‹ Histoire d'AuvergneChapitre 2 sur 119 · PROJET · texte numérisé non relu

PROJET

DE

Il est surprenant que parmi le grand nombre d'hommes savants que l'Auvergne a produits, il ne s'en soit trouvé aucun assez zélé pour faire connaître la province qui lui avait donné le jour. Les Auvergnats pourtant ont fait assez de figure dans le monde pour mériter qu'on ne passât pas sous silence leurs belles actions et la part qu'ils ont eue à

(1] Le Projet de l'Histoire d'Auvergne qui se trouve en tête des manuscrits de Pierre Audigier et sert, pour ainsi dire, de préface à son vaste travail, n'est pas absolument inédit. Les premières pages figurent, à peu près entières, dans une plaquette (petit in-folio de 16 pages) que Tauteur a publiée (sans lieu, ni date) pour annoncer son ouvrage. Toutefois, comme le cadre de cette sorte de prospectus devait forcément être un peu restreint et qu'il n'y pouvait pas entrer tous les développements dont le chanoine clermontois a cru devoir orner, dans son œuvre définitive, l'exposé néanmoins rapide des fastes de l'Auvergne, le texte de l'imprimé est en général assez écourté. Nous nous sommes donc tenus à celui du manuscrit qui , par contre , s'arrête brusquement à l'épiscopaf de Raymond Desprez (1337). Pour ne pas laisser inachevé ce tableau d'ensemble de l'histoire d'Auvergne, nous en avons emprunté les derniers traits au Projet imprimé. Les paragraphes ajoutés sont compris entre des crochets. Enfin, lorsque les variantes entre les deux textes nous ont paru présenter quelque intérêt, nous les avons données en note.

On trouvera, peut-être, que divers passages de cet avant-propos exigeraient plus de précision et de clarté ; mais tous les faits qui y sont rappelés devant être traités avec des détails nouveaux dans le corps de l'ouvrage, nous donnerons alors les éclaircissements nécessaires, quand nous le croirons utile ou indispensable.

tous les événements qui font la plus belle partie de l'histoire des anciens Gaulois et des Français.

Quoiqu'on se borne à l'histoire d'une province, qu'on ne croie pas n'y trouver aucun de ces événements dignes de la curiosité des lecteurs. On y fera connaître un peuple qui a eu part à la prise de Rome par les Gaulois, et avec lesquels Annibal et son frère ont bien voulu partager leurs victoires. On y admirera des rois dont la puissance n'avait d'autres bornes que le Rhin, les Alpes et la mer, et qui peuvent être proposés pour modèle à tous ces souverains qui ne veulent se servir de leur autorité que pour le bien de leurs sujets. On les verra ne point s'épouvanter du nom romain, aller attaquer ce peuple qui se croyait invincible , et ne succomber que par des artifices qui ne furent approuvés du sénat que par la crainte de voir arrêter leurs conquêtes par des rois d'Auvergne.

Les Auvergnats, quoique vaincus, se firent craindre des Romains. Ceux-ci voulurent les avoir pour amis, et, ayant connu quelle horreur ils avaient pour la servitude, ils leur permirent de vivre dans l'indépendance. Gergovie fut le centre de leur république. Le sénat de cette fameuse ville ne parut pas moins jaloux de sa liberté que celui de Rome, et ses citoyens donnèrent plus d'une fois des exemples d'une fermeté et d'une intrépidité du moins égales à celles des Romains.

La Gaule, se voyant attaquée par Jules César, crut pouvoir l'arrêter en lui opposant un homme qu'elle fut prendre parmi les sénateurs de Gergovie, qui avait donné d'éclatantes marques de courage dans diverses occasions. Ce roi que les peuples mirent à leur tête, nommé Vercingétorix, fit fuir devant les murs de sa patrie le vainqueur dans la suite du grand Pompée ; et malgré cet affront, cet homme qui triompha de tous ses ennemis, ayant à son tour vaincu les Auvergnats, ne leur ravit point la liberté, ce précieux trésor dont ils faisaient tant de cas.

Ces peuples soumis, ayant vu les Romains de plus près, en

eurent une haute opinion. Ils furent charmés de leurs lois et de leur fî^ouvernement; de sorte que, devenus eux-mêmes Romains, ils furent le plus ferme appui de cet empire lorsqu'il fut prt's (le sa chute. Ils donnèrent dans ces temps-là un empereur qui, avant que de monter à ce suprême degré d'honneur, l'avait soutenu bien des fois par sa valeur et par son éloquence.

Dans le iv^ et le v^ siècle les Auvergnats faisaient la principale gloire de cet empire chancelant. C'est du sein de cette province que sortirent plusieurs préfets du prétoire des Gaules, des maîtres de Tune et de l'autre milice, des préfets de Rome et des généraux d'armée. Jamais aussi consternation ne fut plus grande que celle des Auvergnats, lorsqu'ils apprirent qu'ils ne seraient plus Romains, que Nepos les abandonnait à la domination des Visigoths. Dans la vue d'un tel malheur , ils tentèrent toutes choses pour ne pas subir le joug de ces barbares. Ils voient leur ville presque réduite en cendres, leurs murailles ouvertes, l'ennemi prêt à les égorger, mais rien ne les épouvante; sur le point de périr, leur courage semble se redoubler. Ecditius, fils de l'empereur Avitus, sort de la ville, attaque et met en fuite ceux qui s'attendaient à y entrer victorieux. Il fallut enfin obéir à ces nouveaux maîtres qui n'oublièrent rien, de leur coté, pour gagner un peuple si belliqueux, et que la force seule avait contraint à se rendre. Rassurés par la douceur du gouvernement, ils furent fidèles à des princes qui les laissèrent vivre selon les lois auxquelles ils étaient accoutumés, et qui surent si bien se les attacher, qu'on vit marcher contre Clovis, avec une intrépidité étonnante, dix mille citoyens de la ville d'Auvergne, parmi lesquels on comptait un grand nombre de sénateurs ayant à leur tête le fils du célèbre Sidoine Apollinaire. Ce fut lorsque ce roi des Français entreprit de chasser Alaric de ses états. La bataille se donna à Vouillé. Ce nouveau conquérant ne fut vainqueur que lorsqu'il ne trouva plus aucun Auvergnat pour lui disputer la victoire.

L'histoire de la religion des peuples n'attachera pas moins le lecteur que l'histoire politique. Des hommes qui se piquaient d'avoir un des plus magnifiques temples de l'Europe et qui rendaient des honneurs divins à une statue colossique {sic) qui surpassait toutes celles qu'on admirait dans l'univers, devaient avoir une grande idée de leurs dieux. Ils les abandonnèrent pourtant et les méprisèrent après avoir ouï parler de Jésus-Christ à leur premier apôtre, saint Austremoine, qui leur avait été envoyé par la mère de toutes les églises- Leur foi fut tout d'un coup si ferme que, dans ces commencements, plus de six mille citoyens répandirent généreusement leur sang dans la ville capitale pour ce Sauveur, aussitôt qu'ils l'eurent connu. Ces peuples, soutenus par l'exemple de leurs premiers évêques dont l'Église honore la mémoire, laissèrent prendre de si fortes racines à la religion que l'on venait de leur prêcher, qu'en l'espace de quinze cents ans toutes les erreurs qui se glissèrent dans presque toutes les parties de l'Europe ne trouvèrent jamais aucune entrée dans leur province.

Le grand nombre de saints, dont quelques-uns font aujourd'hui même la gloire de plusieurs endroits de France, de grands évêques assemblés huit ou neuf fois dans la capitale, ayant trois fois le chef de l'Église à leur tête (1) ; Urbain II, en présence d'une multitude d'évèques, de princes et de peuples auxquels il persuada la conquête de la terre où un Dieu fait homme avait fait tant de merveilles, sont des objets assez importants pour rappeler sans cesse l'attention des lecteurs.

(1) Variante de Timprimé : font des objets assez importants pour rappeler sans cesse l'attention du lecteur ; quelle gloire, en effet, ne revient pas à l'Auvergne d'avoir été le théâtre d'un des plus grands événements qui fût arrivé en France depuis le commencement de la monarchie, puisqu'on mit en mouvement pendant trois siècles tous les peuples non seulement de la France, mais même des autres parties du monde, par les croisades auxquelles donna lieu le grand Concile de Clei^mont, où se trouva le pape Urbain II et tout ce qu'il y avait dans le royaume d'évèques, de princes et de grands seigneurs, auxquels il persuada de tenter la conquête de la terre où un Dieu fait homme avait opéré tant de me^^veilles !

On ne laissera pas de trouver dans cette histoire particulière une variété très grande de faits qui se feront lire avec plaisir. On voit, par tout ce que nous venons dédire, que cet ouvrage comprendra quatre volumes in-4^ (1). Dans le premier (2), on mettra devant les yeux du lecteur Thistoire d'Auvergne qui a peu de rapport avec la religion. Le premier volume (3) renfermera un si grand nombre de choses sur tous les lieux remarquables de la Li magne, de la basse et de la haute Auvergne, que nous avons été obligés à le partager en plusieurs livres. Le premier sera comme un flambeau qui nous donnera de grandes lumières pour lire avec plus de plaisir cette histoire. On commencera par une description de la province qui en fera connaître toutes les parties. La description que nous en donnerons arrêtera agréablement le lecteur. La peinture d'un pays aussi beau que la Limagne aura des charmes pour ceux à qui elle sera présentée. Il faut en effet bien des agréments dans un pays pour faire naître dans le cœur des rois de violents désirs pour en repaître leurs yeux. Tout le monde sait que le roi Childebert laissait souvent échapper de sa bouche ces mots : « Que je souhaiterais de voir la Limagne d'Auvergne qui, à ce qu'on dit, étale aux yeux mille charmants objets ! » Les montagnes elles-mêmes n'offrent rien qui soit affreux que leur hauteur. On y marche sur quelques-unes sur toutes sortes de fleurs. On pénétrera jusque dans leur sein pour y découvrir des mines d'or, d'argent et de plomb. On fera voir des rochers dont on tire des pierres auxquelles on donne l'éclat du diamant et des autres pierres précieuses, des collines qui renferment des améthystes que les étrangers viennent chercher avec empressement, et de la terre en certains endroits qui pourrait servir à former toutes sortes d'ouvrages que l'on nous présente en porcelaine. On y voit des ruisseaux qui donnent à ceux de leur voisinage

(1) Var. : deux parties.

(2) Dans la première.

(3) Elle.

des coquilles où Ton trouve des perles; quelques autres roulent des eaux qui semblent changer en pierre tout ce qu'elles touchent; quelques autres enfin produisent un bitume qui sert à divers usages. Les sources d'eau y sont sans nombre pour donner la santé à ceux qui y boivent ou qui s'y baignent. 11 y en a qui étaient en si grande réputation parmi les Romains qu'ils y élevaient des temples connus sous le nom de panthéon ; on en voit encore les restes aux bains du Morit-Dore. Après cela, on parlera de l'antiquité des peuples, de leur commerce ancien et nouveau , de leur religion du temps des anciens Gaulois et de la religion chrétienne en général, après l'arrivée de saint Austremoine, de leurs mœurs, de leurs études, de leurs lois, de leur gouvernement, des rois anciens auxquels ils ont été soumis, des comtes nommés par les rois et qui sont connus sous le nom de comtes bénéficiaires, et des comtes qui, étant devenus souverains, eurent le nom de comtes héréditaires (1). Après avoir parlé des gouverneurs de la province, nous parlerons dans ce môme livre de la noblesse dont on fera connaître les maisons; ce sera un des plus beaux ornements de ce livre. Nous en donnerons même quelque légère connaissance de ces maisons, dans ce projet.

On exposera, dans le second livre, l'histoire de la ville de Clermont. On parlera des divers noms qu'on lui a donnés , de son sénat , de ses illustres sénateurs qui le composaient , de son temple de Vasso , de son colosse de Mercure, de son église magnifique bâtie sous saint Namace et de celle que nous voyons aujourd'hui élevée sous Hugues de La Tour et Guy, tous les deux de La Tour-du-Pin. La grandeur de la ville et sa mae-nificence sous les anciens rois, et quand elle était la demeure des préfets du prétoire des Gaules, des patrices et des préfets de l'une et de l'autre milice, ne seront pas ce qu'il y a de moins intéressant, non plus

(1) Var. : Nous donnn'nns ni fin une conna) smnce assez délaillée de leur lancjue, où nous découvrirons quantité de mots celtiques.

que ses églises, ses monastères, ses privilèges sons les Romains, sous les rois visigoths et sous les rois de France, les états-généraux de la province qui s'y sont tenus, ses familles anciennes et les grands hommes qui y ont pris naissance. Nous n'oublierons pas même ce qu'elle a souffert dans divers sièges qu'elle a soutenus, dont elle s'est relevée avec beaucoup de gloire (1).

Dans le troisième on fera la description de la Limagne, où toutes les villes et tous les lieux remarquables trouveront leur place. On découvrira la véritable origine du nom de Limagne, presque inconnue aujourd'hui. On dira ce qu'on croira digne de curiosité sur chaque ville et sur chaque lieu qui mérite quelque attention. On ne manquera pas de faire connaître tous les seigneurs que l'on a pu découvrir qui en ont été les maîtres. On n'y oubliera point l'ancienne ville de Gergovia qui fut assiégée par Jules César ; on en donnera le plan et de tous les lieux qui sont aux environs. On espère qu'on lira avec plaisir tout ce que nous dirons de particulier des Villes de Riom, de iMontferrand, d'Aigueperse, du duché de Montpensier, de Saint-Pourçain, de Cusset, de Maringues, de Thiers, de VoUore, de Lezoux, de Rillom, de Saint-Amant, de Saint-Saturnin, de Tallende, de Neschers, de Champeix, de Montaigut-le-Rlanc, de Saint-Cirgues, de Saint-Floret, de Meilhaud, de Plauzat, du Dauphiné d'Auvergne, d'ïssoire, de Vic-le-Comte, de Saint-Germain-Lembron, d'Auzon, d'Usson, de Nonette, de Saint-Ilpise, de Balzac, de Brioude, de Randan , de Pont-du-Chàteau, et d'un grand nombre d'autres lieux qui sont dignes de remarque.

Dans le quatrième livre on fera connaître en détail tous les lieux de la basse Auvergne qui ont quelque chose d'intéressant, tels que peuvent être Courpière, Aubusson, 01liergues, La Roue, Viverols, le Livradois, Ambert, Ariane, La Fayette, La Ghaise-Dieu, Allègre, Saint-Paulien , Poli-

(1) Var. : Nous finirons enfin par la description de plusieurs monuments antiques que l'on y voit^ très dignes de la curiosité des amateurs de l'antiquité.

gnac, Chanteuge, Pébrac, Langeac, Paulhaguet, Sainl-Germain-rHerm, Cunlhat, Montboissier, Sauxillanges, Manglieu, Lavaudieu, La Voûte-Chillac, la ville de Massiac, Blesle, Ardes, Mercœur, Besse, Aubijoux, La Tour, Muratle-Quaire, Laqueuille, Léclache, La Vassin, Feniers, Preschonet, La Celette, Herment, Le Montel-de-Gelat, La Combraille, Montaigut-en-Combraille, Blot, Menât, Châteauneufsur-Sioule, Le Puy-Saint-Gulmier, Les Lignères, Barmonlais, Le Port Sainte-Marie ou la Chartreuse, Pontgibaud, Banson, Gros, Vernines, Allagnat, Orcival, Saint-Nectaire ou Seneterre, Chambon et Murols.

Le cinquième livre ne sera pas moins curieux que les autres, puisqu'on y parlera de tous les lieux de la haute Auvergne qui méritent d'être connus. Nous commencerons par la ville de Saint-Flour sur laquelle nous nous étendrons beaucoup; nous continuerons par Saillans, Lastic, la ville de Buines, la ville de Pierrefort, Oradour, Chaudesaigues, Brezons, Vie, Cariât, Pesteils, la ville d'Aurillac qui nous fournira bien des choses curieuses, Conros, la ville de Maurs, Montsalvy, Laroquebrou, Pleaux, la ville de Salers, Escoraille, la ville de Mauriac, Murat-l'Arabe, Saignes, Madic, Chastel-Marlhac, Apchon, Dienne, la ville de Murât, Allanche, Mardogne et Marcenat.

Les Mémoires que nous a laissés l'auteur de V Origine' des François (1), si glorieux à la nation, ont été d'un grand secours, pour l'histoire de ce premier volume, à celui qui a entrepris l'ouvrage que l'on annonce au public. Pour l'histoire du second volume qui regarde l'histoire de l'église d'Auvergne, l'auteur ne le doit qu'à la peine qu'il s'est donnée de fouiller dans quelques bibliothèques, et surtout dans les archives de l'évêché et de la cathédrale de Clermont, où il a travaillé dix ans avec un très grand plaisir dans la vue de donner des marques de son amour pour sa patrie, pour son éghse, et de

(1) Jacques Aufligicr, père de l'auteur du manuscrit que nous publions, auteur lui-même de VOrigine des François et de leur empire (Paris, Claude Barbin, 1676, 2 vol. in-8«).

son attachement respectueux, de sa vénération et de sa reconnaissance au prélat qui gouverne avec tant de sagesse et de zèle Téglise d'Auvergne.

Les dcvx mitres volumes ne feront pas moins de plaisir que le premier. Peut-on donner aux peuples d'Auvergne un spectacle plus agréable que de leur mettre devant les yeux l'empressement de leurs ancêtres pour adorer Jésus-Christ crucifié, dès le moment qu'on leur eut fait connaître les merveilles qu'avait faites cet Homme-Dieu. Quelque enchantés qu'ils fussent de leurs idoles dont on parlait dans toute l'Europe, avec quel mépris les regardèrent-ils dès que leur premier apôtre leur eut fait une peinture de la beauté de la religion chrétienne !

On a cru devoir représenter en peu de mots , avant que de commencer cette histoire, tous les événements les plus remarquables qui avaient donné une haute idée des Auvergnats avant la venue de saint Austremoine. Les liaisons que l'histoire de la province doit avoir avec celle de son église ont fait juger que les choses dont nous donnerons une légère connaissance dans ce livre préliminaire , ne seraient pas inutiles dans cet ouvrage. Sept Iwres, outre celui dont nous venons de parler, renfermeront toute l'histoire de l'église d'Auvergne.

