CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
leur fit les mêmes questions que leur avait adressées précédemment l'interprète, et auxquelles ils répondirent de même, à savoir, qu'ils s'étaient mis en mer avec le désir de connaître les merveilles qu'elle contenait, et d'en atteindre les dernières limites. Sur quoi le roi se prit à sourire, et leur fit dire par son truchement que son père avait eu aussi cette idée; mais qu'ayant envoyé quelques-uns de ses sujets pour reconnaitre cette mer, ceux-ci avaient navigué plusieurs mois sur son étendue sans rien trouver, jusqu'à ce que la lumière leur ayant manqué, ils étaient revenus sans autre fruit de leur voyage. Le roi fit ensuite assurer nos gens de sa protection, et on les reconduisit en prison , où on les tint jusqu'à ce que le vent d'ouest ayant recommencé à souffler, les mêmes hommes armés qui les avaient arrêtés leur bandèrent les yeux et les embarquèrent. Ils naviguèrent par un bon vent pendant trois jours et trois nuits, ainsi qu'ils le racontaient eux-mêmes. « Nous abordâmes enfin à une plage, poursuivaient-ils, où on nous débarqua, les mains liées derrière le dos, et l'on nous y abandonna sur le rivage. Le jonr commençait à poindre et le soleil se leva. Nous étions dans de grandes angoisses et fort gênés par nos liens, quand nous entendîmes des cris de voix humaines. Nous criâmes tous à la fois, et il vint à nous quelques hommes qui, nous trouvant dans cet état, nous débarrassèrent de nos liens. Ils nous interrogèrent et ils parlaient notre langage ; c'étaient des Berbers. L'un d'eux nous demanda : Savez- vous la distance qu'il y a entre votre pays et le nôtre? Nous répondîmes que non; et il nous dit: Entre vous et votre pays, il y a deux mois de chemin. Le principal de la troupe s'écria : W'asafy! et depuis lors ce lieu fut appelé Asafy, et c'est un port à l'extrémité du Maghreb1. » Wal Sâfy signifie proprement: ah! quelle peine! al safy,la peine. Asafy (qui devrait s'écrire Assafy, ou
i El Edrif, nm« Climat, p. W.
52 HISTOIRE D ESPAGNK.
plus correctement Alsafy) est effectivement an port connu du Maghreb, situé dans la province de Doukkéla, au-dessous du cap Cantin*.
L'extrait de ce voyage, rapporté par Conde d'après le schéryf El Édris, et ce qui a été dit plus haut des Moghrouryns, prouvent que les îles Açores, Madère et les Canaries ont été connues des Arabes environ quatre siècles avant d'avoir été conquises par les Portugais, les Normands et les Espagnols; et que dès le dixième siècle des insulaires de l'océan Atlantique, qu'on a coutume de regarder comme des barbares, avaient entrepris un voyage de découvertes vers le pôle antarctique; mais c'est aller trop loin, ce nous semble, que de leur attribuer également la connaissance des îles du cap Vert dont, selon nous, il ne s'agit point ici. Le portrait que fait le schéryf El Édris des habitans des îles où furent gardés quelque temps prisonniers nos navigateurs musulmans de Lisbonne ne saurait se rapporter aux sauvages habitans des iles du cap Vert, tandis qu'il se rapporte à merveille aux anciens habitans des Canaries, à ces Guanches demi-civilisés, dont les Espagnols ont anéanti la race.
Ce fut aussi pendant les troubles de ce règne, vers 1016, que Moudjéhid cl Dyn ben Abdallah el Ahméry, connu sous le nom d'Abou Djaïsch el Mowaffek, ancien ami du hadjeb Abd el Rahman ben El Mansour, et wali de Dénia à perpétuité de la promotion de Wadhah, voyant la situation précaire des affaires en Espagne, abandonna son gouvernement de Dénia à Abdallah ben Obeïdallah el Moaïty, prince ommyadc, qui bientôt y prit le titre d'émir et fit battre monnaie en son nom. Moudjéhid équipa une flotte à Dénia, prit des
1 Les Arabes rapportent ainsi à chaqoe pas quelque historiette pour rendre raison des dénominations géographiques de leur pays. Les détroits «les promontoires» les fleuves, les montagnes* les fontaines et les puits qu'ils fréquentent ont la plupart des noms significatifs, dont les gens du pays coupassent l'origine et la cause.