‹ Histoire d'Emmanuel-Philibert, duc de SavoieChapitre 4 sur 9 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Faire revivre la gloire des grands hommes,, c'est s'associer à leurs actions. La faire sortir de l'oubli où le temps , cet inexorable destructeur de toutes cho$e$ , s'efforce de la plonger, c'est un tribut de gratitude que paient des^âmes élevées et reconnaissantes à ceux qui furent les bienfaiteurs et l'ornement du pays. La journée de Saint-Quentin allait s'effaçant de la mémoire des hommes, et cette journée, quoique désastreuse, sous un point de vue, pour la France, fut cependant un bienfait pour elle , pour l'humanité et pour

rî la civilisation : elle fut donc un grand évé-

nement* L'Europe était, depuis plus d'un demi-siècle, agitée, déchirée par des guerres meurtrières et sans cesse renaissantes; les princes, comme'les nations, se les léguaient successivement j nul repos. L'intelligence humaine, sans cesse distraite, épouvantée par le bruit des armes , ne pouvait se livrer à l'étude, à la réflexion; l'esprit humain restait stalîonnaire au milieu de cette agitation générale. Rien n'était ni ne pouvait être en progrès , si ce n'est l'art de détruire.

Un jeune aiglon, dont le berceau avait été dispersé par de cruels vautours, s'échappe du sommet des Alpes et va grandir dans le fracas des champs de bataille; formé au carnage , il surpasse en vaillance tous ses contemporains; il étreint à son tour dans ses serres vîvaces la progéniture de l'énorme vautour qui l'avait chassé de l'aire paternelle, et la force à la paix et à la restitution. Mais cette paix n'est

i^^MÉI

pas seulement avantageuse au filsde la Savpie^ l'Europe entière en était comme affanàéerî Emmanuel-Philibert la lui procure, elle dut, aux effets de la bravoure et de l'esprit paci-. fique de ce jeune prince, le Fepos que, dans sa lassitude y elle réclamait eix vaia depuis, long-^ temps..

Le Prince q^î a ordonné Térection d'un, monument destiné à perpétuer cet insignebienfait , et à; remettrie sous les yeux de ses peuples et ceux de ^Europe les traits du héros qui en fut Taulearx, s'est montré son digne rejeton (i)j ®^ pacticipe à sa gloire immortelle.

Tel que Charles- le -Bon-, dépouillé de presque tous ses états, a paru revivre, pan sa piété éclairée, par sa fermeté dans l'adversité , par sa prudence dans des temps difficiles, par son humanité quand il y avait à pardonner, par sa sollicitude paternelle envers ses peu.: pies , tel, disons-nous, que ce bon prince a re-»

paru dans le roi Victor-Emmanuel surnommé le Clément * , tel Emmanuel-Philibert semble avoir recommencé sa carrière dans son arrièreneveu le roi Charles-Albert. En effet, ces deux princes ont ceci de commun : tous les detix sont nés dans des temps de commotions générales, dans des temps difficiles. Leurs premiers regards ont vu leur pays être le théâtre de guerres sanglantes entre les mêmes nations, et ensuite possédé par des étrangers ; tous les deux ont été voyageurs sur la terre et ont reposé sous le toit de V hospitalité. Ayant vu de près , ayant éprouvé les misères des peuples, ils ont mieux appris à y compatir, à

' Peut on assez dire combien cette vertu héréditaire , dan» la maison de Savoie, a passé dans une auguste prin* cesse, fille de ce roi, S. M. l'impératrice d'Autriche, qui est aujourd'hui l'ange gardien de l'Empereur et de l'Empire!

Il s'est trouvé dans le palais impérial une autre Livie

aux vertus toutes chrétiennes , et déjà l'histoire se platt à dire : Clémence de Ferdinand ! comme elle avait dit i démence d[Augu$te !

les adoucir. Grandis dans l'adversilé, confians dans les desseins de la Providence , tous les deux, ainsi que Victor-EmmaQuel le Clément , plus heureux en ce point que Charles-le-Bon, ont été non seulement rétablis dans Tantîque héritage de la maison de Savoie, mais y ont vu s'ajouter d'important territoires maritimes; et leur rétablissement n'est pas le moindre plateau qui serve à la balance, à l'équilibre et à la tranquillité de l'Europe. Remontés sur le trône paternel, ces trois princes ont eu de grandes plaies temporelles et morales à cicatriser , et un crédit public à créer : leurs règnes sont des règnes organisateurs. Emmanuel-Philibert et Charles-Albert ont encore ceci de particulier : s'étudiant à faire le bonheur de leurs peuples et la gloire de leur pays comme tous les princeS: de leur race, ils se ran£;ent tous \e$ deux par les Codes de lois qu'ils publient, parmi les plus sages législateurs.

A Texemple crEnimanuel-Fhiliberi, S. M.

fonde partout les élablissemens les plus ulîW aux progrès de l'instruction, des arts, des sciences et de l'industrie. Ainsi que lui , Charles- Albert apporte une active attention et donne des soins spéciaux à l'agriculture , qu'il regarde , avec raison , comme la source la plus intarissable de la richesse, et l'élément le plus réel du bonheur des peuples et de la solidité des empires. Charles-Albert est le premier souverain en Europe qui ait honoré des métairies modèles du nom des princes ses enfans, nobles et chères espérances de la patrie.

Ainsi , la lance protectrice de Mars, s' unissant à la faucille nourricière de Cérès , fait de nouveau, dans la belle Italie, dire de ce règne fortuné :

Redeunt Satumia régna.

SDBU

RÈGNE DE CHARLES IIT, Hit ii! Bon.

Faits antérieurs à la bataille de Sainte Qiientin.

La bataille de Saînt-Quentîn n'est point un fait isolé : c'est un fait européen. Pour en faire mieux comprendre toute l'importance, soit pour le grand capitaine qui la gagna , soit pour le repos du monde entier (car notre Europe le gouverne), il convient de remonter

plus haut, d'énoncer rapidement les faits principaux qui la précédèrent , de dire comment la plus ancienne Maison régnante de l'Europe, dans unensu^ession de mâle en mâle (2) , fut dépouillée de ses états ; enfin il faut faire connaître Fenfance et les progrès du faible rejeton de e#lte Mitll^dn qui reconquît son aniiquepatrimoine; et guerrier vainqueur, procura la paix à l'Europe fatiguée. Nous dirons ensuite ce qu'il fit pour le bonheur de ses peuples.

Charles III ^ Duc de Sas^oie^ surnommé le BoTij dépouillé de ses états.

Quoique François T' eût écrit à Charles- Quint , au sujet de leur concurrence à l'Empire : « Nous faisons la cour à la même maî- « tresse (la couronne iippériale), employons

« Tun et Tautre tous nos soins pour réussir ; « mais dès que le sort aura nommé le rival « heureux , c'est à l'autre de se soumettre et «de rester en paix. » La préférence ^que Charles obtient inspire au roi de France tout le ressentiment que peuvent prouver à la fois l'ambition déçue et l'amour-propre froîssé. Une vive jalousie, une ardente rivalité s'allument entre l'antique Maison capétienne et celle de Habsbourg j entre la France et les immenses possessions du fils de Jeanne- la-Folle , entre les deux plus puissans princes de l'Europe, François P' et l'empereur Charles-Quint.

Tous deux saisissent avec avidité toutes les occasions et les causes d'hostilités qui se présentent ou qu'ils font naître ; tous deux soutiennent leurs prétentions respectives avec un entêtement, un acharnement que soutient encore et enflamme une haine personnelle , peu digne de deux si grands princes. Cette

haine, cet entêtement ensanglantèrent l'Europe , la couvrirent de denîL Ce fut alors qu'on put dire :

Qmdqnid délirant reges y plectantor Achiri.

François I" demande Texécution du traité de Noyon , par lequel Charles s'était obligé , sous la garantie du roi de France, à rendre à Jean d'Albret , roi de Navarre, son royaume, dont Ferdînand-le-CathoHque l'avait injustement dépouillé, mais Charles s'y refuse, comme aussi il se refuse à restituer le royaume de Naples, sur lequel il avait reconnu les prétentions de François. Celui-ci, de son côté, retient, sans investiture, le duché de Milan, que Charles peut réclamer comme fief de l'Empire. A ces causes de désunion , ajoutez la félonie du connétable de Bourbon et ses circonstances : en voilà bien assez pour allumer la guerre entre deux hommes d'un caractère tel que l'avaient ce roi et cet empereur. Ces

deux terribles rivaux, ëgalement avides de gloire et pleins d ardeur martiale , pour qui désormais la rusç et la fraocbise, le juste et rinjuste, une parole royale et la foi meutîe n'auront de valeur qiîe suivant les circonstances, ne vont point décider leurs querelles sur le terrain fortement accidenté des Pyrénées ou sous le ciel brûlant de la Calabre ; ils choisissent pour champ de bataille les belles plaines de l'Italie supérieure, les fertiles bords qu'arrose l'Éridan.Mais sur ces bords, en deçà comme au delà des Alpes, entre leurséiats, règne sur des nations paisibles un prince que ses peuples ont appelé le Bon y un prince protecteur des lettres, homme puissant dans le cabinet, d'un caractère pacifique, d'une franchise et d'une sincérité qui ne sont pa:s de sou siècle. Prévoyant, dans sa sollicitude pour ses peuples, que les rivalités de ses voisins vont causer le malheur des uns et des autres , il s'entremet, lui , oncle de François \ " et beau-

frère de Charles-Quint, poor les maintenir en paix. Il ajoute foi à leurs paroles royales. Vains efforts , vaine attente !

Cependant le roi de France lui avait, le lo septembre iSaS, donné à Lyon cette célèbre déclaration : «François, par la grâce « de Dieu, roi de France, duc de Mi- « lan , etc. 5 A tous ceux qui ces présentes « lettres verront , salut. Savoir faisons que a nous ayant regard et considération à la « proximité de lignaige, dont nous attient no^ M tre très cher et très amé oncle Charles, duc « de Savoie , et pour la très cordiale et réci- « proque amour et entière affection qui est « entre nous et lui, désirant qu'elle soit indis- « soluble. A cette cause, et pour icelle en- « tretenir, et afin de oster et tollir toutes cauw ses et occasions qui pourroient causer la * rupture d'icelle. Par l'avis et conseils des « princes de notre sang et gens de notre cona seil, avons de notre certaine science, pleine

« puissance et auiorîié royale, cédé , quitté, M remis , délaissé et transporté quittons , ce- M dons , etc., pour nous , nos hoirs et succès- <( seurs à perpétuité , à notre dit oncle et à k ses successeurs , les droits , actions et que- «< relies qui nous compettent et appartiennent «f et peuvent competer et appartenir, comme ^ à comte de Provence et duc de Milan , 41 à rencontre de lui et de ses successeurs , 41 touchant le comté de Nice, ses terres et a appartenances, et aussi la seigneurie et ter^^ ^ ritoire de Yerceil, les autres terres et sei-» m gneuries qu'il tient et possède à présent de « là les monts ; nous avons promis et promet* « tons , pour nous et nos successeurs , que « nous ni eux ne ferons à notre dit oncle et « ni à ses successeurs , pour raisons des chon ses susdites, directement ni indirectement, « par voie de justice, ne guerre, ne autrement, « en façon que ce soit aucune question, que- « relie , poursuite ne demande. Ainsi l'avons

•c accordé et accordons de bonne foi y et pa- « roh de roi et sur notre honneur et conscience, « par les présentes que nous avons signées de « notre main , etc. »

Déjà, pour rendre indissolubles Tamour cordial et l'entière et réciproque affection dont parle François P', Charles 111 l'avait aidé de tout son pouvoir à faire la conquête du duché de Milan sur les Sforces. Déjà il avait tout tenté pour prévenir la funeste bataille de Pavîe , et n'avait cessé ses bons offices à cet égard que lorsque le roi eut répondu avec emportement : Je ne veux point d'appointement quà coups de canon. On sait ce que produisit ce genre d'appointement à Pavie pour François P'. Il y perdit tout, dit-il, fors l'honneur.

A cette triste nouvelle, Charles lui offre sa personne et ses états pour procurer sa délivrance; il dépêche en même temps auprès de sa sœur Louise deSavoie, régente de France, pour réitérer les mêmes offres. Louise comprend

ce qu'il y a de sublime dans cette démarche et dît: Mon frère est bien généreux d* oublier les choses passées, et il ni obligerait bedu^ œup de s aK>ancer jusqu à Lyon, où je me rendrai moi-même^ pour as^iser aux moyens, à employer afin de moyenner la délis^rance du roi. La coufërence eut lieu,, et le frère et 1a sœur font cesser le veuvage et le deuil de la France, et ils lui rendent son roi. Fran•^ çois r% délivré de sa captivité, rencontre k Bayonne le président Lambert que le duc avait envoyé pour l'en complimenter , et lui dit : Je me sens plus obligé au Duc, mon on^ de quà aucun parent ou ami que. f aie : Je.

ne l'oublierai jamais.

Si des relations de. famille, des^services rén cîproques ^ si des intérêts mêlés les uns aux. autres établissaient de cordiales affections en* tre la France et la Savoie, les mêmes causes existaient et devaient produire les mêmes, effets entre Charles-Quint et Charles ÏII, qui

avaient ëpoufté les deux sœurs. François I**^ devint ombrageux , par suite de la conférence qu'il eut à Marseille avec Clément VII, et oà un prince italien de la suite du pape dit au roi de France : // fcmt de nécessité absolue se rendre maître de la Sas^oie et du Pié^ mont. François 1*% disons-nous, devint ombrageux, d'abord de ce que les deux sœurs et les deux beaux*-frères faisaient élever ensemble leurs enfans j ensuite parce que l'Empereur avait donné à Béatrix, sa belle-sœur, et à ses successeurs les ducs de Savoie, le comté d'Ast, la souveraineté et le vicariat du Saînt'-Empîre sur ce même comté, et sur le marquisat de Cçve j quoique Charles 111 ueAl accepté cette donation que du consentement du roi, à qui, pour prévenir toute mauvaise interprétation., il en avait fait part. Celui-ci le trouve ensuite; fort mauvais , et fait dire : Le Duc ne doit rien attendre de moij parce quil m'a offensé. — Eh bien!

j€ rendrai tout à V Empereur^ avait répondu le duc de S^woie. Si Je suis assuré de pous^cir apaiser le jRoij je me résoudrai encore à ce sacrifice^ afin de prés^enir une rupture as^ec mon ne\>eu. Et pour preuve d'une sincère réconciliation Charles III demande la conclusion dumariage du prince de Piémont avec Marguerite de France , mariage qui avait été arrêté aussitôt après la délivrance du roi, et dont le terme était expiré. Mais François P' répond:

Rien ne presse : nous remettons cela à un autretemps.Yit là-dessus il excite contre son onclç Berne, Fribourg, Vaud él Genève. Les uns s'emparent d'une partie des états de Charles', les autres (Genève surtout et Vaud) méconnaissent son antique autorité, les bienfaits de sa Maison , et soutenus de la France , se déclarent affranchis de l'obéissance qu'ils doivent à leur légitime souverain. Charles III s'en {daint à François, par l'évéque de Lausanne son ambassadeur ^ le Roi lui répond durement :

Le Duc votre mt^tre ne m est ni hm onclej ni bon amij parce quU ne veut pas me faire raison des droits et des prétentions que faij comme héritier de Louise de Sa\H>ie, ma mère^ sur le duché de SasH)ie (3]* A ce titre , le slgea^ taire de la déclaratioD de Lyon formule ses prétentions et demande le pays de Bresse ^ les comtés de Nice et d'Ast^Verceil, le Faucigny e( autres terres. Charles démontre le malfondé et Finjustice de telles prétentions ^ et offre de le prouver pa? titres. // rtenjkutphis parler y répond vivement le président Poyei, ambassad/sur de François r% le Roi le veid oin^i. Purpurat, président du conseil du Duc, homme qui sent la dignité de l'homme, sujet d'un prince esclave de la loi et de l'honneur, réplique : La volonté du Boif ! ! Mais je ne trcwei point cette loi dans mes Usures.

François P', q«ii devait s'attendre k un refus , s'élance tout-à^coup sur les états de S0O onde , à la tête d'une puissante armée

qu il tenait toute prête à Lyon, sous prétexte d'aller punir le duc de Milan (foi y disait le roi| avait violé le droit d^s geus^en labant mourir un ^VQyé secret ^e la Ftapce auprès de luit £q peu dç temps | les Français , qui avaient attaqué le Duc à l'improviste, s'emparent 4e toi;ite la Savoî^. et 4ju Piémont. A rapprocha deç epnemiis 4«vwt Turin, le Duc £sât exaininer la place par des officiers expérimentés ^ il apprend qu'elle n'est pas tenable contre une armée si formidable. Aussitôt il mande les syndics, leur expose l'état des choses, exprime ses regret$ de ne pouvoir les défendre , et leur cona^lle de se rendre sans faire résistance , afin d'éviter les désolations qu'éprouve une ville prise d'assaiu» Charlesle-Bon vit , dans ceite eir constance, combien il était aimé de ses fidèles sujets. Les Taurinien^ 9e montrèrent pleins de sagesse ; sans eff€€à j sans tiimulte , imitant les Romains, lors de h pramiène irnsq^rtikm àes Gaulms,

tandis que les uns pourvoient avec résignation au départ de leur souverain , les autres vont aux portes de la ville ; ils y trouvent un héraut qui les somme de se rendre. Les consuls et les habitans deTurin se soumettent sans résistance , mais avec cette expresse protestation : Ne faisant que céder au temps et à la nécessité j nous n entendons point déroger aux droits de sous^eraineté du Duc notre sous^erain véritable.

Malgré la soumission sans résistance, Vordre et la tranquillité que les Français trou* Tent dans cette ville , ils livrent au pillage cette trop confiante cité : tels s'étaient conduits, dans Rome résignée, les farouches soldats de Brennus.

Cependant, Charles-le-Bon voyant déjà toutes les portes occupées par les avant-coureurs, est obligé de sortir du château, avec sa famille, par une porte dérobée, et se retire à Verceil, où il s'enfejrme, et envoie la duchesse

et ses enfans à Milan en lieu de sAreté.

Le duc de Savoie avait donc t out tenté y tout fait pour rester uni à la France. Qu'on se rappelle les termes de la déclaration de Lyon, les paroles de Louise et de François, au sujet de la captivité de Madrid, que nous avons rapportées textuellement, et Ton trouvera que François P' se jouait des traités, de sa parole royale, de sa conscience, de son honneur.