Dans ce livre préliminaire nous verrons les Arvernes, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, traverser les Alpes avec les autres Gaulois qui donnèrent une si grande épouvante aux Romains, qu'ils furent sur le point d'abandonner cette ville qu'ils se flattaient devoir être éternelle. Ils furent aussi de ceux qui se joignirent au fameux Annibal pour vaincre les mêmes Romains dans les journées de Trébie, de Trasimène et de Cannes. Ils furent aussi les seuls dont parle Tite-Live qui s'offrirent à grossir l'armée d'Asdrubal qui se fit un chemin par les Alpes pour joindre son frère ; ce qu'il eût exécuté si, dans la bataille du Métaure, la mort n'eût pas arrêté tous ses grands desseins.

Nous verrons quelque temps après les Arvernes, maîtres

— iode toute la Gaule, qui obéissaient à des rois dont les historiens nous donnent une si belle idée qu'il serait à souhaiter que tous les monarques les prissent pour modèle. Nous verrons ces rois parcourir les provinces de leur royaume, montés sur de superbes chars d'argent, répandant partout où ils passaient de Tor et de Targent. Nous verrons un de ces rois, nommé Bituitus, fils de Luerius, marcher contre les Romains à la tète de deux cent mille hommes, qui ne fut malheureux dans cette guerre que par la perfidie horrible de Domitius Ahenobarbus.. Il en porta aussi ses plaintes en plein sénat, devant lequel il parla avec tant de hardiesse, qu'il fit rougir ces fiers Romains en leur faisant sentir, par de sanglants reproches, combien ils étaient éloignés de cette probité dont * ils s'étaient piqués jusqu'alors. S'ils subjuguèrent les Arvernes, ce fut plutôt par artifice que par leur valeur. Ils ruinèrent la ville capitale connue sous le nom de Nemeiiim. On ne leur ravit pourtant pas la liberté. Les Arvernes, après cela, formèrent un état républicain dont Gergovia devient la principale ville, qui se ressentit de la venue des Cimbres qui portaient la désolation partout. On donnera après en spectacle le grand Vercingétorix, de la même ville, qui fut déclaré roi de toute la Gaule et qui vit fuir, des remparts de Gergovia, Jules César, le plus illustre des Romains, qui l'avait assiégée.

Cette guerre, qui soumit à ce grand homme les Arvernes, ne l'empêcha pas de les traiter avec distinction, tout vaincus qu'ils étaient. Leur ville capitale fut ruinée, et Nemetum, dont le peuple avait témoigné du penchant pour le général romain, reprit le rang de ville capitale des Arvernes.

Auguste, étant devenu le maître du monde, se rendit si agréable aux peuples des Gaules, que les Arvernes ajoutèrent son nom à celui de leur ville et la nommèrent Aiignstone^nctum. Quelques inscriptions que l'on trouve dans plusieurs endroits de la province, où l'on trouve le nom de l'empereur Claudius, feront juger avec certitude qu'il traversa une partie de l'Auvergne pour aller triompher de la Grande-Bretagne.

Néron, qui lui succéda, devint ThoiTcur du genre humain. Rome ne fut délivrée de ce monstre que par les Gaulois qui mirent à leur tète Julius Vindex, dont le père avait été sénateur romain. Mais, sur ces entrefaites, Néron mourut de la main la plus coupable qui fût dans le monde, en se poignardant lui-même.

De son temps, Zénodore, un des plus excellents sculpteurs qui ait jamais été, vivait dans la ville d'Auvergne. Il s'acquit une gloire immortelle par le colosse de Mercure qu'il fit pour contenter le culte superstitieux de ses compatriotes. Il avait quatre cents pieds de haut; à peine put-il être achevé dans dix ans. Quatre cents fois cent mille sesterces furent le prix de cet ouvrage (4,000,000). Il était placé, à ce qu'on présume, dans l'endroit de la ville le plus élevé. Le Jupiter que l'on adorait au Capitole cédait au Mercure de Zénodore, quoique Spurius Carvilius, qui avait été deux fois consul , l'eût fait faire des cuirasses et des casques que les Romains avaient enlevés aux Samnites, et que sa hauteur fût si grande qu'on le voyait de la place de Jupiter Latial, et que le reste de la limaille eût été suffisante pour faire la statue de Carvilius qui fut mise au pied du colosse. Celui d'Apollon, que M. Lucullus fit transporter dans Rome, d'Apollonie, ville située dans une petite île du pont Euxin , et qu'il fit placer dans le Capitole, était bien inférieur à celui de la ville d'Auvergne puisqu'il n'avait coûté que cinq cents talents (1,344,000). Un autre colosse d'Apollon que l'on voyait à Tarente ne l'emportait pas sur celui des Arvernes. C'était pourtant l'ouvrage du célèbre Lysippe de Sycione. Sa hauteur était de quarante coudées. Celui même d'Apollon, que l'on voyait à Rhodes, qui a passé pour une des sept merveilles du monde, était bien au-dessous de celui du Mercure de Zénodore, bien que Kharès, disciple de Lysippe, y eût travaillé, et que Lyndus de Rhodes y eût mis la dernière main , qu'il eût soixante et dix coudées de hauteur, et qu'on eût employé bien des années à le faire. Je me garderais bien de mettre l'ouvrage de cet habile homme de Nemetum au-dessus de tous les colosses dont je viens de

parler, si je ne suivais en cela le sentiment de Pline TAncien qui s'y connaissait le mieux. Cet auteur, après avoir fait mention de toutes les statues colossiques (sic) , décide enfin que la grandeur du colosse de Mercure des Arvernes remportait sur toutes les autres (1) : Verxim omnem amplituclinem statuarum ejiis generis vicit œtate nostra Zenodorus Mercurio fada in civitate Galliœ Arvernis per annos decem iis.cccc. manipretio. Son habileté et son adresse parurent encore en travaillant à de certains vases chargés tout autour de figures dans le goût du fameux Calamis qu'il imitait si parfaitement qu'ils ne cédaient en rien à ceux de cet insigne ouvrier dont Germanicus, neveu de Tibère, avait été si charmé, qu'il n'épargna rien pour les avoir.

Ces ouvrages auxquels travaillait Zénodore dans la ville d'Auvergne, pendant que Vibius Avitus commandait dans la province, firent tant de bruit en Europe, que Néron, en ayant ouï parler, crut qu'il ne fallait pas laisser plus longtemps dans l'Arvernie un homme si fameux qui devait avoir pour théâtre la capitale du monde. Il obéit aux ordres de l'empereur. Il ne fut pas plus tôt arrivé à Rome qu'il employa toute sa science à faire le colosse de Néron à qui il donna cent vingt pieds de haut. La beauté du modèle que cet ouvrier illustre avait fait de terre en grand et en petit avec des branches de jonc, était si digne d'admiration, que le célèbre Pline, à qui nous devons la connaissance de la capacité de cet habile homme , se rendait souvent chez lui et avouait qu'on ne pouvait rien imaginer de plus parfait que les dessins de ses ouvrages. Il ne laisse pas de déplorer le malheur de son siècle, dans lequel on avait perdu la véritable manière de jeter en fonte, puisque Néron fournissait en abondance l'or et l'argent pour faire un colosse parfait et que Zénodore ne cédait en rien aux anciens dans l'art de donner la dernière perfection à ses ouvrages et dans celui de les graver.

La statue de cet empereur fut placée dans le vestibule du

(1) Lib. XXXIV, cap. vu.

su])erbe et magnifique palais qu'il fit bâtir et qu'il fit appeler la maison dorée. Il était sur le mont Esquilin, où sont aujourd'hui les églises de Sainte-Marie-Majeure et de Saint- Pierre-aux-Liens. Pour en faire connaître la grandeur, dit Suétone, il suffit de dire que son vestibule était capable de contenir le colosse dont nous parlons.

Néron ayant trouvé par sa mort la fin de ses abominations, et sa mémoire étant devenue Thorreur du genre humain, Vespasien laissa le corps du colosse tel qu'il était et se contenta d'en ôter la tète, à la place de laquelle il fit mettre celle d'Apollon environnée de sept rayons de vingt-trois pieds de longueur. C'est ce qui a donné lieu au poète Martial de l'appeler sidereus colossus (1) :

Hic ubi sidereus propiûs videt astra colossus.

L'empereur Commode, fils de l'incomparable Marc-Aurèle, voulant s'acquérir de la gloire sans qu'il lui en coûtât beaucoup, fit abattre la tête d'Apollon et y fit placer la sienne sous la figure d'Hercule ayant un lion de bronze à ses pieds. On peut juger par l'attention que l'on avait pour conserver l'ouvrage de Zénodore, combien on le croyait inimitable.

La tranquillité ne fut point rétablie dans l'empire par la mort de l'infâme Néron. Chaque armée fit un empereur. Rome en vit périr deux entre ses murs. Le troisième crut se rendre immortel en méprisant la vie, après la défaite de son armée. Ces mouvements se firent sentir dans toutes les parties de l'univers. La Gaule fut plus agitée que les autres et les Arvernes se sentirent de ces agitations.

Sous un maître tel que Vespasien les Gaulois n'osèrent pas remuer. Ainsi ils jouirent d'une profonde paix que la douceur du règne de Titus, l'amour qu'ils avaient pour Domitius en mémoire de son père, le respect de la vieillesse de Nerva et la réputation de Trajan firent continuer très longtemps.

Adrien, qui se montrait sans cesse à toutes les provinces de son empire, comme le soleil, pour y répandre ses bienfaits,

(1) Mart., De Spect.^ épigr. 2.

n'oublia pas de se faire voir aux peuples de la Gaule, d'où il passa dans l'Ile-Britanniquc, où il fiL tirer un mur de quatrevingt mille pas pour séparer la partie de l'île qui obéissait aux Romains d'avec celle qui ne leur était connue que par les courses que faisaient les peuples barbares sur les sujets de l'empire. Il revint dans les Gaules. On croit que c'est à son retour qu'il eut le plaisir de voir le charmant pays de la Limagne d'Auvergne et la situation de la ville de Gergovia si fameuse par la vigoureuse résistance qu'elle fit à Jules César. Ce n'est pas sans raison que nous avançons qu'il voulut contenter sa curiosité, car outre qu'il aimait les antiquités, on trouve dans un village nommé Pérignat, sur la rivière d'Allier, non loin où César la passa quand il marcha contre Gergovia, une colonne qui a environ dix pieds de hauteur élevée en l'honneur de cet empereur, comme on n'en saurait douter par l'inscription qui s'y voit encore où on lit ces mots : Imperator Cœsar Divi Trajani Parthici fîlius, Divi Nervœ nepos Ty^ajanus A drianus .

S'il est vrai, comme la tradition le veut, qu'il y eût une synagogue à Issiodore (Issoire) du temps de saint Austremoine, il est à croire que les juifs vinrent chercher une retraite dans cette province après qu'ils eurent été chassés de la Judée par cet empereur qui donna même son nom à la fameuse ville de Jérusalem.

Ce fut aussi sous le gouvernement de ce prince que vivait Servilius Martianus de la ville d'Auvergne. Il fut choisi par trois provinces des Gaules pour être prêtre du célèbre temple de la ville de Lyon dédié à Rome et aux empereurs. Il fut assez illustre pour mériter une inscription dont ces trois provinces l'honorèrent. On la voit à Lyon sur l'escalier d'une maison proche de Saint-Côme. Voici ce qu'elle contient : Servilio Martiano Arverno C. Servilii Domiti filio sacerdoli ad templum Romœ et Augustorum , très provinciœ Galliœ. Cette inscription fait encore connaître son père qui devait être distingué parmi les siens, puisqu'on a conservé son nom de C. Servilius Domitius.

Les Gaules furent heureuses sous Antonin, le meilleur de tous les empereurs. Elles eussent continué de i'ôtre sous Marc-Aurèle, le plus sage des Césars, si les calomnies que l'on imputait aux chrétiens n'eussent point arrêté sa bonté, pour laisser répandre des ruisseaux de sang, surtout dans la ville de Lyon qui vit mourir dans cette persécution saint Pothin, son premier évèque, le célèbre Vectius Epagatus de qui descendait l'aïeule de saint Grégoire de Tours , et la mère de saint Gai, son oncle, nommée Léocadie.

Les Gaulois virent assez tranquillement les règnes de Commode, de Pertinax et de Didius Julianus, mais, ne pouvant souffrir que ce dernier eût acheté l'empire, ils élurent Albinus, dans le temps que ceux d'Orient ornèrent de la pourpre Pescennius Niger. Leur choix plongea ceux de Lyon dans le dernier des malheurs; Sévère, que l'armée d'Itahe avait proclamé empereur, après avoir vaincu Pescennius Niger, ne pouvant plus souffrir d'égal, marcha contre Albinus, quoiqu'il l'eût déclaré César, et ne crut être heureux que lorsqu'il lui eut fait perdre la vie dans un combat. Cet empereur, dont le nom répondait à son humeur, fit sentir les effets de sa colère à tous les Gaulois qui avaient épousé les intérêts de son rival. Lyon devint la proie des flammes. Les Arvernes, qui jouissaient toujours de leur liberté, laissèrent battre ces trois rivaux sans prendre beaucoup de part à leurs démêlés.

Caracalla et Géta, fils tous les deux d'un empereur qui ne savait ce que c'est que de pardonner, Macrin, Diadumène et IJéliogabale ne firent rien qui pût troubler les Gaules. Si ces empereurs les laissèrent en paix , les Germains vinrent les inquiéter sous Alexandre Sévère. Ce prince, dont les vertus font regretter son malheur , se rendit dans les Gaules pour réprimer la hardiesse de ces peuples du Nord, mais il fut en même temps la victime de quelques lésrions gauloises qu'il avait cassées. Mammée, mère de cet empereur, qui lui avait inspiré toutes les vertus qui le font regarder aujourd'hui comme un modèle dans l'art de régner, était fille de Julius Avitus Lupus, que quelques-uns, à cause de ce nom d'Avitus, voulaient

faire sortir d'Auvergne ; ce qui ne paraît point probable. La mort d'Alexandre ébranla l'empire. Maximin , de race gothique, s'en rendit le maître. Le Sénat lui opposa quatre empereurs : Pupienus, Balbinus et les deux Gordiens qui goûtèrent à peine de la souveraine puissance. Le jeune Gordien, les délices des Romains malgré tant de divisions, fit connaître aux Perses, dans une extrême jeunesse, ce que l'on devait attendre de lui, si la vie ne lui eût point été ravie par Philippe, Arabe de nation, que quelques-uns ont publié avoir été le premier empereur chrétien.

Gordien trouva un vengeur dans la personne de Dèce qui soutint vigoureusement l'empire, dans le temps qu'il mettait tout en œuvre pour faire oublier la religion de Jésus-Christ.

Dans le premier livre, par où nous commencerons l'histoire de l'église d'Auvergne, on fera connaître la foi, le courage, le zèle et la sainteté de son premier évêque qui fut envoyé en Auvergne par l'Eglise romaine qui avait toujours les yeux ouverts pour étendre l'empire de Jésus-Christ. Après avoir établi son siège dans la capitale de la province, et dans peu dissipé les ombres qui avaient caché aux peuples la connaissance du vrai Dieu et de son Fils, il vola dans les provinces voisines, dans le Berry, le Nivernais et le Velay, pour y faire triompher la croix de Jésus-Christ. On a lieu de croire qu'il donna à Bourges saint Ursin pour évêque, saint Georges à la ville de Saint-Paulien connue pour lors sous le nom de Ruessium. A peine eut-il rappelé dans la mémoire des Arvernes le Dieu que leurs ancêtres avaient oublié depuis tant de siècles, qu'étant honteux de leur égarement, il y en eut plus de six mille qui se laissèrent égorger pour cet Etre invisible. Si l'on devait ajouter foi à la tradition, le pasteur fut immolé comme ses brebis par la rage où se laissa transporter un juif, voyant que son fils, instruit par ce saint évêque, avait abandonné l'ancienne loi pour la nouvelle. On montre encore aujourd'hui à Plauzat le puits dans lequel il fut précipité par son père.

Tant de sang répandu fructifia beaucoup dans la suite. Si on n'y vit pas couler tant de sang, on y vit des hommes dans

lesquels on admire d'éclatantes vertus, non seulement dans nos évèques, mais dans toutes sortes de conditions. Les vertus de saint Austremoine brillèrent dans ses successeurs. On les admira dans saint Urbique, qui fut enterré dans Téglise de Chantoen avec sa femme et sa fille, dont la naissance lui coûta tant de larmes; dans saint Légonce, en l'honneur duquel les peuples élevèrent une église; dans saint Illidius ou Allyre, dont les miracles que Dieu opérait pour donner de l'éclat à ses vertus, volèrent jusqu'à la cour de l'empereur Maxime, dont il guérit la fille; dans saint Népotien, qui attira à Jésus- Christ saint Arthême, son successeur, si connu par les miracles qui se continuent tous les jours quand on l'invoque dans quelque incendie ; dans saint Vénérand , qui est si loué par saint Paulin, dont la sainteté ne fut pas moins illustre que sa noblesse, puisqu'il descendait de sénateur et qu'il était luimême sénateur. De quelle douleur ne fut-il pas pénétré lorsqu'il vit le peuple de sa ville épiscopale exposé à la fureur des soldats d'Honorius qui en firent un horrible carnage, puisqu'un grand nombre de sénateurs y furent tués, ayant à leur tête Rustique x\grèce, préfet du prétoire des Gaules. A saint Vénérand, dont nous voyons encore aujourd'hui une église avec des tombeaux de marbre, succéda saint Rustique qui fut élu par une espèce de miracle ; à celui-ci saint Eparque qui faisait sa demeure la nuit et le jour devant le Seigneur, ou dans son église ou dans un oratoire qu'il avait fait construire sur une colline peu éloignée de la ville qui porte aujourd'hui le nom de Chantourgues. Dans ce temps-là l'église d'Auvergne eut la gloire de donner à celle de Tours deux évêques célèbres par leur sainteté, saint Eustoche et saint Perpet, tous les deux parents de saint Grégoire de Tours.

Plusieurs grands saints qui brillèrent par leur piété et par le don des miracles ne firent pas moins d'honneur à cette église , parmi lesquels on révère particulièrement saint Injurieux et son épouse dont la sainteté a quelque chose de singulier, sur quoi saint Grégoire de Tours a pris, ce semble, plaisir de nous instruire ; saint Clair si estimé de saint Martin

et de Sulpice Sévère, qui reaiplit d'inscriptions de la main de saint Paulin en son honneur une église qu'il avait fait élever; sainte George, si célèbre à Clermont; sainte Vitaline, dont la sainteté attira saint Martin à Artonne, petite ville d'Auvergne, d'où il avait résolu de se rendre dans la ville capitale, si les grands et magnifiques équipages des sénateurs qui venaient en foule à sa rencontre, n'eussent arrêté un saint dont la vertu favorite était l'humilité ; saint Mart, abbé dans un faubourg de la môme ville, dont saint Grégoire de Tours raconte tant de merveilles ; sainte Natalène, dont Dieu récompensa la pureté par le martyre que lui fit souffrir celui qui, touché de sa beauté, lui plongea le poignard dans le sein, dans la fureur qui le transporta, ne pouvant pas éteindre ses feux criminels par la résistance de cette sainte vierge; saint Amable, fameux par les miracles qui se font sans cesse à Riom, où sont ses reliques.

