CHAPITRE
APELtES A SIKYONE ET A KORINTHE. — PHILIPPE
Alors que le vent d'est fait danser les vagues, enfle les voiles de son souffle puissant et pousse rapiden^ent le navire vers le but du voyage, que vous soyez sur TOcéan aux houles de cent lieues, ou sur la Méditerranée aux lames courtes et brisées, montez sur le pont : regardez la mer! la mer, cette courtisane qui attire, cette torpille grandiose; la mer, expression inexplicable de Tinfini, toujours même et toujours variée, éternellement mobile et éternellement clouée à la même place. Les vagues montueuses, bleues et vertes, roses et jaunes, noires et grises, empourprées par les feux rouges du soleil couchant, qui joue sur elles toute une gamme de teintes et de demi-teintes, d'ombres accentuées et de lumières intenses, s'entre-choquent, tantôt s^
fondant les unes dans les autres par une ondulation gracieuse, tantôt se brisant en se couronnant d'une crête blanche sous l'écume jaillissante. Ces mêmes alternatives de haut et de bas, ces vagues qui se dressent et qui s'abaissent, ces lames qui, pour ainsi dire, s'allient entre elles en se confondant, vous les verrez, aussi bien que montant sur le pont d'un navire, si vous lisez l'histoire si multiple de la Grèce. Tous les peuples de la Hellade, Athéniens et Spartiates, Thébainset Macédoniens, Dôriens et Ioniens, Etolîens et Akhéens, s'agitent, tumultueux comme les flots; comme les lames, ils lutfent les uns contre les autres dans des oscillations de haut et de bas, de victoire et de défaite; chacun à leur tour, ils s'élèvent, et leurs ennemis s'abaissent devant eux. Tantôt c'est Athènes qui, en battant seule les Mèdes et les Perses, conquiert la suprématie acceptée par toute la Grèce, subie par Torgueilleuse Lacédémone; tantôt c'est Sparte, triomphante avec Lysandre, devant laquelle Athènes incline la tête ; la bataille de Leuktres et le siège de Lacédémone par Epaminondas grandissent Thèbes en ravalant Sparte. Il semble même qu'au milieu de ce tumulte, l'équilibre se maintienne toujours; on dirait que quand on détruit une ville on se sert de ses ruines pour en construire une autre. Presque au même
instant, l€s Thébains rasent Thespies, Platées, Orkhomêne, et ils fondent Megalopolis et Messêne. - A cette époque, vers le milieu du quatrième siècle, une nation voisine de la Thrace, demi-sauvage, à peine connue, admise comme par grâce et seulement à cause de son origine argienne aux jeux amphictyôniques et dont, au dire d'Hérodote, les habitants, regardés par les Grecs comme des Barbares, prononçaient mal certaines lettres de l'alphabet, la Macédoine, montait comme une vague immense, prête à s'abattre sur la Grèce et à l'engloutir en se fondant en elle. Les Macédoniens allaient s'élever à l'empire du monde en se servant de la Grèce comme d'un gigantesque marchepied. Les Grecs étaient condamnés. Philippe devait les vaincre ; Alexandre devait les asservir et les disséminer par tout le globe, aux- Indes, en Perse, en Afrique; et Rome, la grande Rome, devait être appelée comme médiatrice armée dans les dissensions sanglantes qui suivirent la mort d'Alexandre et dans la lutte fratricide des Etoliens et des Akhéens, et, pareille à l'avocat d'Esope, de Phèdre et de La Fontaine, elle devait garder pour elle la pauvre Grèce.
Les rois de Macédoine avaient toujours aimé la Grèce. La veille de la bataille de Platées,
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Alexandre P% roi de Macédoine, allié forcé des Perses, vint à cheval jusqu'au camp des Grecs et leur annonça qu'ils seraient attaqués par Mardonius. au soleil levant. Philippe, lui aussi, aimait beaucoup la Grèce, mais à sa façon, en égoïste; il la voulait soumise à son pouvoir, tandis qu'A^ lexandre P' la voulait libre.