Dès ce moment Gharles*le*Bon et sa famille se jettent sans réserve dans le parii de Charles-rQuint : que pouvait-il faire de mieux ?

Le duc de Savoie, profitant de la guerre que Charles-Quint dirigeait contre Marseille et la Provence, se rend à Nice, où il prend soin de faire faire de grandes fortifications, comme ^ sa dernière retraite. Là le grand-maître de Montmorency lui fait savoir que s'il envoyait un gentilhomme au Roi les choses étaient en ijn état tel que le Duc pouvait en espérer

satisfaction. Charles III écrivit au grand-mai^ tre de lui faire connaître ce que le Roi souhaitait. Je m y rangerai ai^ec Joie j pourvu quil ny ait rien contre mon honneur. Ce mot honn&ir fait sans doute rougir le signataire de la déclaration de Lyon, il cessa, pour le moment, de faire faire des propositions secrètes à un prince qui croyait encore à l'honneur et à la loyauté.

Les Espagnols , sous prétexte d'empêcher les Français de s'emparer de Verceil, d'Ast et d'autres places , s'en rendent maîtres et les gardent. Ainsi ce malheureux prince est dén pouillé, même par ses protecteurs j aucun n'é-. prouva plus que lui que le droit du plus fortest toujours le meilleur. C'est alors que, plein, de foi dans les secours de la Providence^ queferme dans le malheur , espérant des temps, meilleurs , le retour de la bonne foi et de la justice, et quelque vengeur secret, qui gran-» dissait pour sa cause, il fit mettre sur ses dra-

peaux un bras armé , tenant une épée nue , avec cette fière devise : Spoliaiis arma super-sunt.

Ce fut vers ce temps, le 8 janvier i538, que le duc de Savoie perdît sa femme, Béatrîx de Portugal, qui mourut des suites de couches.

Béatrîx de Portugal était belle, douée de grands talens et d'un ferme et beau caractère, mais un peu altîer^ elle se montrait décidée dans se3 résolutions , qu'elle prenait sur-lechamp, autant que le Duc était indécis et perplexe dans ses déterminations et Texécution de ses projets. Béatrîx lui était nécessaire dans la direction active des affaires ^ ses grandes vertus et sa constance inébranlable, dans les adversités du Duc son mari , Font placée au rang des femmes fortes 5 leur union avait été très heureuse et exemplaire en tout point* Le duc de Savoie supporte cette nouvelle perte avec la résignation d'un chrétien ; il ne se laisse point abattre par celte nouvelle

visiie de Tadversiléi il reprend courage, met sa confiance en Dieu et porte toute son affection , tous ses soins et toute sa tendresse sur Emmanuel-Philibert , le seul enfant qui lui restât I des neuf qu'il avait eus de Béatrix et qui était la seule espérance de la maison ducale de Savoie.

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dnïante et prmtlree armée V€mmantiel-pi)tUbert.

Emmanuel-Philibert naquit à Chambéry le 8 juillet à quatre heures de Taprès-midi en 1528 ; il était le troisième fils de Charles III, duc de Savoie , surnommé le Bon, et de Béatrix , fille d'Emmanuel , roi de Portugal. Il vit le jour au temps des plus

grands démêlés de François 1" et de Charles-Quint, deux puissans rivaux entre les états desquels se trouvèrent malheureusement placés ceux de son père , qui gémit avec ses peuples pendant 19 ans, d'un si dangereux voisinage. De tous ses états , Nice avec ses dépendances fut la seule portion dont il conserva la possession, en vertu de la trêve conclue dans cette ville en 1538. Charles-le-Bon eut la douleur, malgré ses protestations et son bon droit, de voir le reste partagé entre le roi de France son oncle qui l'avait attaqué injustement, et l'empereur d'Allemagne son beau-frêre dont il avait imploré la protection.

Dès sa plus tendre enfance Emmanuel-Philibert fut destiné à l'état ecclésiastique, parce qu'il avait beaucoup de frères (cinq et trois sœurs), et surtout qu'il était d'une très faible complexion ; cette dernière circonstance l'avait fait juger incapable de supporter la fatigue des armés ; son éducation fut donc appropriée à la carrière où il devait entrer, et déjà il avait reçu du pape la promesse d'un chapeau de cardinal.

En 1556, la duchesse sa mère, qui du jour de sa naissance lui avait elle-même prodigué tous lessoins d'une tendre mère, l'emmena à Milan afin de le mettre à l'abri des suites de l'injuste invasion de François I*'; mais tous ses frères étant décédés, Emma-

nuel-Philibert, seule espérance de la famille ducale de Savoie , vit à l'âge de huit ans changer sa destinée. Son père le fît conduire à Nice comme étant la place la plus sûre, et il le confia aux plus hommes de bien de ses états. Là commença pour le jeune prince un plan d'éducation bien diflerent de celui qu'on avait suivi jusqu'alors. Louis Allardet, chanoine de Genève, et depuis évêque de Lausanne, Jean- Baptiste Provana , évêque de Nice, tous les deux hommes d'une piété éclairée, furent ses instituteurs et formèrent son cœur ; il eut pour gouverneur, d'abord, Louis de Chatillon, grand-écuyer de Savoie, et ensuite Aimon de Genève , baron de Lullin , homme versé dans les lettres , l'histoire et les mathématiques. Tous s'étudièrent par des procédés que l'histoire ne nous a pas transmis, à faire tout à la fois de ce chétif enfant, un prince éclairé et savant pour son temps, un guerrier infatigable , et l'un des héros de sa race et de son siècle. Mais si elle se tait sur les moyens qu'ils employèrent , elle nous apprend du moins que le baron de Lullin , né à Thonon , eut tout l'honneur de cette brillante et solide éducation. Nous avons cru devoir rappeler les noms de ceux qui formèrent cet autre Epaminondas ; car travailler avec tant de succès à l'éducation des princes c'est travailler pour le bonheur des peuples et pour la gloire de la patrie.

Ce royal enfant se révéla de bonne heure, et donna, dès l'âge de dix ans, des preuves de la sagacité de son esprit et de la fermeté de son caractère. Nice avait été désignée par le pape pour les conférences qui devaient avoir lieu entre François 1", Charles-Quint et Paul III, qui ne voulait, disait-il, loger que dans le château. Charlesle-Bon refuse de livrer son dernier asile aux fourriers du Pape, même sur Tordre de l'Empereur . Paul III et Charles-Quint étaient pressants, menaçants, et s'irritaient ; François V de son côté faisait dire au Duc que s'il livrait le château au Pape et à l'Empereur, il ne viendrait point aux conférences; et cependant elles devaient avoir pour résultat la restitution de ses états. Sur ces entrefaites le bruit se répand que l'Empereur veut s'en emparer; la garnison s'agite, les soldats se saisissent du jeune prince comme d'un palladium , l'emportent en triomphe sur leurs épatiles, lèvent les ponts et ferment les portes : cela fait , le gouverneur du château et les chefs se consultent avec le baron de LuUin sur ce qu'il convient de faire dans cette critique conjoncture. Pendant le débat dans la chambre du conseil , Emmanuel- Philibert aperçoit le modèle, en bois, qu'on avait fait du château, se le fait apporter et s'écrie : nous sommes vraiment bienempêchés de nous résoudre;

car, puisque nous avons ici deux châteaux, donnons celui qui est en bois à ceux qui veulent entrer céans et gardons celui oùvousm'avezamenéetn'y laissons entrer personne. Cette saillie excite d'abord Thilarilé des soldats, mais bientôt, soldats et chefs , regardent ces parolfes comme un oracle qui leur dicle à tous leur devoir. En effet, personne n^entra dans le château, et le Pape et l'Empereur furent obligés de tenir leurs conférences sous un pavillon au pied des murs. Ainsi ce généreux descendant d'Amédée-le-Grand (4) eut le bonheur de faire conserver indépendant, le seul asile qui restât à son infortuné père, que ces conférences devaient rétablir, mais pour qui elles n'eurent aucun résultat (5).

Trois ans après Charles-Quint se rendit à Gênes pour porter là guerre en Afrique. Emmanuel-Phibert , armé de pied en cap et couvert du sagum, vint supplier son oncle de lui permettre de le suivre et de prendre une part active dans cette expédition. « Dévoué à soutenir votre dignité et votre cause autant que la mienne^ je viens librement et avec joie vous supplier. César, de me recevoir comme volontaire parmi ce nombre infini de guerriers qui viennent de tous côtés se ranger sous vos drapeaux. Que je serais heureux d'apprendre sous le plus grand des rois et sous un invincible cm-

pereur, la discipline militaire , Cart et la science de faire la guerre! > Charles étonné de la noble assurance de son neveu ne put s'empêcher de faire remarquer à ses officiers ce naissant courage» et de féciliter son beau-frère d'avoir un fils si généreux et qui promettait un grand capitaine. « Prince, lui dit l'Empereur après l'avoir embrassé , je vous remercie de cette marque d'attachement : persistez dans ce bon sentiment, il nous sera utile à tous deux; mais vous êtes encore trop jeune pour aller à la guerre : si vous conservez toujours cette même ardeur et volonté, les occasions s'en présenteront assez. > Il semble que le ciel voulut récompenser la haute piété de Charles-le-Bon en donnant à son fils une force d'âme et de corps extraordinaire. Ne restant jamais en repos ni dans l'oisiveté ; tout ce qu'il faisait, il l'exécutait avec soin, avec diligence et une incroyable activité d'esprit. 11 commença d'abord à s'accoutumer peu à peu au travail ; à se fortifier le corps en joutant avec ceux de son âge à la course , à la chasse , à l'art de se servir d'une lance, d'un javelot , et à l'équitation. 11 devint le plus habile cavalier de son temps ; personne ne montait plus lestement ni ne se tenait à cheval avec plus de grâce et d'aisance; personne ne connaissait mieux que lui l'art de manier un cheval , de l'exciter, de l'adoucir, et d'en faire ce qu'il voulait.^

Les combats simulés avaient pour lui un charme particulier, il en faisait faire souvent , y prenait la part la plus active ; couvert de ses armes il com* battait tantôt à cheval tantôt à pied ; il ne se plaisait que dans la société de ceux qui l'entretenaient des devoirs du soldat, de Fofficier et du général ; de Tart d'asseoir un camp , de fortifier ou d'attaquer une place , et de s'en rendre maître ; de ranger une armée en bataille et de coipmencer un. combat ; enfin de tous les moyens de conduire la guerre. Aussi fit-il dès son enfance, de grands et de rapides progrès dans toutes les connaissances . qui ont rapport à la tactique, à la science militaire, pour lesquelles il avait une vocation prononcée. Ce fut à cette profonde science militaire que plus tard il dut la restitution de son patrimoine et de se rasseoir sur le trône de ses ancêtres ; mais il ne s'en tint pas à cette science de la guerre, que l'état de perturbation générale, l'occupation de ses états par des troupes étrangères, lui rendaient nécessai re. Car l'éducation d'un prince souverain ne doit pas n'être qu'une éducation guerrière. Un prince qui doit gouverner, doit aussi être habitué au travail du cabinet, formé au grand art du gouvernement, du maniement des esprits et des calculs de la politique: les études libérales lui sont donc nécessaires ; l'élude des belles-lettres, de la philosophie , de la re-

ligion, de l'histoire et des mathématiques, adoucira son caractère, tempérera la fougue de ses passions , formera son cœur, éclairera son esprit, rectifiera son jugement. Emmanuel-Philibert voulut ne rien ignorer de ces sciences qui ennoblissent les rois. Des exercices de corps les plus violens il passait tour à tour et spontanément aux études les plus sérieuses. Celle qui eut le plus d'attraits pour lui, ftit d'abord Tétude de l'histoire ; avide de connaître le passé et de se former sur les grands hommes , il dévorait pour ainsi dire les volumes qu'il relisait plusieurs fois; doué d'une grande mémoire il n'ignorait aucun fait historique. Mais l'étude à laquelle il s'appliqua le plus et qu'il n'interrompit jamais , fut celle des mathématiques; il acquit dans cette étude une science supérieure dans la balistique , dans l'art de fortifier ou d'attaquer une place , de préparer ou de construire des machines de guerre de toute espèce , de mesurer de loin et souvent à l'œil , la distance des lieux , et la hauteur des murs et des tours.

Tel était déjà le petît-fils du Comte Vert (6), lorsqu'en 1545, la ligue deSmalkalde se présentait formidable à Charles-Quint. Emmanuel-Philibert sentant grandir son humeur belliqueuse, se résolut à dix-sept ans d'aller rejoindre son oncle et d'acquérir de la gloire militaire sous cet habile capi-

taine. 11 pressa si vivement son père de le laisser partir, que Charles-le-Bon, malgré sa vieillesse, malgré l'asservissement où ses puissans voisins tenaient ses états, et quoique Emmanuel-Philibert fût son unique fils, la seule espérance de sa maison, craignant de rebuter cette généreuse ardeur, ne peut s'empêcher de lever la barrière qui retenait ce jeune courage. Le prince de Piémont transporté d'allégresse se jette aux pieds de son père et lui demande sa bénédiction. Cet autre Abraham la lui doime : c Je t'envoie, mon fils unique, au milieu des hasards de la guerre. Dieu pourvoira h ta sûreté, à ta conservation, ne crains rien; va, ô mon fils, va oùlafortune de César et son courage plus grand que sa fortune t'appellent; crois-moi, si tu imites sa vaillance, tu acquerras sa fortune. » Et les larmes du vieillard ému coulent abondantes. — « Mon père, assurezvous que je ferai tous mes efforts pour me rendre digne de mes ancêtres, de vous et de moi-même. Si je ne puis atteindre à la vertu de César, j'en aurai du moins toujours la volonté et j'espère que Dieu qui soutient et protège les causer justes , n'abandonnera pas la nôtre qui est intimement liée à celle de César. >

Suivi de 40 gentilshommes, accompagné du baron de Lullin et de Provana , évêque de Nice , il franchit les Alpes Tyroliennes; remis d'une maladie

qu'il avait gagnée en les traversant, il se rend à la cour de FEmpereur qui était alors à Worms. A la nouvelle de son arrivée tous les grands de la cour, les généraux parmi lesquels se trouvait Alphonse d'Avalé, général en chef des armées impériales en Italie , et une foule d'officiers supérieurs sortent de la ville et vont au devant du jeune prince de Piémont. Personne n'ignore quel était l'empire inexorable de l'étiquette à la cour impériale ; c'est là que les rangs étaient pour ainsi dire assignés avec une verge de fer, et cette verge de fer est cependant nécessaire pour maintenir le bon ordre, la hiérarchie des rangs sociaux et le respect dû au souverain. Au milieu de tant de princes et de souverains, Charles- Quintexalte le fils de laSavoie, l'ayant toujours h ses côtés, soit à table, soit dans les représentations ; il le traite en tout comme son propre fils parles marques d'honneur qu'il lui donne publiquement et d'affection qu'il lui témoigne en toutes circonstances : il lui confère le titre d'Altesse royale que n'avait encore porté aucun prince de la maison de Savoie. Quelque temps après François 1" envoie le maréchal de Brissac à la cour impériale, au sujet de la mort du duc d'Orléans ; le maréchal était chargé d'une lettre du roi pour Emmanuel-Philibert, avec des instructions secrètes tendant à le détacher du parti allemand. Brissac lui étale l'estime particu-

Hère que son maître fait de sa personne , lui donne Fassurance que François I" est prêt à lui rendre tous ses étas s'il veut abandonner la cause de Charles-Quint qui n'avait rien fait pour le duc Charles, son vénérable père, et dont il n'a point récompensé lesservices; en un mot il lui dit: «Prince, vous avez tout à espérer de la France et rien de l'Allemagne. — <iJ*ai un père, lui répond son Altesse royale avec beaucoup de dignité et sans ouvrir la lettre qui ne portait pas ses titres ; j'ai un père de qui je dépends si absolument, que sans sa participation je ne puis ouir aucune proposition; m' étant d'ailleurs donné volontairement à l'Empereur qui est mon oncle, je ne puis le quitter sans faire une là' cheté. Instruit de ce qui venait de se passer, Charles-Quint loue hautement la réponse judicieuse et la ferme loyauté de ce jeune prince qu'il décore de l'ordre souverain de la Toison d'Or.

Dans les jeux militaires , les tournois , les batailles simulées qui furent données plusieurs fois sous les yeux de l'Empereur, Emmanuel-Philibert avait montré une adresse, une activité , en même temps un sang^froid , une présence d'esprit , un courage, quil'avaientfaitadmirerde tout le monde; la beauté de ses traits, la noblesse de sa figure, ses aimables manières attirent tous les regards , lui concilient tous les esprits , lui attachent tous les^

cœurs ; et point de belles fêtes , point de brillans tournois où il ne remporte la palme (8).

Son oncle, qui lui portait le plus vif intérêt et se montrait attentif à la conservation d'une tête si chère, craignait que ce jeune prince, se laissant entraîner par son ardeur guerrière, n^éprouvât quelque malheur dans la lutte acharnée et sanglante qu'il allait lui-même soutenir contre les confédérés deSmalkalde. Charles-Quint écrivit au Duc de rappeler auprès de lui son fils, la seule ressource de sa maison et la consolation de ses vieux jours. Emmanuel-Philibert l'apprend , fait partir en toute hâte un courrier qui, marchant jour et nuit, devance celui de son oncle et supplie son père de le laisser au poste où l'honneur lui faisait un devoir de rester : Très gracieux seigneur , lui disait-il , ne me faites pas cette injure; je vous en supplie par les mânes de ma tendre mère. A la veille d^une bataille je ne puis me séparer de V empereur sans perdre toute ma réputation. Charles-Quint honora cette preuve de dévouement en mettant le prince de Savoie à la tête de la noblesse de sa cour, des gentilshommes de sa maison , et en lui confiant la garde de sa per^ sonne.

