LIVRE III
de plus dans le sein d’Elisabeth, et dans le nuage au-dessus de la tctc de Marie une foudre de plus prête à la consumer.
Elle reprit à Chatsworth le roman de ses amours avec Norfolk...
Sa passion croît dans la solitude et s’allume un moment.
Elle négocie impatiemment son divorce avec Bothwell et son mariage avec Norfolk. « A quoy la royne d’Escoce monstre non-seulement de consentir, mais bien fort le désirer, » dit M. de la Mothe-Fénelon. Dans ce mariage avec Norfolk, elle aime Norfolk lui-même, et la Jiberté, et l’empire que celte main loyale lui rendra. De sa prison, Marie écrit tendrement à Norfolk. Elle lui avoue qu’elle porte caché à son cou, en signe de sincère amour, le diamant que lord Boyd lui a remis de la part du duc. Elle se confie en lui. Elle lui répète, dans une effusion de sensibilité, cju’elle lui appartient, et que ce quelle souhaite le plus au monde, c’est de partager avec lui tout heur et tout malheur. Elle l’assure qu’elle lui sera fidèle jusqu’au tombeau.
Elle oublie tout ce qui n’est pas Norfolk. Elle ne connaît plus Bothwell. Elle n’a plus ni la mémoire du cœur, ni la mémoire des sens, ni la mémoire de la conscience : le remords. Elle n’a jamais su ni se souvenir, ni prévoir. Cette fois encore elle ne sait que se livrer à, l’impétuosité du moment. Voilà Marie Stuart. Il n’y a pour elle ni veille ni lendemain, il n’y a que le jour. Sa passion s’agite et brûle comme le feu dans l’heure présente, bois vil avant, cendres après.
La santé de Marie Stuart, à cette époque, était bien chancelante. Elle avait des élans vifs et courts d’espérance, puis des découragements infinis. Elle fatiguait de ses plaintes, de ses prières, la France, Rome et l’Espagne. Ces réclamations, ardentes comme son caractère, incessamment renouvelées et incessamment trompées, l’avaient jetée dans une maladie nerveuse qui mit sa vie en danger.
Le 28 novembre 1570, lord Shrewsbury obtint l’autorisa-
HISTOIRE d'ÉLISAUETH D'ANGLETERRE
tion de s’installer à Sheffield, dans un château qui lui appartenait, et d’y conduire Marie Stuart. Klle avait un besoin pressant de changer d’air. Elle se rétablit â Sheffield, le principal séjour de sa longue captivité, d’où elle fit par ‘intervalles quelques voyages à Chatsworth, à Buxton et à Worksop.
Lord Shrcwsbury ressentait en soucis et en tristesse ce que Marie Stuart éprouvait en adversités. 11 la plaignait, et il était contraint de la tourmenter. Lord Shrcwsbury était peut-être le seigneur d’Angleterre pour qui Elisabeth avait le plus d’estime. Il était honnête homme, bien que courtisan. Son dévouement pour sa souveraine était ancien comme une tradition, inaltérable et un peu sévère comme un devoir religieux. Elisabeth le savait, et cependant, telle était son incurable défiance, qu’elle avait forcé le comte à prendre pour serviteurs des espions de Walsingham et de Burleiglu Sa situation, qu’il n’avait pu décliner (son refus eût semblé une trahison), était profondément pénible. 11 était geôlier et prisonnier tout ensemble. Un fait expliquera cette sorte de supplice auquel il se condamnait pour éloigner les soupçons, et pour se soustraire aux réprimandes d’Élisabeth. Un petit-fils lui étant né dans son château, il le baptisa lui-même. Il se garda de mander un prêtre, afin d’éviter l’accusation d’entretenir avec des étrangers, sous des prétextes domestiques, des relations équivoques.
Marie subissait en frémissant cette tutelle inquisitoriale, ces rigueurs sauvages d’Élisabeth, que la courtoisie respectueuse et tendre du comte de Shrcwsbury ne parvenait pas toujours â tempérer. Les souffrances mêmes grandissaient la reine d’ Écosse dans sa prison. On pardonnait scs fautes, on doutait de son crime, on ne considérait que son infortune. La haine d'Élisabeth provoquait les dévouements autour de l’illustre captive. Elle semblait deux fois reine au fond de ses cachots. Ce long martyre qui lui était infligé lui rendait presque l’innocence. Los catholiques lui témoignèrent une immense