Les merveilles continuelles qui se faisaient sur le tombeau de saint Julien, et qui ont rendu la ville de Brioude si célèbre, feront connaître à tout le monde combien son sacrifice fut agréable au Seigneur. Deux vieillards, dont l'Église conserve la mémoire sous les noms d'Arcons et d'Ilpise, pour avoir lavé son corps et lui avoir rendu les devoirs funèbres, devinrent deux hommes nouveaux par un prompt rétablissement de leurs forces. Dieu fit éclater la gloire de ce saint martyr par tant de prodiges que son nom devint fameux, non seulement dans toute la Gaule, mais même jusqu'à Constantinople, puisqu'on y voyait une église de son nom. Son ami, l'illustre saint Ferréol, n'a pas rendu moins célèbre ce même canton de l'Auvergne, où il est à croire qu'il possédait quelque terre considérable, où devait se retirer saint Julien, lorsqu'il prit par son conseil le chemin de cette province.

Nous ravirions beaucoup de gloire à l'Auvergne si nous passions sous silence des hommes de cette province d'une probité et d'un mérite si éclatant qu'ils ont été élevés aux plus grandes dignités de l'Empire. Parmi lesquels nous ferons connaître le grand-père de Sidoine Apollinaire qui fut le pre-

mier qui méprisa le culte des idoles pour embrasser la croix de Jésus-Christ et qui fut honoré de la dignité de préfet des Gaules, et Rustique, son intime ami, qui fut élevé à la môme dignité. Le plus illustre a été Eparchius Avitus, sénateur et citoyen de la ville d'Auvergne, que ses grandes qualités firent monter sur le trône des Césars, auquel il renonça pour être évèque de Plaisance. La dévotion qu'il avait pour l'illustre martyr saint Julien lui fit souhaiter d'être enterré dans son église de Brioude. Ce qui fut exécuté après sa mort qui arriva dans un voyage qu'il fit pour se rendre dans sa patrie.

Le second livre ne sera pas moins glorieux à l'église d'Auvergne que le premier, puisque nous y ferons paraître d'abord le célèbre saint Sidoine, qui n'est pas moins connu par sa sainteté et par ses lumières dans toutes sortes de sciences, que par la grandeur de sa naissance et par les éminentes dignités auxquelles il fut élevé. On le voit patrice romain, préfet de Rome et enfin évêque de la ville d'Auvergne. Que ne dirons-nous pas d'un homme estimé et aimé des empereurs de son temps : d'Avitus dont il avait épousé la fille; d'Anthemius qui ne pouvait rien lui refuser; de Majorien, le dernier des Romains, qui le combla de grâces, quoiqu'il lui eût fait la guerre pour conserver l'empire à son beau-père ? Que d'hommes illustres ne serons-nous pas obligés à faire connaître par les liaisons qu'ils eurent avec lui? Nous parlerons d'Ommace, sénateur de la ville d'Auvergne ; d'Iberia sa fille, qui épousa Rustic, qui devint évoque de Limoges ; d'Évodius, qui était si bien à la cour du roi Évarix; de Donidius, seigneur de la ville d'Ebreuil; de Calminius; de Domitius, qui demeurait du côté de Brioude; de Probus; d'Avitus, ses parents et ses amis, avec lesquels il avait été élevé ; d'Ecditius et d'Agricola, ses beaux-frères, les soutiens de l'Auvergne; de Vectius, l'ornement du pays de Comb raille, et de Bourguignon, tous de la province; du célèbre Fauste, évêque de Riez ; de saint Loup, le père des évêques, et de Léon, le ministre d'État du roi Évarix, homme profond dans la politique et dans toutes sortes de connaissances, qui avait une si haute idée de

saint Sidoine, qu'il n'oublia rien pour l'obliger à donner au public l'histoire de son temps, ce qui donna lieu au saint évêque de lui faire une réponse qui fait juger du grand mérite de ce ministre. Nous parlerons des Fronton d'Auvergne qui y tenaient un si grand rang par la piété et par la noblesse; de saint Mamert, évêque de Vienne; de Mamert Claudien, son frère, le plus bel esprit et le plus savant homme de son temps, qui, dans ses ouvrages, explique la différence du corps et de l'âme, tout comme le fameux Descartes ; du célèbre roi des Visigoths Théodoric, dont il semble qu'il était le favori, tant il était familier avec lui. Nous finirons par la connaissance que nous donnerons des grandes qualités du fils de saint Sidoine et de ses deux filles Severiana et Roscia, pour lesquelles il avait beaucoup de tendresse. Nous passerons ensuite à ses successeurs dans le siège d'Auvergne, Apruncule, évêque de Langres , qui , étant obligé de fuir pour éviter la persécution des ariens, trouva un asile dans la ville d'Auvergne et consola en même temps les peuples de la perte qu'ils venaient de faire par la mort de leur saint évêque qui leur annonça en mourant sa venue ; saint Eufraise, qui reçut avec bonté Quintien, évêque de Rodez, que les ariens de son diocèse voulaient immoler à leur fureur; saint Quintien, que ses vertus firent mettre dans le siège d'Auvergne, après la mort d'Apollinaire, petit-fils de saint Sidoine, qui y avait été placé par les intrigues de sa femme Placidime et de sa sœur Alcime, qui employèrent pour réussir dans leur projet leur crédit et leurs richesses. Nous n'oublierons pas que saint Quintien fut le rempart que les peuples opposèrent à la colère du roi Thierry, qui avait quitté la Thuringe dans le dessein de les exterminer, ce qui ne fut arrêté que par ses prières et par ses larmes ; que le pouvoir du saint évêque ne s'étendait pas seulement sur les choses d'ici-bas, que le démon à sa prière abandonnait ceux dont il s'était mis en possession ; que le ciel même, touché de ses larmes, s'ouvrait pour répandre des pluies abondantes dans des temps où il semblait que le feu eût passé sur la surface de la terre. Son successeur dans le

siège épiscopal ne donna pas moins d'éclal à notre église. On le croii'a sans peine, au nom seul de saint Gai que sa naissance illustre et sa sainteté rendirent si cher au roi Thierry et à la reine.

Elle n'en reçut pas moins par divers évoques qu'elle donna à quelques autres villes du royaume, tels que furent Hesychius, qui fut placé dans le siège de Vienne, dont la sainteté fut récompensée par deux fds qui furent la gloire de la Gaule. On peut rassurer aux seuls noms d'Alcime Avite , évêque de Vienne, et de saint Apollinaire, éveque de Valence, tous les deux de la maison Avitienne. Leur sœur Fuscine ne se rendit pas moins illustre en se consacrant à Dieu parmi les vierges dont elle prit l'habit. Cette église donna encore plusieurs saints qui font la gloire de plusieurs provinces de France, parmi lesquels on trouve saint Abraham, qui, voulant imiter le père des croyants dont il portait le nom, quitta l'Egypte pour aller dans une terre de promission. L'Auvergne fut cette heureuse terre qui le reçut. Sa sainteté fut bientôt si éclatante que saint Sidoine conçut une si grande vénération pour lui qu'il se rendait souvent dans le monastère dont il était abbé dans sa ville épiscopale, où il fut témoin d'un grand nombre de merveilles que Dieu opéra en faveur d'un saint qui avait entrepris de si longs voyages pour lui obéir. On trouve encore sainte Eutropie, de la ville d'Auvergne, dont le même Sidoine fait un si bel éloge; saint Pourçain, dont les miracles qui se faisaient à son tombeau attirèrent tant de monde que, dans peu de temps, il s'y forma une ville qui est une des treize bonnes villes de la basse Auvergne; saint Protais, qui demeurait dans le monastère de Combronde, oii il fut d'un si grand secours à saint Pourçain, dans les divers combats qu'il eut à soutenir contre l'esprit de ténèbres; saint Emilien, qui ne voulut vivre qu'avec Dieu seul, dans une affreuse foret, qui devint ensuite un monastère près de la ville de Pontgibaud, célèbre encore par le séjour qu'y fit saint Bravi, dont la réputation y fit voler un grand nombre de personnes pour y vivre sous un tel maître ; saint Carilèfe

ou Calais, d'une illustre maison de la province, qui, voulant être inconnu du monde, alla se cacher dans une solitude du pays du Maine ; sa vertu l'y ayant fait découvrir par le roi Childebcrt et par la reine Ultrogode , ils répandirent leurs bienfaits sur son nouveau monastère, situé près de la source de la rivière d'Anile; saint Fale ou Fidule, d'une naissance illustre de la ville d'Auvergne, dont le nom est célèbre dans la Champagne; saint Frambourg et saint Constantien, nés dans la province de parents les plus qualifiés, si connus par leur sainteté dans le pays du Maine et dans l'Ile-de-France; on voit même à Senlis une église collégiale dédiée au premier.

Ces heureux jours, qui donnèrent tant de lustre à l'église d'Auvergne, souffrirent quelque éclipse par la vie scandaleuse du successeur de saint Gai, nommé Cautin. Si l'histoire nous permettait de supprimer la vérité, nous aurions tiré le rideau pour cacher la vie criminelle de cet évêque. Les hautes vertus que nous verrons pratiquer dans le monastère de Randan, nous feront oublier pour quelque temps les indignes actions de cet évoque. Les peuples ne portaient leur vue que sur un religieux de cette abbaye pour implorer son secours dans toutes sortes de maladies. Aussi verrons-nous que ce saint religieux ne savait que prier, jeûner et faire souffrir à son corps les plus grandes austérités. Ce que nous dirons de curieux sur cette abbaye et sur son abbé Simniulfe ne déplaira pas certainement. Nous ne cacherons pas non plus la ridicule vanité d'un chanoine de son église, nommé Caton, qui ne dissimulait pas qu'il devait être placé dans les premières dignités de l'EgHse, par la manière dont il s'était acquitté de tous les emplois dont il avait été chargé. Il devait avoir du mérite puisque l'égHse de Tours envoya des députés en Auvergne pour lui offrir la chaire épiscopale, qu'il refusa, n'ayant de l'ambition que pour celle de la ville d'Auvergne. Tous ses desseins n'ayant pas réussi, il rentra dans lui-même et s'offrit à Dieu comme une victime, dans un temps de peste qui enleva la plus grande partie des habitants, dont il fut du nombre.

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Nous ne dissimulerons pas non plus la désolation de cette province par l'armée de Thierry, qui était venu de Thuringe tout fumant de colère, dans le dessein de faire souffrir à sa ville capitale toutes les horreurs d'un siège affreux, si le ciel n'avait arrêté sa fureur en écoutant les ardentes prières de saint Quintien, son évoque.

Tout ce que nous dirons d'Apollinaire, fils de saint Sidoine, et des belles et pieuses actions d'Ecditius, son beau-frère, fils de l'empereur Avitus, nous le fera voir comme soutenant parfaitement la gloire de leur maison. Nous finirons ce livre en donnant l'histoire des deux premiers conciles qui se sont tenus dans la ville d'Auvergne, sous le célèbre saint Gai, qui y reçut quinze évoques, qui se trouvèrent dans le premier à la prière du roi Théodebert, dont la piété lui avait inspiré d'apporter quelques remèdes aux maux qu'avait faits son père le roi Thierry. Dans le second, on ne fit que confirmer les Canons du cinquième concile d'Orléans.

Le troisième livre offrira aux yeux du lecteur des évèques qui ont soutenu avec éclat la réputation qu'avait donnée dans toute la Gaule l'église d'Auvergne. Le premier dont nous parlerons sera saint Avit, premier du nom, qui forma à la piété et dans la science ecclésiastique saint Grégoire de Tours. Il avait un grand art pour gagner des hommes à Jésus- Christ, puisqu'il persuada à plus de cinq cents juifs d'abandonner leur loi pour celle de cet Homme-Dieu. Il fut lié d'une étroite amitié avec sainte Radegonde et saint Fortunat de Poitiers qui célébra ses vertus dans ses poésies, dans lesquelles il le qualifie de père de l'univers, de gloire des pontifes, de père des pauvres, de l'espérance des étrangers, de guide et de la gloire de l'Église et de la douce lumière de luimême Fortunat. Il reçut dans sa ville épiscopale les évêques de la première Aquitaine qui s'y étaient rendus pour décider des différends qui étaient entre Ursicin, évoque de Cahors, et Innocent, évêque de Rodez ; ce fut le troisième concile de la ville d'Auvergne. Sous cet évoque nous commencerons à faire connaître quelques-uns des comtes bénéficiaires

qui ont été célèbres dans notre histoire par des actions qui ont honoré et déshonoré rÉghse. Nous donnerons une idée peu avantageuse du comte Becon, qui se laissait si fort dominer par l'avarice, que les actions les plus inhumaines n'avaient rien d'affreux à ses yeux. Nicetius, de l'illustre maison d'Auvergne, eut de grandes qualités qui le firent choisir comte de la province par Sigebert 1°% roi d'Austrasie. La mort de ce prince, qui arriva peu de temps après, donna lieu au partage que fît le roi Gontran de ce comté en deux parties. Eulalius, dont la vie a quelque chose de singulier, fut nommé comte par le dernier roi. Les actions de sa femme Tetradie seront intéressantes pour le lecteur. L'évoque saint Avit 1" eut pour successeur saint Désidérat, dont les vertus charmèrent si fort son peuple, que l'on éleva en son honneur dans la ville épiscopale une église qui a été entièrement ruinée. Celuici fut suivi de saint Avol et de saint Just dont on voit une chapelle de son nom dans l'église de saint Alyre. Ce dernier, de saint Césaire, qui fut lié d'une étroite amitié avec l'illustre saint Didier, évoque de Cahors, qui le fut aussi avec saint Gai, deuxième du nom. Il devait avoir un mérite bien reconnu, puisque l'auteur anonyme de la vie de saint Didier le met à la tête des saints évoques dont la doctrine et la piété faisaient plus de bruit dans les Gaules. Procule ou Prologue, si on doit ajouter foi aux catalogues des évêques de Clermont, succéda à Gai II.

Avec quel plaisir ne lira-t-on pas tout ce que la piété fit faire à l'évêque saint Genès, qui fonda l'abbaye de Chantoen pour des vierges et celle de Manglieu pour des hommes, et qui, après avoir fait bâtir une maison pour les pauvres, fit élever aussi une église en l'honneur de saint Symphorien , martyr? Après saint Genès, on trouve dans quelques catalogues Gyroinde; après lui, saint Félix, qui donna la conduite du monastère de Combronde à saint Prix ou Preject; à celui-ci succéda Garivoldc, qui fut placé dans ce siège d'une manière peu canonique. On ne laisse pas de le trouver honoré du nom de saint dans fauteur des Églises de Clermont, qui le fait

reposer clans celle de Saint-Gai. Une sévère pénitence, comme le prétendent quelques-uns, lui fit trouver grâce devant le Seigneur. Sa place fut remplie par un saint dont les vertus édifièrent toute la France, oii il est en vénération. C'est saint Prix qui versa son sang pour Jésus-Christ, grâce qu'il avait souvent demandée à Dieu en écrivant la vie des martyrs qui furent immolés par Chrocus dans sa ville épiscopale. Ce fut à son honneur que son successeur, Avit II, fit élever une église à Volvic où il avait été tué, dans laquelle on transporta d'ïssoire le corps de saint Austremoine. Nous finirons ce livre en faisant admirer tout ce que fit de merveilleux le célèbre saint Bonnet qui succéda à Avit II, son frère. On était sûr qu'il ferait les délices de son troupeau par toutes les vertus que l'on avait admirées dans lui lorsqu'il était patrice de Marseille et référendaire, c'est-à-dire chancelier. Une délicatesse de conscience lui fit quitter son évêché pour se renfermer dans un monastère, d'où il partit pour aller à Rome visiter le tombeau des apôtres. C'est dans son voyage que le roi des Lombards, Aribert, fut assuré de remporter une victoire sur son ennemi après une conversation qu'il avait eue avec ce saint qui donna, par ses largesses, la liberté à un grand nombre de captifs. Au retour de Rome il se rendit à Lyon, où ses grandes austérités jointes à la goutte le mirent au tombeau.

Les autres saints de cette province, outre les évêques, ne seront point oubliés. Les plus connus sont saint Calupan dont la vie est toute miraculeuse; saint Léobard, qui se conduisit toute sa vie par les conseils de saint Grégoire de Tours ; saint Pallade, évêque de Saintes, qui fut uni avec le même Grégoire de Tours, et qui se fit estimer par le grand saint Grégoire, pape ; le saint comte Genès que nous pouvons sûrement joindre à tous ces saints, qui, au milieu d'immenses richesses, ne fut que l'économe des pauvres ou des religieux, ayant fondé des hôpitaux et cinq monastères à Chamaiières, dans un faubourg de la ville d'Auvergne, suivant en tout les avis de saint Prix.

Nous mettrons ensuite dans un grand jour tout ce que

fit de plus éclatant saint Grégoire de Tours , soit par sa sainteté, soit par la fermeté avec laquelle il parlait aux rois pour soutenir les malheureux que l'on voulait opprimer, soit par son zèle pour convertir les ariens et les juifs, avec lesquels il eut de fréquentes disputes dans lesquelles il fit briller sa profonde connaissance dans les matières de religion, soit par son intégrité qui le faisait consulter dans les affaires importantes par les rois et par les évoques, ses confrères. Nous lui joindrons son frère aîné, Pierre, dont nous raconterons des faits dignes de curiosité. Nous rapporterons aussi les belles actions et les miracles que fit le Seigneur pour faire éclater la sainteté de saint Valéry, né en Auvergne, qui fut élevé d'abord dans le monastère d'Antoing, dans le Dauphiné d'Auvergne. Après en être sorti, il fut travailler avec un zèle infatigable à la conversion des peuples de Picardie. Sa vie laborieuse fut couronnée par une sainte mort. Son corps fut enterré , comme il l'avait souhaité , au pied d'un arbre sur une colline fort haute. Il fut depuis transporté dans la nouvelle église d'un monastère que saint Blimont , un de ses disciples, avait fait bâtir par le secours qu'il reçut du roi Clotaire II, et ce fut avec l'agrément de l'évêque d'Amiens. La vénération des peuples pour ce serviteur de Dieu était si grande qu'ils ne cessèrent d'aller sur la colline où l'on avait d'abord déposé son corps, pour y faire leurs prières, ce qui donna lieu à y bâtir une chapelle oii les matelots vont l'invoquer pour obtenir une heureuse navigation. Les miracles continuels qui se faisaient à son tombeau attirèrent tant de peuple, qu'il s'y forma une ville sous le nom de Saint-Valery, qui a fait entièrement oublier l'ancien nom Leuconaus, Leucone.