Après bien des victoires, après bien des conquêtes, après Amphipolis, après Krénides, après Pydna , après Olynthe , Philippe comprit que la véritable grandeur d'une nation ne consiste pas uniquement en batailles gagnées et en villes prises et que les Grecs n'étaient pas seulement à vaincre par la force de- ce coin de fer hérissé de pointes, appelé la phalange, qu'il enfonçait dans les rangs des Thébains, mais qu'il lui fallait encore triompher d'eux par la magnificence, par les arts, par les lettres. Il les voulut vaincre par eux-mêmes, et il conçut le projet de faire venir à la cour de Pella tous les Grecs que distinguaient le génie ou le talent. G' est dans ce but que, dès la naissance d'Alexandre, il avait écrit à Aristote cette lettre restée plus populaire qu'une victoire : « Apprends qu'il vient de me naître un fils. Je rends moins grâce aux Dieux de la naissance de cet enfant que de ce qu'il est venu au monde de ton vivant ; j*es-
père qu'élevé et instruit par toi, il sera digne de moi et de mon empire. »
A la fin de la guerre Sacrée, en 3&6, Philippe était à même d'avoir tous les grands artistes» Qui aurait pu les lui disputer? Les Athéniens, émus par les Philippiques, partagés entre la rhétorique calme d'Isokrates et la fougueuse éloquence de Démosthënes, indécis entre la paix et la guerre, ne pensaient guère aux arts; comme toujours, Sparte les méprisait; Thèbes, encore enthousiasmée par les victoires d'Epaminôndas, était toute guer-^ rière; les Rhodiens laissaient presque mourir de faim leur grand peintre Protogènes ; Korinthe, la Messaline des villes grecques, lasse de voluptés n'en était pas rassasiée; — lassata sed non «atiata; — les Ephésiens semblaient anéantis par l'incendie du temple d'Antemis; Kos, Thasos, Khio étaient indifférentes*
Les regards de Philippe se portèrent sur les artistes de Técole de Sikyône, sans doute parce que cette école, étant plus nouvelle, était alors plus à la mode, et aussi parce qu'un de ses fondateurs, Pamphile, était Macédonien. Philippe appela donc Apelles en Macédoine. Il se pourrait qu'en même temps que le peintre Apelles, Philippe ait fait venir à Pella le sculpteur Lysippe, Tout nous porte à
le croire : pour Philippe , le sculpteur complétait le peintre; le roi de Macédoine voulait avoir son portrait et sa statue. Au point de vue civilisateur, Lysippe apportant en Macédoine l'art de fondre le bronze était au moins aussi utile qu'Apelles venant peindre des portraits. Lysippe et Apelles habitaient tous deux Sikyône, ils étaient de la même école, ils avaient à peu près le même âge (1) ; c'étaient déjà des camarades, et leur amitié allait se resserrer encore à la cour d'Alexandre, Us devaient entreprendre ensemble ce grand voyage. .
Apelles n'avait pas de raison pour refuser l'offre si flatteuse de Philippe; c'était l'avenir qui s'ouvrait à lui par une porte d'or. Au contraire, tout l'engageait à quitter Sikyône. A la mort dé Pamphile, l'école s'était désorganisée. Asklépiodore et Pausias s'étaient retirés : le premier pour retourner à Athènes, sa patrie (2) ; le second pour aller à Thes-
(1) Quoique Pline fasse Lysippe plus jeune qu' Apelles, puisqu'il place le peintre dans la cent douzième olympiade et le sculpteur dans la cent quatorzième, — cenlesima qiiartadedma Olympiade Lysippus fuit, lib. XXXI V, cap. 8, — je crois .que Lysippe était un peu plus \ieux qu'Apelles, car Lysippe connut Eupompe, et Apelles reçut des leçons de Paraphile, élève d'fiii pompe.