L'armée des confédérés, guidée par l'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse, s'avance vers le Danube , nombreuse et pleine d'une ardeur qui

iô ressemblait au fanatisme; le 49 août 1546 elle ren* contre près dlngolstadt celle de Charles bien inférieure en nombre , mais supérieure par la discipline et une valeur éprouvée. Les confédérés attaquent avec furie ; l'Empereur qui avait fait semblant de ne pas accepter la bataille, parcourt les lignes , vole de rang en rang , et s'adressant à ses troupes composées de différentes nations , il leur parle à toutes, et à chacune dans sa propre langue ; soutient et excite leur courage par sa gaîté et sa contenance assurée au milieu des périls imminens où il s'expose lui-même au plus grand feu de l'artillerie. A la vue d'un monarque intrépide qui paie de sa personne, chacun fait noblement son devoir. La victoire fut longuement disputée ; mais la valeur l'emporte sur le nombre. Cette première affaire était du plus haut intérêt pour Charles ; vaincu il voyait la couronne impériale tomber de sa tête. Vers la fin de l'action l'Empereur sans descendre de^ cheval se fit apporter à manger ; il invite Emmanuel-Philibert, qu'il avait toujours eu à ses côtés et dont le sang-froid l'avait frappé , à boire au pot à la mode des Allemands , et lui dit : Vraiment, Prince , ce serait bien donner l'alarme au duc mon frère et lui persuader que je n'ai pas grand3 amitié pour lui, si on lui écrivait que son fils unique et qui doit être son appui, s'est exposé si souvent au-

i4 JQur(Chui aux hasards de la guerre en ma présence et de mon consentement. — Majesté, répliqua le jeune prince alors âgé de 18 ans , ce serait plutôt le réjouir en lui apprenant que j'ai tenu une place si honorable.

Deux cents gendarmes , cavaliers d'élite , furent ajoutés au corps de la noblesse et de la maison de l'Empereur ; à la tête de ce corps brillant Emmanuel-Philibert se distingua aux affaires de Neubourg , de Dillingen et Donawert ; à celle de Nordlingue il commanda toute la cavalerie avec la prudence d'un vieux capitaine, et la bravoure d'un jeune officier qui veut gagner ses éperons.

Le 23 avril 1547 eut lieu la célèbre bataille de Muhlberg, qui finit au bois de Mulhausen. A cette grande journée Charles-Quint se montre sublime de résolution et de bravoure , il partage tous les dangers avec le dernier de ses soldats. Le courage des Saxons , soutenu de l'intrépidité personnelle de l'électeur Jean-Frédéric, rend le combat long et douteux ; déjà la cavalerie hongroise si vaillante avait été repoussée et mise en fuite , mais attaqués par l'arrière-garde ils ne purent résister à la maison de FEmpereur, aux gendarmes d'élite qui étaient la fleur de l'armée de Charles-Quint. Emmanuel-Philibert, qui commandait ce corps, se couvrit de gloire sous les yeux de l'Empereur; la vie-

toire fut complète et la guerre d'Allemagne terminée.

En 1552 Charles-Quint entreprit le siège de Metz sur les vives instances du duc d'Albe , mais contre l'avis du prince de Savoie , commandant alors la cavalerie flamande qui était le plus beau, le plus valeureux corps des troupes de l'Empire. Les Français , aidés d'un hiver rigoureux auquel n'étaient pas habituées les troupes d'Italie et d'Espagne , animés d'ailleurs par l'amour de leur patrie , dont la prise de Metz aurait ouvert les portes , désirant se venger d'anciennes défaites , et guidés par le génie du duc de Guise , firent des prodiges de valeur et eurent la gloire, insigne parmi les gloires , de repousser d'une ville étendue et presque démantelée une armée de cinquante mille hommes d'infanterie d'élite , de quatorze mille chevaux , et cent vingt pièces de canon ; et une telle armée était commandée par l'Empereur en personne , les officiers les plus expérimentés de l'époque , et soutenue encore par une autre armée de vingt mille Brandebourgeois ! Mais les Français eurent alors pour eux les secours d'un ciel inexorable. Plus d'une fois cependant les valeureux Français durent rentrer dans la place pour 3e mettre à l'abri des brillantes charges de la cavalerie flamande , commandée par Emmanuel-Philibert (7).

Les deux tiers de Tarmée impériale qui n'avaient pas été moissonnés par les maladies ou qui n'avaient pas succombé sous le fer devant Metz, allèrent se venger de leur honte sur Térouenne qu'ils prirent et livrèrent aux flammes. De là Charles- Quint se porta sur Hesdin pour en faire le siège. Le comte de Roëns qui commandait ses troupes dans ces quartiers là étant mort , sa charge fut vivement briguée par le prince d'Orange, les comtes d'Egmont , d'Aremberg , de Bossut et de Lalain , tous capitaines d'un grand mérite ; mais Charles qui se connaissait en hommes (9) leur préféra le jeune prince de Savoie dont la bravoure , la fermeté et le génie s'étaient révélés à ses yeux dans plus d'une affaire difficile et périlleuse , et l'investit d'un pouvoir absolu. Le mérite d'Emmanuel-Philibert, âgé alors de 25 ans, était tellement reconnu et apprécié , que loin d'en être jaloux ses compétiteurs se réjouirent du choix qu'en avait fait leur maître.

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Les armées de Charles-Quint étaient composées de diverses nations, de mœurs et de caractères opposés , souvent indisciplinées et vivant de rapines ; elles traînaient à leur suite tout ce qui amollit, qui énerve le courage. Dès que le prince de Savoie se voit à la tête d'une telle armée , il s'occupe sans relâche à rétablir la discipline, à chasser des rangs les lâches , les soldats de mauvaise vie ; il purge

son armée de tout ce qui peut fomenter le luxe et

la débauche; il a l'œil à tout, à tout il donne, il met ordre, écoutant tout le monde avec bienveillance et ne méprisant les avis de personne. Sa fermeté , son activité lui donnent bientôt une armée mieux disciplinée et moins démoralisée. Mais Hesdin est défendu parle maréchal duc de Bouillon, gouverneur du château, par Charles de Luxembourg, les comtes de Villars et de Dampierre , le duc de Castro , Horace Famèze , et une foule d'illustres guerriers. Cette valeureuse noblesse française, excitée par l'exemple de celle qui avait si héroïquement défendu Metz, ne peut, malgré sa courageuse défense, résister à la savante tactiqued'Emmanuel-Philibert; après plusieurs sorties et un assaut général meurtrier aux deux parties, la garnison se vit forcée de parlementer. Le prince , humain autant qu'intrépide , écoute leurs propositions et se montre facile. Mais tandis qu'avant de signer il attend les otages promis, un prêtre de la maison de Bouillon, soit par malice et trahison , soit par imprudence , lance une grenade dans le camp des impériaux ; trop tôt allumée , elle met le feu aux mines des assiégés , et fait périr beaucoup de monde de part et d'autre. Alors, les impériaux croyant qu'il n'y avait pas de capitulation et que les assiégés usent de ruse et de trahison , font jouer leurs mines , renversent les murailles , montent à l'assaut avec furie, se ren-

dent maîtres de la ville et du château et veulent tout passer au fil de Tépée. Le prince , assuré de la victoire, calme leur fureur, se montre généreux envers les prisonniers , mais la ville fut rasée en 1553.

Ce début fut glorieux. Ce fut là qu'il fit comme chef Fessai de ses talens militaires, qui bientôt le mirent au rang des premiers capitaines de ce siècle \ L'année suivante, Henri II fit les derniers efforts pour assembler de bonne heure une armée nombreuse surlesfrontièresdesPays-Bas : Marienbourg, Bouvines etDinant tombèrent au pouvoir des Français, parce que Charles-Quint, occupé du mariage de son fils Philippe ave^ Marie, reine d'Angleterre, ne se trouva pas assez vite en état de leur résister. Il n'avait aucun corps de troupes pour arrêter leurs premières hostilités , et quand il eut rassemblé à la hâte toutes ses forces , son armée se trouva encore bien inférieure h. celle de ses ennemis. Mais Emmanuel-Philibert, à qui il en avait donné le commandement , trouva dans sa propre conduite et son activité, des ressources pour suppléer au nombre. Il sut si bien choisir ses postes et observer, sans se compromettre , tous les mouvemens des Français, qu'après les avoir mis hors d'état de l'attaquer et de former aucun siège de conséquence, il les obli-

' Robertson , liv. XF*

gea de retourner vers leurs frontières *, faute de moyens de subsister.

Quoique les fortifications de Bapaume ne fussent point achevées , il eut l'avantage de sauver cette place des mains de Henri II qui l'assiégeait en personne ; il en dut la conservation au dévouement, à l'héroïsme d'André Provana, gentilhomme piémonlais , qui étant habillé à la Française, traverse le camp ennemi , se jette dans la place et remet au gouverneur d'importans avis sur les moyens de défense , puis s'échappe par une sortie que pratiquent exprès les assiégés et revient rejoindre son maître sain et sauf. Personne n'avait voulu se charger d'une mission si dangereuse.

La joie de cette première victoire et la satisfaction d'avoir déjoué tous leg plans , tous les stratagèmes d'un ennemi habile et puissant, furent cruellement troublées par les nouvelles qu'Emmanuel-Philibert, fils tendre et respectueux, reçut et dont il fut extrêmement affligé. Aux brillans et glorieux lauriers qu'il a cueillis viennent se mêler de bien tristes cyprès. Il apprend que Charles III, le Bon, son père, vient de quitter la vie et de lui laisser un trône vide de puissance et autour duquel s'entendent les pleurs de lamisèreetde la désolation» tandis

* Ibid.

Si que ce pieux prince va recevoir au ciel la récompense de ses vertus, de son amour de la justice, et implorer les secours divins pour ses peuples affligés.

Cependant le nouveau duc de Savoie continue de commander l'armée impériale et donne partout des ordres pleins de prévoyance , afin démettre en état de sûreté toutes les places des Pays-Bas, contre les armées françaises commandées par le connétable, le duc de Guise et le Roi qui s'était porté lui-même à la frontière. En même temps, il envoie en Italie son dévoué serviteur Provana, pour s'assurer du véritable état de ses affaires et y pourvoir en tout ce qu'il était possible de faire ; puis il accompagna en Angleterre son cousin-germain , Philippe d'Espagne , qui allait épouser la reine Marie. Cette reine décora de Tordre delà Jarretière le vainqueur d'Hesdin.

A son retour à Bruxelles , le duc de Savoie retrouve l'empereur qui , par lettres-patentes du 15 juillet 1554, lui donne avec les plus glorieux éloges l'investiture du duché de Savoie , de la principauté du Piémont et de tous ses autres états , confirmant le 15 août suivant , à Augsbourg , tous les privilèges qu'il avait accordés au duc Charles-le- Bon , à la diète de Worms.

Après l'affaire de Renty, où son Altesse Royale s'exposa aux plus grands périls comme un simple

soldat , eïle reçut la charge de rebâtir et de fortï^ fier Hesdin. Cette commission fut exécutée avec tant d'activité , tant d'art et de science , dans un autre endroit plus favorable , que quelques mois suffirent pour mettre la nouvelle place en état de défense. Il ajoute à l'ancien nom la devise de Savoie F. E. R. T., et l'appelle Hesdin-Fert, afin de perpétuer la mémoire de son fondateur. Environnée d'un bon fossé et d'une bonne contrescarpe , avec des demi-lunes, et protégée par d'autres travaux du côté où il n'y a point de marais , la nouvelle ville présenta un hexagone régulier, flanqué de six bastions royaux. Vaubanse plaisait à reconnaître qu'un homme supérieur avait présidé au choix de la position et aux fortifications de cette place (10). Pendant que s'opéraient ces travaux , la vie du, duc de Savoie fut tout-à-coup exposée au plus grand danger. Il avait dans son armée environ quatre mille reîtres sous les ordres du comte de Waldeck. Ces reîtres, impatiens de toute discipline, faisaient au mépris des édits, à son insu , des courses dévastatrices indistinctement sur les pays amis et ennemis. Un jour, Emmanuel-Philibert rencontre Waldeck au moment où il revenait de marauder à la tête des siens. Il l'en reprend vivement. Le comte, enflé d'une sotte et barbare arrogance, non seulement répond insolemment, mais furieux, porte la.

main à son pistolet de selle , le prend et le dirige sur son général. Le duc de Savoie qui l'avait vu changer de couleur et n'avait perdu aucun de se§ mouvemens , plus prompt que l'éclair saisit le sien, prévient le comte et lui fait sauter la cervelle en tête de sa troupe stupéfaite. La discipline militaire si violemment outragée et vengée avec la promptitude de la foudre , le duc de Savoie fit faire au comte d'honorables funérailles, combla son fils de bienfaits, lui tint toujours lieu de père et ne perdit jamais le souvenir de la triste nécessité où le çiit la fureur d'un subordonné, d'ôter la vie à un hompie ailleurs que sur le chanap de bataille.

Les fureurs de la guerre s'étant ralenties et aucune affaire ne se présentant sérieuse dans la Flandre, Emmanuel-Philibert, du consentement de l'Empereur, partit secrètement et déguisé pour aller en Italie donner des ordres au peu de places . qui lui restaient et des instructions favorables au soulagement de ses sujets. De retour à Bruxelles, le duc de Savoie éprouve un vif déplaisir de la double abdication de Charles-Quint, parce qu'elle retardait indéfiniment ses justes espérances sur son rétablissement dans l'héritage desespères.

Cependant Philippe II sentant qu'il fallait dans la Flandre, si voisine de la France et où celle-ci allait porter toutes ses forces , un capitaine vigilant ,

habile, actif, et qui sût imposer aux esprits, nomma le duc de Savoie gouverneur des Pays-Bas. Revêtu de cette nouvelle charge , Emmanuel-Philibert se retrouve comme dans son élément ; il y a encore là travaux à supporter et gloire à acquérir, et tandis qu'en Piémont ses affaires personnelles vont de mal en pis par l'incurie du marquis Pescaira, espagnol , S. A. organise enFlandreune armée pour entrer en France. Aimé des soldats qui se plaisent à se raconter ses brillans faits d'armes et les soins qu'il prend d'eux-mêmes, respecté et estimé des officiers dont il facilite les succès et fait valoir les services , c'est à qui servira sous ses ordres , il n'a que l'embarras du choix ; il eut donc rapidement mis sur pied une brillante armée. Philippe II, peu avide de gloire militaire, lui en donne le commandement, et va se fixer à Cambrai pour attendre et pour suivre les événemens.

A la tête d'une armée de trente mille hommes de pied, de douze mille chevaux, et de huit mille pionniers, le duc de Savoie ouvre la campagne par un trait d'habileté qui justifie le choix de Philippe, et montre une telle supériorité de talent sur les généraux français qu'on peut facilement prévoir ses succès dans ses opérations ultérieures. D'abord il îiidique le rendez-vous général de ses troupes dans ^n endroit bien éloigné du pays où il se propose de

porter le théâtre de la guerre ; la France se tient sur le qui vive. Après avoir laissé quelque temps ses ennemis en suspens et incerlains sur ses intentions, il les fatigue, les désoriente par ses marches et contre-marches rapides ; tandis qu'ils le croient d'un côté il paraît d'un autre et les trompe si complètement qu'enfin les Français restent persuadés que son projet est de porter tous ses efforts sur la Champagne et de pénétrer en France par ce côtélà. Henri II fait ses préparatifs pour l'y bien recevoir, y dirige son armée, renforce les garnisons, mais affaiblit celles des autres places frontières.

Emmanuel-Philibert qui faisait le siège de Rocroy sous les murs duquel il déployait , comme à plaisir, toutes ses forces, et faisait tracer un camp fortifié, voyant le succès de ses manœuvres, tourne tout-à-coupà droite par un mouvement aussi rapide qu'imprévu, s'avance à grandes journées en Picardie et envoie sa cavalerie , qui est nombreuse et pleine d'ardeur, investir Saint-Quentin, capitale du Vermandois. Cette place, regardée comme Tune des plus fortes, était d'une très grande importance, parce que entre elle et Paris on trouvait très peu de villes fortifiées , encore étaient-elles de très faible résistance , et que sa perte ouvrait aux ennemis un passage dans le cœur du royaume. L'amiral de Coligny, officier d'un rang si ôistingué

et d*uiie si belle réputation militaire, gouverneur de la province où se trouve la ville assiégée, vient, malgré l'imminence du danger, se joindre à la garnison* Tout ce que le talent, Tart et Fexpérience peuvent suggérer de moyens de défense , est employé par Coligny, admirablement secondé par la garnison et la bourgeoisie déterminées à se défendre jusqu'à la dernière extrémité ; cette circonstance retarde la prise de cette ville; cependant le siège se presse avec vigueur. Coligny sent qu'il ne pourra pas résister long-temps et en donne avis au connétable de Montmorency son oncle , qui était à La^ Fère à la tête de l'armée française. Le connétable, qui apprend en même temps que dix mille Anglais commandés par le comte de Pembroke viennent de se joindre à l'armée flamande , s'avance aussitôt vers Saint-Quentin pour sauver une place d'une si grande importance et tirer son neveu de la position dangereuse où l'a fait s'exposer l'amour de la patrie. D'Andelot, frère de l'amiral, marche à l'avant-garde à la tête d'un corps d'élite, avec ordre de se jeter dans la place ; ce corps est coupé ; d'Ajidelot avec un petit nombre parvient à son but, se jette dans la place, le reste est taillé en pièces.

Emmanuel-Philibert, sans perdre un moment de vue le Connétable qui , dès le matin du 10 août 1557, s^avançait toujours pour exécuter son plan,

le laisse venir si prèsdu camp des Flamands qu^il se trouve dans rimpossibilité de se retirer sans dommage. Montmorency s'aperçoit enfin qu'il s'est trop engagé , il ordonne et exécute sa retraite en bon ordre ; mais le duc de Savoie qui, dès le commencement, avait vu la faute de son adversaire , et qui avait à son insu fait occuper des positions favorables, n'attendait que ce mouvement rétrograde.

Ce moment venu, et avec le talent et la présence d'esprit d'un grand capitaine, il se dispose soudain à en profiter , divise son armée en trois parties : donne au comte d'Egmont le commandement de l'aile droite ; celui de l'aile gauche, aux ducs Ernest et Henri de Brunswick ; trace à chacun la conduite qu'il doit tenir, leur tend la main, reçoit d'eux la parole militaire de ne rien entreprendre sans ses ordres et va se placer a la tête du centre de bataille.

