CHAPITRE L
Étymologie d'Arlon.
Quelle est l'étymologie d'Arlon ?
On a beaucoup discuté sur cette question.
Je suis conduit tout d'abord à m'occuper de la tradition populaire qui fait dériver Arlon de Ara lunœ, autel de la lune.
c C'est une tradition constante qui ne s'est jamais démentie : 1° que du temps du paganisme et des Romains» il y avait sur la cime de la montagne, où le couvent des Capucins est bâti, un temple et un autel de l'idole de la Lune, représenté sous la figure d'une femme parfaitement bien faite, tenant la lune dans ses mains, à laquelle on venait rendre un culte comme à une divinité ; 2° qu'après la prédication de la foi, o i a démoli ce temple et que les plus rares morceaux de son autel ont été ensevelis dans h montagne ; ce qui occasionna l'origine d'Arlon qui veut dire Ara lunœ, Arluna ou Arlunum, dans le genre neutre. »
Cette tradition fut attaquée et défendue. Je puis dire aujourd'hui quelle fut cette lutte et l'apprécier sans la passion qu'on y mit il y a plus d'un siècle.
Commençons par faire le dénombrement des auteurs pour et contre.
Bertels, dans son Hisloria Luxemburgensis, dit qu'Àrlon prit le nom d'Arlunum, à cause de l'Autel de la Lune (Ara lunœ) consacré à Diane par les Gaulois sur la montagne et il cite k l'appui de son opinion l'autel célèbre trouvé à Arlon (1).
(i) Hisloria Luxemburgensis. De oppido Arluuensi page 147. Arlunum quod ab ara Lunse genlili superslitione, olim eo loci ab incolis terra; posita, in qua sideri isti tanquam numioi alicui divino sacrificiura oflerebant, uomen duxit.
2 HISTOIRE D'ABLOlt.
Alexandre Wiltheim, (Luxemburgum romanum, etc. lib. 6, cap. 7) dans une discussion assez longue, combattit cette opinion et soutint que Y ara d'Arlon n'avait aucun rapport avec Diane ou la Lune.
Wilhelm Wiltheim avait examiné également la question dans ses Disquisitiones, lib. 2, C. XL
J'ai reproduit dans nos annales, 3° publication, la partie historique de l'Éclaircissement sur Vorigine du culte qu'on rend à la sainte Vierge dans l'Eglise des RR. PP. Capucins d'Arlon.
Le paragraphe qui forme l'entête d» ma discussion, est extrait de cette brochure entièrement favorable à la tradition arlonnaise.
Le R. P. Bertholet, de la maison des jésuites de Luxembourg, inséra dans le premier volume de son Histoire ecclésiastique et civile du duché de Luxembourg et comté de Chiny, une dissertation sixième sur les antiques d'Arlon, dans laquelle il attaqua c une tradition populaire qui n'a de fondement que dans une similitude ou jeu de mots. » Il reproduisit les arguments des Wiltheim, mais sans citer ces auteurs.
La thèse de Bertholet fut assez vertement réfutée dans la brochure devenue assez rare, attribuée au R. P. Bonaventure, Capucin, et qui a pour titre : L'ancienne tradition d'Arlon, injustement attaquée par le R. P. Bertholet, jésuite, mais justement défendue par la ville et magistrat d'Arlon.
Le R. P. Bertholet publia deux lettres à l'appui de son opinion ; ce qui lui attira deux répliques sous les titres suivants : 1° Remarques de la part du magistrat de la ville d'Arlon sur la lettre du Révérend père Bertholet jésuite au Révérend père Bonaventure de Luxembourg, capucin, en réponse à la brochure intitulée : l'ancienne tradition d'Arlon injustement attaquée, imprimées avec les suivantes chez les héritiers de J.-B. Ferry, imprimeur et marchand libraire, 1745. S° Suite des remarques de la part du magistrat d'Arlon sur la lettre du R. père Bertholet jésuite, en réponse à la etc.
