CHAPITRE I
Les classes sociales.
Le partage des hommes en paissants et en faibles, en oppresseurs et en opprimés, remonte à la plus haute antiquité et s'est perpétué dans la suite des siècles.
Recherchons, autant que possible, l'origine de ce partage ; nous pourrons, mieux comprendre les différences entre les hommes qui ont persisté aussi longtemps : c'est de nos ancêtres qu'il sera question.
Je commence par les Germains, nos premiers envahisseurs : il y avait chez eux des hommes libres qui se faisaient vassaux d'un chef, c'est-à-dire des hommes fidèles, liés par leur parole, qui étaient engagés pour une expédition de guerre (1).
c C'est la puissance d'être, toujours entouré d'une foule de jeunes gens que Ton a choisis ; c'est un ornement dans la paix, c'est un rempart dans la guerre. On se rend célèbre dans sa nation et chez les peuples voisins, si l'on surpasse
les autres par le nombre et le courage de ses compagnons Dans
le combat, il est honteux au prince d'être inférieur en courage ; il est honteux à la troupe de ne point égaler la valeur du prince ; c'est une infamie éternelle de lui avoir survécu. L'engagement le plus sacré, c'est de le défendre. . • . Ses amis reçoivent du prince le cheval du combat et le javelot terrible. Les repas peu délicats, mais grands, sont une espèce de solde pour eux. Le prince ne soutient ses libéralités que par les guerres et les rapines (2). •
Selon Tacite, les Germains avaient aussi des serfs, liies, esclaves de guerre, qui étaient employés au travail pour un maître. Celui-ci occupait sa maison et régissait son domestique : il ordonnait au serf de lui payer
(i) Moiilcsquifu, Esprit dos lois, liv. 3o, chap. ?. (s) Tacite, de moriùits Germanorum^ cap. XLV.
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nne certaine redevance de froment, de bétail on de laine et le serf lui obéissait ponctuellement.
Il y avait également des esclaves attachés au service personnel du maître.
Comment les hommes étaient-ils partagés chez les Gaulois ?
Dans toute la Gaule, dit César, il n'y a que deux classes d'hommes qui soient comptées pour quelque chose et considérées.
Le bas peuple n'a que le rang d'esclave, n'osant rien par lui-même, et n'étant admis à aucun conseil. La plupart accablés de dettes et écrasés d'impôts ou en but aux violences des grands, se mettent au service des nobles qui exercent sur eux les mêmes droits que les maîtres sur leurs esclaves (1)
La première classe est celle des Druides, ministres des choses divines, présidant aux sacrifices publics et particuliers et conservant le dépôt des doctrines religieuses. Les Druides connaissent de presque toutes les contestations publiques et privées. S'il s'est commis quelque crime^ quelque meurtre, s'il s'élève un débat sur un héritage ou sur des limites, ce sont eux qui en décident : Ils dispensent les peines et les récompenses. Si un particulier ou un magistrat ne défère point à leur décision, ils lui interdisent les sacrifices (S).
Les Druides ne vont pas à la guerre, ils ne contribuent pas aux impôts comme le reste des citoyens ; ils sont dispensés du service militaire et exempts de toute espèce de charge. De si grands privilèges et le goût particulier des jeunes gens leur amènent beaucoup de disciples. D'autres sont envoyés auprès d'eux par leurs familles (3).
La seconde classe est celle des chevaliers. Si une guerre survient, ils prennent tous les armes. L'éclat de leur naissance et de leur fortune se marque au dehors par le nombre des serviteurs et des clients dont ils s'entourenL C'est chez eux le signe du crédit et de la puissance (4).
En dehors des druides^ il y avait donc, dans la Gaule, principes^ les chefs, nobilitas^ la chevalerie, muUitudo, plebs^ le peuple.
Ce que CESAR dit de toute la Gaule existait également chez les Tréviriens. A l'arrivée des Romains, la cité était partagée entre deux chefs, autour desquels la noblesse s'était rangée ; puis en-dessous était la multitude, prête à se porter à de fâcheuses résolutions, en l'absence des chevaliers qui étaient allés au devant du général romain.
(0 De Belio Gallîco, lib. 6, cap. i3.
(a) Bell. gall. lib. 6, cap. i3«
(3) Bell. gall. Hb. 6, cap. i4.
(4) Bell. gaU. lib. 6, cap. i4.
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Sous les Romains, les hommes étaient également divisés en puissants et en faibles ; ils avaient aussi chez eux le patronage et la clientèle ; les institutions des Gaulois n'eurent point de peine à persister sous la domination de leurs vainqueurs.
