LIVRE XI
leur conquête, la brûlèrent et rejoignirent leur amiral à la Trinité. Raleigh, dont le lieutenant avait battu en retraite, dont le fils Walter avait péri dans le combat, l’épée à la main, et dont les équipages désertaient, navire par navire, eut le tort de ne pas se réfugier en France. Il revint en Angleterre, victime déjà de l’infamie de Jacques. Ce prince acheva par le crime son abjection. Après une mûre délibération dans laquelle François Bacon, le nouveau lord-chancelier, intervint, Jacques ordonna d’exécuter la sentence de mort qui pesait sur Raleigh depuis quinze ans. Dérision inouïe! Raleigh était condamné depuis quinze ans à la peine capitale, nous en convenons, mais il avait, durant cet intervalle, commandé en chef une flotte et exercé à son bord la souveraineté, la dictature déléguée par le roi. Il était évident que ces hautes fonctions d’amiral avaient absous Raleigh de tout arrêt antérieur. Bacon prétendit que non, et l’ancienne procédure, légèrement revisée, subsista. Le lord-chancelier opina selon le désir du roi dont il était le courtisan et selon le désir de Gondoinar, l’ambassadeur espagnol, dont il était l'ami. II n’oublia que la justice et l’humanité. Gondoinar voulait se venger des mépris de Raleigh, Jacques d’Angleterre voulait satisfaire Gondomar, afin d’obtenir l’infante pour le prince de Galles; Bacon, lui, voulait complaire aux puissants. Il ne craignit pas pour cela de contrister Dieu et de se déshonorer dans tous les siècles. Des taches du sang d’Essex et du sang de Raleigh sont sur la conscience de Bacon. L’histoire constate le sang, mais elle ne pourrait pas plus l’elTacer d’une mémoire que lady Macbeth ne pouvait l’effacer de ses mains.
Raleigh avait habité la Tour une première fois une année environ, la seconde fois plus de douze ans. Il ne languit pas à ce troisième emprisonnement à Gate-house. La reine, beaucoup de lords et l’opinion publique sollicitèrent en vain sa grâce. Le comte de Gondomar, l’ambassadeur castillan, décida le supplice. Sous cette influence aidée de la connivence
de Bacon, Jacques, après avoir été l’espion de l'Espagne, consentit à en être le grand prévôt.
L’échafaud de Raleigh fut dressé. La veille de son trépas, le héros, aussi calme que sur un champ de bataille, convoqua ses compagnons à sa dernière heure. Sa sérénité fut entière : elle allait tantôt jusqu’à l’enjouement, et tantôt elle se revêtait soit de piété, soit de poésie.
Il y avait dans une des crevasses de Gate-house un vieux hibou dont Raleigh, la nuit, écoutait parfois le chant énigmatique. « Nous sommes ici deux philosophes , » disait l’illustre prisonnier. 11 prétendait comprendre le sens des cris de son voisin lugubre. Au milieu des ténèbres qui précédèrent la dernière aurore de Raleigh, le hibou, sortant de son immobilité, déploya ses ailes et voleta près de la fenêtre du captif comme pour lui annoncer le plus mystérieux de ses voyages. C’est alors que Raleigh, tout en suivant du regard les circonvolutions de l’oiseau funèbre, nota en nombres rhythmiques son espérance :
« O temps ! qu’es-tu ? Notre jeunesse, nos joies, et tout ce « que nous possédons, tu l’engloutis et ne nous le rends point.
« Au moment où nous expirons, tu enfermes notre vie dans « l’ombre et le silence de l’Érèbe, mais, — j’en jure par le « Dieu du ciel, — il ressuscitera ma poussière et il ouvrira « mon sépulcre sur l’éternité ! »
Ces vers furent trouvés dans la bible de Raleigh. Je les recueille ici comme un second démenti solennel au jésuite Persons et comme un trésor pour toutes les âmes altérées de la soif d’un monde meilleur.
Certes, si quelqu’un pouvait se passer d’un théologien officiel, nous savons que c’est Raleigh. Il n’en réclama pas, mais on lui en dépêcha un qui subit aussitôt l’influence du grand homme qu'il croyait assister et devant lequel il fut comme un