Il va donner le signal du combat ; ses autres officiers veulent l'en dissuader ; mais connaissant leurs secrètes pensées, il leur dit: Eh bien! pour ma décharge donnez-moi votre avis par écrit. Ils s'empressent dele faire, il le reçoit et le met au fond de sa poche ; alors d'une voix élevée il s'écrie : en bataille; sonnez, trompettes! Puis se tournant vers les capitaines espagnols : Messieurs, si je réchappe de la bataille , je rendrai compte de mon procédé à S. M. C.; si j'tfdem£nre, elle n'aura pas à se plains

dre de moi qui aurai payé de ma personne. Tous ses préparatifs faits , toutes ses mesures prises, il s'adresse à son armée et enflamme tous les courages par cette courte et vive allocution : Soldats, vous avez vaincu à Ingolstad, remporté les dépouilles opU mes à Pavie et Mulhberg; Térouenne et Hesdin sont tombées sous vos coups; Vétérans de Charles-Quint, vous ne démentirez point aujourd'hui la valeur qui vous a immortalisés dans ces grandes journées. Comte d'Egmont, ducs de Brunswick, j*ai voire pa-rôle, vous n'agirez que par mes ordres. — Nous jurons d'y être fidèles. A ces mots qui dictaient à cha-^ cun son devoir, Emmanuel-Philibert s'élance Fépée à la main et avec impétuosité sur les ennemis qui d'abord fontbonne contenance. 11 ordonne au comte d'Egmont de tomber sur l'arrière-garde française avec toute la formidable cavalerie flamande ; celle-v ci l'attaque en queue et sur les deux flancs ; bientôt tout y est en désordre, en un instant la gendarme-^ rie qui faisait la force et l'orgueil des armées françai-. ses, plie ets'enfuitde toutesparts avec précipitation. Cependant de ses regards et de son autorité Montmorency, toujours digne du grand nom qu'il porte, retient encore rangée autour de la ban^ nière de France l'infanterie qui continuait sa retraite en bon ordre ; mais quelques pièces de can non avancées rapidement et pointées à propos suc

le centre et en tête de ses colonnes serrées, y portent le désordre et la confusion. A la voix d'Emmanuel-Philibert la cavalerie de Flandre renouvelant alors ses attaques, charge vigoureusement Farm ée ennemie et en rompt les rangs ; la déroute est générale ; la défaite, complète ; et la victoire, gagnée'.

Le Connétable, désespérant de ramener la fortune et ne voulant pas survivre à un si funeste désastre, se jette visière baissée, Fépée à la main, au milieu des bataillons espagnols et cherche à vendre chèrement sa vie. A ses coups terribles , à ses armes , Emmanuel-Philibert le reconnaît de loin ; il ordonne , et des officiers flamands l'entourent pour le sauver de la fureur des soldats espagnols ; couvert de dangereuses blessures, épuisé par la perte de son sang. Montmorency est forcé de rendre au duc de Savoie la glorieuse épée de Connétable de France *.

La noblesse française soutint la réputation de son antique vaillance , fit des prodiges, mais ne put que prodiguer les flots de son généreux sang. Le duc d'Enghien , de la maison de Bourbon , huit cents gentilshommes, huit à dix mille hommes,

' C'est ce moment qu'aurait choisi, selon nous, M. Marochetti pour représenter son héros. Voir aux notes : Description du monument,

' Ceci forme le sujet d'un des bas-reliefs du monument.

restèrent sur le champ de bataille ; le Connétable de France et son fils , les ducs de Montpensier , de Longueville, deMantoue, le maréchal de Samt- André , plusieurs officiers de distinction , quatre cents autres gentilshommes des plus nobles familles » et quatre mille hommes, furent faits prisonniers. Trois cents chariots de guerre , toute rarlillerie, moins deux pièces, soixante drapeaux, cinquante cornettes , tous les bagages , les tentes, les vivres, tout tomba au pouvoir du vainqueur qui ne perdit que quatre-vingts hommes et deux officiers. Quelques jours après, la place de Saint-Quentin, quoique vaillamment et savamment défendue par l'amiral de Coligny, la garnison et la boiu*geoisie, tous pleins de patriotisme, dut succomber sous la tactique du vainqueur d'Hesdin et d'Anne de Montmorency. L'amiral de CoUigny fut fait prisonnier sur la brèche (H).

Emmanuel-Philibert, qui avait dominé, maîtrisé la jalousie des officiers espagnols et les événemens pendant cette grande journée , qui avait déployé tout à la fois et les talens d'un grand capitaine, et l'intrépidité d'un valeureux soldat, ne se montra pas moins grand après la victoire ; il fit reconnaître les morts et leur fit rendre convenablement les derniers devoirs. La dépouille mortelle du duc d'Enghien, prince du sang, reçut tous

Si les honneurs militaires dus à son rang et fui reconduite en France avec l'appareil qu'exigeait sa noble origine. S. A, avait reçu dans sa tente avec les plus hautes marques de distinction, le connétable de Montmorency, le duc de Montpensier, le duc de Longueville, et le maréchal de Saint-André, auxquels il fit prodiguer tous les soins , ainsi qu'aux autres prisonniers.

I^ fils de Charles-Quint , qui pendant le combat s'était tenu sous sa tente, loin du champ de bataille, y accourt aussitôt après : le vainqueur s'avance au devant du roi et se baisse pour lui baiser les mains ; Philippe s'y refuse et s'empresse de lui dire : Mon cousin , c'est moi qui dois baiser les vôtres qui viennent de me procurer une victoire si grande et si glorieuse, et qui nous coûte si peu de sang (12).

Cette journée ne fut pas moins fatale à la France consternée que celles deCrécy et d'Azincourt ; elle leur ressemble encore et par la promptitude de la défaite (moins de quatre heures), et par le nombre des officiers de distinction pris ou tués, et par la perte légère du côté des vainqueurs , et enfin par répouvante qu'elle répandit dans tout le royaume. Plusieurs habitans de Paris quittèrent leurs foyers qu'ils croyaient déjà voir au pouvoir de l'ennemi , et passèrent au midi de la Loire. Henri U accourt dans sa cajHtale , console , ranime par sa présence

ceux qui sont restés ; fait réparer les fortifications de Paris , et se prépare à le défendre contre l'attaque à laquelle il s'attend.

Cependant dans le conseil de Philippe II on délibère sur le parti le plus avantageux à tirer de la victoire. Enunanuel-Philibert , secondé des plus habiles officiers qui s'étaient formés sous Charles- Quint , opine qu'il faut rapidement marcher sur Paris : il démontre qu'il n'y a pas de corps de troupe qui puisse s'opposer à leur marche ; qu'aucune ville forte ne peut la retarder ; que d'ailleurs l'étonnement et la terreur que la déroute complète de l'armée française avait partout jetés dans le peuple, sont des moyens dont il faut profiter pour arriver sans obstacle sérieux jusqu'à Paris , et s'en emparer avant qu'on y ait organisé des moyens de résistance ; qu'une fois maître de la capitale, le Roi dicterait la paix à son gré. Mais soit prudence de la part de Philippe , fondée sur ce principe qu'il ne faut jamais pousser à bout un grand peuple , homogène dans l'amour et la défense de sa patrie , soit plutôt que l'orgueilleuse fierté du fils de Charles-Quint fût blessée de l'éclat d'une gloire qu'il n'avait pas eu le courage d'acquérir ; soit enfin que sa politique ombrageuse craignît qu'Emmanuel-Philibert , en recueillant de nouveaux lauriers, ne profitât de la gloire de ses armes pour

reœuvrer la partie de ses Etats que les Français occupaient, Favis du duc de Savoie ne fut point suivi. Toutefois, le vieil empereur , au fond de sa retraite des hiéronymites de Saint-Just, s'était empressé de demander au courrier qui lui vint annoncer cette victoire : Mon fils est-il à Paris? Sur sa réponse négative : Mon fils a commis la faute que moi-même f ai commise après la bataille de Pavie : sa victoire , comme tant d'autres, ne rapportera pas d'avantages décisifs.

A la voix de son roi la France s'était levée comme un seul homme ; toutes les bourses s'étaient spontanément ouvertes , aucun sacrifice n'avait coûté.

A la vue des Français qui , rapidement revenus de leur abattement , s'enflammaient de l'ardeur la plus noble et la plus énergique ; à la vue des habitans des villes ouvertes et des campagnes accourant de toutes les provinces pour défendre leur patrie en danger ; à la vue du duc de Guise appelé d'Italie et s'avançant à la frontière avec une armée florissante et formée comme par enchantement ; Emmanuel-Philibert, plein de surprise, appréciant bien ce qu'avait de patriotique , d'élevé, de sublime ce concours spontané , laisse échapper ces mots bien flatteurs dans la bouche d'un adversaire : Le Français est le ràeilleur peuple du monde.

Ne devant pas porter ses armes victorieuses au

sèiii de la Fmnce , le duc de Savoie se rend maître des places de Ham , de Noyon , de Chaulue et de Ribemont, fortifie Saint-Quentin , pourvoit à toutes les places de la frontière, et se rend àBruxelles où l'avait devancé Philippe II, et y reçoit les honneurs et les éloges dus à sa valeur et à ses talens militaires. Emmanuel-Philibert avait déployé, à la tête des armées , les talens d'un grand capitaine par la savante conception de ses plans et leur active exécution ; la bravoure d'un grand guerrier, par son intrépide courage ; et les qualités d'un héros par cette haute intelligence qui , toujours de sang-froid et maîtresse d'elle-même , prévoit , calcule et don^ine les événemens incertains des combats. Sur le champ de bataille il venait de conquérir l'épithète de Maximus ; sous la tente il va acquérir la vertu héréditaire, qui bien souvent s'unit et brille avec la première dans sa Maison ; il sera aussi appelé Optimus. Rappelons que dans ce temps-là encore , tout prisonnier devenait la propriété du vainqueur ; que Philippe II avait abandonné à son général tout le butin; et que ce général était un prince pauvre , dépouillé de tous ses états en majeure partie par la France qui les retenait injustement. Le duc de Savoie se fait présenter la liste de tous les prisomiiers avec leurs noms et qualités ; il relient tous les gentilshommes et ayant fortune.

etjie lesrenvoie qu'après qu'ils se sont rachetés; il en retire cinq cent mille écus qu'il distribue en majeure partie à ses soldats , à titre de gracieuse récompense. Des raisons d'état et de politique lui font retenir prisonnier le connétable de France ; mais c[uant aux autres, au nombre de plus de quatre mille , tout d'abord , et sans attendre la fin des hostilités avec un pays spoliateur , il les renvoie sans rançon dans leurs foyers, ainsi que les, artisans et les laboureurs. Par cette générosité extraordinaire dans de pareils temps et de pareilles circonstances, ce prince montre bien sa grande âme et force à la reconnaissance ceux-là qu'il avait forcés à l'admiration.

La France dont il semblait augmenter les forces par ces renvois généreux, entonne bientôt des chants de victoire. Le duc de Guise veut signaler son généralat par une action d'éclat et qui confirme tout à la fois et la confiance extraordinaire que son roi met en lui , et les espérances que ses compatriotes ont conçues de ses talens. Il concentre à Compiègne, dans l'automne, toutes les troupes qu'il peut réunir, et jouant à son tour de l'Emmanuel- Philibert, il laisse les ennemis incertains du liei où il portera la guerre, à l'ouverture du printemp: suivant; en attendant il menace su^essivement plusieurs villes des frontières flamandes , puis i'

part lout-à-coup au milieu d'un hiver rigoui:eux ; se dirige rapidement sur Calais qu'il investit le premier janvier 1558 ; pousse les opérations d'attaque avec une célérité telle qu'il ne laisse ni aux Anglais le temps de secourir la place Jiar mer, ni à Philippe celui de l'attaquer par terre; et cette ville, qui, défendue par les Français, avait résisté une année aux attaques incessantes du premier capitaine de son siècle, Edouard IIÏ, et à toutes les horreurs de la famine ; qui depuis deux cent dix ans était restée aux Anglais qui n'avaietit cessé de la fortifier ; cette ville enfin qui passait tellement pour imprenable que les Français n'avaient pas entrepris de la recouvrer pendant tout ce temps, retombe en leur pouvoir après huit jours de siège. Cette audacieuse entreprise , exécutée avec un rare bonheur , met le comble à la brillante réputation militaire que le duc de Guise avait déjà acquise par sa belle défense de Metz.

Calais était abondamment fourni de toutes les munitions et de tous les approvisionnemens nécessaires à une place de guerre aussi importante. Seul dépôt de tout le commerce entre l'Angleterre et les Pays-Bas, celte ville renfermait de grandes richesses : tout tomba dans les mains du vainqueur qui ne garda rien pour lui et distribua tout à son armée. Puis , avec la rapidité de l'éclair il court

s'emparer de Guines et du château de Ham doat les garnisons n'opposent qu'une faible résistance. Après ces rapides et brillans exploits , le duc de Guise organise les nouvelles acquisitions qu'il vient de faire poorsa patrie qu'il a vengée. A l'exemple d'Edouard III qui avait fait place nette de Français, il chasse de Calais tous les Anglais , et livre leurs maisons et tout ce qu'elfes renfermaient aux Français dont il repeuple cette ville. Il y met bonne garnison commandée par un chef expérimenté , vient recevoir , au milieu des fêtes les plus somptueuses , les justes honneurs et les éloges qu'il s'est acquis , et assiste avec bonheur au mariage de Marie Stuart , reine d'Ecosse , sa nièce , avec François, dauphin de France.

Ces fêtes terminées le vainqueur de Calais est de nouveau mis à la tête des armées avec un pouvoir illimité ; il donne à Thermes , gouverneur de Calais , et qui vient de recevoir le bâton de maréchal , une division de quinze mille hommes et le charge d'aller piller la Flandre-Occidentale , afin d'y attirer par ses brigandages l'attention de l'ennemi tandis qu'il ira lui-même assiéger Thionville et s'en rendre maître. Thermes n'exécute que trop fidèlement les ordres qu'il a leçus. Tout ce que le génie de la violence , de la rapine , de l'incendie et de la dévastation, excité par celui de la vengeance

peut inspirer, fut exercé par les Français sur les malheureux Flamands de la frontière, qui demandèrent un vengeur au ciel irrité de tant d'atrocités. Tandis que ces choses se passaient en France et que Farmée de Thermes se gorgeait de rapines et s'énervait dans les excès de l'abondance, le duc de Savoie n'était point resté dans le repos ; il savait que , malgré la discipline sévère qu'il avait introduite dans ses troupes, les soldats qui les formaient ne s'étaient abstenus en France ni de pillage ni de rapines ; il savait que le soldat maraudeur est toujours mauvais soldat, et que riche de déprédations , il s'appauvrit de courage ; il savait enfin que ceux qui s'étaient enrichis à la campagne de Saint-Quentin avaient par masses quitté les drapeaux. Pour soutenir noblement la nouvelle lutte qui se prépare , il cherche à prévenir ces inconvéniens en façonnant ses troupes à inie meilleure discipline.

Pendant les quartiers d'hiver, il ne se passe pas de jour qu'il n'examine avec soin chaque partie du service; il supprime, il écarte tout ce qui peut amollir et énerver les courages et accoutumer à la fainéantise ; il diminue considérablement et fixe le nombre des valets d'officiers et autres gens qui vont sans armes à la suite des troupes ; pour tenir ses soldats toujours eu haleine, il augmente le nom-

Bre des postes , veut que chaque poste soit nombreux; que les sentinelles se relèvent à toutes les heures; que les patrouilles soient très fréquentes et que chaque soldat se tienne prêt à se mettre en marche au premier signal. Au sortir de Thiver il fait le dénombrement de ses troupes, les passe souvent en revue , fait de nouvelles levées qu'il a soin de faire instruire sur le même plan, |X)urvoit à tout, et se prépare à soutenir dignement la nouvelle campa^ gne et sa réputation acquise.

Partageant ses troupes bien disciplinées en deux corps d'armée comme viennent de le faire les ennemis, le duc de Savoie se réserve de se rencontrer avec le duc de Guise, qui s'était avancé dans le duché de Luxembourg, et d'essayer de le donner pour compagnon de captivité au Connétable de France.

Philippe 11 avait en Flandre plusieurs grands capitaines, hommes de courage et d'expérience , Emmanuel-Philibert choisit parmi eux pour l'opposer au maréchal de Thermes , le comte d'Egmont , pereonnage d'une grande naissance et de talens reconnus , qu'il avait toujours eu sous ses ordres depuis la prise de Térouenne , et qui lui avait fourni tant de preuves d'habileté , de valeur et de fidélité à Saint-Quentin ; il lui donne le commandement du deuxième corps d'armée , lui trace son plan de campagne, en lui recommandant surloiU

(le se tenir sur ses gardes. De Thermes et d'Egmont étaient à la tête chacun d'une armée de douze mille fantassins et d'environ deux mille chevaux ; ils jouissaient tous les deux d'une égale réputation militaire , mais ils n'eurent ni la même prudence ni le même bonheur. Le maréchal après avoir pris et pillé Dunkerque, s'avance chargé de dépouilles qu'il traîne à sa suite le long de la mer, vers Neuport où il trouve peu de résistance mais beaucoup de butin encore ; il semble peu s'in^ quiéter, au gré de ses désirs, des desseins des ennemis qu'il croyait plus éloignés qu'ils ne l'étaient; d'Egmont, au contraire , instruit de tout par ses éclaireurs, laisse derrière lui ses gros bagages et sa grosse artillerie qui continuent de marcher, et s'avance rapidement et en silence sur sa gauche pour couper la retraite des Français qui l'avaient commencée mais qui l'exécutaient avec lenteur et péniblement embarrassés qu'ils étaient du butin qu'ils avaient fait. Après cinq jours d'une marche dans des chemins difficiles, d'Egmont se montre tout-à-coup en avant des Français et les attaque bientôt avec la plus grande impétuosité. Cependant le maréchal de Thermes avait eu le choix du champ de bataille et s'était posté avantageusement dans un angle formé par la mer et Tembouchure delà rivière d'Aa. H forme de toute son infan-

Ai

terie un seul bataillon carré dont il protège trois côtés par la cavalerie et le quatrième par les bagages et Fartillerie. D'Egmont qui vient de recevoir à propos, d'Emmanuel-Philibert, un renfort considérable sans lequel il aurait été imprudent d'accepter le combat, voit les dispositions de son adversaire , partage les siens en trois corps ; chaque corps est appuyé de cavalerie, il se réserve celui du centre , et adresse à son armée celte allocution l)rève et énergique.