Prenons la société romaine dans les Gaules, vers la fin du iv^ siècle de notre ère; un écrivain en trace le tableau suivant :
< L'organisation despotique du Gouvernement, les prétoriens et les eunuques» la débauche lu plus éhonlée, des forlunes colossales et des misères affreuses» le patronage et la clientèle^ l'esclavage» la servitude de la plèbe.»
c Le vasselage était romain et existait sous la forme de clientèle. Les patrons distribuaient une partie de leurs terres ù leurs clients» pour les cultiver et y vivre» comme des colons à charge d'un cens ou d'autres servitudes. Les faibles que la puissance publique ne pouvait protéger» allèrent au devant de la possession tributaire.
Les Gaulois sans appui» dit Salvien qui vécut au milieu du cinquième siècle» ont recours aux grands pour en être protégés et secourus. Ils se reconnaissent leurs sujets et deviennent en quelque sorte une portion de leur propriété. Ce ne serait pas un mal : je louerais même la générosité des grands» s'ils ne vendaient pas leur protection, si c'était l'humanité plutôt que la cupidité qui oovrtt leur sein et leurs bras au malheureux qui les implore. Mais je ne saurais les excuser de n'accueillir le pauvre que pour lui enlever le reste de sa dépouille» et de ne défendre les intérêts du misérable que pour le rendre plus misérable encore : Car tous ceux qui entrent sous leur protection leur livrent presque tous leurs biens avant que d'en être protégés.
c Cependant le patronage fut interdit» afin d'empêcher les cultivateurs de se soustraire aux charges dont on les accablait. Théodose sanctionna par des peines sévères les prohibitions déjù décrétées : c Que les laboureurs n'invoquent aucun patronage et qu'ils soient livrés au supplice si, par d'audacieuses fourberies, ils cherchent à se donner de pareils appuis Quant à ceux qui les accordent, ils devront payer» pour chaque terre et chaque contravention, une amende de vingt-cinq livres d'or. Quiconque accordera son patronage aux paysans» de quelque dignité qu'il soit» maître de l'une ou de l'autre milice» comte» proconsul, vicaire» préfet de la province» tribun» curiale ou de telle antre puissance ou dignité, qu'il paie une amende de quarante livres d'or pour le patronage de chaque fonds» s'il ne renonce à l'avenir à une pareille témérité (I).
Ces défenses étaient-elles portées dans Tintérèt du colon de la terre ? Nullement : il s'agissait seulement d'assurer le recouvrement des impôts.
Cl) M. Gérard, 2^ lettre sur i'imtoîre de Belgique.
A HttTOIRB D'ARLOM.
En s'emparant de la terre da client^ le patron privitégié ne payait pins le tiibut.
Telle était, au y® siècle, la division des sujets de Tempire romain :
^^ Les privilégiés composés :
de l'armée tout entière ;
du corps entier du clergé ;
de l'ensemble des fonctionnaires publics employés soit k la cour et dans le palais, soit dans les provinces ;
Ce privilège consistait principalement à ne pas remplir les fonctions curiales dans les municipes, en d'autres termes, à ne pas payer d'impôts.
2^ Les curiales^ c'est-k-dire tous les habitants des villes ayant une propriété foncière de plus de 25 arpents et n'appartenant pas à la classe des privilégiés. Ces curiales supportaient presque seuls tout le fardeau des impôts, étant responsables de leur recouvrement.
3<> Le menu peuple, hommes libres ;
40 Les esclaves (1).
Les invasions des Barbares apportent-elles quelque changement dans cette classiGcation ?
Dans les peuplades germaines, les chevaliers n'admettaient pas de supériorité entre eux ; seulement, ils élisaient un chef pour une entreprise déterminée.
Lorsque, dans une assemblée, un chef propose une entreprise, et demande c qui veut le suivre ? > Ceux à qui plaisent l'expédition et le chef, se lèvent et lui promettent leur assistance (2).
Les expéditions des Franks dans la Gaule ne se formèrent pas autrement. Elles ne dépassaient guère quelques milliers d'hommes.
Les Burgundes, qui avaient précédé les Franks, et occupé les contrées appelées depuis la Bourgogne, avaient pris, là où ils s'établissaient, les deux tiers des terres et le tiers des esclaves, abandonnant le surplus aux Gallo-Romains, auxquels ils laissèrent en partie leur organisation sociale et avec lesquels ils vivaient presque confondus et en une sorte de communauté.
Les Franks ne firent aucun partage avec les peuples qu'ils avaient asservis; leur droit de conquête s'étendit sur tout le territoire dont ils s'étaient
(1) Guîzot, i** essai.
{i) Gaesar, de Bell. gall. lîb. 6, cap. 23.