LIVRE III
pitié et un immense enthousiasme. Le duc de Norfolk, la premier des pairs par sa naissance, par ses richesses, par son influence, lui était comme fiancé. Il était doué d’une âme délicate. Lié au catholicisme et aux catholiques, catholique de cœur, bien que la nécessité lui imposât les formes extérieures de la religion nouvelle, son amour lui créait dans son parti une popularité. Mais ce qui attirait irrésistiblement le duc de Norfolk, indépendamment de l’opinion catholique, du titre de la reine, de sa beauté, de sa grâce, diason esprit, de son courage, c’étaient ses malheurs. Pour le duc, la captivité était encore le plus puissant charme de cette princesse.
Quoique brave, Norfolk n’était pas un capitaine ; quoique délié, il n’était pas un diplomate ; quoique chef de parti, il ne fut jamais un homme d’État. 11 y avait en lui un mélange de qualités et de défauts, de faiblesses et de témérités, de vices et de vertus, de hauteur, de politesse, de générosité, d’ambition, de vanité, d'insouciance, qui faisaient de Norfolk le modèle accompli du grand seigneur, le type achevé du lord anglais. Ses innombrables vassaux étaient son peuple, la noblesse britannique était sa cour à ses yeux. Il était chimérique à force d’orgueil. « Quand je suis dans ma bonne ville de Norvvich, « disait-il, je me tiens pour un roi. » Un personnage si chevaleresque, si fastueux, d’habitudes si élégantes, d’une audace si aventureuse et si légère sous une apparence de gravité aristocratique, pouvait bien être un idéal pour Marie Stuart en même temps qu’un salut; pour Elisabeth, n’étant pas un instrument, il pouvait devenir une victime.
De plus en plus épris de la reine d’Ècosse, il avait sollicité et obtenu pour son mariage avec elle l’agrément de la cour de France et de la maison de (luise.
11 n’y avait qu’un obstacle, mais il était invincible.
La reine d’Angleterre avait toujours été fort opposée à ce mariage. Elle n’aurait pu y consentir sans être amenée à désigner pour ses successeurs Marie et Norfolk. Or, iesrccon-
histoire d’Élisabeth d' Angleterre
naître pour héritiers, Marie tenant l’Angleterre par le catholicisme, Norfolk par ses vastes territoires, par ses amitiés et ses alliances, c’était comme si Élisabeth eût livré la couronne de son vivant. Rien n’était plus contraire A sa haine, à sa nature. Elle n’hésita pas à se prononcer. Elle prévint et gourmanda le duc de Norfolk. Elle le menaça de tout son ressentiment.
« Il y a eu, dit l'ambassadeur de France, de grosses parolles « entre la royne d’Angleterre et le duc de Norfolk, et j’entendz * qu’elle s’est courroucée fort asprement à luy de ce qu’il tret- « toit, sans son sceu, de se maryer avec la royne d’Escosse, « lui deffendant fort expressément de n’y prétendre plus en « quelque façon que ce soit. »
Le duc promit tout et ne tint rien. Sorti de la Tour le 4 août 1570, il se remit immédiatement en relation avec Ridolti, l’opiniâtre agent entre le pape, le roi d’Espagne et Marie Stuart.
Ridolfi eut plusieurs conférences i\ Londres avec l'évèque de Ross, et au château de Iloward avec le duc de Norfolk. Des instructions lui furent données. Le rétablissement du catholicisme en Angleterre et le détrônement d’Elisabeth étaient le double but de ces instructions. Il y avait, de plus, une partie secrète qui n’avait pas été confiée au papier, mais dont Ridolfi devait faire la confidence orale aux cours de Rome et de Madrid. Toutes choses ayant été convenues et réglées, Ridolfi partit pour les Pays-Bas au printemps de 1571. 11 vit le duc d’Albe à Bruxelles, puis il se rendit auprès du pape, qui, satisfait des nouvelles que lui apportait le banquier florentin, l’envoya à Philippe II avec de vives recommandations.
Il eut, le 18 juin, à Madrid, une audience du roi. Le 7 juillet, il fut mandé à l’Escurial par le duc de Fcria, que Philippe II avait chargé d’interroger l’interprète de Marie Stuart et de Norfolk sur la conjuration d’Angleterre. Les renseignements de Ridolfi, écrits au moment même par le secrétaire d État Zayas, constatent qu’il s’agissait non-seulement de