Nous aurons très peu de chose à dire de quelques successeurs de saint Bonnet. Le plus connu est Norbert dont ce saint évèque avait fait choix pour occuper la chaire qu'il quittait. C'était un homme illustre par sa naissance, son esprit et sa piété. Il eut le chagrin de ne pouvoir pas obtenir le corps de saint Bonnet qui avait été inhumé à Lyon dans

réglise (lu monastère de Saint-Pierre qui est une abbaye de filles. On trouve après lui Bubus dans divers catalogues sur lesquels quelques-uns ne comptent pas beaucoup. Il fut suivi, à ce qu'on croit, de Procule, à qui rarchevcque de Lyon, Fulgoad, ne fit pas difficulté d'accorder le corps de saint Bonnet. La demande fut faite par des députés de conséquence, par Adelphe, abbé de Manglieu, par Éoalde, abbé de Volvic, par Modératus que l'on croit avoir été abbé ou de Sainte-Thècle de Chamalières, ou de Teilhède, près de Riom. La joie de l'évêque à cette nouvelle fut très grande. Il sortit de la ville avec tout son clergé suivi de tout le peuple pour recevoir ce sacré dépôt et le conduire dans l'église de Saint-Maurice, aujourd'hui la paroisse du grand séminaire. On trouve après Procule trois évoques peu connus. Quelques rois de la première race auront beaucoup de part à ce que nous dirons, surtout le saint roi Contran. Nous finirons ce livre par la triste catastrophe de Bobon, duc des Auvergnats, dont le père, du même nom, avait été choisi par le roi Chilpéric pour un des ambassadeurs qu'il envoya en Espagne, à Récarède, à qui Rigunthe, sa fille, avait été promise en mariage. Sigebert, touché du mérite de son fils, le fit partir pour la Thuringe à la tête d'une armée composée de ceux de son gouvernement. Les ennemis firent une si belle défense, qu'ils périrent tous avec leur duc.

Nous commencerons le quatrième livre par un objet bien triste, qui est la ruine de la ville capitale par Pépin le Bref. Nous serons obligés de faire connaître le sujet de la colère de ce roi qui voulait se venger des insultes qu'il avait reçues de Gayfre, duc d'Aquitaine et comte d'Auvergne. Cela nous donnera lieu à entrer dans quelques détails sur la maison de ce comte qui disparut dans peu de temps. Blandin, comte, que le duc avait nommé comte de la ville, se défendit avec beaucoup de valeur, mais il ne put résister à des troupes commandées par Pépin qui avait voulu être accompagné de Charles, âgé de neuf ans, connu dans la suite sous le nom de Charlemagne, qui, étant devenu roi après son père, et s'étant rendu

maître de la personne d'Hunald, père de Gayfre, qui avait quitté le froc pour prendre les armes, se vit paisible possesseur de l'Aquitaine ; alors il donna pour comte à l'Auvergne Ithier, duquel on croit que descendent les seigneurs de Mercœur.

Dans cette guerre si funeste à la ville d'Auvergne, la magnifique église qu'avait fait élever l'évêque saint Namace fut réduite en cendres; celle qui fut bâtie dans la suite passait pour avoir quelque beauté, mais c'était dans un temps où le goût pour l'architecture était pitoyable. Les peuples qui avaient de la peine à abandonner une ville oii ils étaient nés, trouvèrent quelque consolation dans leur désespoir par le zèle de leurs évêques qui ne les quittèrent point dans l'accablement oii ils étaient. Asclepius, qui succéda à Norbert, était un homme d'une grande piété ; Bernowinus , qui vint après lui, était habile dans la science des Écritures et avait quelque goût pour la poésie, comme on peut le juger par quelques vers qui nous restent de sa façon sur l'église de Saint-Alyre qu'il avait fait rebâtir. On lui donne pour successeur saint Stable P'", dont on faisait l'office avec distinction dans réghse de Saint-Alyre dès le x^ siècle. Et à celui-ci Etienne P"". C'est dans ce temps que le monastère de Mauriac doit son commencement par le zèle dont était animé l'archevêque de Sens, Jérémie, pour donner à Dieu de nouvelles maisons où étaient renfermés d'exacts observateurs de ses lois. Nous espérons que le détail dans lequel nous entrerons sur cette fondation ne déplaira pas, car elle ne fut faite que des biens qu'avait laissés Basole, comte d'Auvergne, à l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif, de Sens.

Sous Louis le Débonnaire, les chanoines de l'église cathédrale vécurent en communauté sous l'observation de la règle que fit faire cet empereur à Aix-la-Chapelle dans une nombreuse assemblée d'évêques, sur quoi nous dirons des choses assez curieuses. La ville d'Auvergne, sortie de ses cendres, ne laissa pas de recevoir dans ses murs Pépin, le troisième fils de cet empereur. On y prit la résolution de transporter le

corps de saint Austremoine de Volvic à Mozat, près de Riom. Le jeune roi voulut bien charger sur ses épaules ce sacré dépôt et le porter jusqu'au lieu où l'on avait résolu de le mettre. L'évèque Adebert présida à cette sainte cérémonie. Après cela on tint un concile dans sa ville épiscopale contre ceux qui attaquaient le mystère de la Trinité. Pépin, avant que de quitter l'Auvergne, donna un nouveau lustre à l'abbaye de Mozat en lui faisant rendre les biens dont on l'avait dépouillée. Ce qui l'a fait regarder comme un second fondateur de ce monastère. Mais sa fondation, qui est beaucoup plus ancienne, mérite bien que nous en fassions connaître cet illustre fondateur, prince et duc des Auvergnats.

L'évèque Frédegise, qui fut successeur d'Adebert, attira dans sa ville épiscopale le célèbre saint Jacques l'ermite, dont la vie a quelque chose de singulier.

A l'occasion de la désolation de l'Auvergne par les Sarrasins, dont la fureur ne put être arrêtée par les miracles continuels qui st faisaient à Brioude au tombeau du saint martyr Julien, nous parlerons en détail de la fondation du chapitre de cette église par le comte Bérenger que l'on croit avoir été seigneur de Victoriac , aujourd'hui Saint-Ilpise , et comte de Brioude. Nous parlerons aussi de celle du monastère de Menât, dans lequel Louis le Débonnaire rétabht la ferveur qui y avait fleuri sous saint Bravi et qui n'était plus la même.

A Frédegise succéda Stable, dont la grande réputation le fit appeler au concile de Tousi, dans le diocèse de Tout, où fut examinée une affaire de conséquence qui regardait Etienne, comte d'Auvergne. Celui-ci s'y défendit avec beaucoup de fermeté ; malgré tout ce qu'il put dire pour prouver son innocence, sa conduite criminelle fut condamnée par l'évèque Sigon qui avait succédé à Stable. La colère du comte fit traiter ce saint évêque avec beaucoup d'inhumanité. Cette espèce de guerre finit par l'autorité du pape Nicolas P^ Sigon se trouva aussi au concile de Soissons. Ce fut sous son épiscopat que la ville d'Auvergne se ressentit de la fureur des No rmands qui brûlèrent l'église collégiale du Port qui fut rétablie par ce saint

évoque. Le comte Etienne trouva grâce devant Dieu par une sainte mort que son courage lui procura en défendant la ville contre ces peuples barbares.

Après que le Seigneur eut appelé à lui saint Sigon , sa place fut remplie par Agilmare, que Ton croit avoir été d'une des plus illustres maisons de Bourgogne, où il possédait la terre de Vergy. Ses grandes qualités, jointes à sa piété, le firent souhaiter pour assister au concile de Pontion , en Champagne , où. se trouva l'empereur Charles le Chauve, duquel nous raconterons des particularités assez intéressantes. Il fut appelé aussi à celui de Troyes, où se rendit le pape Jean VIII, pour implorer le secours du roi Louis le Bègue et de l'église de France contre Lambert, duc de Spolète. On lui fît de grandes promesses qui furent bientôt oubliées. Agilmare fut le seul des évêques de France qui raccompagna dans son retour à Rome, quoique plusieurs autres eussent été chargés par le roi de lui rendre cet honneur. Le Saint-Père en eut beaucoup de reconnaissance, comme il paraît par une lettre qu'il écrivit au roi. Le zèle de cet évoque lui fit recevoir avec plaisir la nouvelle qu'il eut que l'évèque de Nevers, nommé Euinenus, voulait fonder un monastère dans un lieu de son diocèse nommé Ciiciaciim, Cusset. Nous ferons connaître le fondateur et le monastère.

Nous laisserons pour quelques moments les évêques successeurs d'Agilmare pour parler des comtes d'Auvergne de ce temps ; non seulement parce qu'ils devinrent, dans la suite, maîtres de la province, ce qui leur faisait avoir une étroite liaison avec nos évêques, mais bien plus encore par le vif attachement qu'ils avaient pour cette église, sur laquelle ils répandaient avec abondance une partie des biens qu'ils possédaient. Un des plus fameux est le comte Guérin qui fut un des plus grands hommes de son temps. Il s'attira, par ses belles actions, l'estime de Louis le Débonnaire, de Charles le Chauve et des deux Pépins, rois d'Aquitaine. Ce fut lui qui arracha la victoire à Lothaire pour la donner à Charles le Chauve à la journée de Fontenay, qui fut si funeste à la

France. Il eut pour fils un Bernard, aussi comte d'Auvergne, et pour pelit-fils un Bernard (jui eut de sa seconde femme, Erniengarde, Guillaume le Pieux, fondateur de l'abbaye de Gluny, du monastère de Sauxillanges et de celui de Moissat ou Macnsac, Norbert, évêque du Puy-en-Velay, et Adelinde, de laquelle sont issus par mariage, avec Acfred I*"", tous les comtes d'Auvergne. C'est à leur mère, Ermengarde, que nous devons la fondation du monastère de Blesle, ville située sur la rivière d'Alagnon. Nous en reparlerons assez au long.

Nous reprendrons l'histoire de nos évoques par un Jean dont les actions avaient été inconnues jusqu'aujourd'hui. Il paraît pourtant par un vieux titre un peu rongé par les vers, que nous avons trouvé, qu'étant peu touché des choses du monde et tout occupé à amasser des richesses qui ne périssent point , il répandait sur les pauvres et sur son église de grandes libéralités. Il fit de plus bâtir une église ou une chapelle d'un ouvrage merveilleux. C'est dans ce lieu où il voulut que l'on transportât son corps après sa mort.

Adelard fut mis à sa place. Il aimait son église, à laquelle il donna celle de Saint-Victor qu'il avait achetée. Le doyen de l'église de Brioude, accompagné de plusieurs chanoines, vint lui demander la permission de bâtir une église dans un lieu appelé Blanède. Quand elle fut bâtie, il s'y rendit pour la sacrer. Sa sainteté était si répandue partout que le célèbre saint Géraud, comte d'Aurillac, surpris d'une maladie qu'il crut le conduire à la mort, voulut l'avoir auprès de lui dans ces derniers moments si précieux pour l'éternité. Cette mort nous donnera lieu de raconter les vertus éclatantes de ce comte que l'Eglise a placé sur nos autels. Nous ferons connaître un ouvrage digne de sa piété, qui est la fondation du monastère qu'il établit dans Aurillac, capitale de son petit Etat. Il y appela des moines qui avaient pratiqué dans la dernière exactitude la règle de saint Benoît, et donna à l'église le nom de l'apôtre saint Pierre dont il était allé visiter le tombeau à Rome jusqu'à sept fois.

Nous joindrons à ce saint fondateur Guillaume le Pieux,

son parent, qui a été en grande vénération de son temps par des actions dans la piété et dans la guerre qui ont rendu son nom si célèbre. Ne pouvant trouver aucun repos après avoir tué Hugues, son ennemi, dans un transport de fureur, il ne fut occupé qu'à faire de grandes largesses aux pauvres et aux églises. Il fonda, comme nous l'avons déjà dit, le monastère de Cluny, qui est devenu si fameux pour avoir donné à l'Église plusieurs saints et plusieurs papes qui se sont distingués par des entreprises mémorables; celui de Sauxillanges et celui de Moissat. Tout ce que nous dirons de ces lieux de retraite ne sera point indifférent. A Guillaume le Pieux succéda, dans le comté d'Auvergne, un fils de sa sœur Adelinde qui avait épousé Acfred I^"-, comte de Bourges. Il eut le même nom que son oncle et ne fit pas moins paraître de zèle pour l'église d'Auvergne et pour son roi. Il fut le soutien de l'église de Brioude dont on enlevait tous les jours une partie des biens qu'elle devait à la piété des fidèles. Son frère Acfred II fut aussi comte d'Auvergne après la mort de son frère, qui n'épousa pas avec moins d'ardeur les intérêts de l'Église.

A Adélard succéda Arnaud dans le siège d'Auvergne. Ses peuples souffrirent beaucoup de la fureur des Normands. Le monastère de Saint-Alyre, avec sa belle église, l'ouvrage de l'évoque Bernowinus, furent par leur barbarie la proie des flammes. L'évêque fit sortir une seconde fois, du milieu des cendres, une maison qui avait été arrosée du sang de six mille martyrs. Ce fut à la sollicitation d'un Bernard, abbé de la cathédrale, et d'un autre Bernard, abbé du monastère. L'autorité du comte d'Auvergne, Raymond Pons, leur fut d'un grand secours. On espère qu'on lira sans ennui tout ce que nous dirons sur cette abbaye.

Après la mort de l'évêque Arnaud, on lui donna pour successeur un Bernard. Ce fut sous lui que l'on commença l'abbaye d'Issoire qui doit sa fondation à la cruauté des Normands. On en sera convaincu par ce que nous rapporterons. Nous n'oublierons point la fondation du monastère de Chanteuge, par Cunibert, prévôt de l'église de Brioude, qui n'est

plus aujourd'hui qu'un prieuré uni à l'abbaye de La Chaise- Dieu.

Bernard , qui ne fut pas longtemps évêque d'Auvergne , eut pour successeur Begon h% qui fit faire des prières pour découvrir l'endroit où étaient les reliques de saint Clément, pape et martyr, que saint AUyre avait mises dans l'église dédiée à son nom. Sa piété fut récompensée, puisque le bras de ce saint martyr fut trouvé dans une boîte d'ivoire.

Après Begon , Etienne II fut placé dans le siège de la ville d'Auvergne. Il était fils de Robert P"", vicomte de la province, et d'Algarde, sœur de saint Odile, de la maison deMercœur. C'était un homme d'une sainteté éminente, qui se donna tout entier au service des pauvres et à procurer de nouveaux bienfaits aux églises et aux monastères. On lui doit la fondation de l'église de Saint-Germain-Lembron , dont il fit don à l'église de Brioude, où il mit ensuite des chanoines. Il augmenta les biens du monastère de Sauxillanges, auquel il donna l'église de Chauriat. C'est à lui que celle de Clermont est redevable de presque tous les biens qu'elle possède. Il lui fit don des églises de Pompignac, de Saint-Beauzire, de Ceyrat, de Gerzat, de Saint-Hippolyte du Petit-Tallende , de Saint-Martin et de Saint-Hilaire de Cournon, de Saulse, de Ménétrol, de Turiac , de Saint-Hilaire de Clermont et de plusieurs autres terres et églises dont les noms sont à peine connus. Il fit le voyage de Rome, d'où il apporta des reliques qui furent mises, par son ordre, dans la statue de la sainte Vierge qui est au-dessus du grand autel de la cathédrale. Nous ne finirions point si nous voulions entrer datis le détail de tous les biens qu'il répandit sur diverses égUses. Robert, son frère, fut vicomte d'Auvergne, et Guy, aussi son neveu, qui fut ensuite comte de la même province. N'ayant point d'enfants, ce comté passa à son frère Guillaume, qui avait épousé Humberge, que l'on croit avoir été fille de Guillaume Tète d'Etoupc ; et en faveur de ce mariage, on veut que le comté d'Auvergne demeurât dans la maison de Guillaume et que, depuis ce tempslà, elle en a joui paisiblement.

On verra ensuite les actions pleines de piété de Begon II qui succéda à Etienne II. Le saint abbé de Cluny, Mayeul, étant mort à Souvigny, les religieux, à la vue de tous les miracles que Dieu opérait par son intercession , levèrent son corps et y dressèrent un autel. L'évèque Begon en fit la cérémonie avec beaucoup d'éclat par le grand nombre des peuples qui voulurent en être les témoins et qui le furent aussi, avec Théodat, évèque du Puy; que ce dernier, voulant lui donner des marques solides de Tamitié qu'il avait pour lui, fit don à réglise de Clermont des terres de Villeneuve et de Vendaigre.

On ne nous blâmera point de nous étendre beaucoup sur un sujet d'Auvergne dont les grandes qualités le firent monter sur la chaire de saint Pierre du temps de l'évoque BegOn, d'autant plus que ce fut le premier Français qui fut honoré de cette première dignité de l'Église. C'est le fameux Gerbert, d'Aurillac, qui, par un mérite des plus éclatants, sut gagner la confiance de Hugues Capet, de la reine Adélaïde, de son fils Robert, de l'impératrice Adélaïs, la princesse la plus spirituelle et la plus vertueuse de son siècle, femme de l'empereur Othon V% surnommé le Grand, celle d'Othon II et d'Othon III, dont il avait été précepteur après avoir eu le même emploi auprès du bon roi Robert qui, plein de reconnaissance, le fit nommer archevêque de Reims, dans lequel, n'étant pas paisible, il se retira en Allemagne auprès d'Othon qui, charmé du profond savoir de son maître, lui procura l'archevêché de Ravenne, et, ne le croyant pas encore assez récompensé, le fit élever sur le premier siège du monde. Ce qui ne surprit point tous les grands hommes de son temps, dont il fut l'admiration. Il fut l'ornement de la France et par conséquent de l'Auvergne, sa patrie.

Nous lui joindrons saint Odile , de la maison de Mercœur, d'une si grande réputation de sainteté que l'impératrice Adélaïs ne se conduisait que par ses conseils dans le chemin de la perfection, et que tous les princes de l'Europe , pour rétablir la discipline religieuse dans les monastères où elle commençait à s'affaiblir, avaient recours à lui,

et le consultaient dans les affaires les plus importantes. Casimir, roi de Pologne, quitta sa couronne pour vivre sous sa conduite. Son humilité était si grande que le pape ne put jamais Tobligcr à accepter l'archevêché de Lyon. Sa charité pour les pauvres était sans bornes. Il n'en avait pas moins pour le soulagement des morts ; c'est à lui que les fidèles chrétiens doivent la commémoration des fidèles trépassés, que l'Eglise célèbre le lendemain de la Toussaint. La fondation du monastère de Saint-Flour est son ouvrage. La maison de Brezons fournit abondamment les biens nécessaires pour l'entretien des religieux.