La querelle s'était singulièrement envenimée ; on en était venu presque aux injures personnelles. Pour un moment, la question antique, objet du débat, fin oubliée, pour y mêler un intérêt d'ordres religieux. La lutte était du Jésuite au Capucin.
Un siècle, ai-je dit, nous sépare de ces débats passionnés ; on peut examiner la question comme un simple point historique.
Une chose assez curieuse fut révélée durant ce débat, Le R. P. Bertholet avait avancé que son opinion était appuyée sur un manuscrit précieux, celui des frères Wiltheim. Voici ce que répondit le R. P. Bonaventure :
ÉTTlfOLOGlE. 3
c Le Père Berthotet s'est attaché à un manuscrit fabuleux, d'où il a tiré ce qu'il avance, manuscrit que nous connaissons parfaitement bien et que nous avons eu en mains avant lui mais dont la lecture n'a pas fait plus d'impression sur nos esprits. Nous avons sujet de douter que ce manuscrit soit de l'invention des R. P. Wiltheim. En effet, quoique les susdits Wiltheim aient laissé des mémoires sur quelques antiques de la province de Luxembourg, ce ne sont pas ceux que le manuscrit renferme et il ne conste point qu'ils en aient laissé sur la pierre en question. Les additions malignes que quelqu'esprit jaloux, ou ennemi de notre tradition, a trouvé bon de joindre à ce manuscrit, sont de récente date et très-posthumes & leurs mémoires.— Ce ne fut que Fan 4744 qu'un conseiller de Luxembourg, curieux pour les antiques, ayant en mains certains mémoires sur les antiques de la province et entendant parler de la pierre en question, s'en informa plus exactement d'un peintre natif d'Alton qui travaillait pour lors à l'abbaye d'Echternach, et avec la permission de l'abbé envoya le dit peintre à Arlon pour tirer les figures de ses quatre faces et copier les six distiques de vers latins ; après quoi pour contrebalancer le sentiment des Arlunois au sujet de cette pierre, en fit une dissertation qu'il inséra dans le manuscrit en question et qu'il écrivit d'un bout à l'autre de sa main. C'est de quoi le peintre qui vit encore et qui a peint toutes les figures d'antiquités renfermées dans ce manuscrit, rendra témoignage quand on voudra. Ce manuscrit passa, après la mort du conseiller, à un certain Pierret, notaire à Luxembourg, et de celui-ci aux Étals de la province, qui le remirent avec d'autres mémoires au R. P. Bertholet, lorsqu'il fut question de travailler à son histoire. Voilà toute l'origine de l'opposition au sentiment de l'jlra lunœ. i
Je ne suis pas en mesure de vérifier les assertions du P. Bonaventure, ni de constater une interpollatîon dans le manuscrit A' Alex. Wiltheim. Ce manuscrit en original n'existe plus. Le Luxmburgum Romanum a été édité par M. Neyen sur une copie qui venait de l'abbaye d'Orval ; mais je crois que le P. Bonaventure fait une confusion en parlant des manuscrits de Pierret remis par celui-ci aux États de la Province. Ces manuscrits sont connus et ils di fièrent totalement de ceux des frères Wiltheim. Ce que dit le P. Bonaventure ne peut-il pas être considéré quelque peu comme ayant été inventé pour le besoin de la cause et pour essayer de détruire l'autorité des trères Wiltheim, autorité bien établie pour tout ce qui concernait les antiquités du Luxembourg.
Je passe à l'examen du débat lui-même ; je le résumerai en épargnant au lecteur l'étalage scientifique qui fut alors déployé de part et d'autre.
Une grande partie de ce débat roula sur la pierre sculptée qu'on est convenu d'appeler YAra d' Arlon.