« S|Oldats , songez qu'Emmanuel-Philibert est ici présent , il vous contemple ; montrez sous mon commandement la même discipline, la même vaillance que vous avez montrée sous ses yeux à Hesdin, à Saint-Quentin. Soldats! montrez- vous dignes de lui, dignes de vous-mêmes. »

A ces mots il attaque en même temps avec vigueur les trois premiers côtés de l'ennemi. Le premier choc contre la phalange française est terrible ; cette phalange reçoit les Espagnols avec beaucoup de fermeté et combat avec vaillance , mais la cavalerie française plus vivement attaquée par celle de Flandre , plie , cède et s'e^fuit devant ses efforts redoublés. Cette fuite qui laisse la phalange à découvert , permet à une partie des escadrons victorieux d'en attaquer le quatrième côté. C'est là qu'a lieu un horrible carnage de Français qui cher-

chenl avant tout à sauver leur butin. La phalantger attaquée de tous les côtés fait des prodiges de valeur ; deux fois rompue et deux fois rétablie , elle tient, par son héroïque opiniâtreté, long-temps la fortune incertaine. Le vieux maréchal de Thermes se multiplie , il est partout , irisant fonctions de soldat et de capitaine , mais il faut céder ; Tarmée française est taillée en pièces; les paysans flamands accourent de tous côtés et se montrent sans pitié, pour se venger des ravages et des cruautés exercés sur leur pays; tout ce qui ne tombe pas sous le fer est fait prisonnier. Le maréchal, couvert de glorieuses blessures, et un très grand nombre d'officiers de distinction tombent au pouvoir du vainqueur, ainsi que l'immense butin que les vaincus avaient fait auparavant.

Cette journée, si malheureuse encore pour la France, eut lieu le 8 juillet 4558 , et fut , par allusion à celle de Saint-Quentin , appelée le retour de la foire de Saint-Laurent.

Le comte d'Egmont se couvrit de gloire et acquit une grande réputation de science militaire , de courage et de prudence ; mais les plus beaux rayons de cette gloire et de cette réputation durent être reportés sur le général en chef qui l'avait choisi et instruit de tout ; qui avait tout prévu , tout organisé , tout dirigé, et sur qui

reposait toute la responsabilité de cette guerre. Aussi Philippe II voulut-il que , suivant le droit de la guerre, tout le butin fait et toute l'artillerie prise sur Fennemi appartinssent au duc de Savoie , ainsi que tous les prisonniers. Emmanuel-Philibert se montra envers ceux-ci aussi généreux , aussi humain et aussi libéral qu'il avait été envers ceux qu'il avait faits en Picardie ; de tout le butin il ne garda pour lui que les drapeaux et les étendarts pris dans cette journée (13) et qu'il envoya avec ceux de la journée de Saint-Quentin à l'église de Notre-Dame de Nice.

La victoire de Gravelines obligea le duc de Guise d'abandonner ses projets sur le duché de Luxembourg et d'accourir en toute hâte au secours de la Picardie où le comte d'Egmont, après avoir repris Dunkerque , avait déjà pénétré jusqu'aux portes de Doullens en jetant partout la terreur.

La France concentre en Picardie quarante mille hommes. Emmanuel-Philibert et le comte d'Egmont se réunissent ; le duc de Savoie commande alors en chef une armée de trente mille hommes de pied et quatorze mille chevaux. Il a sous ses ordres les princes d'Orange et de Sulmone ; les deux ducs de Brunswick; les ducs d'Albe, d'Arschot , de Parme , d'Atry, de Policastre, de Franqueville et de Yillàhermosa ; les comtes d'Egmont,

4i de Mansfekl, de Hennebourg, deSch^yarlzemberg^ d'Arcos et autres officiers de marque et de mérite; son camp est assis sur les bords de la rivière de l'Authye. Les Français ont le leur sur ceux de la Somme ; une belle plaine de cinq lieues, propre à une grande bataille, les sépare. Les deux rois sont venus se mettre à la tète de leurs armées, tout est prêt pour un combat décisif qui doit donner à Tua des rivaux la prépondérance et le droit de faire la loi en Europe.

Mais quoique l'un et l'autre soient maîtres de terminer ainsi la guerre, ils ne peuvent se résoudre à livrer un intérêt si important au hasard d'une seule bataille. Les désastreuses journées de Saint-Quentin et de Gravelines sont trop récentes pour être oubliées; et le danger d'en venir aux mains avec les mêmes troupes , commandées par les mêmes généraux qui ont triomphé deux fois des armées françaises, inspire a Henri II une réserve qui ne lui est pas ordinaire ; il désire vivement d'ailleurs se voir délivré du fardeau et des embarras de la guerre afin de pouvoir porter toute son attention et d'employer toute la force de son gouvernement à combattre les hérésies que les novateurs répandaient avec une ef- Irayante et une inquiétante rapidité à Paris et dans les provinces. D'un autre côté Philippe II naturelle-

ment ennemi de toute opération militaire qui demandait de la hardiesse, penchait toujours vers les mesures les plus prudentes , et il ne voulait rien hasarder contre un général aussi heureux que le duc de Guise; le fils de Charles-Quint soupirait même après la paix , parce qu'il brûlait du désir de quitter le ciel brumeux et froid de la Flandre , et de retourner en Espagne : accoutumé dès son etifance au climat doux et aux mœurs de ce pays , il y était attaché par une si forte prédilection, qu'il se trouvait malheureux dans toute autre partie de ses états.

Les deux monarques, comme par un accord mutuel, se tiennent sur la défensive et se fortifient avec activité dans leurs camps , évitant avec soin toute espèce d'escarmouche ou d'engagement qui pourrait amener une action générale dont le résultat, peut-être partagé , n'aurait point terminé la guerre. Cependant les royaumes d'Espagne et de France sont depuis cinquante années engagés dans des guerres continuelles qui ont coûté des sommes immenses, sans produire aucun avantage bien considérable à aucun des deUx partis. Après des efforts extraordinaires et continus, auxquels les peuples de l'Europe n'étaient point accoutumés avant la rivalité de Charles-Quint et de FrançoisI" , les deux nations épuisées ne sentent pas moins

vivement le besoin du repos pour rétablir leurs forces, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'elles fournissent à leurs souverains les subsides nécessaires pour continuer les hostilités. Ainsi les dispositions personnelles des deux rois s'accordent bien avec celles de leurs peuples, mais ces désirs de paix quoique bien sentis n'osent se révéler au dehors. On craindrait, en les manifestant, démontrer quelque faiblesse ou de paraître moins puissant que son adversaire ; on recevrait avec un secret plaisir les premières avances; si elles étaient faites on les écouterait volontiers.

Cependant les gentilshommes français prisonniers €n très grand nombre en Belgique , sont désireux de respirer l'air natal et dé revoir le sol de la patrie ; ils s'entretiennent des avantages de la paix , portent leurs vœux à Montmorency qui supportait avec d'autant plus de douleur les fers de sa captivité, qu'il voyait croître de jour en jour au détriment du sien, l'ascendant et le pouvoir des Guise; le connétable entretient le [duc de Savoie des bienfaits de là paix. Sur sa parole Montmorency vient en conférer avec son roi qui est en même temps son ami.

Christine de Danemark, douairière de Lorraine dépouillée du gouvernement de ses états et de la tutelle de son fils, tandis qu'il était élevé à la cour

de Finance , sollicilait vivement Philippe H de faire . cesser les hostilités ; Emmanuel-Philibert , qui voyait aussi avec un amer déplaisir ses états aux mains des étrangers , joint ses instances à celles de cette princesse, qui, par Tentremise du cardinal de Lorraine , obtient d'Henri U que des commissaires français se réuniraient à ceux d'Espagne dans l'abbaye de Cercamp, près d'Amiens. Une trêve y est d'abord conclue, et le licenciement des mercenaires décidé dans les premières conférences que vint interrompre la mort inopinée de Marie , reine d'Angleterre, dont les ambassadeurs assistaient à Cercamp. Mais elles furent reprises quelque temps après à Cateau-Cambresis. Les négociateurs furent :

1" Pour la France , le cardinal de Lorraine , le Connétable, le maréchal de Saint- André , l'évêque d'Orléans, Jean de Morvillier, et Claude de l'Aubépin, secrétaire d'état.

2* Pour l'Espagne, Ferdinand de Tolède, duc d'Albe ; le prince d'Orange ; Gômez de Sylva, conite de Mélitto, et Perrenote de Grandvelle, évêque d'Arras. ^

3° Pour la Savoie, Thomas de Langusque, comte deStroppiane, et Pierre Maillard du Boschet, maître-d'hôtel de S. A.

Les prétentions de la France sur les États de la

maison de Savoie , firent d'abord naître des obstacles qui paraissaient insurmontables. Ses ambassadeurs prétendirent que François I" les avait conquis par une juste guerre, et que, dans tous les cas, il fallait régler les droits de Louise, sa mère. Les ambassadeurs d'Espagne et ceux de Savoie exigeaient que tous les états de S. A. lui fussent rendus dès à présent, purement , simplement , et sans aucune restriction. Le débat était vif de part et d'autres, et faillit tout rompre. Mais on trouva un expédient ; Philippe II en fit part lui-même au duc de Savoie, qui , désireux de rentrer dans ses états, y consentit. Enfin, après bien des incidens la paix générale est conclue et signée àCateau-Cambresis, le 3 avril 1558, par les soins, l'ascendant et l'esprit de conciliation d'Emmanuel-Philibert et du connétable de Montmorency qui, tous les deux, connaissaient parfaitement les secrètes dispositions des deux rois, et jouissaient, chacun, de leur entière confiance.

Le traité, signé par tous les négociateurs, est présenté au duc de Savoie qui le reçoit sous sa tente dans son camp, sur les bords de l'Authye. (Cette présentation fait le sujet d'un des bas-reliefs du monument. Le comte de Stroppiane lit le traité ; derrière lui est le connétable de Montmorency, dans le fond sont les autres ambassadeurs.)

Les principaux articles du traité conclu entre la

France, l'Espagne et tous les autres souverains de

VEurope, furent entre autres : « 1« que Marguerite

€ de France, fille de François I" et sœur du roi ,

< épouserait Emmanuel-Philibert, duc de Savoie; € 2* que le duché de Savoie, la principauté de Pié- € mont, le pays de Bresse , et tous les autres terri-

< toires précédemment soumis aux ducs de Savoie,

< seraient rendus à Emmanuel-Philibert , immé- € diatement après son mariage avec Marguerite de € France : à Fexception cependant des villes de € Turin , de Quiers , de Pignerol , de Chivas et de

< Villanova , dont Henri resterait en possession f jusqu'à ce que ses prétentions. sur ces places, du € chef de sa grand'mère Louise de Savoie, eussent € été jugées et décidées en justice réglée. >

Immédiatement après la conclusion de ce traité, le duc de Savoie envoie enFrance le comte de Stroppiane , pour complimenter le roi et la princesse Marguerite; fait régler à Rome et à la cour impériale les promesses de mariage qui avaient été faites, depuis plusieurs années , à Madeleine d'Autriche, fille de Ferdinand; obtient du pape les dispenses nécessaires pour contracter l'alliance que le bien de ses affaires et la conjoncture de la paix générale l'ont déterminé et le déterminent d'accep' ter, puis se rend à la cour de France, accompagné

de cent gentilshommes richement équipés ; à leur tête sont le prince d'Orange et les ducs de Brunswick. Tous les princes et grands seigneurs de la cour vont à sa rencontre. Henri U descendit Tescalier du Louvre et vint recevoir, avec une joie extraordinaire, ce jeune héros, dont les exploits avaient ^ souvent troublé son repos, et dont il regardait Talliance comme honorable pour la couronne de France. Le mariage se fît aux termes des conventions , le 9 juillet 1359. En même temps , le duc de Guise reçut lettres-patentes de son souverain pour restituer à S. A. ses états en deçà et au delà des Alpes. Emmanuel-Philibert chargea le comte deChalant, maréchal de Savoie , de prendre en son nom possession des premiers. Amé de Valpergue, comte de Mazin , fut chargé d'aller prendre celle du Piémont.

On sait quel funeste accident changea en deuil les brillantes fêtes qui avaient été préparées : cet accident coûta la vie au roi Henri. Cette mort ne changea rien à ce qui avait été fait et convenu, en ce qui restait à exécuter. François II exécuta loyalement ceque son père avait commencé.

Les devoirs rendus au roi que la mort vient de frapper au milieu de la joie universelle; la remise du gouvernement des Pays-Bas faite à Philippe H ; les cérémonies du sacre du nouveau roi de

France terminées , Emmanuel-Philibert laisse Madame en France et part pour le Piémont. Il prend route par la Bourgogne, s'embarque à Gray , sur la Saône, jusqu'à Lyon, vient faire son entrée triomphante à Bourg-en-Bresse, le H octobre 1SS9, puis retourne s'embarquer sur le Rhône à Lyon , passe à Avignon, où il reçoit du légat du pape des honneurs extraordinaires ; continue sa route jusqu'à Marseille, où le roi lui fit remettre le grand cordon de St-Michel, et de là se rend, par mer, à Nice * , b seule ville qu'il eût conservée , comme pour lui faire dire : La victoire m'est restée.

Quel bonheur pour ce prince que de rentrer couvert de lauriers dans une ville qu'enfant il avait sauvée par sa présence d'esprit et son caractère résolu! de revenir dans sa patrie, après avoir rempli du bruit de ses exploits et de l'éclat de son nom, le monde auquel, par ses victoires et son esprit conciliateur, il vient de procurer la paix si désirable après tant d'années de guerres acharnées ; de se rasseoir rayonnant de gloire sur un trône où, pendant près de sept siècles , ses ancêtres avaient fait briller toutes les vertus chrétiennes unies aux plus mâles courages ; en un mot , quelle joie indicible pour ce prince , né , grandi , au milieu des alarmes et des revers; forcé, d'un côté, de

' Ce mot signifie vica>tre.

coucher sous la tente de l'étranger, de Fautre eidû* pêche d'adoucir les maux de s^ peuples; de se revoir enfin tranquille et chez lui, avec Tômnipotence de faire le bien en obéissant aux royales inspirations de son grand cœur.

Mais si ce prince est heureux de son propre bonheur, combien ne l'est-il pas plus encore de celui qu'il a conquis aux peuples ! Tous, par un sentiment unanime de vérité, le proclament le pacificateur de l'Europe. Ceux de toute l'Italie et de la Savoie, principaux théâtres des hostilités , font surtout éclater leur joie : états, provinces, villes, bourgs, paroisses, tous lui envoient desdéputations pour le féliciter et sur les bienfaits de la paix , d'autant plus sentis que la guerrea été plus longue et plus meurtrière, et sur son glorieux rétablissement dans ses états héréditaire!^ dont la vidence et l'injustice l'avaient dépouillé, mais que sa modération, son courage et sa vertu viennent de recouvrer à jamais sur le champ de bataille et dans le conseil des rois.

€mmanuel-{}f)tltbm anstin itia paiir^ régénérateur rt législateur îre b(S €tatd^ qu'il Dirnt î^e ronquérir.

)De0 T0paume0 bc €;)pre, be 3rrudalem et b'j^rménte.

Brillant de gloire militaire,, Emmanuel-Philibert , âgé de 30 ans , va désormais ne vivre que pour cicatriser les plaies larges et profondes que cinquante années de guerre ont faites à sa patrie, et pour rendre heureux les peuples quela Providence, dans sa bonté , Tappelle à gouverner. Ce qu'il a été

a la tête des armées et sur les champs de bataille, il le sera à la tête de son gouvernement et de la direction des affaires administratives.

Tout était dans le désordre le plus complet, tout était en ruine, tout esta refaire. En effet, il retrouve ses étatssans défense, sans commerce , sans argent* Ces tant longues années d'hostilités et d'occupation étrangère ont laissé ou tomber en ruine ou démantelées plusieurs places fortes : la population est tellement diminuée par la guerre et la misère, qu'à peine compte-t-on neuf cent mille âmes dans toute l'étendue de ses domaines, au delà et en deçà des Alpes. L'agriculture est dans l'abandon le plus complet. Depuis bien des années des champs fertiles ne produisent que ronces et chardons : le patrimoine ducal estaliéné(14) ; à peine les revenus de l'état rendent-ils deux cent mille écus. Mais une autre calamité publique , plus grande encore , l'ignorance étend son voile épais sur tout le pays; la jeunesse abandonnée à elle-même n'avait eu aucun moyen de s'histruire ; il n'est resté debout , dans toute la domination de la maison de Savoie, d'autre établissement pour l'instruction, que la seule Université de Turin. Mais ses bancs sont déserts, ses chaires sont muettes, et si, sous le génie organisateur d'Emmanuel-Philibert, quelques années suffisent pour raviver l'agriculture ,. le ccnnmerce et la

défense du pays, un quart de siècle ne suffit pas pour former un homme capable des charges publiques.

Nous avons déjà dit qu'immédiatement après la célébration de son mariage avec Marguerite de France , le Duc fait partir pour la Savoie le comte de Chalant qui , le 7 août , reprend possession de Chambéry, ensuite du château de Montmeillan, de tout le duché et des pays de la Bresse et du Bugey ; tandis qu'au nom du même prince, Amé de Valper.gue, comte de Mazin , malgré les récalcitrances du maréchal de Brissac (15), se remet aussitôt en possession des places et territoire du Piémont qui devaient être restitués sans délai.

Un grand nombre de ses sujets s'étaient jetés dans le parti des étrangers ; d'autres , passivement fidèles , s'étaient tenus à l'écart chez eux : un petit nombre s'était attaché à sa bonne et mauvaise fortune , et avait pris une part active à ses intérêts. Clément , prudent et juste , il ne traita point les premiers comme des ennemis , mais il les laissa éloignés de ses affaires , disant :/e n'ai point de raison de me fier à eux dans ma prospérité, puisqu'ils m'ont abandonné dans mes disgrâces. Il pardonna volontiers aux seconds leur faiblesse , en raison de la difficulté et de la dureté des temps; mais il avança les autres en charges et en honneurs ,

afin de récompenser leur fidélité et leur courage. Sentant que le premier devoir des rois envers les peuples est une bonne administration de là justice, sachant que l'amour de cette vertu est agréable à Dieu, et qu'il fait la grandeur des princes ', Emmanuel-Philibert s'empresse de donner ses premiers soins à celte importante partie du gouvernement ; il met à la tête de Tordre judiciaire Thomas de Langusque, comte de Stroppiane, personnage éminent par sa prudence, son intégrité et sa profonde science des lois, et dont S. A. avait éprouvé en plus d'une circonstance la fidélité et le dévouement. Deux sénats remplacent les anciens conseils suprêmes de justice et les parlenaens que Toccupation française avait établis *.