Nous reprendrons l'histoire de nos évoques par Etienne III, de la maison d'Auvergne, qui fut successeur de Begon IL Il était fils de Guillaume IV, comte d'Auvergne, et d'Humberge, qui fit don à l'église de Brioude de plusieurs biens et de l'église de Lugeac. Ses vertus ne furent pas capables d'arrêter la main d'un meurtrier qui le tua en trahison. Son frère, Robert I«% comte d'Auvergne, fut affligé, comme on peut le croire, à la nouvelle d'une mort si funeste. Ce comte était puissant à la cour de France par son mariage avec Ermengarde, laquelle était sœur de la reine Constance, femme du bon roi Robert. C'est dans ces temps-là que nous ferons voir ce qui donna lieu au vicomte de Thiers, Guy II, de faire renaître la ferveur dans le monastère de Saint-Symphorien de la ville capitale de sa vicomte, et la manière dont il fonda le chapitre de Saint-Genès, de la même ville. Cette fondation donnera lieu à raconter des choses qui satisferont la curiosité du lecteur. Nous en dirons d'aussi importantes et d'aussi agréables sur la fondation de l'abbaye de La Cluze, dont a joui longtemps le célèbre prince Eugène de Savoie , puisqu'elle est due à Hugues-Maurice de Montboissier, reconnu pour être de cette maison d'Auvergne dans la bulle d'Innocent m qui regarde cette abbaye.

Après la mort tragique d'Etienne III, on lui donna pour successeur Etienne IV qui fit paraître beaucoup de fermeté par l'excommunication qu'il lança contre Ponce, fils de Guil-

laume IV^ comte d'Auvergne, qui avait quitté sa femme pour en épouser une autre. Ce comte porta lui-même ses plaintes à Rome, au pape Jean X, lequel leva l'excommunication. L'évêque s'en plaignit à son tour. La réponse du souverain pontife est digne de la place qu'il occupait, aussi les évêques assemblés à Limoges ne purent s'empêcher de s'écrier : C'est à tort que nous avons fait querelle à notre chef, le chef de l'Église n'est point coupable. C'est plutôt nous qui le sommes, si nous ne lui donnons pas connaissance de ce qui se passe parmi nous. Benoît VIII, ayant excommunié plusieurs seigneurs qui s'étaient emparés des biens de l'abbaye de Cluny, envoya une lettre à l'évêque d'Auvergne pour la communiquer aux évêques de Bourgogne, d'Aquitaine et de Provence, par laquelle il les exhortait de confirmer la sentence d'excommunication qu'il avait prononcée contre eux. Ce fut sous cet évêque que l'on commença le monastère de La Voûte, dans un lieu où la rivière d'Allier fait un coude, ce qui lui a fait donner le nom qu'il porte. Quand l'église fut construite, l'évêque Etienne fut appelé pour la sacrer. Le saint abbé Odile fut présent à cette cérémonie avec ses neveux Etienne, prévôt de Brioude, Beraud et Hildegaire, chanoines de la même église. On donna de grands biens à ce monastère, à condition qu'il serait toujours dépendant des abbés et des moines de Cluny. A cet évêque succéda Rencon, d'une noble extraction et d'un mérite siéminent, qu'il gagna, par ses grandes qualités, l'amitié des rois et des souverains pontifes. Guillaume V, comte d'Auvergne, charmé de sa sainteté, ne faisait rien sans le consulter. Il voulut môme partager son autorité avec lui et se dépouiller en faveur de son église d'une partie de la ville d'Auvergne. Quelques années après, il lui abandonna le droit de battre monnaie et les monétaires, afin que les chanoines en jouissent en commun. Quelques autres seigneurs imitèrent la piété du comte. Un gentilhomme, nommé Hector, fonda une église du Saint-Sépulcre, à Beaulieu, près de Jaligny. Un autre seigneur, qui avait nom Géraud, donna à l'église d'Auvergne un bien situé à Lussat, avec toutes ses dépen-

dances. Guillaume, vicomte de Thiers, fonda, du consentement de sa femme Reclinde, pour lors âgée de quatre-vingts ans, le chapitre de Saint-Martin d'Artonne, où il mit un abbé et douze chanoines. Mais rien ne rendit si célèbre le gouvernement de révêque Rencon, que la fondation du monastère de La Chaise-Dieu, par saint Robert, que quelques-uns croient avoir été neveu de Tévèque Rencon, par sa sœur Raingarde, mère du saint fondateur. Nous entrerons dans un grand détail pour faire connaître les éminentes qualités de ce saint fondateur et son monastère, qui a été distingué en France par la piété des religieux qui en ont été tirés pour occuper les premières places de l'Eglise et même celle de Rome. Le saint évoque Rencon, pénétré d'une tendre dévotion pour Jésus-Christ, forma le dessein d'aller dans les lieux que cet IIomme-Dieu avait consacrés par sa présence ; ce qu'il exécuta. Etant occupé du soin de son église, il se donna bien du mouvement pour la faire rentrer dans des biens dont des seigneurs l'avaient dépouillée. C'est à lui qu'elle est redevable de la restitution qu'il lui fit faire de ce qu'elle possède à Pompignac , qu'elle tenait anciennement de la libéralité de son évêque, Etienne II.

Ce grand évêque étant allé jouir de la vue de celui pour l'amour duquel il avait entrepris tant de travaux, sa place fut remplie par un évêque de la maison de Polignac ou de la maison de Mercœur. Pour accorder les auteurs qui sont partagés à ce sujet, nous mettrons deux Etienne au lieu d'un. Nous commencerons par celui de la maison de Polignac. On le dit fils d'Armand de Polignac ; il fut d'abord prévôt de l'église du Puy. Il eut plus d'inclination pour manier l'épée que pour porter la crosse. Il doit être mort en 1156, s'il est vrai qu'il ait précédé Etienne de Mercœur, neveu de saint Odile. Il donna d'abord une grande idée de lui, voulant même embrasser l'état monastique à Saint-Honorat de Lérins. Mais son ambition produisit en lui un grand changement. L'évêché du Puy ayant été tiré de la juridiction de Bourges, par le pape Léon IX, celui de la ville d'Auvergne n'eut rien d'agréable pour lui ; il s'empara

de celui qui faisait l'objet de ses désirs, et mit dans le sien Guillaume de Chamalières. Ce changement lui attira bien des malheurs. Non seulement il fut condamné dans un concile de Rome, par le pape Grégoire VII , mais encore dans le cin- I quième concile de Clermont, assemblé par l'évêque de Die, légat du saint-père, dans lequel il fut déposé, et Guillaume de Chamalières avec lui comme simoniaque et usurpateur. Sous cet évêque fut faite la fondation du chapitre d'Ennezat par Guillaume, comte de Poitiers, cinquième du nom, qui ne voulut exécuter son premier dessein qu'après avoir consulté le pape Alexandre II. Le même comte étant venu visiter l'église cathédrale, charmé d'y avoir vu ceux qui y servent Dieu avec tant de zèle et de piété, il leur fit don à perpétuité, comme la loi romaine le permettait, de la dîme de tout ce qu'il possédait dans le château d'Ennezat et dans toute la châtellenie, et de tout ce qu'il pourrait y acquérir, soit en or, soit en argent, en blé, en vignes. Il voulait même qu'ils pussent la prendre sur les animaux qui étaient à son service. Presque dans le même temps, Godon, a rchi prêtre, donna à la même église, à Dieu, à la sainte Vierge et aux saints iVgricole et Vital, le lieu de Ternant, et à des conditions qu'on lira dans l'histoire. Un Etienne Darvic fit aussi présent à la bienheureuse Marie de toutes les dunes qu'il possédait dans l'église d'Orcines. Pierre Mota et sa femme donnèrent aussi à Dieu et à la Vierge tout ce qu'ils avaient dans la dîmerie de Gandalhac, pour leur fils Raymond. La même église augmenta ses revenus par une donation que fit Ileldin, qui se dit fils de Guillaume et de Richarde, à Dieu et à la Vierge, de plusieurs héritages qu'il avait à Herment et à Sauvagnat. Géraud de La Tour, deuxième du nom, fils de Rernard de La Tour, suivant les traces de plusieurs grands seigneurs, chercha un asile dans le monastère de Sauxillanges, à l'exemple de son aïeul Géraud h^, le chef de la maison de La Tour d'Auvergne. Il fit don à ce monastère, conjointement avec ses frères, des églises de Saint-Nazaire de Singles, de Saint-Pardoux, de Sainte-Marie de Chastreix, de Saint-Donat, de Saint-Pierre de Mazayes et de la chapelle de

La Tour. Peu de temps après, il lit don au même monastère de la moitié de Téglise de Oesse. Ce ({ui fait voir que la seigneurie de cette ville, la({uellea été longtemps dans la maison de La Tour, y était déjà dans le onzième siècle. Nous ferons paraître dans le même temps une princesse de sa maison, nommée Judith, fille de Robert II, comte d'Auvergne, et de Judith de Melgueil, remplie de grâces pour le monde et de celles que Dieu inspire à des âmes choisies. La manière dont elle renonça au monde est toute singulière. On lui avait destiné un époux qui tenait par le sang à tout ce qu'il y avait de plus grand en France, nommé Simon de Crespy en Valois. Dès que ces deux aimables personnes se virent, ils se firent bien des caresses oi^i la passion, tout jeunes qu'ils étaient, n'avait aucune part. Il y parut bien, puisque dès qu'il leur fut permis d'avoir entre eux un entretien, ce ne fut que pour parler de la douceur qu'il y avait à servir Dieu. De sorte que Judith résolut sur-le-champ de n'avoir d'autre époux que Jésus-Christ ; et de crainte que ces heureux sentiments, que Dieu avait fait naître dans son cœur, ne vinssent à s'évanouir au milieu du siècle, elle se retira parmi de saintes filles, pour lesquelles on avait élevé un grand bâtiment à La Chaise-Dieu. Simon se sauva dans un asile semblable dans le même lieu. Il y prit l'habit de saint Benoît, mais se trouvant trop près de celle qui avait frappé ses yeux, il s'éloigna d'un endroit oii les charmes de cette sainte princesse pouvaient quelquefois se présenter à lui. Il passa des montagnes d'Auvergne dans le mont Jura, où était le monastère de Saint-Claude où il mourut, avant l'année 1101, dans la pratique des plus hautes vertus.

Quoique les quatre premiers livres de cette histoire aient fourni quantité de choses remarquables et dignes d'admiration, que l'on tâche de représenter fort succinctement, le livre cinquième ne satisfera pas moins l'attention du lecteur. Quelle gloire ne revient pas à cette église qui a été le théâtre d'un des plus grands événements qui soit arrivé en France depuis le commencement de la monarchie, puisqu'il mit en mouvement, pendant près de trois siècles, tous les peuples de l'Eu-

rope par les croisades, auxquelles donna lieu le grand concile de Clermont, où se trouva le pape Urbain II et tout ce qu'il y avait en France d'évêques, de princes et de grands seigneurs; où Ton décida des affaires d'une extrême importance !

L'éveque qui était pour lors dans la chaire épiscopale était Durand , qui y fut mis après la déposition de Guillaume de Chamalières. Il avait pris naissance dans la même ville; porté naturellement à la vertu, ne voulant s'occuper que de Dieu seul, il choisit pour sa retraite le monastère de La Chaise- Dieu, où il fit de si grands progrès dans la perfection, que saint Robert, fondateur de cette abbaye, étant au lit de la mort, jeta les yeux sur lui pour lui confier le gouvernement du troupeau qui lui était si cher. Il ne faut pas s'étonner si l'église d'Auvergne, qui avait été un peu défigurée par la conduite de ses deux derniers évêques , reprit sa beauté par la sagesse de son saint pasteur. Il eut le bonheur de voir dans son diocèse des hommes d'une éminente sainteté. Les plus connus sont saint Pierre de Chavanon, d'une noble famille de Langeac, dont la vie est pleine de merveilles. C'est à lui que nous devons la fondation de l'abbaye de Pébrac, sur le penchant d'une colline peu éloignée de Langeac, baignée par la petite rivière de la Desge. Nous espérons contenter la curiosité du lecteur sur tout ce que nous en dirons et sur l'abbaye des Chases, dans laquelle le saint fit revivre l'esprit de saint Benoît. Un des plus illustres saints dont la vie est digne d'admii^ation, est saint Etienne, fondateur de l'ordre de Grammont, fils d'Etienne II, vicomte de Thiers, et de Blanche. Aussi elle nous arrêtera quelque temps, aussi bien que celle de Milon, archevêque de Bénévent, avec lequel le saint jeune homme passa quelques années, et renouvela ses études avec plaisir, s'étant particulièrement connus en Auvergne d'où était le saint archevêque. A son retour en Italie, où il avait été avec son père, il se rendit à Rome, où le saint pape (Irégoire Vil, qui était parfaitement instruit de la grandeur de la naissance du jeune Etienne, accorda à la ferveur avec

laquelle il lui témoigna vouloir se donner à Dieu, d'établir un ordre monastique selon la règle de saint Benoît que Ton observait dans un monastère de Calabre, où il avait fait quelque séjour. L'évêque Durand vit encore un seigneur nommé de Velcia qui, ayant entrepris le voyage de Compostelle pour se rendre favorable le grand apôtre saint Jacques, tomba grièvement malade non loin de Saint-Sever, du diocèse d'Aire, où il se fit transporter. Voyant qu'il n'en échapperait pas, il fit appeler les compagnons de son voyage, qui furent les témoins des dons qu'il fit dans son testament au monastère d'Ébreuil. Les religieux, dès qu'ils en furent informés, lui donnèrent des marques d'une vive reconnaissance ; cette ville est située sur la rivière de Sioule et l'abbaye est son principal ornement.

Les religieux de Cluny n'imitèrent pas ceux d'Ebreuil ; ils persécutèrent l'évêque Durand qui, pour rappeler la ferveur qui avait régné dans l'abbaye de Mozat, voulut la mettre dans la dépendance de celle de Cluny. Mais, parce qu'il s'était réservé des droits épiscopaux, la crainte qu'ils eurent de n'être pas entièrement indépendants de l'évêque et de son chapitre les aigrit si fort contre lui, qu'ils n'oublièrent rien pour le perdre dans l'esprit du pape Urbain II, qui avait été moine et prieur de Cluny. Mais sa vertu et sa grande réputation rendirent inutiles tous les coups qu'ils lui portèrent. Nous ne passerons pas aussi sous silence le chagrin que lui donnèrent les moines du monastère de Saint-Loup, de la ville de Billom, et les chanoines de Saint-Cerneuf de la même ville, qui en vinrent à des excès si horribles les uns contre les autres, qu'étant parvenus aux oreilles du saint-père, il en écrivit à l'évêque pour savoir au vrai si les chanoines avaient été coupables de toutes les horreurs dont on les accusait. Car il était vivement touché de toutes ces abominations qui se passèrent comme sous ses yeux.

Les actions pieuses de deux personnes de son église lui donnèrent quelque sujet de consolation. Il perdit le prévôt de sa cathédrale qui, poussé par une grâce victorieuse, s'alla

renfermer dans le monastère de Saint-Martin de Tours, où il oublia entièrement la grandeur de sa naissance, pour travailler à mourir à tout et ne vivre que pour Jésus-Christ, qui lui fit connaître par des merveilles combien lui était agréable son sacrifice. Un autre des chanoines, nommé Asselme d'Olby, fît élever une petite église joignant sa cathédrale, connue sous le nom de Saint-Nicolas, qu'il donna à perpétuité à la bienheureuse Vierere, à saint Nicolas et aux chanoines. Il fit ensuite don de quarante sols de forte monnaie qui furent employés à l'acquisition d'une terre, pour fonder un bénéfice qui fut rempli par un digne ecclésiastique, nommé Adam, à la recommandation d'Asselme d'Olby.

La joie de l'évêque Durand fut encore plus grande quand il vit approcher le temps dans lequel on devait recevoir dans les murs de sa ville épiscopale tout ce qu'il y avait de grand et d'illustre en Europe : le souverain pontife , les cardinaux qui l'accompagnaient, une infinité d'archevêques, d'évêques, d'abbés , de princes et de grands seigneurs , qui devaient tous s'assembler pour l'entreprise la plus glorieuse qui fut jamais, qui coûta la vie à notre saint évêque. Il n'est pas difficile de se persuader quels mouvements il dut se donner dans une occasion qui demandait des soins infinis. Ils furent en effet si grands que, dès que le saint-père fut arrivé, il se trouva mal et se mit au lit, où il ne fut visité par ce pontife que pour recevoir la bénédiction apostolique. Après quoi il mourut regretté de tout le monde. On chargea du soin de ses funérailles, Hugues, évêque de Grenoble, Jarenton, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, et Ponce de Tournon, abbé de La Chaise-Dieu, qui tous les trois avaient été religieux dans ce monastère dont il avait été le second abbé. Jamais funérailles ne furent si magnifiques. Le pape s'y trouva avec les cardinaux, les archevêques, les évêques, les abbés, les princes, les grands seigneurs et une multitude infinie de peuple. De sorte que cette pompe funèbre avait tout l'appareil d'un triomphe, dit Baudry, abbé de Bourgueil en Anjou, qui y était présent et qui fit deux pièces de poésie en l'honneur de

ce saint évoque. Après quoi, Guillaume, de l'illustre maison de Baffie, fut élu évêque à sa place, par le pape, avec le consentement du clergé et du peuple. Un concile, que plusieurs auteurs traitent de général, nous fournira quantité de choses de conséquence dignes de n'être point inconnues au lecteur. Après qu'on y eut terminé les affaires importantes, le saintpère se résolut du grand dessein d'arracher des mains des infidèles cette terre qui avait été arrosée du sang d'un IIomme-Dieu. Dessein formé avant par le pape Grégoire VII, qui n'imaginait rien que de grand. Urbain, voulant être entendu de tout le monde, choisit, pour parler à cette multitude infinie de peuple que le concile avait attiré dans la ville, la plus grande place qui répond aujourd'hui à la plus belle porte de l'église cathédrale, qui est du côté du nord. Son discours, plein de force et d'éloquence, ébranla si fort les cœurs de cette nombreuse assemblée que tous s'écrièrent, en fondant en larmes, qu'ils voulaient prendre la croix. Ce qui fut exécuté même par les princes et les plus grands seigneurs.

