‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 173 sur 210 · LIVRE XJ · texte numérisé non relu

LIVRE XJ

petit enfant. Écoutons-le lui-même Walter Raleigh était l’homme le moins effrayé de la mort que j’eusse jamais connu, et le plus résolu, le plus assuré, cependant avec honneur et conscience. Quand je commençai à l’encourager contre la crainte de la mort, il en fit si peu de compte, que je l’admirai. Lorsque je lui dis que les meilleurs serviteurs de Dieu, dans des causes plus méritantes que la sienne, avaient reculé à cette idée, et même un peu tremblé, il ne le mit pas en doute, mais il rendit grâce au ciel de ce qu’il n’avait jamais redouté la mort et dans ce moment moins qu’à aucune autre époque. Car ce n’était rien, disait-il ; et quant au genre de mort, quelque cruel qu’il pût sembler à d’autres, il aimait mieux mourir ainsi que d’une fièvre chaude. »

Walter Raleigh marcha sans chanceler jusqu’à l'échafaud, d’où il continua d’étonner les plus braves. Il se justifia de toutes les accusations lancées contre lui. Il fit des adieux particuliers à chacun de ses amis, disant à tous qu’il allait attendre sa femme, son fils Carew, et rejoindre son fils Walter. Il adressa ses suprêmes recommandations à lord Arundel. Quand il eut cessé de causer à voix basse avec le noble comte, il lui serra la main et se retourna vers le bourreau. « Prends patience, mon cher, » lui dit-il avec la douceur de Socrate parlant au serviteur des Onze. Et comme le bourreau, pénétré de respect, ne répondait pas : « Montre-moi ta hache, » ajouta Raleigh. Le bourreau hésitant : « Penses-tu donc, reprit le vaillant condamné, que j’en aie peur? » Sur ces mots le bourreau la lui ayant présentée, Raleigh l’examina et la rendit en souriant. « C’est un remède tranchant, dit-il, mais il guérit de tous les maux. » Il dit encore aux assistants : « J’ai été soldat, marin, courtisan, des métiers pleins de pièges. Aussi j’ai beaucoup péché. Priez donc pour moi le Dieu des miséricordes près duquel je serai bientôt ; priez-le pour que le dernier et le plus long de mes voyages soit heureux! » Il donna son chapeau et sa bourse aux sergents d’armes qui l’entouraient,

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ôta son pourpoint, et regarda le bourreau. Le bourreau tremblait. Raleigli était l’homme de la vieille Angleterre et l’ennemi de l’Espagne. Comment ne pas l’admirer? L’exécuteur était donc obséquieux devant Raleigh et dans l’attitude de la vénération. 11 s’agenouilla et ne se releva que lorsque Raleigh lui eût touché l’épaule et lui eût dit : « Je te pardonne. » Le bourreau lui demanda comment il voulait se placer sur le billot.

« Quand le cœur est d’aplomb, répliqua Raleigh, qu’importe où se pose la tête? • 11 s’étendit sans forfanterie et sans faiblesse, s’emboîta le cou dans le billot, le visage vers l’orient, le corps sur un tapis doublé, selon la tradition, du manteau que Raleigh avait autrefois jeté sous les pieds d’Élisabeth. Le bourreau frappa, et cette grande tète tomba et ce grand cœur cessa de battre.

L’àme de Raleigh s’envola vers les îles mystérieuses qu’il avait tant cherchées. La Manoa qu’il n’avait pu atteindre dans le nouveau monde, il l’a découverte au delà du sépulcre, et cette capitale, cette ville tant souhaitée, n’était-ce pas la cité de Dieu confusément désirée ici-bas, mais où l’on n’aborde que dans l’infini ? ,

Raleigh fut décapité le 29 octobre 1618, à l’àge de soixantesix ans. 11 était resté jeune ; ses cheveux seuls avaient blanchi. Le bourreau déposa respectueusement la tête de ce grand homme dans un sac de cuir rouge, qu’il enveloppa de la robe de chambre de Raleigh, une robe de velours rouge aussi. Cette tête ainsi cachée fut conduite en une voiture par un officier du roi et remise à la veuve du glorieux condamné. Elle reçut ce présent à genoux, fit embaumer cette tête si chère et la conserva vingt-neuf ans, jusqu’à sa mort, dans un coffre de santal. Le second fils de Raleigh garda aussi la tête de son père, et ce n’est qu’avec lui qu’elle fut enterrée.

Walter Raleigh avait le maintien et la physionomie d’un héros. Il était une volonté autant qu’une imagination. Il allait vite et loin au but, quoique par des courbes plus d’une fois

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