(2) Asclepiodorum inier illustres urbis Aiherdensis Piclores refert Plutarchus in opère Bellonean Paceclariores fueiiiit Athenienses. Junius, De PicU veier, Catialog.y p, 32,
pies, en Béotie, réparer d'anciennes peintures de Polygnote (1). Seul de ses amis d'études, Apelles s'était soumis à recevoir des leçons de Mélanthe et à voir un maître dans celui qui avait été un condisciple. Il donna même son concours à une œuvre collective qu'entreprit Mélanthe avec tous ses élèves. Ils peignirent Aristrate, le tyran de Sikyône, monté à côté de la Victoire, sur un char traîné par quatre chevaux (2). Apelles exagérera encore ce genre d'allégorie, qu'il affectionne : quand il peindra Alexandre, il le représentera non pas assis à côté de la Victoire, mais la tenant enchaînée.
Quatre-vingts ans plus tard, après qu'Aratus eut tué Nikoklès et qu'il eut proclamé l'indépendance de Sikyône, il ordonna de détruire les images des ancêtres de ce tyran. Mais le peintre Néalkès, — Sikyône et Korinthe furent toujours fertiles en grands peintres; la peinture grecque y prend naisnance avec Dibutades, Télephanès, Kléophantos, Kléanthès et Ardikès, et y meurt avec Néalkès, Leontisque, Erigonus, Euphranor, Nikias, Antidote et Athénien, — pria Aratus d'épargner une
(1) Pinant (Pâusias) ipse penidUo parietes Thespiis^ cum reficerenlur quondam a Polygnoto pictu Pline, ]ib. XXXV, cap. 2.
(2) Plularque, in Arafo, XlVt
telle œuvre. Quoique, au dire de Plutarque, Aratus aimât les arts, sa haine contre les souvenirs de la tyrannie fut plus forte, et il refusa. Alors, lés larmes aux yeux, Néalkès s'écria : « Faisons la guerre aux tyrans et non à ce qu'ils ont produit. Épargnons au moins le char et la Victoire, et je ferai sortir Aristrate du tableau. » Et d'après le consentement d'Aratus, le portrait du tyran devint une Victoire montée sur un quadrige (1).
Pourquoi Néalkès, sans toucher au corps, ne peignit-il pas la tête d'Aratus sur la tête d' Aristrate? Le corps peint par Apelles eût subsisté; c'était une flatterie à l'adresse d'Aratus, une récompense pour Néalkès ; c'était bien dans l'esprit grec.
Ainsi, tout sollicitait donc Apelles de quitter Sikyône : l'occasion que lui donnait Philippe, la désertion de ses camarades, et, plus que tout cela peut-être, Sikyône elle-même et son influence. Les Péloponésiens, accoutumés aux formes durement accentuées, h la stricte vérité, à la sobriété de ton,
(1) CeUe anecdote nous est longuement racontée par Plutarque dans la Vie d'Aratus^ et c'esl. d'après le géographe Polemon, auteur d'une Description de rmivers^ d'un Traité sur les tableaux de Sikyône^ et de deux autres livres sur les tableaux et sur les peintres, ouvrages qui malheureusement sont perdus, qu'il affirme qu'Âpelles avait travaillé à ce tableau.
qualités essentiellement doriennes, enseignées et pratiquées par Euporape, par Pamphile, par Mélanthe, estimaient peu le charme, la grâce, Tart d'embellir, les lignes un peu molles dans leur richesse, les couleurs éclatantes, qualités asiatiques qu'Apelles possédait au plus haut degré. A Sikyône, si j'en crois cette légende racontée par Hérodote (1) , et traduite dans un français digne d'Amyot par Pierre Saliat, on méprisa toujours les charmes et la grâce de l'ionie :
Kleisthenès, tyran de Sikyône, voulait marier sa fille Agariste au Grec le plus accompli. Il fit proclamer par un héros que tous les prétendants devaient se rendre à Sikyône. Suit, dans Hérodote, le dénombrement épique de ces jeunes Hellènes, leurs noms, prénoms et qualités. « De la ville d'Athènes vint Hippoklides, fils de Tisandre, qui, en richesse et beauté, excellait parmi les Athéniens, n Cet Hippoklide avait toutes les chances pour lui, lorsque, pendant le festin à l'issue duquel le tyran devait élire son gendre, il s'imagina de danser, d'abord à la mode lacédémonienne la Pyrrhique. Cette danse guerrière , inventée par Akhille , charma tous les assistants; mais, enivré par les
(i) Livre Yî, Eratô. '
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louangeuses acclamations, il voulut montrer toute sa grâce et toute sa légèreté dans une danse ionique. « Kleisthenès , sentant en son cœur grand regret d'avoir gendre si peu vergogneux en gestes et maintien, ne put se garder de lui dire : « Enfant « de Tisandre, tu as dansé ton mariage, » Il fut approuvé par tous les Péloponésiens.
