œrarium fabrum. » Pline, lib. XXXIV, cap. 8.
devait suivre. Le peintre lui montra la foule qui se pressait dans la rue et lui dit qu'il fallait imiter la nature et non l'artiste (1).
Eupompe, lui, ne devait pas laisser les théories esthétiques empiéter sur la pratique de la peinture. Quand ses élèves connaissaient les principes du dessin, les lois de Tanatomie et les règles de la perspective, il les plaçait, pinceau ou crayon en main, devant le modèle qu'il avait choisi, et il leur disait sans doute : «Copiez, sans vous inquiéter d'autre chose que d'imiter ce que vous voyez , de faire droit ce qui est droit, incliné ce qui est Incliné, courbe ce qui est courbe. » Avec sa simple et terrible méthode réaliste, Eupompe ne pensait ni à lire ni à expliquer à ses élèves les théories transcendantes de Platon sur l'idéal et l'essence du BeaUé
Pendant qu*Apelles était à Sikyône, Pamphile mourut en désignant Mélanthe pour son successeur dans la direction de son école. Parmi tous les élèves de Pamphile, la grâce, l'éclat, le charme distinguaient Apelles et Pausias; mais une froide
(1) tt Eutn (Êupompum) interrogaitm^ quem sequeretur ttntetedendum, dixisse, demcnsirala homimm multitudine, naturatn ipsam imifandam tsse, non ariifieem, » Pline, lib. XXXtV, cap. 8.
raison, une doctrine sévère caractérisaient Mélan* the ; ce qui explique pourquoi le vieux Pamphile, apôtre de la raison, préféra Mélanthe à ces deux illustres condisciples. Sous Tinfluence d^Apelles, il craignait que l'école de Sikyône ne perdît son caractère propre et ne se fondit dans Fécole asiatique. Mélanthe ne pouvait lui inspirer cette crainte, car il exagéra encore les principes de son maître. Dans ses traités de peinture, il dit « qu'il faut dans les œuvres d'art, comme dans les mœurs, l'au*»» dace de la dureté (1). » C'est en m'appuyant sur ces farouches paroles, rapportées par Diogènes Laërce, que j'ai dit précédemment que, dans les temps modernes, le représentant le plus exact de l'école de Sikyône est Hans Holbein. t L'audace dé la dureté l » Ne croirait-^on pas Lacédémone transplantée en Sikyônie sur les bords du golfe de Korinthe? Ne semble^t-il pas, en entendant exposer de semblables maximes^ que Lykurgue, le dur législateur de Sparte, s'est réincarné dans le corps de l'austère peintre Mélanthe? Lykui^ue proscrit les arts et les lettres, la peinture et la musique.
^Beotv» » Diogène Laërce, lib. IV, De Yitis philosophorumj in Polemone.
148 HISTOIRE d'aPELKES
les philosophes et les poètes ; il défend le commerce et les voyages, les industries de toute sorte, le luxe sous quelque forme qu'il se manifeste. C'est une barbarie grande et forte, pure et courageuse; mais c'est la barbarie, Mélanthe proscrit les éclatantes compositions, les sublimes aspirations à l'Idéal, la grandiose recherche du Beau ; aussi le charme des contours, les couleurs enchantées, la grâce exquise de l'école asiatique. C'est de la ^peinture correcte et vraie sans défaillances comme sans reproches ; mais c'est de la peinture froide, qui n'élève pas et qui ne fait songer à rien.
Si Sparte eut Léonidas et ses trois cents héros, futce absolument à cause des rudes lois de Lykurgue? Si, de même que les Athéniens, les Spartiates avaient eu des poètes pour chanter la victoire et pour exciter les guerriers au combat ; s'ils avaient eu des sculpteurs pour élever des statues aux grands capitaines, des peintres pour retracer les actions d'éclat de la patrie sur les murs de quelque Pœkile, se seraient-ils moins héroïquement fait hacher aux Thermopyles? Est-ce qu'Athènes ne s'enorgueillissait pas autant, et avec raison , de Miltiades, de Kynégire, de Thémistokles, d'Aristides, de Rimôn, que Sparte de Léonidas? Et cependant, à côté de ces guerriers, l'Attique pouvait montrer des poètes
comme iEskhyle, Sophokles et Aristophanes; des philosophes et des orateurs comme Platon aux lèvres aimées des abeilles et comme Démosthènes le Bègue; des artistes comme Phidias, comme Polygnote, comme Praxitèles,
Malgré les lois de Lykurgue, conçues dans le but de maintenir la liberté au prix de tout, de la richesse, du bien-être, de la civilisation, de l'art, Sparte tomba plus tôt qu'Athènes, la grande ville civilisée, opulente, heureuse, fertile en grands hommes. Ces institutions, faites par Lykurgue en amour de la liberté, n'empêchèrent pas les Lacédémoniens d'arriver à Marathon le surlendemain de la victoire, et de ne pas être à Khéronée pour combattre et mourir à côté des Athéniens et des Thébains. Marathon! Khéronée! Deux batailles livrées pour la liberté de la Grèce : la première contre l'invasion persique, la seconde contre la domination macédonienne.
L'école de Sikyône n'eut même pas ses Thermopyles. Apelles déroba leur science aux maîtres sikyôniens, il s'en fit une arme qui l'aida à les vaincre, mais il fut avant tout un ionien de la grande race d'Homère.