* Lois Gombettes.

* Dans la capitulation qui fut dressée lors de l'entrée de& Français à Chambéry , les Étals de Savoie stipulèrent qu'ils seraient jugés suivant la loi elle droit, et non suivant l'équité. Ces derniers mots étonnèrent d'abord et firent prendre les Savoisiens pour des sauvages, presque antropophages.. On leur demanda en ricanant ce qu'ils voulaient dire par là. Quand ils eurent expliqué leur pensée, on trouva qu'ils avaient raison et l'on admira leur bon sens. La France était régie au midi de la Loire et sur le bassin de la Méditerranée par le droit écrit ou droit romain , et au nord par le droit eoutumier. Les parlemens du droit coutumier jugaient bien,

Il en crée un pour la Savoie, séant à Chambéry. Ce corps de magistrats suprêmes eut pour premier président Catherin Pobeld'Ainières, né à Bonneville en Faucigny, homme qui honora sa patrie et rendit de grands services à son prince par la surveillance active qu'il exerça sur tous magistrats et gens de justice. Le sénat fut établi pour le Piémont et résida provisoirement à Carignan , ayant pour présidens Cassian Dupuy et Octavian d'Ozasque. Chaque province eut un tribunal de première instance connu sous le nom de judicature mage , chaque canton son juge de paix sous la dénomination déjuge de mandement ; enfin chaque paroisse son juge pédané appelé châtelain dans les une^, et baillif dans les autres. Tous ces emplois sont donnés aux hommes signalés par la rumeur publique comme les plus hommes de bien d'abord, et ensuite comme les plus instruits. Les attributions et les ho-

souvent d'après Téquité; mais celte pauvre équité était entendue si diversement selon les temps, les lieux, les préjugés et les passions du jour, que cette manière de rendre des jugemens, qui d'ailleurs n'étaient pas motivés, sans doute pour cause, avait donné lieu à ce proverbe : Dieu nous préserve de l'équité du parlemenL Ce cri avait retenti jusqu'aux Alpes, et les Savoisiens ne voulaient pas se mettre dans le cas de le répéter à leurs dépens.

Horaires de tous furent réglés avec économie et convenance.

Ce premier besoin de ses sujets satisfaits le Duc tourne ses soins sur les revenus publics. Si l'exercice de la justice assure la tranquillité , le bonheur des peuples en protégeant les uns et en réprimant les autres , le trésor public est le nerf des états , on peut dire qu'il en est le bouclier.

Jean-Jacques Solfîus est investi de la surintendance générale des finances ; les deux présidons du sénat et des conseillers lui sont adjoints pour former un conseil suprême des finances. Compte rendu des recettes et dépenses , d'après l'ordre qu'il en avait reçu , et examen fait des voies et moyens pour faire face aux charges publiques , le conseil reconnaît que les impôts subsistanssontinsuffisans pour couvrir non seulement les dépenses annuelles , mais encore pour cicatriser bien des plaies , solder l'arriéré , et se préparer des moyens de défense à l'avenir. On proposa d'abord de doubler le prix du sel , mais on fut bientôt obligé de renoncer à cette augmentation d'impôt qui se trouva trop onéreuse au pauvre peuple et paralysait le développement des produits de l'agriculture; on reporteunepartiede cette augmentation sur le vin; on a recours à des moyens plus justes et qui n'atteignent point la subsistance des peuples; on taxa

chaque cité proportionnellement à retendue de son territoire, à ses richesses et à sa population. La répartition de cette taxe se fit avec tant d'impartialité et de justice que non seulement personne ne se plaignit, mais qu'elle reçut l'approbation générale. Modique et bien proportionnée aux moyens de chacun , elle ne fut onéreuse à personne , et produisit un revenu plus que suflSsant pour faire face à tous les besoins.

L'administration de la justice et le crédit public recréés et organisés, le duc de Savoie s'attacha à perfectionner les autres parties de la police intérieure, l'instruction publique, l'agriculture, les arts, le commerce, objets les plus dignes d'occuper pendant la paix un prince qui fait du bonheur de ses peuples, le but de ses soins et de son gouvernement.

Une foule d'abus de tous genres s'étaient , par manque de surveillance, glissés dans l'administration des afifaires publiques, et avaient passé en coutumes et comme en lois ; il s'occupe sans relâche à les détruire : entouré d'hommes instruits et prudens, il tient de fréquens conseils, demande leur avis sur ce qu'il convient de corriger, de retrancher ou d'ajouter, et publie un édit général pour le gouvernement de ses états, tellement remarquable par la sagesse des dispositions législa-

tives, que plusieurs princes, plusieurs états le prirent pour modèle.

Aidé des conseils pleins de zèle du père Louis Codret, jésuite de Sallanche en Faucigny , le duc de Savoie fonda d'abord le collège de Mondevis et celui de Chambéry dans lequel le Conseil de la ville érigea une chaire de mathématiques en 1653, réorganisa plus tard Tuniversité de Turin et appela dans ses états les RR. PP. jésuites comme étant les meilleurs instituteurs de la jeunesse. Toutes les chaires de l'université et des collèges, grammaire, belleslettres, philosophie,droit, théologie, médecine, mathématiques, sciences, furent occupées par des professeurs éminens que son Altesse attira de divers pays par de bons appointemens, beaucoup d'immunités et des marques d'honneurs et de distinctions.

Ce prince qui étend à tout sa sollicitude , aux regards duquel n'échappe aucun moyen de prospé-^ rite, introduit le premier dans ses états la culture du mûrier qu'il fait planter en grande quantité ; l'éducation des vers à soie s'y développe rapidement. Charles-Emmanuel III, son fils, accorda dans la suite de grands privilèges aux éducateurs, et depuis, cette branche importante de commerce a fait une partie notable des richesses du pays.) S. A. introduit aussi le premier le système des canaux d'irrigation, établit partout des filatures de laine, la.

fabrication des draps , et fait venir de Tétranger des maîtres intelligens pour les perfectionner.

Tandis qu'Emmanuel-Philibert s'occupe de l'organisation intérieure de son gouvernement, et qu'il prépare et met à exécution des moyens de prospérité, il s'occupe aussi sans rélâche des moyens de rentrer en possession pleine et entière de toutes les parties de ses états qui ne lui ont pas été immédiatement restituées.

Nous avons vu que par le traité de Cateau-Cambresis , certaines places étaient restées au pouvoît des Français jusqu'à ce qu'on eût examiné et fixé les prétentions de la couronne de France sur les états de celle de Savoie , du chef de la mère de François I".

Les commissaires des deux cours se réunissent à Lyon en décembre 1560 : Pierre Séguîer, président du parlement de Paris, et Antoine Chandon, maître des requêtes, pour la France ; pour la Savoie, Cassian Dupuy, Octavian Quaqueran d'Ozasque présidens^u sénatde Turin, Louis Oddinet de Montfort, présidtot de la cour des comptes de Chambéry, et Pierre Belle, conseiller d'état. Les représentans français demandent que leurs adversaires parlent les premiers et que les conférences aient lieu en langue française. Les compatriotesdu législateur de cette langue, Vaugelas , accordèrent volontiers ce

dernier point* Quant au premier, ils établirent que la France étant demanderesse, c'était à elle de formuler d*abord sa demande. Le président du parlement de Paris dut faire ce que le bon sens dictait, et ce qu'il faisait exécuter lui-même tous les jours aux plaideurs. Les commissaires français oubliant, soit à dessein soit par ignorance, tous les contrats , tous les traités intervenus directement entrelesdeux cours ou ceux qu'elles représentaient, dressent donc leurs prétentions et les formulent en six demandes principales qui dépouillent entièrement le vainqueur de St-Quentin.

Les contrats de mariage , les traités de paix et d'alliance , les actes d'investitures, les actes de renonciation et la loi salique en main , les commissaires savoisiens établissent d'une manière irrécusable, d'un côté, le mal fondé des prétentions et des moyens allégués par leurs adversaires ; et de l'autre , le bon droit de leur souverain sur la ville et le comté de Nice , sur les villes de Turin , de Coni, de Mondovit d'Albe, deQuerasquesetde SavUlan, sur la ville et le comté d'Ast,sur le marquisat et les dépendances de Saluées, sur l'indépendante souveraineté de la partie du Dauphiné en deçà duGuyer, le Faucigny et le Genevois ; enfin sur l'absence de tous droits pour la France, du chef de Louise de Savoie, aux autres parties des états, tant sur le pays de

Ëresseque sur Bourg et Bauge que cette couronne réclamait comme terres allodiales, passées par mariage à la maison de Savoie. A cette défense fondée en titres et en raison , ils ajoutent des demandes également bien justifiées sur toutes ces questions. Les députés réduits à deux , de part et d'autre, au moment de la sentence , n'ayant pu s'accorder, donnèrent leurs avis séparés , en firent l'échange , et s'en retournèrent sans avoir rien conclu après treize mois de protocoles, le 23 janvier 1561.

Le ciel bénit l'union d'Emmanuel-Philibert et de Marguerite de France. Un héritier au trône de Savoie, Charles-Emmanuel, naquit au château de Rivoles le 12 janvier 1562. Cette circonstance détermina leDuc et la Duchesse à presser plus que jamais auprès du roi de France l'exécution du traité deCateau-Cambresis,et par conséquent la restitution de Turin et des autres places où les Français tenaient garnison. Le maréchal de Bourdillon, soit par intérêt national , soit plutôt pour se conserver en place de lieutenant-général du roi en Piémont, s'y oppose vivement par les mémoires qu'il envoie a sa cour et autres moyens secrets. Cependant, l'empereur Ferdinand, par diplôme du 6 mars 1562, confirme à S. A. le vicariat de l'Empire en Italie, et tous les autres privilèges et prérogatives que ses prédécesseurs avaient eus des Empereurs. La cour de

France , sans doute excitée par cet exemple , ne voulut pas rester en demeure d'être juste; examen fait sans prévention et avec maturité, le roi et son conseil reconnurent la justice, Féquité des demanda, des moyens et raisons de la maison de Savoie , et par ses lettres-patentes du 8 août 1S62, signées par la reine-mère régente ; le roi de Navarre, lieutenant-général du royaume; le cardinal de Bourbon ; le connétable de Montmorency , déjà célèbre sous quatre rois ; le duc de Guise , le maréchal de St-André et le chancelier L'Hospital , Charles IX ordonna que Turin , Chivas, Quiers et Villeneuve d'Ast , seraient remises à S. A. qui laisserait au roi Pignerol, Savillan et La Perouse avec leurs finages ou territoires. Les nouveaux obstacles que le maréchal de Bourdillon apporta à l'exécution de ces lettres , cédèrent enfin à des ordres réitérés et péremptoires. Charles de Birague fut envoyé pour convenir avec le duc de l'étendue des fînages sur laquelle on n'était pas d'accord. Bourdillon qui n'avait pu obtenir de satisfaire ses intérêts personnels, et Birague qui le soutenait, étendaient ces fînages fort avant dans le Piémont: leurs seules raisons étaient qu'il est à propos que le roi ait un pied delà les monts, qui puisse lui mettre en sûreté le marquisat de Saluée. A ces mots, Emmanuel-Philibert, fatigué de leurs tergiversations, et se rappe-

lant sans doute la journée du 10 août 1557 , s'écrie avec fermeté : // ne faut pas que le roi ait en deçà les monts autre pied que moi , qui veux être pied et jambe et tout; et puis le roi me passera sur le ventre quand il lui plaira.

Enfin les quatre places sont remises et les finages réglés comme il convenait de le faire. Laurent de Maugiron reçut ordre de ramener en France les troupes qui formaient les garnisons de ces places. Mais nouvel obstacle, suscité par Bourdillon ; ces garnisons n'en voulurent sortir qu'après avoir été payées de ce qui leur était dû. Ces dettes regardaient tout-à-fait la France, et la France n'avait d'argent ni pour les payer, ni pour subvenir aux frais de transport des munitions de guerre , artillerie, etc., qui devaient sortir. Le Duc n'en avait pas de reste et désirait vivement, comme tous ses sujets , être libre et maître chez lui. Que faire ? Quelques personnes pleines d'un noble zèle et d'un grand dévouement à leur prince et à leur patrie, proposèrent de se cotiser et de fournir l'argent nécessaire à l'indépendance de leur pays. S. A. met à profit cette généreuse pensée ; elle convoque les plus riches de chaque province , leur expose la situation présente , et les invite à donner chacun ce qu'il pourra et sans nuire à ses propres affaires. Le duc de Savoie vit dans cette circonstance, par

reinpressement, par l'émulation qu'il y eut parmi ses sujets, combien il en était aimé, et qud était leur dévou^nent à la chose publique; c'est alors qu'il aurait pu dire comme Henri IV ' dira plus tard à son successeur. Non seulement on apporta de toutes parts or et argent monnayés, nuns aacore argenterie, vaisselle, etc. ; les femmes donnerait spontsmément leurs bij<mx et parures.

Telles les dames rcnnaines après Foccupatioii de Rome par les Gaulois et la bataille de Cannes, faisant à la patrie ua sacrifice bien généreux pour elles, donnèrent au trésor public leurs bijoux et leurs parures pour aid^ à chasser de l'Italie les ennemis de leur pays. Enmaanuel-Philibert se montra galant envers les dames ; il loua, exalta d'abord leur générosité, leur dévouement à FEtat, auquel elles avaient offert ce qu'après leurs familles elles avaient de plus précieux; leur dit qu'elles avaient raj^lé d'antiques, d'illustres exemples , fréquens à la belle Italie ; les remercie très gracieusement et leur rend tout ce qu'elles avaient donné. Quant aux sommes d'or et d'argent,

' Charies-Etninanuel) son fils, duc de Savoie, demdiidaot à Henri IV ce que lui valait son royaume : Mon royaume, dit le Béaraaîs, me vaut ce que je veux, parce qu'ayant le cosut de mon peuple, j'en aurai ce que je voudrai.

il ii*en prend que ce qui est nécessaire pour le besoin présent , et le remboursa à chacun au terme convenu. Lessoldats français reçurent immédiatement leurs paies arriérées; des diarrois leur furent fournis pont opérer sans délai le transport de ce qu'ils pourraient emmener, rien ne manqua à leur prompt départ. Le duc de Savoie fournit donc à toute la dépense et se donna encore la satisfaction, lui qui rentrait dans un pays dépouillé et saccagé, de prêter cent mille écus au roi Très Chrétien qui, quoique possesseur d'un vaste et riche royaume, se trouvait dans la pénurie , faute d'économie et de TaiTection de ses peuples.

Emmanuel-Philibert , accompagné du n<Hice du Pajw , des ambassadeurs d'Ei^agne, de Venise et de Malte et d'une ncNoahreuse noblesse, fit son entrée solennelle à Turin , le 12 décembre 1562.

Arrivé sur la place qui depuis a reçu le nom de place de Saint-Charles, Emmanuel-Philibert renouvelé ce qu'il avait déjà fait sur le champ de bataille à Saint-Quentin, il remet définitivement dans le fouireau l'immortelle épée qui lui avait rendu ses Etats.

Après avoir reçu le serment de fidélité des décurions et des premiers citoyens, il confirme tous leurs privilèges. Le sénat, l'université et toutes les parties de l'administraticm publique viennent s'y éta-

blir, et Turin n'a point cessé depuis d'être la capitale transalpine des états de la maison des ducs de Savoie. •

Toutes choses étant réglées en Piémont, S. A, vient au commencement du printemps visiter le berceau de sa famille et le sien; il se rendit à Chambéry où toute la noblesse, les corps de justice, les décurions, les syndics des villes et des bourgs, et les chefs de communautés se rendent pour lui prêter serm^it de fidélité ; il visite les diverses parties de la Savoie, et repasse les monts en prenant sa route par la Tarentaise , le petit St-Bemard et le Val d'Aoste. Dans tous ses voyages , le duc de Savoie remplit bien la double fonction de souverain et de père de ses sujets. Partout ce grand prince s'enquiert avec soin de Fétat de la religion , du culte , de la conduite des ministres des autels , des besoins des provinces et des villes et entre dans tous les détails : il prend sur-le-champ les moyens d'y satisfaire, de remédier aux abus qu'il a pu découvrir ; son regard qui s'étend à tout ne laisse inaperçu aucun point ouvert ou faible de ses frontières qui ne soit mis en état de défense pour protéger ses peuples.

Nous venons devoir le duc de Savoie grand capitaine à la tête des armées et sur le champ de bataille, héros triomphateur pacifique dans le conseil des

i9 rois, et génie organisateur dans ses étals. Voici nne circonstance délicate qui nous le montre héros chrétien, plein de cet esprit chevaleresque qui avait animé les Godefroy de Bouillon , et cet Amé ou Amédée V, à si juste titre surnommé le Grand, Fun de ses ancêtres.

Emmanuel-Philibert pensait que s'il était beau d'arriver à une couronne, qui lui appartenait d'ailleurs, il était encore plus beau de n'y arriver que par des voies prudentes et honorables. 11 préféra se montrer sublime de générosité envers ses spoliateurs, plutôt que de faire alliance avec le chef des ennemis du nom chrétien. Pour apprécier sa noble conduite dans cette circonstance, reprenons , un instant les choses de plus haut.