Ces qualités mêmes de grâce et de charme qu*en restant à Éphèse Apelles avait craint de voir trop se développer aux dépens des autres, maintenant, en demeurant à Sikyône il craignait de les voir se perdre sous l'influence tyrannique de Mélanthe , de les voir disparaître sous la dureté du coloris, sous la rigidité des lignes. Il partit donc pour la Macédoine, où l'attendaient la bienveillance de Philippe et l'amitié un peu tyrannique du vainqueur d'Arbelles. Cependant Aristrate, qui régnait à Sikyône, tenait à Apelles, mais il était par trop absolu dans ses ordres; il aimait les arts comme plus tard Jules II, qui frappera de sa canne Michel-Ange Buonarotti. A la vérité, Apelles se mit facilement sous la domination, mais malgré cela il resta son seul maître. Il traita le roi-dieu d'égal à égal. Quand Apelles fut parti, Aristrate, voulant faire décorer un monument consacré à la mémoire, du poète Télestos, eut recours au Thébain Nikomaque,
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fils et élève d'Aristodème, qui, convenu avec le prince du jour où l'œuvre devait être achevée, n'arriva à Sikyône que quelques jours auparavant. Aristrate le menaça de punir son inexactitude. Nikomaque, effrayé, se mit à Tœuvre, et il finit au jour marqué avec autant d'art que de vitesse (1). A la place de Nikomaque, Apelles eût répondu au tyran qu'un tableau ne se mesure paJ à la toise, et qu'ainsi, il ne peut être fini à jour fixe comme une tunique ou des sandales.
Avant de quitter Sikyône avec Apelles, pour aller en Macédoine, il faut raconter l'aventure qui lui arriva presque dans le même pays, à Korinthe'; aventure fort curieuse et qui jette une si grande lumière sur les mœurs toutes modernes des pein^ très antiques.
C'était peu après l'arrivée d' Apelles à Sikyône, vers l'année 348 avant Jésus-Christ. Le nouvel élève de Pamphile, alors âgé de vingt ans, ayant déjà cette passion des voyages qui ne fera que s'accroître chez lui, ressentit le désir de visiter Korinthe. Sikyône lui avait montré ses merveilles : sa citadelle qui renfermait le temple de la Fortune et le temple des Dioskures ; son temple de
(1) Pline, lib. XXXV, cap. 40.
Dionysos, riche d'une statue en or et en ivoire, ayant pour cortège un groupe de Bakkhantes en marbre blanc (1); son vaste théâtre; son gymnase placé sous la protection d'Héraklès et possédant une statue du héros de la main de Skopas; les ruines de son temple d'Athéné, reliques sacrées des temps légendaires, construit par Époréus, fils &e Poséidon et l'un des premiers rois de Sikyône; — ce temple avait été détruit par le feu, et seul, l'autel, contenant le tombeau du fils de Poséidon, était resté debout (2); — son temple d'ApoJlon Lycien; son temple d'Artémis, qu'on attribuait aussi à Eporéus ; enfin sa. place publique, paraissant, comme toutes celles de la Grèce, un vaste échiquier ayant des statues pour pions, qui soutenait entre autres une Artémis dorée et deux bronzes que Lysippe venait peut-être d'achever : un Zeus et un Héraklès (3). Cette ville si belle, si intéressante par son ancienneté, par sa richesse, par sa splendeur, ne faisait qu'exciter plus vivement Apelles à voir Korinthe, plus vivante, plus riche, plus splendide encore. Quelques camarades d' Apelles, sans doute Pau-
(1) Pausanias, Corinth., cap. 7.