La plupart de ceux d'Auvergne furent des plus empressés à la prendre, et leur zèle fut si grand, qu'avant de partir ils firent hommage de leurs terres à la bienheureuse Vierge et à la mère église. L'évêque accompagna Urbain jusqu'à Tours. Etant revenu de ce voyage , il fit de grandes libéralités au monastère de Saint-Pourçain et à son église, à laquelle il fit don de l'église de Saint-Martin-des-Olmes. Nous ne manquerons pas de parler, dans ce temps-là, du précieux trésor que reçut la ville de Billom, qu'elle conserve pieusement.

A l'évêque Baffie succéda Pierre Roux. Sa ville épiscopale fut le lieu de sa naissance. Il eut le même plaisir de recevoir dans Clermont le pontife romain, Pascal II, qui sacra l'église de Saint-Alyre. Les violences du doyen de Mauriac lui firent passer des jours bien tristes, étant accusé de trop d'indolence pour les arrêter. Effectivement il ne parut se déclarer fortement contre lui que dans un synode qu'il avait assemblé, où se trouva le légat du pape. Il eut la joie de voir un archidiacre de son église , nommé Ernion , dont le zèle était ardent pour

faire revivre Tesprit de Jésus-Christ parmi les ecclésiastiques ; ce qu'il fit surtout dans l'église de Lezoux, où le service ne se faisait plus avec la décence que méritait le Dieu que l'on y servait ; et, afin que rien ne fût capable de les détourner de leur devoir, il trouva l'art de leur fournir par lui ou par des personnes pieuses, tout ce qu'ils pouvaient avoir besoin pour leur entretien. Pour donner toute la solidité à son entreprise, il voulut être muni de l'autorité du pape Pascal II , qui lui envoya une bulle où l'on trouve les noms de toutes les églises dont on avait rendu maîtres les chanoines.

A Pierre Pioux nous verrons succéder Aymeric , abbé de La Chaise-Dieu , qui laissa , dans le gouvernement de ce monastère, un homme plus illustre par sa sainteté que par sa noblesse, quoiqu'il fût de l'ancienne maison de Mercœur. Le nouvel évêque donna un abbé à l'église Saint-Laurent d'Auzon, du consentement d'Adémar, doyen de tous les chanoines de sa cathédrale. Sous cet évêque, la ville d'Auvergne fut honorée de la présence du pape Calixte II, qui y fut reçu avec tous les honneurs dus à sa dignité, par Aymeric et par Guillaume VI, comte de la province. Ce comte, qui avait quelque démêlé avec l'évêque , voulant faire connaître au saint-père son attachement pour l'Église, fonda l'église du Moustier, à Montferrand , qui fut sacrée par le souverain pontife. L'évêque eut beaucoup à souffrir de ce comte. Il eût même été obligé à plier, si le roi Louis le Gros n'eût volé deux fois à son secours.

Ce ne fut pas le seul pape qu'il eut le plaisir de voir dans sa ville épiscopale. Innocent II, obligé d'abandonner l'Italie où il avait des ennemis de conséquence, ayant pris le chemin de France, s'y rendit. Sa présence donna de la joie à tout le peuple dont il s'était fait aimer dans le grand concile de la croisade sous Urbain II. Son séjour fut assez long, puisqu'il y tint un concile où il fit plusieurs cardinaux, et on compte celui-ci pour le neuvième concile de Clermont, s'en étant tenu un autre, en 1124, duquel on n'a conservé aucune mémoire. Après que le

pape eut terminé avec beaucoup de fermeté des affaires qui demandaient beaucoup de résolution, il partit pour se rendre dans Tabbaye de Cluny , où Pierre le Vénérable et ses moines, qui lui avaient envoyé soixante chevaux et mulets avec tout l'équipage, tant pour lui que pour les cardinaux, le retinrent onze jours.

Nous commencerons à faire connaître le bienheureux Pierre de Montboissier, abbé de Cluny, surnommé le Vénérable, le grand ami de saint Bernard et en grande considération parmi tous les papes de son temps. Tout ce que nous dirons de ce grand homme, de sa mère sainte Raingarde , de son père et de ses frères, sera un des plus beaux ornements de ce livre.

Ce pieux abbé eut quelque différend avec l'évêque de Clermont, qui ne voyait qu'à regret que tous les monastères d'Auvergne engloutissaient comme un gouffre tous les biens de 9on diocèse. Cependant, dans une assemblée qui se tint à Clermont, en 1131, où se trouvèrent l'évêque avec ses chanoines d'une part, et, du côté des moines, l'abbé de Cluny et plusieurs prieurs et religieux de cette congrégation , après bien des paroles inutiles , on passa une transaction bien glorieuse aux moines, auxquels on accorda plus qu'ils n'avaient osé espérer, avec une générosité qui surprendra ceux qui la liront et qui leur donnera une haute idée de la bonté des chanoines.

Les actions de cet illustre abbé nous fourniront quantité de choses mémorables. Nous le verrons assister au concile de Pise, où il avait été appelé par le pape Innocent. Il en fut l'âme avec le célèbre abbé de Clairvaux. Les larmes qui coulèrent en abondance de ses yeux à la nouvelle de la mort de sa mère, sainte Raingarde, dont nous n'oublierons pas les grandes qualités, et surtout les vertus éclatantes qui l'ont fait mettre au nombre des bienheureux, nous donneront une belle idée de la bonté de son cœur ; qui ne trouva d'autre adoucissement à sa douleur que de représenter à trois de ses frères, Jourdain, Ponce et Armand, les vertus de leur mère dont la vie fait l'admiration des personnes engagées dans les

liens du mariage et de celles qui ne veulent que respirer l'amour de la croix dans les cloîtres.

Nous laisserons pour quelques moments les actions de Pierre le Vénérable , pour parler d'une division qui régnait entre le comte d'Auvergne, Robert III, et l'église de Brioude, pour des droits qu'exigeait le comte sur les dignités et les chanoines. On prenait les armes des deux côtés, et, dans un combat où l'on ne s'épargnait point, un chanoine fut blessé. La tranquillité revint par la médiation d'une personne considérable, dont le nom était Joubert Armand. Les deux parties passèrent une transaction, par laquelle on obligea Robert de se présenter nu-pieds dans l'église de Brioude pour réparation de l'excès commis en la personne du chanoine, et on lui fit promettre bien d'autres choses auxquelles il se soumit avec serment.

Nous reviendrons à l'abbé de Cluny, dont le mérite avait si fort éclaté et donné tant de lustre à sa congrégation, que, dès que les papes avaient été reconnus, ils lui faisaient part de leur élection. En effet, dès qu'Innocent fut mort, son successeur, Célestin II, lui écrivit et lui demanda le secours de ses prières ; Lucius II, qui vint après, n'eut pas moins de confiance en lui. Il fit même venir à Rome treize de ses religieux qu'il plaça dans le monastère de Saint-Sabas, fondé du temps de saint Grégoire le Grand. Il ne fut pas moins estimé de son successeur, Eugène III, disciple de saint Bernard, de sorte qu'on peut dire que, dès qu'on était devenu le chef de l'Église, on devenait en même temps le protecteur de ce grand homme et de son ordre. Les religieux même de Cîteaux lui donnaient souvent dés marques par lesquelles il était visible qu'ils le regardaient comme leur père. C'est à lui que s'adressèrent les religieux de l'abbaye de Montpeiroux dans une affaire qui les chagrinait beaucoup. Il leur rendit avec une tendre charité le service qu'ils souhaitaient non seulement par la tendresse qu'il avait pour eux, mais encore pour l'amour qu'il avait pour le lieu de leur retraite, puisque nous voyons par une de ses lettres que ceux de sa maison avaient contribué à la fondation de ce monastère ; ce qui nous donnera lieu à le

faire connaître. Nous y joindrons celui de Bellaigue, de la même congrégation. Ce saint abbé était en si grande vénération dans le monde, que la croisade étant résolue, dans laquelle devait marcher Louis le Jeune, à la tùte d'une nombreuse armée, saint Bernard ne voulut rien déterminer sans avoir les lumières de Pierre le Vénérable ; ce qui l'obligea à lui écrire une lettre pour le prier de se rendre à Chartres, où l'on devait s'assembler pour cette affaire, dont les conséquences demandaient un profond examen. On jugera par la lettre de ce grand saint de l'estime infinie qu'avait l'abbé de Clairvaux pour l'abbé de Cluny.

Cette sainte expédition étant résolue, les Auvergnats, qui se souvenaient que les premiers projets d'une guerre si sainte avaient été formés dans la capitale de leur province, furent des plus vifs à prendre la croix. Nous parlerons des plus distingués, parmi lesquels nous ferons paraître Guillaume le Jeune qui accompagna le roi avec Eustache-Maurice de Montboissier, frère de Pierre le Vénérable, Hugues de Montmorin et un grand nombre d'autres grands seigneurs. Nous ferons surtout mention d'un seigneur, nommé Gilbert, d'une ancienne noblesse, qui, après avoir combattu auprès du roi, dont il était fort connu, les ennemis de la foi dans la Palestine, prit la résolution après son retour de faire la guerre à d'autres ennemis qui sont ceux qui donnent de cruels combats à notre cœur. Pour se mettre en sûreté, il dit, avec une générosité des plus héroïques, un éternel adieu au monde, embrassa la règle de saint Norbert et fonda l'abbaye de son nom, dont nous ferons connaître l'origine. Son exemple fut suivi avec beaucoup de courage par sa femme Pétronille et sa fille Ponce qui s'immolèrent avec lui comme des victimes aux pieds des autels. Le bruit de la sainteté de la mère éclata si fort, que l'Eglise l'a mise au nombre de celles que l'on honore d'un culte public. Elle fut la première abbesse d'un monastère de filles qu'elle fonda non loin d'Ecole, que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de prieuré d'Aubeterre , qui est sur la rivière de Sioule.

Le comte d'Auvergne, Guillaume le Jeune, poussé par un zèle plein d'ardeur pour Jésus-Christ, à peine fut-il arrivé de la Terre-Sainte, qu'il forma le désir d'y retourner; mais, se voyant arrêté par les manières outrageantes de son oncle Guillaume l'Ancien, qui travaillait à le dépouiller de son comté pour s'attirer la faveur du ciel, il fit de si grands dons à l'abbaye de Saint-André de Clermont, qu'il en a passé pour fondateur, quoique par un ancien calendrier de ce monastère il paraisse que la fondation est due à un prévôt de l'église cathédrale de la même ville. Tout ce que nous dirons de cette abbaye sera digne d'attention.

La division des deux comtes troubla cruellement la tranquillité de la province qui, par un surcroît de malheur, perdit son évêque Aymeric, dont la sainteté et la sagesse étaient si éclatantes qu'il était consulté dans toutes les affaires importantes par les grands et par les petits. Un calendrier de l'église de Clermont le loue comme pieux , chaste et très dévot à la mère de Dieu. L'abbé Suger le qualifie d'homme d'honnête vie et d'illustre défenseur de l'Église. Sa place fut remplie par un Etienne, de la noble et ancienne maison de Mercœur, fils de Beraud IV, seigneur de Mercœur, et frère d'Odile, prévôt de l'église de Brioude. Nous ne pourrons pas nous empêcher de parler des démêlés des évêques d'Auvergne et des comtes de cette province qui, ayant été assoupis pendant quelque temps, se réveillèrent et donnèrent de mortelles inquiétudes au nouvel évêque.

Quoique ces deux comtes eussent de grands sujets de se haïr l'un et l'autre, leur haine semblait disparaître quand ils croyaient que l'Eglise avait usurpé quelqu'un des droits qu'ils prétendaient les regarder. Rien ne les aigrissait si fort que de voir le clergé qui, sur la moindre injustice qu'il croyait lui être faite, allait sur-le-champ porter ses plaintes au roi. Ils firent entrer dans leur querelle Armand, vicomte de Polignac; après quoi ils commencèrent leurs hostilités contre l'église de Brioude. L'évêque de Clermont ne laissa pas impunie leur hardiesse ; il lança contre eux les foudres de l'Église ;

mais, dans la crainte qu'on ne méprisât ses armes spirituelles, il implora la protection du pape Alexandre III. L'oppression dans laquelle se trouvaient les peuples par ces petites guerres, il crut ne pouvoir l'arrêter qu'en se jetant aux pieds du roi ; ce qu'il fit avec l'ëvêque du Puy. Ils lui représentèrent tous les deux les maux extrêmes dont leurs troupeaux étaient accablés. Louis, dont l'àme était tendre, se hâta de marcher à leur secours. Sa présence fit tomber les armes des mains des deux comtes. Dès qu'ils virent le roi éloigné, ils devinrent plus furieux que jamais. Leur fureur éclata surtout sur l'abbé de Saint-Germain-Lembron, qui avait été chargé par Louis de veiller à ce que ces seigneurs exécutassent sans délai tout ce dont ils étaient convenus dans l'accommodement qui s'était fait en présence du roi. Ils furent assez hardis que de le mettre dans les fers. Guillaume l'Ancien, jugeant bien que le roi ne souffrirait pas de si grands excès sans en prendre une vengeance éclatante, fit sa paix avec le pape qui leva l'excommunication qu'il avait encourue. Louis n'en fut que plus irrité contre lui et trouva même mauvaise la douceur du souverain pontife dans cette occasion. Le comte chercha un asile en Normandie pour se mettre à couvert de sa colère. L'évêque de Clermont, ne craignant plus un prince qui fuyait, voulut se rendre maître de son palais ; mais Anne de Nevers, sa femme, 3ar sa vigoureuse défense, fit échouer cette entreprise. A cette . nouvelle, le comte, transporté de colère, quitta la Normandie.

'évêque, informé de l'état plein de fureur où il s'abandonnait, sortit au plus vite de la ville et se retira à Riom, oii il fut poursuivi si vivement qu'il ne dut son salut qu'à saint Ama- 3le, patron de cette ville, qui combattit pour lui; et, en reconnaissance d'un si grand bienfait, il accorda aux habitants de Riom le corps de ce saint à miracles, qui avait été longtemps à Clermont dans une église de Saint-Hilaire. Le cœur du comte étant toujours ulcéré, son venin continua à se ré- 3andre au dehors ; ce qui paraît par une lettre que le chapi- ;re de Clermont écrivit au roi en 1166, dans laquelle ils lui

onnent des marques bien éclatantes de leur fidélité, puis-

qu'ils lui déclarent hautement qu'ils ne sauraient souffrir que Ton ose dire qu'ils soient dépendants du roi d'Angleterre. Ils finissent en implorant sa miséricorde et sa justice. Cette lettre fit sur ce prince toute l'impression qu'ils souhaitaient. Après l'avoir lue, il résolut de mettre à la raison les deux comtes. Il vint avec des troupes contre lesquelles ils osèrent tenter un combat dans lequel la fortune ne leur fut point favorable. Ils furent battus, pris prisonniers et conduits à Paris. Henri, roid'Angleterre,futassez hardi, commeducdeGuyenne, de demander avec hauteur la liberté de ces deux princes ; mais on fit peu de cas de ses plaintes, il ne fut point écouté. Ils ne furent relâchés qu'après avoir restitué au clergé tout ce qui lui avait été enlevé, et promis solennellement, en présence des grands du royaume, de laisser en paix les églises d'Auvergne et du Puy. Nous verrons ensuite comme ces deux princes, n'ayant plus d'ennemis étrangers à combattre, se firent entre eux une cruelle guerre ; l'un pour conserver le comté dont il s'était emparé sur son neveu, l'autre pour rentrer par la force dans les terres dont on l'avait dépouillé. Mais comme cette querelle ne pouvait se terminer sans verser du sang, les seigneurs de la province leur persuadèrent d'abandonner leurs intérêts au jugement du roi d'Angleterre, qui le rendrait en présence de Louis le Jeune, leur seigneur dominant. Guillaume l'Ancien, craignant de n'avoir pas ce roi favorable, se rendit à la cour de France pour demander la protection du roi. Pour s'attirer même la protection du pape Alexandre, il donna à l'Église romaine son château nommé Uteo, que quelques-uns croient avoir été Busséol, sur le chemin de Mirefleurs à Billom, et que d'autres estiment, sur la conformité du nom, avoir été Usson. Les deux comtes, dans quelques moments de tranquillité, portant leur vue sur l'avenir, redoutant la puissance des deux rois qu'ils jugèrent ne les protéger que pour les dépouiller plus sûrement, ne trouvèrent rien de mieux, pour l'avantage de tous les deux, que de terminer leur différend par un partage de toute l'Auvergne et d'une partie du Velay ; voulant par là se dérober à l'avidité des

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deux monarques. Nous ferons mention du partage qu'ils firent entre eux.

Nous reviendrons aux grands hommes de la maison de Montboissier. Nous commencerons par l'affliction extrême de Pierre le Vénérable quand il apprit la mort d'Eugène III. Rien ne découvre mieux combien étaient brillantes les qualités de ce saint abbé, que l'estime qu'avait conçue pour lui ce grand pape, quoiqu'il eût été d'un ordre dont les démêlés avec celui de Cluny eussent été poussés avec assez de vivacité. Il était ravi, quand quelque occasion se présentait , d'entreprendre le voyage de Rome pour aller offrir ses respects à ce chef de l'Eghse qui prenait grand plaisir à s'entretenir avec lui et à profiter de ses lumières. Nous l'apprenons de lui-même dans une lettre qu'il écrit à saint Bernard auquel il dit, en finissant : « J'étais presque le seul étranger qui fût admis dans ses conseils avec les Romains. Enfin rien n'était caché pour moi. Mais, dans le particulier, je n'ai jamais trouvé d'ami plus fidèle, ni de frère plus sincère, ni de père qui parlât avec plus de cordialité. Il m'écoutait avec patience et me répondait promptement et efficacement. Il me traitait non comme un grand à l'égard de son inférieur, mais comme son égal et quelquefois même comme son supérieur. » A peine la plaie de la perte qu'il venait de faire commençait à se fermer, qu'elle fut rouverte plus que jamais par la douleur où le plongea la nouvelle de la mort de l'homme le plus illustre de son temps, le grand saint Bernard, qui arriva le 20 août de l'année 1153, un mois après que le pape Eugène eut été mis dans le tombeau. Celle du saint abbé de Cluny arriva trois ans après, le jour de Noël de l'année 1156, étant âgé de près de soixante-cinq ans, laissant dans la désolation quatre cents religieux dans la seule abbaye de Cluny. Jamais homme n'a été si fort loué et n'a mérité tant de louanges. On verra les témoignages authentiques de l'estime infinie qu'ont eue pour lui les grands hommes qui ont vécu dans le douzième siècle et dans les autres jusqu'à celui où nous vivons. On y lira encore combien ont été touchés de

son mérite môme les ennemis de TEcrlise romaine. Quels éloges ne lui donne pas M. Weitman ! Il les finit par le témoignage que le cardinal Bona et M. Dupin rendent de cet illustre abbé. Le premier dit que Pierre le Vénérable était un homme d'une grande piété, qui plaît par Tagrément de son style et par la solidité de ses raisonnements. Le second, parlant des lettres du même abbé, dit qu'elles sont écrites d'un style pur et agréable, qu'il y a de l'esprit, du jugement et des pensées solides, qu'on n'y remarque point tant de vivacité et autant de brillant que dans les lettres de saint Bernard, mais que le style en est plus mâle, plus égal et plus pur.