Cette pierre, tous les écrivains sont assez d'accord k cet égard, fut trouvée mêlée k plusieurs autres débris antiques, dans la montagne sur laquelle Arlon est bâti ; elle a été transportée dans ses jardins de Clausen par le comte de Mansfeld qui fut Gouverneur du Duché de Luxembourg de 1565 à 1604. Elle fut renvoyée k Arlon, en 1650, par François de Croy, duc de Havre, Gouverneur de Luxembourg sous Philippe IV, lorsqu'on dépouillait le palais de Mansfeld de ses plus rares pièces, et fut placée dans l'église des Capucins pour servir d'autel. En 1793, les Français, sous le prétexte de détruire toutes les superstitions, déplacèrent la pierre et la brisèrent en plusieurs parties. L'un de ces débris, la moitié k peu près, fut recueilli par la famille Résibois, et se trouve encastré dans la muraille d'un bâtiment, au faubourg de Bastogne.
Voici la description toute nue du prétendu autel, telle qu'elle me parait ressortir des détails donnés par les écrivains, ce qui peut être étudié sur la pierre même k Arlon.
La pierre a 44 centimètres de hauteur; elle est surmontée d'une corniche en biais décorée de feuilles d'achante. Les quatre côtés sont composés d'un cartouche dans lequel est représentée une scène à personnages.
La première face offre une basterne k deux roues, tirée par plusieurs chevaux (trois au moins ; il y en a quatre dans le dessin du Luxemburgum romanum) ; un homme y est assis ; un cocher conduit la voiture, et un voyageur précède k pied le bâton k la main, en paraissant se hâter.
Dans la deuxième face, un homme est assis, k droite, devant une pierre ou un meuble carré et remue avec un bâton dans une sorte de vase placé sur la pierre. Cinq personnages debout se présentent ensuite dans Tordre suivant en allant de droite k gauche ; le premier porte un coq ou un chapon, le second des poissons, le troisième un panier d'œufs, le quatrième un animal entre ses bras, au lièvre ou un mouton ; le cinquième suit les autres le bâton k la main.
On voit, dans la troisième face : au milieu une espèce de tamis dressé ; k gauche, une personne assise sur une pierre et les bras élevés, et derrière, un homme courbé, les bras étendus. A droite, trois personnages sont debout, le premier s'avance vers le trépied, le second porte sur l'épaule un sac rempli ; le troisième parait être un enfant ou un domestique.
La quatrième face, en 1739, ne présentait plus que des figures assez confuses que la longueur des temps avait tellement effacées qu'on ne savait pin Mol les Attmgwr» D'après te desaia qui accompagne le Luxêmbur-
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ÉTYMOLOGIS» 5
au milieu, une femme est assise dans un fauteuil ; dans le coin & droite, une autre femme est également assise ; devant celle-ci une personne debout semble lui présenter quelque chose.
Je mets maintenant les deux explications en présence. D'un côté, Alex. Willheim et le R. P. Bertholet :
Quoiqu'il soit constant que Diane ait été la divinité propre d'Arlon, ainsi que de la forêt d'Ârdenne, on ne peut pas néanmoins se persuader que l'autel en question ait été l'autel de la lune.
Les autels des divinités célestes devaient être très-hauts ; l'autel d'Arlon n'a pas plus d'un pied de hauteur. Les figures qui occupent les quatres côté9 prouvent évidemment qu'il n'y est pas question de la lune.
Le premier côté offre deux personnages en voiture et un ù pied.
Le second contient un sacrifice de six voyageurs aux dieux Larres ou viales.
Le troisième renferme le trépied d'Apollon, une prétresse avec sa longue chevelure, un prêtre qui l'agite et des hommes chargés de présents qui viennent consulter l'oracle.
Le quatrième est un sacrifice à la déesse Ve$ta que les poètes disent être la terre.
Voila quelles sont les quatres faces de l'autel d'Arlon. Je demande si l'on y voit le moindre vestige de la Lune. La première est un courrier public ; la seconde et la troisième représentent deux sacrifices et la quatrième est une consultation de l'oracle, sans doute pour obtenir un heureux voyage, puisqu'Apollon présidait aux chemins, étant le Dieu des voyageurs et tout cela ne montre-t-il pas que c'est une tombe de quelqu'agent dans les affaires, dont j'ai parlé dans le monument d'Igel.
