LIVRE XII
Des yeux de chair n aperçoivent qu’un horizon borné; l’infini cependant est au delà, et ce sont les yeux de l’esprit, ou plutôt les yeux de l’âme plus perçants encore, qui l’entrevoient.
Ce qu’ont écrit — Reid, le candide moraliste écossais, — Royer-Collard, le plus rare écrivain de tribune que nous ayons eu, — Laplace, notre plus prodigieux géomètre; ce que ces grands esprits ont écrit de Bacon, on l’a lu déjà.
Que d’autres il faut ajouter à celte liste !
Gassendi appelait Bacon le restaurateur des sciences, le vainqueur du syllogisme, l’initiateur de l’induction. Le père Mersenne, qui fut le correspondant de Fermât, de Pascal, de llobbes et de tant d’autres, le saluait du titre glorieux de précurseur de Descartes, qui lui-même disait : « Je n’ai rien à enseigner sur la philosophie expérimentale , après ce que Verulamius (Bacon) en a exposé. » Le Xovum Organum, publié en 1020, était une méthode qui précéda de dix-sept ans le discours de Descartes sur la méthode. Le métaphysicien français spiritualisa et dépassa l’induction, en constatant dans l’âme humaine des ressources suffisantes pour arriver à la connaissance du moi et du non-moi. Ce qui est incontestable, c’est le respect qu’il eut toujours et qu’il exprima souvent pour « Verulamius. »
Boerhaave soutenait que ce grand Verulam avait été l’inspirateur de Descartes. Leibnitz tenait Bacon pour un homme divin : clivini ingenii vir. Adisson, Horace Walpole, Humes le proclament le prodige de l’Angleterre. 11 a été, en effet, le prophète des vérités dont Newton fut le mathématicien. Voltaire dit : « Ce qui m’a le plus surpris, ce fut de trouver dans ses œuvres en termes exprès cette attraction dont Newton est regardé comme l’inventeur. » D’Alembert, Diderot, Condorcet, Garat, tous les hommes éminents, toutes les générations, tous les siècles se sont inclinés devant lui. On pourrait, en lui empruntant une de ses plus belles images, le comparer à ces statues des chemins qui montrent la route aux voyageurs,
histoire d'élisabeth d’anoleterre
avec cette différence toutefois que ces statues sont muettes et que Bacon parle : il parle et il guide à travers tous les problèmes et tous les mystères.
Voilà Bacon ; je l’ai dit tout entier dans ses pathétiques contrastes, dans son infimité et dans ses essors. Blàmons-le et admirons-le. 11 fut faible, vaniteux, ambitieux. C’était d’ailleurs un orateur admirable, un causeur transcendant, un jurisconsulte, un érudit, un penseur surtout et un écrivain.
Bacon est l’un des cinq ou six métaphysiciens les plus grands de tous les siècles. Et non-seulement il fut un inventeur, mais il grava ses découvertes dans un style aussi indestructible que transparent. Il empourprait d’imagination la langue de la raison. Plongé quelquefois dans les fanges du monde, personne ne planait plus naturellement au-dessus, dans les rayons. Il se jouait de tous les fardeaux. Les questions les plus lourdes, il les soulevait avec facilité et les emportait légèrement, à travers les espaces incommensurables, jusqu’au ciel le plus haut des cieux, jusqu’au ciel métaphysique : le ciel de Dieu. Le philosophe de Gorhambury eut constamment les ailes étendues et frémissantes dans la vérité, comme Raleigh dans l’aventure, comme Shakspeare dans la beauté.
L’apothéose et la flétrissure de Bacon sont également justes. Cependant, tout dégradé qu’il est par scs pairs, — ce concussionnaire, — cet ingrat est, dans un autre ordre, le semblable de Shakspeare, et bien qu’il soit renversé de son piédestal, bien qu’on le mesure à terre, il reste un colosse de génie dont l’apparition est une date de l’histoire universelle.
Maintenant, revenons chronologiquement de ce roi de la philosophie à la reine de la politique — à Élisabeth. Lui Bacon, Raleigh et Shakspeare furent des météores qui se relient, par leur origine, au règne de cette princesse, quels qu’aient été leurs prolongements lumineux.