(2) Pausanias, Corinlh.^ cap. 11.
^3) Pausanias, Corinth.^ cap. 9,
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sias, Asklépiodore, et peut-être même Lysippe, à cause de ses travaux tantôt à Korinthe^ tantôt à Sikyône, et l'austère Mélanthe, se joignirent à lui pour faire cette petite excursion. Ce fut ce que les élèves de TÉcole des beaux-arts nommeraient aujour» d'hui une partie. Rien n*y manquait ; pas même les femmes, ainsi que nous le verrons par la suite de l'historiette; et Glycère (1), la jolie bouquetière de Sikyône, — courtisane par occasion, — dont le nom est^attaché à celui de Pausias, comme le nom de la Fornarina à celui de Raphaël, devait sans aucun doute accompagner son amant, qui fut aussi son rival en s'efforçant d'imiter par le pinceau les fleurs aux mille nuances qu'elle tressait en couronne.
Pour aller à Korinthe, peu éloignée de Sikyône, on prenait un chemin charmant mais un peu accidenté, coupé qu'il était par de petites rivières que l'on passait à gué ; les hommes en se mouillant jusqu'au dessus du genou; les femmes portées par les bras
(1) Amavil (Paufiias) m juvmta Glyceram, municipem iuut», inveniricem coronarum; certandoque imitatione ejus^ adnumero' sissimam florumvarielafem perâuxitartemillam. Posiremo pinxU illam sedenlem cum corona, qwe e mbilisaimis tabula appeUata est Stephanoplocos y ab aliis Stephanopolis ^ quoniam Glycera venditando coronas sustentaverat paupertaiem, Pline, lib.XXXV, cap. 11.
robustes ou nerveux de leurs compagnons. Étroit comme tous ceux de la Sikyônie (1), ce chemin se déployait ainsi qu'un long ruban à travers les riches campagnes qui environnaient Korinthe et Sikyône. D'un côté, au-dessus des bois de cyprès et de chênes verts, ondulaient au loin, déchiquetant le ciel bleu, les monts rocailleux de la chaîne du ïaygète; de l'autre, contenant, au premier plan, des champs de blé, d'orge, de maïs, dont les tiges flexibles frémissaient au souffle du ventyJiérissés de quelques bouquets de citroniers et d'orangers, parfumant la brise de mai qui les caressait, l'horizon se fermait à perte de vue par les tons dégradés du golfe de Korinthe et du ciel de Béotie confondus ensemble. Devant soi, le panorama de Korinthe, montrant les toits carrés de ses maisons et les frontons de ses monuments, et se terminant comme une immense pyramide par la citadelle qui s'élevait à quinze cents pieds au-dessus de la ville, entourée de ses quatre enceintes de murailles construites suc les blocs granitiques du sommet de la montagne. La route avait aussi ses souvenirs légendaires. Près d'arriver à Korinthe, nous dit Pausanias (2), on voyait une fontaine qui garda le nom
(4) Pausanias, Corinth., cap. 42.
(2) Pausanias, Corinth., cap. 2.
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de l'infortunée Kréuse, parce qu'elle s'y était précipitée pour chercher dans la mort une arme contre les enchantements de Médée. Un peu plus loin, s'élevait aussi le tombeau de la meurtrière magicienne.
Apelles et ses compagnons visitèrent Korinthe en artistes, mais aussi en hommes. Curieux du beau, ne dédaignant ni la vie ni le pittoresque , ils virent rOdéôn, ils admirèrent les autels consacrés à Athéné, sans pour cela se déranger de leur route, pour ne pas frôler du bout de leur pallium flottant (1) la longue tunique transparente de quelque courtisane allant toute parfumée et toute parée au temple d'Aphrodite. Ils entrèrent dans le temple de Poséidon , construction d'ordre dorique antérieure à Périklès, dont le parvis était décoré des statues, des athlètes vainqueurs aux jeux Isthmiques; mais ils pénétrèrent aussi par le portique surmonté du char de Phaêthon, dans le temple d'Aphrodite Melaenis (qui aime la nuit), où les étrangers venaient chercher, et dans les bois de cyprès qui l'en-
' (1) Je suppose qu'Apelles portait le pallium (îfiàTtov) de la façon à la fols la plus simple, la moins gênante et la plus gracieuse : en en réunissant deux bouts et en les attachant sous le cou au moyen d'une agrafe, et en en laissant flotter les autres extrémités. Flottant, le pallium s'appelait ètziSkriiuL (jeté sur); drapé, il se nommait àvaêoXi^ (ce qui est rejeté en haut).