D'un autre côté, le R. P. Bonaventure :
c Personne n'a songé à soutenir que la pierre fût déterminément l'autel de la lune ; mais comme il y eut autrefois sur cette place un temple et autel de la lune avec son idole et que cette pierre a été tirée du sein de la montagne dans laquelle on avait enseveli les plus remarquables morceaux du temple, de l'autel et de l'idole de la lune, il est à présumer que cette pierre avait servi à la structure ou du temple ou de l'autel ou de pied d'estal de l'idole de la lune et non pas à une sépulture de quelqu'agent.
c Quand même on soutiendrait qu'elle doit être une partie de l'autel sur lequel on sacrifiait à la lune, il n'y aurait rien en cela d'absurde ni de contraire à l'institution, à la dimension, à la figure des autels consacrés aux Dieux célestes. >
6 HlSfOlM ft'ltlLON.
t Si Ton voulait expliquer la pierre, on trouverait qtie tont le système consiste à représenter dans ses quatre faces : •
i 1° Le concours des personnes qui venaient des grands chemins en voiture et à pied à l'idole de la lune ; »
c 2o Comment les gens de mer, les pécheurs» les chasseurs, les laboureurs, les voyageurs et autres venaient sacrifier et faire leur offrande à l'idole de la lune, qu'ils regardaient comme la distributrice des saisons et comme leur déesse spéciale ; c
c 3° De quelle manière ils venaient consulter l'oracle de l'idole de la lune qu'ils regardaient comme leur Diane, leur Trivia, leur Hecoies; »
c 4° Qu'ils commençaient et achevaient leurs sacrifices à l'idole de la lune par celui à la déesse Vesta, ou à la terre (4).
Selon le R. V. Bertholet, que la pierre en question ait servi ou n'ait pas servi au temple ou k l'autel de la lune, que ce soit ou ne soit pas une tombe de quelque agent, on ne doit pas s'en inquiéter, la vraie étymologie d'Arlon est indépendante de cette question incidente.
Le P. Bonaventure est du même sentiment et accepte la question sur ce terrain.
Le P. Bertholet continue :
Il n'est pas prouvé que les Tréviriens eussent fondé Arlon et y eussent établi le culte de Diane, ni qu'on y adorât cette divinité sous le nom de Luna. Les temples n'existaient que dans les villes et les localités importantes et non dans une bourgade comme Arlon. Le plus ancien nom connu d'Arlon est Orokmmm. Orolaunum n'a aucun rapport avec Aralunœ. Oro ne vent point dire Ara et launum ne signifie pas luna. Orolaunum est celtique. Aralunœ est latin. Comment les anciens belges, qui ne connaissoient pas le latin, auroient-ils tiré ce mot Orolaunum de la langue latine ?
(i) Ce sentiment semble partagé par Wilh. Wilthcim.
« Comment et sous quelle figure fut représentée ou désignée la lune Àrlonnaise? Rien ne l'indique avec certitude : parmi les pierres antiques consacrées aux idoles romaines, qui sont a Luxembourg, dans les jardins du palais Mansfeld, et qui, pour la plus grande partie, ont été enlevées d'Arlon, on voit une pierre eu forme d'autel, sur laquelle, autant que je puis le conjecturer d'après les figures tracées, on a représenté Proserpine enlevée, et Phœbus inspirant une prophétesse de Lucine, et les mystères sacrés de Diane. »
Qualis autem et quomodo effigiata fuit luna Arlunensis certo non constat : inter antique saxa Romanis idolis consigna ta, qu« Luxemburgi> în palatio Mansfeldino visnntur, et raaximâ parte Arluno advecta sunl, videlur arae instar, in quo quantum ex attrictis figuris colligo et rapta Proserpina et Pboebus vaticinam Lucioœ pariens, et sacra Dianae representatur.
Wilh. Wiltheim, disquisitiones, lib. a, cap. XI, $ 2, Me,