Jean D, roi deCypre, de Jérusalem et d'Arménie, n'avait pour héritière légitime que Charlotte sa fille unique, princesse d'Antioche. Ce roi, dont la sœur Anne de Cypre avait déjà épousé Louis, duc de Savoie, n'avait pas, après sa fille, de plus proches héritiers que les princes de la maison de Savoie, des-^ quels il^ se plaisait à reconnaître avoir reçu , dans les plus grandes calamités de son royaume, plus de secours et d'obligations que d'aucun prince de la chrétienté. Afin de mieux serrer les nœuds qui l'attachaient à cette maison et de s'acquitter envers elle, il écouta avec joie les propositions que la duchesse

sa sœur et le duc lui firent d'une nouvelle alliance entre leur second fils Louis , comte de G^aève , où il était né en juin 1451 , et Charlotte $a ^Ue* Le coor trat de mariage fut passé à Turin le 10 octobre 1458, en présence de Farchevêque de Tarse ; de Romagnan, évêque de Turin; d'Aymé Provana; de Louys, nmrquisde Saluées ; d'Aymé de la Chambre , et d'Iblet de Montbel, seigneur de Fruzasque. Sur ces entrefaites mourut Jean II; Charlotte , déjà veuve sans enfant d'un prince portugais, fut proclamée reine des trois royaumes de son père et couronnée à Nicosie le 1*' septembre 1458. Aux pressantes sollicitations des Cypriotes, le comte de Genève , suivi de Philippe de Seyssel d'Aix ; d'Ame de Boringe et de la Bastie ; de Guillaume d'Allinges-Coudré; de Sibuet de Loriol, désigné chancellier de Cypre ; de Claude Briord de la Serraz , se rend en Cypre , et le 7 octobre 1459 , il épouse solennellement la reine Charlotte qui le fait en même temps proclamer et reconnaître roi de Cypre, de Jérusalem et d'Arménie. Leur règne ne fut ni tranquille ni heureux ; leur vie fut des plus Skgitées ; ils burent jusqu'à la lie au calice des infortunes humaines. Jean U, pour leur malheur et celui du royaume où sa famille régnait depuis environ trois cents ans, avait laissé un fils naturel appelé Jacques; homme vicieux et violent; d'un esprit in-

4(iiiet et remuant; d'inclinations impies etpernicièu* ses ; dévoré d'ambition et plein d'astuces. Jacques se fait partout des créatures et se rend en Egypte pour y faire hommage au Soudan du royaume de Cypre, s'en faire reconnaître roi et en obtenir des. secours pour s'en emparer, soutenu de ce Soudan et du sultan Mahomet II, à qui le nom chrétien était odieux, surtout ceux de la langue latine. L'u* surpateur se rend maître de nie,à l'exception de la ville de Chérines qui résista long-temps et qui ne fut livrée que par la trahison de Soron de Navès, Sicilien de nation, qui, pour récompense de son infamie, reçut la principauté d'Antioche. Le roi et la reine de Cypre se retirèrent dans les états de la maison de Savoie.

Par le contrat de mariage du 10 oct. 1458, et par le traité conclu à St-Maurice en Ghablais ( faisant aujourd'hui partie du Valais), le 18 juin 1462, et par la donation foite à Rome le 25 fév. 1585, Charlotte, pleine de reconnaissance pour les immenses obligations qu'elle a à la maison de Savoie, cède, donne et transporte à Charles F', son neveu (qui en était d'ailleurs l'héritier légitime le plus proche), les royaumes de Cypre, de Jéinisalem et d'Arménie, avec le titre et la qualité de roi , pour lui et ses successeurs les ducs de Savoie.

Les Vénitiens, qui avaient d'abord soutenu l'usur-

pation de Jacques, époux de Catherine Cornaro, vénitienne, adoptée et dotée par la république comme fille de Saint-Marc, le firent, dit-on, empoisonner ainsi que tous ses enfans, et s'emparèrent de ce royaume comme appartenant au sénat du chef de Cornaro, sa fille adoptive. Depuis ce temps, le royaume de Cypre était resté aux marchands potentatsde l'Adriatique quile possédaient encore au couronnement de Charles-Quint comme roi deLombardie et empereur des Romains, lequel se fit par le pape à Bologne le 22 février 1 520 . Charles-le-Bon s'était plaint à l'Empereur et au Pape de l'injustice des Vénitiens qui lui retenaient un royaume lui appartenant héréditairement et par bons titres. Lo Pape et l'Empereur se firent lire ces titres et reconnurent hautement les droits de la maison de Savoie au royaume de Cypre et l'injuste détention qu'en faisait la! république. Us décidèrent que ce royaume devait être rendu au duc Charles. En conséquence, ce prince envoya des ambassadeurs pour demander cette restitution. MaisleLionde St-Marc, se jouant de tout , se contenta de répondre , dans .son épicurisme : Cœlum, cœli Domino, terram autem dédit filiishominum; ce qui, dans sa pensée, voulait dire : Le droit du plus fort est toujours le meilleur. Soliman , qui haïssait moins les Latins que son prédécesseur, se préparant à rogner les grif-

fes de ce lion et à faire la guerre aux Vénitiens, cherche un appui, ou du moins une diversion, dans le grand capitaine dont la valeur et les droits sur le royaume de Cypre lui sont connus. L'empereur des Turcs envoie à deux reprises à Emmanuel-Philibert des agens secrets et lui propose de le. rétablir sur le trône de Cypre s'il consent à joindre ses armes aux siennes contre les Vénitiens. Une pareille proposition a quelque chose d'attrayant et de séducteur ; elle a d'ailleurs pour base et pour but la justice et la reconnaissance d'un droit; mais le duc de Savoie , guidé par de hauts sentimens de convenance , de di gni té et de prudence , n'imite point François Y\ qui n'avait pas eu d'ailleurs les mêmes motifs ; il remet à des temps plus heureux la reprise de possession du royaume de Cypre et se refuse de faire aucun traité ni alliance avec les infidèles ; car un duc de Savoie ne veut point se joindre aux ennemis du nom chrétien pour répandre le sang chrétien , même usurpateur de ses héritages, ni unir la Croix blanche et sans tache de Savoie avec le croissant de Mahomet.

On peut dire , dans cette affaire , que la Providence n'a laissé ni sans châtiment , ni sans récompense, la conduite de Venise et celle de la maison Savoie. Qu'est devenue cette Carthage du moyen âge? cette république ombrageuse, sanguinaire,

corruptrice et corroiidipue a disparu. Oa peut dire z

J^M VU rîmpie adoré sur la terre , eic.

Tandis que la Royale maison de SaToie, marchant toujours dans le sentier de l'humanité et de la: justice, est aujourd'hui pleine de vie et de force, brillante de gloire et d'honneur, et a fixé son^ rang parmi les premières puissance de FEurope. La piété, la grandeur d'âme, la générosité d'Em* manuel-Philihert , reçurent à cette occasicm, de la part de tous les souverains de l'Europe , le jnste tribut de louanges que méritaient d'aussi nobles sentimens. Tous recoimurent dans ce Duc généreux un prince que l'adversité ne saurait abattre, que n'enfle , que n'égare point la prospérité ; ferme , constant, toujours semblable à lui*méme, dans l'une et l'autre fortune ; préférant le juste et l'honnête au splendide et à l'utile ; en un mot, un prince supérieur en tout.

Mais si S. A. remit à des temps plus heureux de recouvrer un si beau royaume , il ne voulut pas différer de rentrer en possession des provinces et terres que ses voisins avaient usurpées sur la couronne de Savoie. Françoise, qui s'était proposé de la briser, avait secrètement excité les Suisses à s'emparer des pays qui étaient à leur convenance et qu'il

n'avait pas envahis lui-même. Les Bernois, peu généreux, prolita9tde Tétat de faiblesse et de dénuement où le roi de France avait jeté Charles lU, s'emparent sans aucun motif du pays de Yaud , sur lequel a long-temps pesé leur lourd despotisme; de la baronnie de Gex et d'une bonne partie du duché de Chablais. Emmanuel-Philibert leur en demande la restitution. Par suite de conférences tenues à Lausanne , il intervint un traité le 50 octobre 1S64 , par lequel les Bernois relâcheront au Duc le pays de Gex et tout ce qu'ils possèdent aux bailUages de Chablais , de Tesnier et de Gaillard, en deçà du lac de Genève. Les Bernois s^obstinant à retenir le pays de Vaud , le Duc , pour éviter la guerre dans ce moment, n'insista pas et leur laissa temporairement ce pays, qui apprit à ses dépens combien est pesante et lourde la patte de l'ours de Berne, qui avait horriblement déchiré et dévoré la fortune publique et privée dans les pays usurpés. Les Yalaisans retinrent aussi pour eux le Bas- Valais et ne restituèrent que le district d'Evivan , jusqu'à la porte du Saix (porte du rocher). Les Valaisans étant catholiques, ce district avait conservé la foi de ses pères; mais le Chablais l'avait abandonnée : l'hérésie s'y était implantée. La liberté d'interpréter la Bible , chacun à sa manière , y avait été prê- -chée à coups de fusils, de tortures et de spoliations.

Emmanuel-Philibert, qui ne cessa jamais de^ se montrer , dans toutes les circonstances , le protecteur prudent et actif de FEglise et du nom chrétien , ne croit pas devoir employer les mêmes moyens pour ram^ier à la foi ses sujets égarés : iV laisse au temps et aux desseins de la Providence le soin d'adoucir, de calmer, d'éclairer et de ramener les esprits.

La Providence y pourvoyait déjà, car grandissait, non loin de là, un ange de douceur à qui le Ciel réservait le titre glorieux d'apôtre du Chablais. Par sa sagesse éclairée, sa tendre piété, ses mœurs irréprochables, ses discours toifchans et persuasifs , saint François de Sales éclaire les esprits , émeut et réchauffe les cœurs, y porte la conviction et les ramène au sein de l'Eglise ; enfin le saint sacrifice de la Messe se célèbre de nouveau à Thonon, capitale du Chablais, le jour de Noël 1596.

La puissance des rois et celle des nations se formulent, en dernière analyse, en argent etensoldats.

Par la sagesse de son administration, l'économie qu'il sut , en toute chose, allier à la générosité , le duc de Savoie avait pourvu à l'organisation de ses états, qu'il avait rendus indépendans ; il avait créé un crédit public , qu'il alimentait par les branches d'industrie qu'il avait ouvertes ; cependant tous les> besoins de l'Ëtat ne sont pas encore satisfaits.

Jetant ses regards sur le passé , S. Â. s'aperçoit facilement que François Y' n'avait si rapidement fait la conquête des états de la maison de Savoie sous scm père Charles 111, que parce que ce prince, se fiant trop sur la foi des traités , avait été pris au dépourvu et qu'il n'avait pas de troupes sur pied; que l'ancien système , l'organisation militaire féodale , suivi par ses ancêtres ne pouvant plus parer aux besoins des temps présents , devait être remplacé par un nouveau système plus approprié aux circonstances ; c'est pourquoi il établit d'abord (1559) la garde de sa personne, et la compose de trois compagnies. La première, appelée compagnie des gentilshommes, ou archers, gardes-du-corps de S. A., fut réservée aux seuls Savoisiens, et le commandement donné à IVosper de Genève-LuUin, marquis de St.-Lambert; la deuxième fut composée d'arquebusiers , et la troisième de hallebardiers ; enfin un bataillon de 200 gendarmes. Il ordonne ensuite (1561) une levée générale. Le nombre des hommes propres aux armes se trouve grand, il en est agréablementsurpris. U faut résoudre un grand problème d'économie politique, celui d'avoir toujours, pour ainsi dire, une armée sur pied, prêteà voler au combat au premier signal donné, sans qu'il en coûte rien , ou peu, au trésor public : S. A. résout ce problème en organisant ses troupes sur

le pian des légions romaities ayant leurs centurions, leurs trtbutis et leurs chefe ; chaque (Mrovince doit fournir une légion ou partie de légion, chaque man- (j^nent une manipule ou compagnie d'infenterie formée de tous les propriétairesdumandement, qui durent s'équiper à leutis frais; chaque compagnie devait» scms des chefs expérimenta , s'ex^cer au mani^nent des armes>à touteladiscipline et à toutes les évolutions militaires ; toutes les compagnies de chaque jarovince se réunissent au chef-lieil eu cohorte ou régim^it ; quelquefois on réunit plusieurs cohortes en légion sur un point pour y faire des exercices d'ensemble > de grandes manœuvres et passer des revues générales. Mais ces revues , ces exercices terminés , chacun rentre dans ses foyers pour y exercer sa profession ou cultiver son patrimoine jusqu'aux prochainsexercices où chacun doit se rendre avec ses armes en bcm état. Des jugcB ^^ ciaux sont créés pour connattre de toutes les kifractions à la disci[4ine» de tous les délits des milid^is. Les miliciens jouissent de plusieurs avantages > de plusiairs exemptions et immunités ; des récompenseS) soit en arg^t, soit en grades^ sont décernées au zèle , à la bonne conduite , au mérite personnel et à la bravoure.

Dans le choix des tribuns et autres chefe militaires, Emmanuel-Philibert a le bon e^rit ( il faut

Ten louer dans nu temps où la féodalité était encore vivace et prétentieuse) d'avcnr moins égard à la naissance qu'au courage et à la science ou tactique militaire ; il préfère Un homme nouveau mais plein de vaillance à un imbelle et timide patricien. Mais si' l'éclat de la naissance s'unit dans le même personnage au courage, au mérite réel » et il l'art de la guerre , le prince se fait un devoir de mettre un tel homme à la tête de ses troupes et de le revêtir de tous les honneurs militaires. C'est à ces titres réunis que Thomas àe Yalpergue , comte de Mazin , les comtes de Camerans> deRovère» de Sanfré, etc., durent d'être les chefs des légi<ms.

L'organisati<»i de la cavalerie suivit de près celle de la miliced'infanterie; quatre cent cinquante chevaux-légers sont levés en Piémont et trois cents en Savoie. Ce mode de recrutaient éc<MMHnique, d'avoir une armée prête à marcher au premier signal, fiit trouvé si bien rais<Mmé pour cetaaaps-là, qu'il fut adopté par jdusieiirs états de l'fittrope. Pour compléter ses moyens de défense , Emmanuel-Philib^t s'occupe aussi de ses places fortes. Pendsmt l'occupaticm étrangère, jdusieurs avaient été ou négligées, ou démantelées; il répare les unes et rdève les autres. Examinant les principaux points par où ses états pourraient être attaqués, il y

fait construire des moyens de défense . Verceil , située vers les frontières du Milanais, voit s'élever une forteresse pour s'opposer auxenvahissemens qui viendraient de ce côté-là; Bourg-en-Bresse se voit dominer du haut d'une hauteur par le fort St.-Michel qui passait pour la plus forte et la plus régulière place de l'Europe. Le fort de l'Annonciade protège Rumilly; Montmeillan devint imprenable. En parlant de ce fort , Henri IV disait : c*est une merveilleusement forte place et lameilleure que oncques ne vis. On sait que François 1", Henri IV, et son petit-fils Louis XIV, qui la prirent , n'y pénétrèrent qu'avec leur argent, parce que des oflSciers étrangers y commandaient. Mais Louis XIII, qui ne put pas employer la corruption, se vit forcé de lever le siège après treize mois de vains efforts. En Piémont, Mondovi voit s'élever une citadelle formidable, pour s'opposer à la France.

Turin , capitale du Piémont , ville qui l'emporte sur presque toutes celles dltalie par sa situation , ses avenues, la magnificence de ses édifices, la beauté de ses rues et de ses places , par toutes les conunodités de la vie et les manières gracieuses et sociales de ses habitans, surtout du sexe qui est remarquablement beau; où la langue française et l'italienne se disputent la palme de l'élégance, de la vivacité et de ces tournures heureuses d'exprès-

8i sons et de complimens qui fout le charme de la société; Turin, disons-nous, que tous les princes de la maison de Savoie se sont plu à embellir; qu'ils se sont appliqués à enrichir de tous les trésors de la science et des arts, des lettres et des antiquités, et de tous les établissemens propres à les étendre et à les perfectionner, Turin fut relevé de ses ruines, embelli et fortifié par Enunanuel-Philibert qui en fit la capitale de ses états. D'après un plan qu'il avait débattu avec le célèbre géomètre Paccioto d'Urbin, il fait coastruire vers l'ouest la célèbre citadelle au milieu de laquelle est ce puits d'une profondeur étonnante et d'une structure admirable, au fond duquel les hommes descendent et les chevaux vont boire par undoubleescalier, sans se rencontrer en descendant ni en remontant. Sur la porte de cette citadelle il fit mettre cette inscription :

Emmanuel-Philibertus Sab. dus X. Variis post aroissum à suis avitam solium laboribus exantlatis parla tandem Christi numine în Belgiis Victoria: et Margarita francor. régis sorore io malrimonium ductâ ; rcceptis provinciis. Hanc arcem , publieie securilaii a fundamentis erexit. Ânn. M. D. LXV.

Dans ses desseins de haute politique et de prévision, Emmanuel-Philibert voit que ses possessions sont toutes méditerranées , que les expéditions maritimes qui avaient enrichi Venise, Gênes, l'Espagne et le Portugal , lui sont par conséquent

refusées; qu'il n'a de communication avec la mer que par le petit littoral du comté deNice; il cherche donc à augmenter par d'heureuses acquisitions retendue de ce littoral ; il échange quelques enclaves dans le Piémont et la Bresse , avec la comtesse de Tende , contre les trois vallées de Marro , de Prella , d'Oneille , et les villes de Vintimille , de Pornais et de Carpas. C'est le premier prince de la maison de Savoie qui donne à la marine une certaine importance ; cette prévision le met en état de fournir plusieurs galères bien équipées commandées par le vaillant André Provana de Leyni, à l'expédition que l'Europe chrétienne, attaquée dan > la personnedes Vénitiens, préparait contre les Turcs.

Dans cette circonstance le duc de Savoie se montre encore tel qu'il s'était montré lors des propositions de Soliman. Selim son fils et son successeur, prince qui réunissait l'orgueil du pouvoir à un naturel violent, excité par les flatteries de ses esclaves, enflé des longues prospérités du trône des Ottomans , fait d'immenses préparatifs de guerre , équipe une flotte innombrable contre les Vénitiens et cornoodence les hostilités en attaquant l'île de Cypre. Les victoires de Varna , de Nicopolis , la prise de Gonstantinople , la chute de Rhodes, la journée de Mohacz , vingt assauts san-

glans livrés à la ville de Vienne; les conquêtes rapides de la plupart des îles de TArchipel, de toute la Grèce, des Epires, de la Macédoine , de la Thrace , de la Bulgarie , de la Servie, de la Bosnie et de la Hongrie avaient depuis un siècle et demi attaché un prestige au nom tuxc ; l'Europe chrétienne tremblait au bruit encore lointain des armes ottomanes. Dès Tannée 1459, le pape Pie II avait tracé le plan d'une association générale entre toutes les puissances de Foccident , ei publié une croisade contre les Turcs, maîtres des grandes i\e& de la Méditerranée. Dominateurs dans l'Europe orientale, ils léseraient bientôt devenus de l'Europe occidentale , si elle n'avait cherché à lever, à briser le charme de terreur qu'ils jetaient ; si enfin elle n'avait prouvé qulls pouvaient être vaincus.