touraient, les fameuses courtisanes de Korinthe, Pressés de gravir TAtrokorinthe, ils ne dédaignèrent pas, avant ' cette ascension, d'aller jusqu'au port de KenkresB, l'un des plus animés et des plus populeux de la Grèce, qui s'ouvrait à l'Asie et aux îles de l'Archipel (1). Leurs yeux, d'abord fatigués, éblouis, à la vue de cet immense tourbillon d'hommes et de choses, s'y habituèrent peu à peu, et ils restèrent longtemps à s'intéresser à ce spectacle si varié et si attachant. Sans cesse des navires de toutes formes, déchargeant leur carène rebondie ^ amoncelaient sur la plage les étoffes aux couleurs éclatantes de l'Orient, les rames de papyrus et les voiles de vaisseaux de l'Egypte, les riches tapis de Karthage, l'ivoire, dépouille des éléphants de la Libye, les sièges estimés de Thessalie^ les lits moelleux de Milel et de Khio, les gracieuses amphores de Knide, les hautes cruches de Mégare, les cuirs travaillés à Kyrène, les légers voiles, plus fins que la trame d'Arakhné, œuvre des laborieuses femmes de Lakonie, l'encens de Syrie et le nard indien, — denrées sacrées et
(1) Korinlhe, construite sur Fétroite langue de terre formée par l'Isthme, avait deux ports : le premier, le Lekhseon, sur le golfe de Korinlhe ; le second, le Renkhreœ, sur le golfe Saronique. Le temple d'Aphrodite, les autels d'Âthéné et l'es prin* cipaux monuments étaient sur la route du Kenkhreee.
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féminines, — la résine de Skamnoonée, les pommes vermeilles de Tîle d'Eubée, les dattes de Phénicie, les figues sèches qui « causent des rêves charmants » de l'île de Rhodes, les blancs fromages et les blés dorés de la Sicile, les amandes brillantes de Paphlagonie, les olives et le miel de l'Attique, les vins enivrants de Phlionte, de Maronée, de Lesbos , de Mitylène et de Pramma ; enfin des hommes aux larges épaules, aux poitrines bombées, aux bras musculcoix, à la chair bronzée par le soleil de Phrygie, amenés à Korinthe pour y être esclaves ; enfin des jeunes filles, encore des enfants, aux yeux languissants, à la taille svelte à peine formée, au teint pâle, arrachées aux îles de l'Archipel et conduites à Korinthe pour y être courtisanes. Sans cesse d'autres navires, ar* rivés depuis quelques jours et s' étant ravitaillés, quittaient le port, fuyaient à force de rames, c( aiguillons des navires, » tantôt glissant sur la glac6 unie de l'eau avec le calme rapide du cygne, tan*tôt, avec la légèreté de la mouette, voletant sur ta crête argentée des vagues.
Par les rues si vivantes de la ville, dans lesquelles ils rencontraient à chaque pas des fontaines (1) et
(1) Korinthe était toute peuplée de fontaines. Pausanias, Co* rinth,^ cap« 2.
des statues, dont THéraklès en bois attribué à Daedale (1) , ils arrivèrent au pied de l'Akrokorinthe. Ils la gravirent jusqu'au deux tiers de sa hauteur, suivant un chemin escarpé qui décrivait tant de détours, au témoignage de Strabon, qu'on faisait trente stades avant d'en gagner le sommet (2) . Atteinte cette élévation où la montagne, circulaire à sa base, forme un large plateau , ils franchirent successivement quatre enceintes de murailles , constructions presque cyclopéennes. Défendus et emprisonnés par cette quadruple enceinte, s'élevaient, formant le -sommet même de l'Akropolis, le temple d'Aphrodite Areia (3), le temple du Soleil sous la protection duquel était placée l'Akrokorinthe, le temple de la Fatalité et le temple de la Force où les hommes ne pouvaient pas entrer (4) .