Nous continuerons à parler des hommes illustres de cette maison. Si elle fut en deuil par la mort de Pierre le Vénérable dont la gloire rejaillissait sur elle, elle eut de quoi trouver quelque consolation par l'éclat qu'elle reçut d'un des frères de cet illustre abbé que nous connaissons sous le nom d'Héraclius, qui fut élevé aux plus éminentes dignités de l'Eglise. On le vit archevêque de Lyon , légat du Saint-Siège dans les Gaules et exarque du palais de Bourgogne. Son frère, qui avait beaucoup de tendresse pour lui , le recommanda au pape Innocent II. Il fut chanoine de Lyon, ensuite archidiacre, et enfin ce chapitre si auguste voulut l'avoir à sa tête et le mit sur la chaire épiscopale de son église, en 1153. Ses grandes qualités jointes à sa grande naissance le firent aimer de l'empereur Frédéric Barberousse, qui le consultait dans les affaires les plus importantes. Il répandit sur lui ses bienfaits à pleines mains. Nous ne pouvons pas en douter par la lecture de la bulle d'or que cet empereur donna à cet archevêque, où l'on voit, en détail, toutes les faveurs qu'il fit à son église, dans des termes qui donnent un poids infini à toutes les grâces dont il le comble. Nous la produirons en français ; on verra par cette bulle quel rang tenait cet archevêque dans l'esprit de ce monarque, puisque ne se contentant pas de combler de bienfaits son église, il l'honore en particulier lui-même de la dignité de chef suprême de son conseil et d'exarque de son palais de Bourgogne, c'est-à-dire de tout le royaume de Bour-

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gogne; dignité qui le rendait indépendant de tous les ducs et comtes qui aflbctaient une espèce de souveraineté dans le royaume de Bourgogne et de Provence.

11 fallait qu'il eût un mérite bien éminent pour avoir su conserver l'estime et l'amitié de deux puissances redoutables, des papes et des empereurs d'Allemagne, dans le temps qu'ils se faisaient la plus cruelle guerre. Nous avons vu jusqu'à quel point Frédéric était frappé des grandes qualités de cet archevêque. Les papes n'en furent pas moins frappés, puisque malgré la liaison étroite qu'il avait avec un homme qui les persécutait et qui ne gardait aucune mesure avec eux, ils ne laissèrent pas de le combler de bienfaits. Adrien IV et Alexandre III le déclarèrent leur légat, et le premier confirma en sa faveur les prérogatives de l'église de Lyon. Combien de choses dignes de remarques ne dirons-nous pas auxquelles eut part cet archevêque, qui finit ses jours l'onzième de novembre de l'année, à ce qu'on croit, 1167 !

Après avoir fait connaître ces deux grands hommes qui ont été , sans contredit , deux des plus brillantes lumières de la maison de Montboissier, nous reprendrons l'histoire de nos évêques. Nous ferons mention de l'arrivée du pape Alexandre III en France, l'asile ordinaire des papes persécutés. II se rendit par mer, sur les galères du roi de Sicile, dans l'île de Maguelonne, peu éloignée de Montpellier. Après quoi, prenant son chemin par Alais et par Le Puy, il se trouva à Clermont en 1162. Il y fit son entrée la veille de l'Assomption. Il y fut reçu par l'évêque Etienne de Mercœur, avec toute la magnificence et tout le respect dû au chef de l'Eglise. Un grand nombre d'archevêques et d'évêques s'y étant rendus pour lui faire honneur, il y tint avec eux un concile qui est le dixième de Clermont, dans lequel il frappa des foudres de l'Eglise l'antipape Victor Frédéric et tous ses adhérents. Après avoir fait un séjour de deux ans dans le royaume, ayant appris que les Romains souhaitaient de le revoir dans leur ville, il crut devoir se rendre à leur empressement. Comme il avait été très content de la magnifique réception

qu'on lui avait faite à Clermont, il ne voulut pas quitter la France sans donner à Tévêque et au peuple d'Auvergne de nouvelles marques de sa bienveillance. De Paris il prit le chemin de Bourges, accompagné de saint Thomas de Cantorbéry qui se sépara de lui pour la dernière fois. De là, il alla à Clermont où il fit quelque séjour; il y était le 19 juillet. Il n'en partit point sans avoir fait connaître à Tévêque et à ses chanoines combien il était satisfait de la manière avec laquelle ils l'avaient reçu.

Dieu semble avoir pris un soin particulier de l'église d'Auvergne. 11 n'est point de siècle qu'il n'ait mis sur le chandelier des évoques que leur vertu a rendus célèbres. Nous en ferons paraître plusieurs, dans ce livre sixième, qui, par leur piété, se sont attirés la confiance non seulement de leur peuple, mais des rois même les plus saints qui soient montés sur le trône des Français. Je vais commencer à parler du successeur d'Etienne de Mercœur, dont tous ceux qui vécurent de son temps, touchés de ses éminentes vertus, ne lui purent refuser le titre de bienheureux. Ce saint homme est connu sous le nom de Ponce, qui se consacra dès sa jeunesse à Dieu dans l'abbaye de Grand-Selve, dont il eut quelque temps le gouvernement. Le bruit des choses éclatantes qu'il fit dans ce monastère, et desquelles nous parlerons, le fît juger digne d'être un des successeurs de saint Bernard dans l'abbaye de Clairvaux. 11 s'y conduisit avec tant de sagesse qu'on le chargea d'une commission des plus iuiportantes, qui était de faire renaître la bonne intelligence entre les plus grandes puissances de l'Europe, c'est-à-dire entre le pape Alexandre et l'empereur Barberousse. Tous les mouvements qu'il se donna dans cette affaire d'une si grande conséquence firent connaître qu'il était né pour servir l'Eglise et qu'il méritait d'en occuper les premières places. 11 fut en effet élevé malgré lui sur le siège de Clermont.

A peine eut-il pris possession de son évêché , qu'il fut appelé par les puissances les plus respectables pour profiter de ses lumières. Nous ne passerons point sous silence les plaintes

continuelles que Pierre , évoque du Puy, faisait au roi Louis le Jeune contre les vicomtes de Polignac, qui désolaient les terres de son église. Enfin le calme ne revint que par le traité fait par l'évêque de Clermont, l'évoque de Viviers et l'archevêque de Vienne. Ce traité fut fait à Fontainebleau, en 1173. Nous n'oublierons pas de parler, dans la même année, de la fondation de l'abbaye de Feniers, connue sous le nom de Vallis honesta. Ce monastère se trouve situé entre les petites rivières de la Rue et de la Sentoire, qui se jettent dans la Dordogne. On croit, par de bonnes raisons, que les seigneurs de Mercœur en sont les fondateurs. Nous dirons, à ce sujet, des choses qui ne déplairont point au lecteur. Nous joindrons à cette fondation celle de Mègemont , fondée pour des filles du même ordre de Cîteaux, auxquelles ont succédé des religieux bernardins qui peuvent pratiquer les plus hautes vertus dans un lieu des plus solitaires où ils ne seraient point troublés par les gens du monde, s'ils ne les attiraient point. On attribue cette fondation à Dauphin d'Auvergne, comte de Clermont, qui fut le premier des dauphins d'Auvergne. Il était fils de Guillaume VII dit le Jeune. Plusieurs abbesses ont gouverné ce monastère. La dernière fut Françoise de Nérestang, qui l'était en 1612, qu'elle fit l'échange de l'abbaye de Mègemont avec celle de la Bénissons-Dieu. Depuis ce temps-là, il y a eu des abbés de Mègemont nommés par le roi. Nous verrons , comme dans le temps, que l'évêque de Clermont voyait avec plaisir fleurir dans son diocèse les maisons religieuses d'un ordre dont il avait été un des plus beaux ornements.

Le souverain pontife, qui connaissait son habileté dans le maniement des afi'aires épineuses, le chargea des commissions les plus difficiles. Nous parlerons surtout de la plus délicate, qui était de mettre le calme dans la maison du roi d'Angleterre, Henri, et son fils aîné qui, étant dévoré par l'ambition, exigeait que son père lui communiquât quelque rayon de la puissance souveraine , après l'avoir fait couronner. Ce qui obligea Henri à faire la paix avec le prince qu'il redoutait le plus, qui était Louis le Jeune; et, pour la rendre inébran-

lable, il voulut l'affirmer sur le droit du sang en mariant son fils avec une fille de Louis ; ce qui fut exécuté. On confia même cette jeune princesse au père , qui fut chargé de son éducation jusqu'à ce qu'elle fût en âge d'être mariée. Cette princesse, à mesure qu'elle sortait de l'enfance, faisait voir des grâces capables de toucher les cœurs les plus insensibles. Le père, qui la voyait sans cesse, fut si fort épris de ses charmes, qu'il ne put se résoudre à la perdre de vue. Sa réputation en souffrit beaucoup. Une conduite si criminelle vint aux oreilles d'Alexandre III qui, voulant faire cesser un scandale qui déshonorait un si grand roi, jeta les yeux, pour cette importante négociation , sur l'évêque de Clermont et sur l'archevêque de Tarentaise. Les charmes de la princesse étaient des liens trop difficiles à rompre; les menaces les plus fortes ne firent rien sur son cœur si follement épris. Ce qui obligea le jeune Henri de prendre les armes contre son père.

Louis, qui avait toujours été le soutien de l'église d'Auvergne contre les seigneurs qui travaillaient avec acharnement à la dépouiller de ses biens et de ses droits, mourut le 18 septembre de l'année 1180, et le pape Alexandre, qui faisait tant de cas de l'évêque de Clermont et que les peuples de cette ville avaient eu le plaisir de voir deux différentes fois dans leurs murs, ne survécut pas longtemps à Louis ; il finit ses jours le 30 août de l'année 1181.

Un Auvergnat, dont la vie a quelque chose de bien singulier, nous obligera à quitter l'Europe pour nous transporter en Orient. Cet homme est le fameux Héraclius, qui remplit en quelque manière de son nom l'Orient et l'Occident. Comme il était peu accommodé des biens de la fortune et qu'il avait l'esprit vif et entreprenant, il s'en servit pour se tirer du triste état où il était. Se voyant sans appui dans son pays, il crut qu'il devait s'en éloigner et aller chercher en Orient si la fortune se présenterait à lui d'une manière plus glorieuse qu'en Auvergne. Tous les Français étant agités de la passion d'aller combattre en Syrie contre les infidèles, ils s'y rendaient en foule. Héraclius y passa comme les autres. Joi-

gnant à un grand génie une ambition encore plus grande, il sut si bien accommoder son esprit , qui était naturellement haut et impétueux, à l'humeur de ceux qui avaient la puissance en mains, que dans peu de temps il obtint rarchevéché de Césarée. Dans ce poste, il sut si bien gagner les bonnes grâces de la mère du roi Baudouin, que le patriarche de Jérusalem, Amaury, étant venu à mourir, elle lui offrit cette dignité malgré les oppositions de Guillaume de Tyr. Ses ennemis publièrent que la croix se perdrait sous un patriarche du nom d'Héracle , comme elle avait été trouvée sous un empereur du même nom. On Taccusa même de bien des crimes devant le pape. Le nouveau patriarche quitta la Palestine pour venir se jeter aux pieds du souverain pontife ; par son éloquence et sa bonne mine , il eut bientôt effacé toutes les mauvaises impressions que l'on avait données de lui.

Les chrétiens d'Orient , voyant qu'ils allaient être livrés à un ennemi redoutable , qui était le célèbre sultan Saladin , si fameux dans nos histoires , le jeune roi résolut de s'adresser aux princes chrétiens pour leur demander du secours. Le patriarche, qui aimait l'éclat, employa tous ses amis pour être un de ceux qui seraient destinés à une ambassade si honorable. On lui donna pour compagnons les deux grands maîtres des Hospitaliers et des Templiers , Roger et Arnaud qui mourut dans le voyage , à Vérone. Leur négociation ne fut point heureuse. Ils eurent de belles promesses de l'empereur et des lettres touchantes du pape Lucius pour les rois de France et d'Angleterre. Ce dernier ne s'était engagé à faire ce voyage, il y avait plus de dix ans, que pour accomplir la pénitence qui lui avait été imposée à cause de la mort de l'archevêque de Cantorbéry. Comme il comptait sûrement sur ce roi, sa surprise fut extrême lorsqu'il lui eut entendu dire qu'il ne pouvait pas quitter son peuple, que sa première obligation était de maintenir la paix dans son royaume, mais qu'il pouvait compter qu'il lui donnerait cinquante mille marcs d'argent pour cette guerre. Cette offre fut fièrement rejetée par le patriarche qui demandait un chef capable de

conduire une armée, non de Tor et de Targent. Après lui a^oir fait mille reproches d'un air offensant, voyant que le roi rougissait de dépit et de colère : « Ne croyez pas, lui dit-il, que je craigne les effets de votre fureur. Tenez, voilà ma tête. Traitez-moi comme vous avez fait de saint Thomas. J'aime autant mourir de votre main en Angleterre que de celle des Sarrasins en Syrie; aussi bien ne valez- vous pas guère mieux qu'un Sarrasin. » Son ambassode ayant eu un si triste succès, on peut juger de quelle douleur mortelle fut pénétré son cœur rempli de tant de fierté et de hauteur. A son retour, il s'éleva de terribles tempêtes contre lui qui feront des épisodes assez curieux. 11 trouva pourtant l'art de se soutenir. Il fut même assez heureux de recevoir les deux plus puissants rois de l'Europe, Philippe-Auguste et Richard, roi d'Angleterre, puisqu'il ne mourut qu'en 1191.

Nous serons obligés de parler de l'expédition du roi de France pour aller reprendre Jérusalem dont la perte avait consterné les chrétiens qui versèrent des torrents de larmes à cette triste nouvelle. Toute la noblesse de France accompagna Philippe. On peut le conjecturer par les seuls grands seigneurs d'Auvergne qui voulurent avoir part au recouvrement de la sainte cité. Un titre nous a conservé les noms des fameux guerriers de cette province. Voici comme ils sont nommés : Arnaud de Bréon, seigneur de Mardogne ; messire Léon de Rochefort , seigneur d'Aurouse ; messire Arnaud d'Apchon; messire Jean de Murât; Louis de Pondonas; Louis de Montmorin , seigneur de La Roche ; le seigneur de Montboissier; Jacques deTournemire; Léon de Dienne; le seigneur de Beaufort ; le baron de La Tour et le dauphin d'Auvergne.

Après avoir rapporté les faits mémorables de nos guerriers, nous quitterons l'Orient pour parler de deux frères qui donnèrent bien de l'éclat à l'église d'Auvergne. L'un est Géraud d'Escorailles, abbé de Tulle, et l'autre Mainfroy d'Escorailles, doyen de Mauriac. Ils étaient tous deux de la noble et ancienne maison de ce nom qui ne tirait pas moins de lustre de ses grandes alliances avec celles de Comborn, de Venta-

dour et d'Aiibusson que par la valeur et la piété de Guy et de Raoul qui donnèrent tant de marques de leur courage et de leur foi dans la première croisade. Nous dirons des choses bien intéressantes sur les deux frères qui renoncèrent à toutes les grandeurs pour servir Jésus-Christ dans la retraite. Nous raconterons des actions bien extraordinaires et bien pieuses des deux vicomtes de Polignac qui avaient commis bien des violences contre l'église de Brioude qui avait pour lors pour prévôt Guillaume d'Auvergne, fils de Guillaume l'Ancien, comte de la province, qui était en même temps prévôt de celle de Clermont. Ces deux vicomtes firent satisfaction à l'église de Brioude d'une manière qui fit bien connaître qu'ils étaient touchés d'un sincère repentir. Le saint évêque Ponce termina ses jours , qu'il avait employés au service de l'Église et de l'Etat, le troisième jour de mai de l'année 1187. Son corps fut déposé dans Notre-Dame de Chamalières. Il avait pour chapelain un ecclésiastique nommé Adam, qui avait écrit une chronique de toutes les choses remarquables qui se passaient de son temps. Nous ne renverrons pas plus loin la fondation du monastère de l'Eclache pour lequel l'évêque Ponce avait beaucoup d'attachement, comme étant de l'ordre de Cîteaux, dans lequel il s'était fait une grande réputation. 11 est à croire que les anciens comtes d'Auvergne ont beaucoup de part à la fondation de ce monastère, car ils ne l'ont presque jamais oublié dans leur testament. Nous rapporterons sur ce sujet des choses dignes de mémoire.

Après la mort du bienheureux Ponce, le clergé lui donna pour successeur Gilbert. On ne sait rien de sa naissance non plus que de sa patrie. Il eut une si grande reconnaissance qu'il la poussa un peu loin. Il eut quelque démêlé avec Arnaud, abbé de Saint-Alyre, qui devait être de quelque conséquence puisque l'archevêque de Bordeaux, Hélie de Malemort, fut commis par le pape Célestin III pour mettre la paix entre eux. Sous cet évêque, nous rapporterons la fondation de deux célèbres abbayes de l'ordre de Cîteaux : l'une d'hommes, connue sous le nom de l'abbaye du Bouchet, en latin Vallis

ludda; Taulre de filles, appelée La Vassin, Vallis sana. La première fut fondée par Robert IV, comte d'Auvergne, fils de Guillaume VIII et d'Anne de Nevers. Ceux de cette branche de la maison d'Auvergne choisirent l'église pour être le lieu de leur sépulture. Nous ferons une mention assez étendue des choses remarquables de ce monastère qui est situé dans la châtellenie de Buron, non loin de Vic-le-Comte.

Celle de La Vassin se trouve dans un profond vallon environné de rochers et de montagnes, sur la petite rivière de Trentaine. Elle est dcrs la paroisse de Saint-Donat. Nous dirons comme elle reconnaît pour son fondateur Bertrand de La Tour, P"^ du nom, fils de Bernard de La Tour, IIP du nom. On trouve plusieurs personnes decetle maison enterrées dans l'église de ce monastère, parce que l'usage était que les grands seigneurs établissaient les sépultures de leur famille dans les abbayes et monastères qu'ils fondaient. Bertrand, leur fondateur, y reçut les honneurs de la sépulture avec Matheline de Béziers, sa femme, Jeanne de Toulouse, femme de Bernard, seigneur de La Tour, VP du nom, avec plusieurs autres de la maison de La Tour.