Or à la nouvelle de leur attaque, le père commun des fidèles, le gardien et le propagateur de la foi et de la civilisation , le protecteur de l'humanité , Pie V fait entendre sa voix providentielle, il renouvelle le plan que la mort, qui se joue des projets des hommes, avait empêché son prédécesseur d'exécuter. 11 invite tous les princes chrétiens à former une ligue contre ces barbares , ces féroces ennemis de la Croix et des Latins. Le Pape et Philippe H proposent de choisir lé duc de Savoie pour général en chef de l'armée chrétienne, comme le

plus digne et le plus capable tout à la fois d'une si noble, d'une si importante charge, par l'illustration de ses ancêtres , son courage éprouvé , son mérite personnel , son expérience consommée et ce don d'autorité qu'il savait si bien prendre , faire respecter et répandre sur tout ce qui l'entourait ; mais le vainqueur de Saint-Quentin s'en excuse, il allègue avec raison la nécessité de sa présence dans ses états , soit pour réparer les maux sans nombre que de si longues années de guerre y avaient causés, soit surtout pour prévenir de nouvelles invasions du côté de la France qui , toujours agitée de grands troubles, ne manquerait pas, pour occuper les perturbateurs, de profiter de son absence pour jeter sur l'Italie de nombreuses légions altérées de vengeance et de pillage. Ces motifs dictés par une rare prudence et qui importaient à la sûreté de toute la péninsule italique, furent pesés et approuvés par ceuxlà même qui avaient fait choix de ce prince. Prudent politique, il prévoyait d'ailleurs que les ombrageux Vénitiens, malgré la preuve de générosité qu'il leur avait déjà donnée , ne le verraient pas avec plaisir, lui héritier du royaume de Cypre, à la tête de troupes levées principalement pour secourir cette île. Emmanuel-Philibert préférant à son intérêt particulier l'intérêt général de la chrétienté , répond par un bienfait à la méfiante et astucieuse politique

du conseil des Dix ; il les aide de ses galères commandées par des hommes consonunés dans Tart nautique , et de ses conseils plus précieux encore ; car il trace en capitaine expérimenté un plan de campagne où tout était prévu , raisonné et coordonné , et le fait remettre par le commandant de ses galères, André Provana, à don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles-Quint, qui , s'il n'avait hérité de sa puissance , avait au moins hérité, au détriment de Philippe II son frère , de tout son génie militaire et de toute sa bravoure. Le jeune prince, après avoir discuté ce plan avec Provana qui l'avait travaillé avec son souverain , en fit la règle de sa conduite, et l'immortelle victoire de Lépante terrifia le terrible Orient et tranquillisa l'Occident épouvanté.

Provana et ses galères^ sur lesquelles les princes de Parme et Plaisance avaient préféré combattre , se couvrirent de gloire ; quoique blessé à la tête d'une balle dès le commencement de l'action, il ne cessa de faire le capitaine habile et le soldat le plus déterminé; la Savoisienne, l'un de ses plus beaux vaisseaux, fut bloquée par un grand nombre de navires turcs , qui s'attachèrent à elle avec acharnement, sans doute qu'ils la croyaient montée par le commandant de la flotte. Elle fit des prodiges de valeur pour se dégager, elle ne put y réussir. Ex-*

cités , animés par l'iBlrépide courage de François de Savoie et de Chabert de Piozasque qui la commandaient , tout l'équipage , tous tes soldats ven-^ dirent chèrement leur vie ; sf'ils ne purent vaincre , ils surent du moins tous mourir en héros* La Savoisienne fut coulée et périt avec honneur.

Emmanuel-Philibert, vivement flatté de la gloire que sa marine naissante s'était acquise dans cette mémorable bataille, résolut, pour la tenir toujours sur pied et s'en pouvoir servir à tout événem^it, de relever Tordre militaire et religieux de StrMaurice qu'avait institué Amédée VDI, premier duc de Savoie en 1434 , avant d'être promu au pontificat^ mais qu'avaient négligé ses successeurs au duché. Le Pape consentit à la proposition que lui fit S, A., et par bulle de novembre 1572 , unit à cet ordre celui de Saint-Lazare que le pape Paul IV avait déjà rétabli. Sa Sainteté créa grands-m^itres de ces deux ordres réunis , Emmanuel-Philibert et ses successeurs ducs de Savoie , et leur en donna la direction et la disposition suprême. Nice fat assignée comme résidence aux nouveaux chevaliers qui de-, vaient s'opposer aux incursions des Turcs, des pirates et des ennemis de la foi.

En 1569, la peste s'étant déclarée en Italie, fit périr un grand nombre de personnes à Gênes, àMantoiie, à Venise, dans tout le Milanais, etc.

Le duc de Savoie se montra la Seconde providence de ses peuples. A la première nouvelle de l'irruption de ce terrible fléau , il prit aussitôt des précautions pour Tempêcher de pénétrer dans ses états. Le premier, il établit un cordon sanitaire , il institue un nouveau magistrat composé d'hommes et de médecins expérim^ités et pleins de zèle qui doivent veiller à la santé publique en cherchant à connaître , en examinant tout ce qui peut être une . cause d'épidémie non seulement dans ses états, mais encore chez les peuples voisins et même éloignés , afin de pouvoir étudier la nature du mal , ses progrès et les remèdes les plus propres à le combattre. C'est à ce prévoyant et excellent prince qu'on fait remonter l'institution des proto-médecins nommés dans chaque province pour surveiller l'état sanitaire du pays ; institution des plus utiles, qui montre pour leurs peuples, toute la sollicitude paternelle des princes de cette bienfaisante Maison, et que nous n'avons rencontrée nulle part dans ces temps-là. Ce fut à l'occasion de ce fléau terrible , que S. Charles Borromée répandit partout les trésors de sa charité. Le saint prélat avait fait vœu d'aller visiter à pied le Saint-Suaire, qui était à Chambéry dans la Ste-Chapelle. Mais S. A. voulant faire chose agréable au saint prélat , fit venir de

8S Chambéry ôette précieuse relique, qui depuis est restée à Turin.

Emmanuel-Philibert, à l'exemple de tous les princes de la maison de Savoie , ne laissa échajqper aucune occasion de rendre meilleure sa position. Charles IX, roi de France, étant mort en 1574, son frère, le duc d'Anjou, qui avait été élu au trône de Pologne , où il régnait depuis un an , s'en échappa pour venir occuper le trône de France , où l'appelaient d'ailleurs les lois de la monarchie. Ce prince ayant dessein de passer par Venise , pria S. A. de s'y trouver. Henri avait de secrètes raisons pour cela. Guerrier célèbre, grand capitaine aux journées de Jarnac et de Moncontour, il semblait vouloir ne se confier qu'à la loyauté du duc de Savoie. S. A. qui , sortant d'une dangereuse maladie, prenait les bains à Savonne^ comprend la position du Roi, s'empresse, quoique non complètement guéri ; embarqué sur le Pô, à Turin, le Duc arrive en trois jours à Venise. A la nouvelle de son arrivée , la Ré-, publique s'était préparée à lui faire de grands honneurs. Mais modeste autant qu'il était grand , Em-. manuel-Philibert les refusa et dit : Toute pompe et toute magnificence de fête ne sont dues qu'au roi. Ces deux princes se donnèrent mutuellement de grands témoignages d'affection. Le duc de Savoie,

revint à Turin avec Henri III. S. A. fit une spleu" (lide et royale réception à ce roi. Henri , frappé d'une administration qu'en tout il trouvait si bien coordonnée , touché du dévouement sincère dont il recevait tant de preuves, et ne voulant point, disait41, être vaincu en courtoisie , offrit spontanément de rendre Pignerol et Savillan. Mais le duc de Savoie, qui se connaissait en loyauté comme en vaillance , ne voulut passe prévaloir sur-le-champ de cette bonne volonté, qu'on aurait pu regarder comme une surprise.

Il se contenta , quoique cette offre lui fût très agréable , de faire instruire le roi de la légitimité de son droit et de ses raisons , afin que S. M. étant de retour en France, se décidât par l'avis de son conseil et en pleine connaissance de cause. Après un séjour à Turin de douze jours, Henri voulant partir, le Duc lui donna pour l'entrée dans son royaume six mille honmies de pied pour sa garde, sous la conduite du comte de Mazin , et mille chevaux sous celle du marquis de Lans, fournit à toute la dépense dans ses propres étals et l'accompagna jusqu'à Lyon. Le bonheur de ce voyage fut cruellement troublé par la mort de la duchesse de Savoie et lamaladiedu prince de Piémont ; la nouvelle en étant venue à Lyon , le Duc hâta son retour dans ses états. Henri , après les fêtes de son

avènement et Texamen sérieux de l'affaire de Savillan et de Pignerol , fit expédier à S. A. des let^ très-patentes en due forme, pour la restitution de ces places que le Duc appelait les clefs de sa maison.

Ayant recouvré la possession de ces importantes positions militaires, Emmanuel^Philibert demande à l'Espagne celle d'Ast et de Saintya ; elle fut accordée sans difficulté au mois de septembre 1575. C'est ainsi que ce prince se vit en pleine et entière possession du Piémont dont son père avait été dépouillé.

La mort de la duchesse Marguerite de France , qu'il avait tendrement aimée, lui ayant révélé d'une manière particulière la vanité des gloires du siècle, Emmanuel -Philibert, exempt désormais d'an>bition , ayant assez fait pour ce monde qu'il avait rempli du bruit de ses exploits et de l'éclat de sa sagesse, ne pensa plus qu'à augmenter pour l'autre les bonnes œuvres qui y vont recevoir leur récompense. U se prépara de bonne heure par des exercices de piété , par des œuvres de charité , par la méditation à paraître devant le Dieu qui ne juge les bergers et les rois que sur leurs bonnes actions. Afin d'être plus libre et de préparer son fils au commandement , il se l'associe et lui donne le gouvernement de l'état sous la direction d'un conseil , se

réservant de connaître des plus importantes affaires et de décider au besoin, puis se retire loin de Tencens des cours et du bruit des villes, dans des retraites champêtres , afin de se recueillir et de se préparer à une fin chré tienne. Un peu avant d'expirer, il fit appeler le prince de Piémont Charles- Emmanuel , qui allait lui succéder, et lui dit ces belles paroles : Mon fils, apprenez de ma mort quelle doit être votre vie, et de ma vie quelle doit être votre mort. L'âge vous a déjà rendu capable de gouverner les états que je vous laisse; ayez soin de les conserver aux vôtres , et soyez assuré que Dieu en sera le protecteur, tandis que vous vivrez dans sa crainte. Le 30 août 1580, à Turin, ce grand prince quitta cette vie qui avait été si agitée et si pleine pour lui, et alla se reposer dans le sein du Dieu des miséricordes.

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(portrait et l)abttutrr0 d'€mm(itmel-|pi)iltbfrt;

Emmanuel-t^hilibert était d'une bonne constitua, tion , d'une taille moyeijne mais bien prise ; ses épaules étaient larges, ses membres bien propor-. tionnés et nerveux , ses mains belles : comme il avait commandé la cavalerie dès son jeune âge, ses jambes s'étaient un peu arquées ; personne ne se tenait mieux , n'avait plus de grâce que lui à cheval. Siu» son front plus haut que large régnait la gravité mêlée à quelque chose d'indéfinissable, qui

révélait une grande facilité de conception. Ses yeux bleus, vifs, tendres, étaient d'une grandeur médiocre. Sous de beaux sourcils bien arqués, on voyait comme flamboyer la prunelle brûlante de Taigle. Son nez droit dès son origine, donnait à son angle facial quelque chose du beau type grec. U avait la barbe et les cheveux châtains ; sa lèvre supérieure, plus petite que la lèvre inférieure , portait une épaisse et longue moustache; enfin , sur toute sa figure imposante et régulièrement belle , brillait un air martial et plein de dignité , qui rehaussait son illustre naissance.

Le duc de Savoie s'était habitué à ne dormir que cinq heures, et rarement six ; réveillé, il attendait en méditant sur ses affaires , les premières lueurs du jour ; alors il s'habillait promptement , conune s'il eût trouvé que le temps donné à la toilette est un temps perdu. Pensant qu'un prince doit se distinguer des autres hommes autrement que par l'éclat de l'or et des pierreries, il avait un habillement simple mais qui ne manquait pas d'élégance. Dans les occasions, il déployait un luxe bien entendu et faisait royalement toutes choses. Élevé dans le tumulte des camps , accoutumé au qui vive, il ne sortait jamais de sa chambre sans sa longue épée qu'il portait, non comme tout le monde, attachée à la ceinture et pendant au côté, mais ainsi qu'une^

canne passée sous son bras gauche, comme s'il eût dû s'en servir à tout instant. Sa table, où il restait peu de temps , ne se faisait remarquer ni par la délicatesse , ni par la variété des mete ; sobre, il buvait peu; , et comme le faisait Annibal, il trempait toujours son vin. Toujours debout et là tête découverte , ne craignant ni le froid , ni le chaud, ni la pluie, ni le soleil, il fut surnommé Tète-nk- Fer.

Véritable péripatéticien , il traitait toutes ses négociations en se promenant, se servant toujours du mot qui convenait le plus à la chose. Bon et affable, il accompagnait toujours sa réponse de quelque expression de bienveillance qui lui gagnait tous le cœurs; aussi était-il adoré de ses sujets. Quoique prince absolu, il prenaitpeude résolutions sans l'avis de ses conseils, qui discutaient leurs ojÂnions avec une entière liberté ; trois fois par semaine \ il recevait tous ceux qui avaient affaire à lui, sans acception de personne.

Les affaires qu'il expédiait promptement , d'une manière claire et précise , lui laissaient du temps , jamais d'oisiveté : toutes ses occupations étaient réglées, chacune avait son heure fixe, il changeait difficilement cet ordre ; infatigable au travail , il était sans cesse occupé de l'étude des arts mécaniijues, de la balistique, de l'art de fortifier lesplaces;

en un mot, des mathématiques appliquées, qui furent toujours son étude favorite ; quelquefois il jetait en fonte des vases d'airain pour orner ses jardins , de petits canons dont il avait modelé luimême les moules, ou, Therminette en main, il construisait des modèles de train d'artillerie , ou tout autre ouvrage ayant un but utile. Doué d'une grande perspicacité, il étonnait par son discernement , par les choix qu'il faisait et les résolutions qu'il prenait; son coup d'œil rapide, saisissant l'ensemble des choses et n'omettant aucun détail, avait en un instant tout vu, tout jugé avec une grande exactitude. Sa mémoire tenait du prodige ; il parlait peu, mais toujours en termes choisis et qui rendaient bien sa pensée. Sa parole , fruit de la réflexion et de la justesse de son esprit, produisait toujours un certain effet; elle était pénétrante et persuasive. Il n'approuvait pas la causticité dans un homme de naissance, lui-même plaisantait rarement ; cependant ses réparties étaient fines et pleines de sd. Un jour, il découvre que l'intendant de sa cassette particulière avait conmiis des malversations ; S. A. s'en plaignit. Cet homme nie avoir pris la moindre des choses : Personne n'a plus à cœur les deniers de Votre Altesse , personne n'y donne plus de soin que moi. —Je me plains de

cela même , reprit-il, je voudrais que vous les eus^ siez moins à cœur pour vous et plus pour moi.

Franc et sincère en toutes choses , le duc de Savoie détestait les flatteurs qu'il regardait comme plusdangereuxqueles vipères. Car, disait-il, on sait d'avance à quel danger on s'expose en s' approchant de ces animaux^ mais on ne peut pas prévoir tout ce qu'il y a àcraindre à se laisser approcher des adula^ teurs. Se possédant toujours , il regardait comme chose honteuse pour un prince de se laisser emporter à la colère. On s'entretenait un jour devant lui, des caractères vifs et emportés : Ce sont les meilleurs, disait-on, car à peine ont-ils offensé par paroles ou par action, qu'ils reviennent aussitôt, reconnaissent leur faute et en font leurs excuses. Oui, dit le prince , ils ressemblent au crocodile qui pleure la mort de Uêtre qu'il vient de dévorer. Mais ses regrets ne rappellent pas le mort à la vie.

Son caractère sympathisant le portait à la miséricorde ; quoique sévère aux crimes de trahison et d'assassinat, il avait une telle horreur de la peine de mort, lui soldat , qu'il cherchait toujours quelque moyen d'user de sa prérogative royale pour pardonner ou du moins pour commuer en une autre cette terrible peine ; car, pensait-il , si les lois ne permettent pas de les absoudre ni de les libérer.

il faut chercher à les laisser vivre par quelque moyen que ce soit (16)-

Si Ton peut regarder une devise comme la formule énergique et vraie d'une pensée intime, d'une situation et de ce qu'on veut être , celles des Ducs Charles in le Bon,etd'Emmanuel-PhiIibert, seront rhistoire abrégée de leur vie,

Charles-le-Bon , prince pieux , plutôt père que maître de ses peuples , oubliant l'injure et se rappelant un service ; homme instruit et protecteur actif des lettres ; prince franc, loyal, juste et fidèle observateur de sa parole, faible de courage et grand d'esprit , vécut précisément dans un siècle de fer, où les princes se faisaient trophée de courage, de ruse et de foi mentie ; il prit pour devise : Nihil deest timentibus Deum. En effet , le Ciel lui donna une rare fermeté dans ses longues adversités , et Emmanuel-Philibert pour le venger.

Dépouillé de ses états , par la justice léonine de son beau-frère l'empereur Charles V, et surtout celle de son neveu François 1", il arbora cette fière pensée qui flottait autour d'un bras armé, tenant une épée nue : Spoliatis arma supersunt. Saint-Quentin prit soin de justifier cette devise. Ses monnaies portèrent encore celle-ci : Adjutorio et protectione Dei odientis opérantes iniquitatem. Pavie et la captivité >

de Madrid punirent la violation de la déclaration du 10 septembre 1525.

Emmanuel-Philibert conserva jusqu a la bataille de Saint-Quentin la fière devise de son père. C'est sans doute cette épée nue que, par allusion , le ce* lèbre auteur de sa statue équestre lui fait mettre dans le fourreau , après la victoire assurée. Alors il prit celle-ci : Pugnando restituit rem. Déjà, après la prise d'Hesdin, il avait fait frapper des monnaies où se voyait un éléphant au milieu d'un troupeau de brebis, avec cette légende : Infestis infestus. Il ne se montrait redoutable qu'à ceux qui l'attaquaient. Rentré dans la possession de ses états, il fit élever deux faisceaux d'armes recouverts , avec cette pensée : Conduntur, non retunduntur. Une tulipe, avec ce mot , Perficior, indiquait les pro* grès et les perfectionnemens qu'il faisait opérer à toutes choses pour le bonheur de ses peuples.

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