Le plus grand attrait d'ailleurs de la citadelle, ce n'étaient pas les monuments qu'elle renfermait, mais le panorama splendide qui l'entourait de ses tableaux variés et séduisants. Considérée comme la plus forte position militaire de la Grèce, parce
(1) Pausanias, Corinth.y cap. 2
(2) Strabon, lib. VÎIÏ.
(3) Épouse d'Ares ; guerrière; la Véuus Yiclrix des Latins.
(4) Pausanias, lib. VUt.
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qu'elle commandait le passage de Tlsllime, IWkrokorinth§, montagne absolument détachée de la chaîne du Taygète, semblait créée pour les jouissances de la vue. Du sommet, Apelles en deux coups d'œil embrassait la plus belle moitié de la Grèce. Tournait-il la tête du côté d'Athènes, le golfe Saronique étendait sa nappe bleue brodée d'argent des rives échancrées de l'Argolide aux bords aux contours plus mollement accentués de l'Attique et de la Mégaride. Dans la brume éclatante de l'horizon oriental se dessinaient légèrement le cap Suniura, les roches dorées de l'île de Salamis, l'Akropole et les montagnes aux lignes sculpturales d'Athènes. Jetait-il ses regards vers Sikyône , c'étaient les flots moins calmes du golfe» de Korinthe qui battaient sans cesse et qui mordaient de leurs dents blanches les côtes de TAkhaïe, de la Phocide et de la Béotie. Achevant le tableau à l'extrême nord, se profilaient les ondulations sévèrement gracieuses du Parnasse et de FHélikon et les cimes aiguës du sombre Kythéron. Apelles dut rester longtemps à admirer ce spectacle grandiose, tout empreint de la beauté sévère et sereine qui caractérise l'art hellénique ; si longtemps que ses compagnons, sans doute moins artistes ou moins rêveurs que lui^ l'abandonnèrent
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dans ses contemplations, et qu'ils redescendirent seuls le chemin escarpé de la ville. Quand^pelles, ivre de Beau, sortit de son rêve, il ne les trouva plus. Mais rendez-vous avait été donné pour prendre le repas où chacun devait amener une jolie fille ; tâche qui n'était pas difficile à Korinthe, qu'habitaient plus de mille courtisanes, et qui était, selon Anakréon, qui s*y connaissait, la cité des belles jeunes filles (1).
Sur le chemin serpentant de la citadelle, on rencontrait la source de Pirène(2), dont les eaux froides et limpides s'épanchaient par des canaux naturellement creusés dans le roc jusque dans la vide où elles formaient une fontaine (3) qui, dit •Plutarque (4), pouvait suffire à l'alimentation de tous les habitants.
Apelles s'était arrêté un instant près de cette source, se rappelant que c'était là que Bellérophon avait rencontré Pégase, quand il se mit à considérer une jeune fille simplement vêtue, mais éclatante de beauté et de grâce juvéniles, qui puisait de l'eau et qui, en se penchant pour emplir son
(1) Anacréon, ode XXXll.
(2) Strabon,lib. Vlïl; Athénée, lib. 11, cap. 6.
(3) Strabon, lib. Vlll; Athénée, lib. II, cap. 5.
(4) Plutarque, in Araio.