Avant de parler du successeur de Gilbert dans l'évêché de Clermont, nous avons cru qu'il était important de donner une connaissance de l'état où se trouvait la province d'Auvergne. Ce qui nous donnera bien des lumières à la faveur desquelles nous verrons dans un beau jour les affaires de son église. Nous observerons les alarmes que causait la puissance du roi Philippe à Guy II, comte d'Auvergne, et à Dauphin, son cousin, comte de Clermont, et le peu de fonds qu'il y avait à faire sur Richard, roi d'Angleterre, de qui ils avaient été abandonnés après leur avoir promis des troupes et de l'argent, surtout à Guy qui s'était rendu auprès de ce prince en Angleterre et qui connut sans peine, à la manière dont il fut reçu, qu'il ne devait rien attendre de lui. Ces comtes eussent pu vivre dans une tranquillité qui eût fait le bonheur de leurs peuples, si l'union, qui est le plus ferme soutien des maisons, se fut conservée entre le comte Guy et son frère Robert. Mais

la division s'ëtant mise entre les deux frères, ils en vinrent à une guerre ouverte qui eut de funestes suites pour le comte et ses descendants. C'est ce que nous développerons.

Robert d'Auvergne, fds de Robert IV, comte d'Auvergne, et de Mahaut de Rourgogne, frère puîné de Guy, étant doyen de l'église d'Autun, succéda, en 1195, à Gilbert dans l'évêché de Clermont. Dans son élection se trouvèrent, outre le prévôt, l'abbé, le doyen, qui était malade, et les chanoines, cinq archidiacres et deux archiprôtres. Peu de temps après son élection, il se vit attaqué par son frère qui se déclara pour le roi d'Angleterre. Robert, qui prévoyait que la conduite de son frère allait faire élever un orage qui pouvait l'envelopper luimême, demeura ferme dans le parti de Philippe. Alors la guerre fut déclarée d'une si terrible manière, que l'évêque se servit des armes temporelles et des armes spirituelles. Les deux frères, après avoir jeté le premier feu de leur colère, se raccommodèrent par l'entremise d'Henry de Sully, archevêque de Rourges. Il se fit encore un second accommodement par la prudence d'Eudes, duc de Rourgogne, leur cousin, dans lequel entra le chapitre de Clermont, qui céda avec l'évêque au comte tout le droit qu'il avait sur le château et la chàtellenie de Lezoux, à condition qu'il en ferait hommage à l'évêque.

Philippe, chagrin de les voir réunis ensemble, chercha querelle au comte. Celui-ci, pour se garantir de l'orage dont il était menacé, se dépouilla de la principale pièce de son Etat, c'est-à-dire de la ville de Clermont, et la donna en garde, en 1202, à son frère pour la tenir jusqu'à ce que lui ou les siens eussent fait leur paix avec le roi, et afin qu'on ne pût pas révoquer en doute cet acte , on y apposa le sceau de la ville comme le souhaitait l'évêque de Clermont. Depuis ce tempslà, la seigneurie de cette ville est demeurée en la puissance des évêques. Et c'est en vertu de ce titre que la reine Catherine de Médicis gagna son procès contre Guillaume du Prat, évêque de Clermont.

Les deux frères se trouvant dans une espèce de tranquil-

lité, firent réflexion que le ciel pourrait bien être irrité contre eux ; dans la vue de Tapaiser, ils se croisèrent contre les albigeois qui avaient déclaré une cruelle guerre à TEglise. Ils ne furent pas longtemps dans leur voyage ; le comte de Toulouse donna de si éclatantes marques de pénitence, que la paix fut bientôt faite.

Les deux frères, que Ton croyait si bien d'accord, devinrent plus furieux que jamais l'un contre l'autre. Le comte fit éclater le venin qu'il conservait contre Robert et contre l'Eglise. Il en vint jusqu'à cet excès de fureur de ruiner une abbaye royale de filles dont il enleva la croix, les ornements et toutes les richesses. Il osa même mettre la main sur son frère et le prendre prisonnier. De si grands excès réveillèrent la colère du roi, qui envoya contre lui une armée commandée par Guy de Dampierre, seigneur de Bourbon, qui se rendit maître de toutes les places de conséquence du comte. Afin que l'évêque vît dépouiller son frère avec moins de chagrin, on lui laissa la ville de Clermont qu'il tenait déjà en dépôt. On lui donna de plus le Pont-du-Château, Lezoux, la forteresse de Dallet et le fort entre les deux rivières, et, dans la crainte de le perdre par une tendresse naturelle, il lui donna en augmentation de fief les lieux de Gerzat, de Ferintrat (1), de Lugnat, de Thuret, de La Forest et une partie du fief de Chamalières, avec les dépendances dont Pierre de Chamalières s'était mis en possession.

Nous ne manquerons pas d'opposer au comte Guy la conduite sage et modérée de Dauphin, son cousin, qui, ayant naturellement l'esprit doux et cultivé par l'étude des beauxarts et surtout de la poésie, ne voulut point tenir tête au roi et termina tous les différends qu'il avait avec ce prince. Ce seigneur, à qui devait appartenir le comté d'Auvergne, a été le premier de sa maison et de sa branche qui prit le titre de dauphin d'Auvergne et qui le rendit héréditaire à ses successeurs. Il prit même pour armes un dauphin et quitta le gonfanon qui était les armes des comtes d'x\uvergne. Il passait

(1) Malintrat.

pour un des chevaliers de son temps des plus sages et des plus accorts, qui entendait le mieux la guerre et le lait des armes. Son attachement à la poésie lui fit aimer les poètes. Il n'y en avait point qui eût quelque réputation qu'il n'attirât à son service. Mais celui pour lequel il eut plus de tendresse fut Pierre d'Auvergne, gentilhomme qui avait pris naissance dans un château nommé Perols, situé sur les terres du dauphin, au pied de Rochefort. Nous ferons connaître le caractère de ce poète qui, outre qu'il avait mille agréments dans sa personne qui le rendaient très aimable, composait des vers où l'on trouvait beaucoup de délicatesse. Quoique le comte Dauphin fût un des plus polis chevaliers de son temps, il n'en était pas moins bon chrétien. Il donna de véritables marques de son attachement pour l'Eglise en diverses circonstances que nous ne laisserons pas échapper. Il aimait si fort l'équité qu'ayant découvert que les droits qu'il croyait lui appartenir dans le lieu et dans l'église d'Orcival étaient à la noble maison de Gros, il ne fit nulle difficulté de le reconnaître par un acte public. Sa femme, G., comtesse de Montferrand, n'était pas moins vertueuse que lui. Son testament en est une preuve sensible par les dons qu'elle y fait. Elle n'y oublie point l'église et l'évêque de Glermont, non plus que tous les chapitres et tous les monastères d'Auvergne. Après avoir fait mention de plusieurs autres dons qu'elle fait, elle ordonne que tout ce qu'elle peut avoir de reste en or, en argent et en joyaux soit vendu avec ses grandes chemises, quatre paires de grands draps, ses guimpes, ses toiles et ses serviettes, de l'avis de sa fille, Dauphine d'Auvergne, dont l'argent doit être employé pour faire célébrer, pour le salut de son âme, trente grandes messes tous les jours pendant le cours d'une année. Elle veut enfin que l'on appose à son testament les sceaux de l'église de Glermont, de l'évêque , de son mari et de ses fils.

Après avoir raconté ce qui regardait la division des deux frères, nous parlerons des choses qui touchent en particulier l'évêque Robert d'Auvepgne. En 1197, les religieux de Mozat

l'ayant prié de se rendre dans leur monastère pour relever les reliques de saint Austremoine, il s'y trouva et fit ouvrir le tombeau qui renfermait le corps de cet apôtre d'Auvergne. Il était enveloppé d'une étoffe de soie serrée avec des cordons sur lesquels on voyait les sceaux du roi Pépin. 11 était accompagné, dans cette cérémonie, de son oncle, Guillaume d'Auvergne, prévôt de l'église de Clermont.

Il avait beaucoup d'inclination pour le monastère de Chantoen. Nous entrerons dans un grand détail de tout ce qui regarde cette abbaye, qui fut occupée d'abord par des religieuses que le saint évêque Genès y avait établies. Elles la cédèrent au commencement du xn^ siècle aux chanoines de Clermont pour quelques-uns de ceux qui, ayant cessé de vivre en communauté, prirent la résolution de continuer à vivre dans la retraite. Les autres voulurent avoir part à cette pieuse entreprise en se dépouillant de leurs biens en leur faveur. Ils reçurent donc de la libéralité de l'église de Clermont plusieurs églises qui dépendent aujourd'hui de l'abbaye de Chantoen. Tout ce que nous venons d'avancer est appuyé sur un ancien titre dont l'extrait est rapporté dans une charte de l'an 1464 qui est dans les archives de la cathédrale, où est aussi le premier titre dans toute son étendue. On y lit expressément que l'abbé et le couvent de Chantoen avouent avoir reçu du chapitre de Clermont les églises de Chantoen, qu'elles leur ont été données avec le consentement et l'autorité du seigneur évêque, et à leurs successeurs à perpétuité, pour les aider à vivre régulièrement dans la pratique de la règle de saint Augustin. Profitemur, disent-ils, nos accepisse a capitxdo Claromontensi ecdesias de Chantoen. Ils le font à certaines conditions que l'on lira dans l'histoire. La première est qu'ils s'obligent à payer au chapitre une redevance de vingt sols, monnaie de Clermont, comme lui étant redevables de leurs biens, et la seconde que deux chanoines seront appelés à l'élection de leur abbé dans la vacance de ladite abbaye. L'évoque Robert leur procura par ses exhortations de grandes libéralités des peuples qui fournirent abondam-

ment Targenl nécessaire pour élever des bâtiments où ils fussent logés plus commodément.

Cet évêque, étant très zélé pour la pureté de la foi, fut une seconde fois au secours de ceux qui combattaient contre les hérétiques du Languedoc. Il se croisa avecGuirhard de J^eaujeu et Géraud de Gros, son métropolitain. Son amour pour son éiilise lui fit obtenir du roi Philippe que les clercs jouiraient de leurs anciens privilèges, qu'ils ne seraient pas contraints de fournir aucun subside pour ses troupes, et qu'il n'y aurait point de grenier à sel dans l'Auvergne. Il avait l'àme grande et beaucoup de zèle pour maintenir la discipline ecclésiastique, lequel il fit paraître par tous les mouvements qu'il se donna pour rétablir le bon ordre dans son église. Il ne fut pas moins soigneux d'en conserver les biens, comme on le verra par les statuts qu'il fit en 1207 avec son chapitre, qui avait pour prévôts un Guillaume et un abbé du môme nom. On les lira avec plaisir. Il avait un si grand attachement pour son église , qu'ayant remarqué que ses chanoines ne voyaient qu'avec peine prendre des curés qui étaient de leur dépendance le droit de visite, qui était autrement appelé droit de procuration, ayant l'âme élevée, il fut charmé de trouver cette occasion de leur faire plaisir en abandonnant pour lui et ses successeurs un droit qu'il croyait lui appartenir. Il voulut affranchir de ce droit les églises qu'ils pourraient avoir dans la suite. L'acte fut passé en 1205 dans le chapitre de Clermont, en présence de Guillaume, archevêque de Bourges. Il soutenait avec fermeté les droits de son église ; ce qu'il fit paraître au sacre de Guillaume de Chailly pour archevêque de Bourges. On manda, pour faire la cérémonie, l'archevêque de Bordeaux, Hélie. Robert, qui tenait le premier rang parmi les évêques de la métropole, soutint avec beaucoup de vigueur qu'il ne devait être sacré que de sa main.

La bonne intelligence qu'il avait eu soin d'entretenir avec le roi Philippe procura bien des avantages et des augmentalions à son évôché. Il lui fit tomber la seigneurie de Vertai-

zon dont il dépouilla Pons de Ghapteuil par arrêt de 1204. Les évêques de Clermont, par le même arrêt, devinrent seigneurs de Billom. Cette ville avait appartenu aux premiers comtes d'Auvergne. Guillaume le Pieux en fit don au monastère de Moissat, suivant un ancien titre de cette église. Richer, abbé de Saint-Laumer de Blois , d'où dépendait Saint-Laumer de Moissat, redonna cette ville à Burgon de Vassalo, seigneur de Vertaizon. Pons de Ghapteuil, l'un des successeurs de Burgon dans la seigneurie de Billom, la perdit en même temps qu'il fut dépouillé de Vertaizon, et cette ville fut adjugée à révêque de Glermont qui en jouit encore aujourd'hui. Robert reçut encore de la main du roi le château de Mauzun, que son frère lui abandonna à condition qu'il y pourrait rentrer avec le consentement de Philippe, qui refusa sans doute de le donner, puisque les évêques de Glermont ont toujours joui de cette terre, et que ceux qui y avaient quelque droit et qui y possédaient quelque chose en gratifièrent l'évêque Robert. Car on trouve dans un titre de l'évêché de Glermont qu'une dame nommée Anne, fille d'Eustache, donna à l'évêque, en 1222, la justice et le domaine de Mauzun, et que le seigneur de Bourbon, Archambaud, Béatrix, dame de Montluçon, et Mahaut, comtesse de Bourbon, cédèrent tous les droits qu'ils avaient sur cette terre, et que ces donations furent confirmées par Simon, archevêque de Bourges.

Un évêque d'une si grande réputation attirait les yeux de toutes les églises de France. Celle de Lyon ayant perdu son archevêque, Reynaud de Forez, le choisit pour lui succéder. Il remplit cette place, mais ce ne fut pas avec la même vigueur qu'il avait rempli celle de Glermont. Sa santé s'étant affaiblie, il fit son testament en 1232. Deux ans après, en 1234, il mourut et fut enterré dans une chapelle de Saint- Jean où l'on voit encore ses armes.

Sous cet évêque, Glermont reçut dans ses murs, en 1209, les frères-prêcheurs, et Montferrand, les frères-mineurs. La maison des premiers est le quatrième établissement qu'ils aient eu dans le royaume ; et celle des derniers est la troi-

sième maison de ces pères. Nous entrerons dans un détail assez curieux de leur fondation. Les jacobins reconnaissent pour leurs fondateurs les rois de France et pour bienfaiteurs un grand nombre de seigneurs et d'évoqués. Ce couvent a donné plusieurs hommes illustres. Les plus connus sont Hugues Aycelin qui a laissé à ces pères son bréviaire et son missel, don de conséquence en ce temps-là ; Guy de La Tour, évèque de Clermont ; Durand de Saint-Pourçain, évoque du Puy et ensuite de Meaux; Durand, son neveu; le cardinal de Saint-Saturnin et plusieurs autres. La maison de ces pères est vaste, les jardins sont grands et spacieux et s'étendent assez loin dans la campagne.

Les frères-mineurs vinrent presque dans le même temps en Auvergne. Leur couvent de Montferrand est un des plus anciens de France. Il fut fondé par Guichard qui entra en possession de la ville de Montferrand par son mariage avec Catherine Dauphine, fille de Guillaume, comte de Clermont et de Montferrand, qui lui apporta en dot la seigneurie de cette ville. Il fit venir Sabadin de La Marche, un des compagnons de saint François, qui prit soin de faire bâtir la maison de ces pères ; leur église est d'une belle structure. Cet ouvrage est du à la piété de plusieurs gentilshommes qui contribuèrent tous à sa construction de la manière qu'elle est. Elle fut sacrée, le 9 de juin de l'année 1229, par l'évêque d'Ascalon, nommé Thomas, qui tenait la place, dans cette cérémonie, de l'évêque de Clermont, Hugues de La Tour.

L'évêque Robert eut aussi la consolation de voir dans son diocèse la fondation d'une maison de chartreux, qui fut fondée en 1219 par deux frères de la noble maison de Beaufort, nommés Guillaume et Raoul (1). Ces pères reçurent de ces deux seigneurs un lieu appelé vulgairement Confinial , tous

(1) Les Beaufort, fondateurs de la chartreuse du Port-Sainte-Marie, n'appartenaient pas à la famille qui a donné d^ux papes à l'Église. C'est au XIV® siècle seulement que Guillaume Roï^er, frère de Clément VI, devint possesseur de la seigneurie angevine de Beaufort-en-Vallée , dont il prit alors le nom.

les bois qui en dépendent, le village de Montevers et tous les pacages qui s'étendaient depuis le ruisseau de Laves jusqu'à Confinial, avec la liberté de prendre tout le bois nécessaire pour leur chaufTage, excepté dans la forêt de Lajas. Ils donnèrent même la liberté aux vassaux de toutes leurs terres de donner ou vendre ce qui accommoderait ces saints religieux, qui en jouiraient librement et sans aucun trouble. Cette donation fut ratifiée par le vénérable Pierre Simon , par la grâce de Dieu archevêque de Bourges, et par tout le chapitre de la même église, sous la mouvance de laquelle semblait être tout ce qui leur avait été donné. Ces pères avaient sans doute quelque habitation dans ce canton , puisqu'on trouve des titres plus anciens où il est parlé de divers dons que Ton avait fait aux religieux qui y étaient.

Du temps du même évêque, Robert d'Auvergne, l'église d'Auvergne donna un saint archevêque à sa métropole. Ce fut Géraud de Cros , fils de Géraud II , seigneur de Gros, de Murât et de Vernines. Sa maison était ancienne et illustre. Il fut archidiacre et doyen de l'église de Clermont. Ceux de Bourges ayant perdu un saint archevêque dans la personne de Guillaume de Donjeon, voulurent se consoler de la perte qu'ils avaient faite en plaçant dans leur siège un autre saint. Ils en firent choix en 1209. Après quoi il se rendit à Rome pour faire confirmer son élection par le pape Innocent III. Son zèle pour l'Église romaine le porta à passer avec l'évêque de Clermont, Robert, en Languedoc, pour achever de réduire les albigeois. A son retour, voyant les grandes merveilles que Dieu opérait par l'intercession de son prédécesseur, il se mit en chemin pour se rendre à Rome, afin d'obtenir du pape qu'il ne différât pas plus longtemps à lui rendre la gloire qui lui était due, en le mettant au nombre de ceux que l'Eglise honore comme jouissant de la vue de Dieu. La fatigue du voyage l'en fit jouir bientôt lui-même, car il mourut en chemin. Sa sainteté était si éclatante et accompagnée de tant de merveilles, que quelques auteurs n'ont fait difficulté de lui donner le nom de bienheureux.

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