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amphore, mirait, sans y prendre garde, ses beaux traits dans Tonde ; miroir déjà fatal à Narcisse, que lui offrait la source. Apelles, séduit par sa beauté si parfaite et préférant les hasards d'une aventure aux grâces trop faciles des courtisanes , l'aborda, et il parvint à l'emmener avec lui (!)•
Cependant les convives du sympose attendaient Apelles, à demi étendus sur le triclinium dont les trois branches recouvertes d'étoffes de laine et garnies de coussins enserraient, à l'exception d'un seul côté laissé libre pour le passage des esclaves, une table de forme circulaire. Préparée pour le premier service (2) , elle était surchargée de coupes à anses, enduites d'un vernis noir et brillant, que l'on remplissait avec le dur vin de Pramna, largement trempé d'eau, que renfermait l'immense cratère à bords évasés^ placé sur le sol, de bols de terre pour les ragoûts, de vinaigriers de fine argile rouge, de soucoupes remplies de sel, de poivre et de myrrhe, de plateaux de bois ronds soutenant des gâteaux d'orge, et de vases de marbre renfermant pur le doux vin de Lesbos. Quel fut Tétonnement de ces grands peintres futurs, mangeant, buvant, riant avec la faim, la soif et la gaieté de vingt ans,
(1) Athénée, lib. Xïlï.
(2) HpwxYj TpàtceÇa.
quand ils virent entrer dans l'hôtellerie (1) Apelles amenant, à la place d'une courtisane aux yeux railleurs et enivrants, au sourire provocateur, tenant haut la tête, une jeune fille aux longs cils baissés, à la démarche timide, au visage rougissant. Ils allèrent même, soit qu'ils fussent trèsdésappointés, soit qu'ils s'étonnassent de l'ingénuité de leur camarade, jusqu'à rire, à son entrée, de son singulier choix ou de son étonnante méprise. « Ne soyez pas si surpris, dit Apelles en forçant sa compagne, toute confuse des éclats de rire et des quolibets de ces jeunes fous, à s'asseoir à l'une des extrémités de la table (2), ne soyez pas si surpris, car je me fais fort, en moins de trois ans, de l'instruire et de la rendre savante dans l'art des voluptés (3). »
Apelles jugeait bien cette jeune vierge aux re-
(1) Sevoôoxeïov.
(2) Dans les mœurs antiques, les hommes se couchaient à demi, au lieu de s'asseoir, pour prendre leur repas, mais les femmes, considérant cette posture comme indécente, s'asseyaient simplement. Seules, les courtisanes se couchaient comme les hommes. Nous croyons donc rester dans la vérité pittoresque en croyant Laïs encore peu initiée aux manières des hétaïres.
(3) Ml?) OaufiàffeTe, eîirev, iyto yàp aOxriv el; (xéXXouffav àiroXauo-tv {lEx' oOS* ôXïiv xpiETiav xaX^jv SeîÇw. Athénée, lih. XIIÏ.
APELLES A KORINTHE 173
gards chastes. L'avenir lui donna raison : elle se nomniait Laïs (1).
(1) On sait qu'il y eut tout au moins deux Laïs : la première, née à Hykkaraen Sicile, fut transportée comme captive à Korinthe lors de l'expédition de Nikias en Sicile, dans la quatre-vingt-onzième olympiade. Laïs était alors âgée de huit ans ; ce ne put donc être elle qu'Apelles rencontra toute jeune à la source de Pirène, dans la cent septième olympiade (vers 348 ou 347 av. J.-C). Cette Laïs, qui, au dire d'Athénée, était fille de Damasandra, maîtresse d'Alkibiades, mourut dans un âge trjs-avancé, puisque quantité d'épigrammes de l'Anthologie raillent sa décrépitude; ce ne put donc être elle qui fut massacrée par les femmes de Thessalie, jalouses de sa beauté. Elle mourut à Korinthe, où l'on voyait encore son splendide tombeau du temps d'Athénée. La seconde, celle qui fut la maîtresse d'Apelles, celle pour qui Démosthène Ot exprès le voyage de Korinthe, naquit sans doute dans cette ville beaucoup plus tard, probablement dans la cent troisième olympiade. Elle mourut très-jeune. Ayant suivi en Thessalie un jeune homme qu'elle aimait, elle y fut massacrée par des femmes envieuses de sa beauté dans un temple consacré à Aphrodite (340 av. J.-C). On lui éleva un tombeau près du lieu où elle avait succombé. Athénée, lib. XIU, parle de ces deux tombeaux, qui, se coordonnant à la multiplicité des aventures des Laïs, et à leur différence d'âge, prouvent surabondamment l'existence d'au moins deux hétaïres portant ce nom célèbre.